JEUX SCOLAIRES
M. de La Mare disait souvent :
— Dans la société que l'ami Herrmann et ses électeurs nous préparent, il faudra que chacun fasse sa police à coups de botte. Un exemple : ce .matin, je descendais au Cercle dans ma Victoria. Un charbonnier occupait avec son tombereau tout le milieu de la chaussée. Mon cocher lui a crié de prendre sa droite. Vous croyez qu'il a dérangé son attelage? Il nous a bloqués dans le ruisseau. Et comme je lui criais au passage : « Votre droite!... Vous ne pouvez pas prendre votre droite, sacré
mâtin 1 » Il m'a répondu : superbement : « Le peuple marche au milieu! » J'ai conté la chose à Herrmann. Il s'est tordu de rire.
M. Herrmann s'était égayé au récit de cette mésaventure parce qu'elle lui était une démonstration agréable de la rageuse impuissance oii était réduit ce parti conservateur dont M. de La Mare était un des ornements.
Il avait répondu à ces doléances :
— En Angleterre, un gentleman qui croit avoir à se plaindre de la politesse de son cocher saute du cab, tire l'insolent à bas de son siège et lui administre — en personne — une volée sur le trottoir. Les classes que, dans votre argot, vous appelez « dirigeantes », entendent bien mettre la force physique au service de la force morale. Dans ces conditions, personne ne la discute. Un homme du monde, mieux nourri, mieux entraîné que son adversaire, est à peu près sûr de le corriger de sa main, sans que le policeman intervienne. La foule donne raison à celui qui a tapé le plus fort. C'est une règle qui en vaut
une autre. Je suis persuadé qu'elle a du bon, et voilà trois ans que je fais donner à William des leçons de boxe.
M. de La Mare était exaspéré par ces grossièretés de portefaix. Avec toute la bourgeoisie de son temps, il estimait qu'on ne peut, sans déroger, se servir de ses poings pour se défendre. Il tenait pour le vieil idéal chevaleresque qui créa les tournois, le jugement de Dieu, le duel. Et, malgré les objurgations de madame de La Mare, il avait donné à Henry un maître d'armes.
Malheureusement, l'élève manquait de docilité, et ses progrès n'étaient pas rapides :
— J'veux pas me fendre... na !... J'veux pas me fendre 1 nasillait le « fils à papa », indigné qu'on prétendît lui imposer un effort pénible.
Il jetait son fleuret au loin, son masque en l'air. Alors, le maître, qui ne voulait point perdre le bénéfice de sa leçon, capitulait :
— Eh bien I nous travaillerons seulement la main... Seulement la main, monsieur Henry?... Vous ne me direz pas que ça vous fatigue 1 . . .
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Il le disait. Et sa mère, qui avait cédé devant cet argument péremptoire : « la fatigue physique délassera Henry de son surmenage intellectuel », se mit avec lui en révolte ouverte, quand elle eut découvert, dans un ouvrage technique, que les armes étaient « un exercice cérébral » et qu'elles ajoutaient une fatigue aux ftitigues du cerveau.
Après cela, le maître d'armes n'avait plus qu'à reclouer sa panoplie.
On en référa au docteur Ducastel.
Il répondit avec une nuance d'ironie :
— Vous vous plaignez que la volonté de votre fils soit paresseuse ? Dissimulez-lui l'effort dans le vertige du jeu. Envoyez-le à quelques-uns de ces exercices de plein air où les enfants, sans y songer, luttent les uns contre les autres. Ils y acquièrent des forces en se dépensant.
Le résultat de cet entretien fut la permission accordée au jeune Henry de s'enrôler dans une équipe de football dont son camarade William était un des « forwards » . Il prit grand plaisir
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à se coiffer d'une casquette de deux couleurs, à endosser un tricot voyant et des bas de laine rabattus au-dessous du genou. Mais il revint le soir même avec un coup de pied dans les tibias, qui le dégoûta complètement de son nouveau plaisir. Comme, par surcroît de précaution, le docteur avait conseillé deux jours de lit, M. de La Mare, décidément indigné, alla porter plainte au père de William.
M. Herrmann répondit avec flegme:
— C'est le jeu.
— Comment c'est le jeu ? C'est le jeu de s'estropier?... De se frapper les uns les autres comme des sauvages?
— Je veux dire, mon cher ami, que ce sont là les risques du jeu. Le football est une bataille de force et d'adresse... comme la vie.