BACCALAUREAT
Nul n'aurait pu dire à quelle minute précise M. et madame de La Mare renoncèrent à l'espoir de faire de leur fils un polytechnicien. Invariablement, à la fin de décembre, ils recevaient un bulletin où les notes d'Henry étaient groupées. M. le proviseur mettait beaucoup de bienveillance à leur cacher la vérité. Il ne disait pas : « Cancre alîreux!... Inattention chronique 1... Cas désespéré. »
Il écrivait :
« Il faut regretter que cet élève persiste à ne point faire usage de sa réelle intelligence... »
Au 31 décembre, le père et la mère du jeune Henry déclaraient:
— Passons sur le premier trimestre... 11 faut donner à cet enfant le temps de se mettre en train.
Mais les notes du 31 mars n'étaient pas meilleures.
— Henry a encore trois mois pour se rattraper, soupiraient M. et madame de La Mare.
Malheureusement ces trois mois-là coïncidaient avec le réveil des beaux jours, avec les chaleurs lourdes qui excusent la paresse. Et puis, un enfant en croissance a besoin d'air.
On n'ouvrait même pas le bulletin du troisième trimestre, on le jetait à la corbeille, on disait :
— Il travaillera mieux l'année prochaine... Dans ces conditions, le jeune Henry de La
Mare passa sept ans sur les bancs du collège. A trois bulletins par année scolaire, cela fit un roman en vingt et un chapitres. L'ingéniosité dépensée par M. le proviseur pour attépuer, d'un feuilleton à l'autre, l'expression de son
170 LE FILS A l'Al'A
découragement, eût mérité de s'exercer sur un meilleur thème. La seule morale d'une telle histoire était le refus du candidat de La Mare à son baccalauréat.
Il en usa longtemps devant cet obstacle comme les chevaux sournois qui se dérobent. L'étonnement fut, non qu'il s'obstinât, mais qu'à la fin il réussit à le franchir. Seul, M. de La Mare aurait pu dire ce que lui avait coûté ce succès. Il en retint que son fils était bien un phénomène d'intelligence, puisqu'il avait trouvé moyen de faire toutes ses études en six mois d'entraînement spécial. Mais on ne parla plus de l'École polytechnique. On feignait de ne point la regretter; avec le temps, on la dédaigna.
M. de La Mare n'avait jamais voulu assister aux distributions de prix du lycée. Il donnait de cette indifférence des raisons qui n'étaient pas les véritables. On le toucha du doigt le jour où il se rendit à cette cérémonie pour la joie d'entendre enfin nommer son fils parmi les candidats qui avaient réussi leur examen;
11 résolut de déployer dans l'occasion beaucoup de magnificence. Son valet de chambre reçut l'ordre d'endosser une livrée, et, luxe inconnu à Port-Neuf, de monter sur le siège à côté du cocher. On sortit des écuries une paire de demi -sang qui ne tenaient point en place et qu'il fallut promener, de long en large, devant la grille du collège.
De son côté, le jeune Henry s'était coiffé de son premier chapeau à haute forme. Afin de bien marquer qu'il rompait avec l'existence scolaire, il n'alla point prendre place sur les bancs de ses camarades. Il s'assit entre son père et sa mère, dans le public. Il n'avait pas encore de moustache, mais il posait son chapeau à huit reflets sur une canne à pomme d'or. Enfin, un monocle — qui commençait à tenir très convenablement dans le froncement du sourcil — pendait sur sa redingote très ajustée.
Madame de La Mare promenait ses regards sur les bancs en étages. Elle passait la revue des collégiens entassés, et cet examen fortifiait
dans son cœur l'orgueil maternel. Elle ne se disait pas que les tuniques trop courtes, la médiocre livrée à boutons d'or, les négligences de la tenue d'internat, desservaient beaucoup de garçons qui, eux aussi, le lendemain, jetteraient leur chrysalide. Elle faisait une comparaison immédiate, qui tournait à l'avantage de son propre fils. Elle ne put se tenir de glisser, derrière Henry, dans l'oreille de M. de La Mare :
— Vous ne trouverez pas dans cette assemblée un seul camarade de notre fils qui ait aussi bonne façon que lui...
M. de La Mare répondit par un clignement amical.
Ceci lui gâtait son plaisir : au premier rang du cortège qui venait de s'asseoir sur l'estrade, il avait aperçu M. Herrmann. A quel titre cet intrigant siégeait-il là ? Certes, M. de La Mare n'aurait point voulu se montrer parmi ces fonctionnaires de la République. Il avait décliné l'offre qu'on lui en avait faite, par égard pour sa haute situation. Mais il lui
déplaisait que son voisin se fût faufilé parmi les autorités.
— Vous allez voir, dit-il à sa femme, il va nous régaler d'un discours...
— Vous voulez dire un « speech » ?
Et tous deux sourirent avec quelque contrainte.
La parole était d'abord au professeur de rhétorique.
Sa harangue imprimée avait été soumise à la censure de M. le proviseur, puis à celle de M. le recteur d'académie. De cette façon, on était sûr qu'elle reflétait la vraie doctrine do l'Université. C'était donc un plaidoyer dont la passion secrète se tempérait de politesse académique en faveur des études qui n'ont point de but déterminé et aboutissent à la culture dite « générale » de l'esprit.
Le goût bas que le siècle professe pour l'utilité pure inspirait de spirituels sarcasmes au professeur de rhétorique du lycée de Port- Neuf:
— A quoi donc, disait- il, a-t-il abouti,
ce triomphe de l'esprit pratique, de l'utilité immédiate sur la culture noble et désintéressée ? Nous a-t-il rendus plus heureux ? Considérez-vous comme un bienfait cette vie tous les jours plus haletante, que les chemins de fer, le télégraphe, le téléphone, imposent à cette race française laquelle avait le goût du loisir et du recueillement ?
Il présentait l'image d'une société antique qui n'exista jamais, où les philosophes étaient rois, où les sages gouvernaient les foules charmées par la vertu de leurs enseignements.
— Si différent, concluait M. le professeur de rhétorique, que soit ce monde de la pensée et de la culture du monde pratique où vous allez entrer, jeunes élèves, considérez comme un bienfait unique d'avoir eu l'occasion de vivre, au moins pendant la durée de vos études, dans un paradis artificiel. Ne vous effrayez pas des ironies qui vous guettent au seuil de cette vie pratique, où, tôt ou tard, hélas I vous irez vous engouffrer. Répondez hardiment à ceux qui vous demanderont :
« Bacheliers du latin et du grec, nourrissons préférés de l'Université, que savez-vous donc?» Répondez, dis-je, avec assurance, avec la foi que vous ont inculquée vos maîtres : — Il est vrai, nous ne savons rien, rien de ce que vous estimez, mais nous avons appris à apprendre ! »
Ces nobles paroles furent, comme il convenait, couvertes d'applaudissements par un public de parents presque tous engagés dans la bataille du négoce.
D'ailleurs ils applaudirent non moins décidément « l'improvisation » de M. Herrmann, qui, sur le ton de la causerie affectueuse, dit exactement le contraire et parla avec un mépris à peine déguisé du génie français, de ses dons de généralisation de son ignorance de la réalité, de sa timidité d'initiative.
M. de La Mare battit des mains tout des premiers, par convenance, parce que M. Herrmann était son voisin, parce qu'ils jouaient aux cartes ensemble , parce qu'ils étaient actionnaires de la même chasse, enfin, parce
qu'il est de tradition d'applaudir les discours de distribution de prix. Mais, dans son for intérieur, il fut choqué par tout ce qu'avait dit M. Herrmann. Il constata d'ailleurs que M. le curé de la paroisse, qui siégeait sur les fauteuils de velours, parmi les autorités, allongeait singulièrement la mine en entendant M. Herrmann affirmer avec assurance « que l'infériorité actuelle de la France provenait de la peur qu'elle avait eue de l'esprit du libre examen ».
M. de La Mare emporta encore de cette distribution de prix un certain nombre d'impressions désagréables. Il entendit décerner au jeune William Herrmann quelques accessits dans les sciences exactes. Puis il eut la vision du fils de Gratis, frisé au petit fer, ployant sous la charge des reliures rouges à tranches dorées.
— Prix de mathématiques I déclamait avec emphase le lecteur du palmarès, Léon Gratis... Douze fois nommé I
Les collégiens trépignaient, l'auditoire bat-
tait des mains et M. de La Mare était un peu agacé de ces manifestations :
— Car enfin, après tout, songeait-il, ce jeune Gratis n'est que le fils de mon commis ?...