LE CHIC D HENRY
Si le jeune Henry de La Mare eût prêté une attention moins distraite aux leçons que lui donnaient ses maîtres de philosophie, il eût retenu de leur enseignement que le mouvement de l'activité moderne se dessine sous les traits d'une réaction passionnée de l'individu contre la collectivité.
Au moment d'ériger la statue triomphante de l'Étîit, comme un autre Baal, sur les ruines des libertés naturelles, les peuples se demandent s'ils iront au bout de leur folie.
Il y avait des minutes où cette angoisse
s'emparaît soudain des charbonniers du Bas- Port. Alors, comme à la lueur d'un éclair, ils avaient la vision du milieu sinistre où ils se débattaient. Leurs cœurs se soulevaient d'un coup. Une seconde, leurs cerveaux enfumés concevaient avec netteté cette certitude que les paroles de M. Herrmann étaient aussi empoisonnées que l'alcool des débits. Elles mentaient comme l'ivresse, un instant bienfaisante, dont ils se réveillaient, humiliés, plus bas dans la boue. Et le désespoir les prenait. Ils se livraient à quelque acte de folle destruction que les journaux de Port-Neuf enregistraient le lendemain, sous cette rubrique dolente :
« Encore un attentat anarchiste I... »
Dans une autre sphère, où l'on ne s'attardait point davantage à méditer les théories des philosophes, le sentiment que l'individu hardi doit vivre largement aux dépens d'une société pourrie se répandait à miracle. Empruntant pour une fois à son voisin un de ces mots anglais dont il avait la haine congénitale,
M. de La Mare déclarait, devant la prodigieuse réussite de M. Herrmann :
— C'est un « struggle » !... Il ne connaît en aflaires ni amis ni parents... Il étranglerait son père s'il le trouvait en travers de ses spéculations.
M. de La Mare opposait à ces façons de pirate les usages de courtoisie que M. Delamare le père et les négociants d'une génération disparue avaient apportés dans les mœurs commerciales. Il eût suffi, pourtant, qu'il signât un peu moins aveuglément les courriers que lui présentait son « bon Gratis », pour se convaincre que, sous le règne de cet employé modèle, la maison de La Mare avait changé de tradition. Maintenant, on y tondait le troupeau jusqu'au sang. Et, de tous les ovins mis en péril par les cisailles du « bon Gratis » , le patron même de la maison n'était pas le moins menacé.
Si le jeune Henry de La Mare était né dans un milieu plus littéraire, son instinct de réaction contre le? choses établies l'eût peut-
être porté à s'abonner aux petites revues où des poètes décadents, symbolistes, véristes et cosmopolites, s'efforcent de déformer « individuellement » le français, et aggravent d'un parti pris le penchant naturel qu'ils se sentent pour cette facile besogne. Mais les belles-lettres n'étaient guère en honneur à Port-Neuf. On y préférait aux livres le divertissement de la chasse et des cartes ; à la poésie, les eaux-de-vie très vieilles et les truffes du Périgord.
Le jeune de La Mare, à qui son âge défendait de se confiner exclusivement dans ces plaisirs, employa sa première liberté à se composer « un chic bien à soi » .
Ce souci d'affirmer son individualité dans les bords de son chapeau, dans la ligne de ses vêtements, dans son port de canne, avait, chez le jeune de La Mare, les mêmes origines philosophiques que les attentats anarchistes des charbonniers, les coups de Bourse de M. Ilerrmann, les solécismes des jeunes revues.
Cette préoccupation suffisait à creuser un abîme entre l'état d'esprit de M. Edouard de
La Mare et celui de son fils unique. Elle le prouvait : le « fils à papa » n'avait pas tout à fait perdu son temps au collège, puisque, à travers la poussière du Télémaque, il avait si largement respiré l'air de la rue moderne.
En effet, le souci de tenue qui avait dominé toute la vie de M. Edouard de La Mare n'était, au fond, qu'un corollaire de l'esprit de tradition. 11 s'affirmait comme un souci d'obéissance à l'autorité. C'était par respect pour le souverain que, très jeune, M. Edouard de La Mare avait pris l'habitude de peigner ses cheveux à la mode de Barre. S'il ne s'était jamais appuyé à une chaise, — si, aux environs de la cinquantaine, il continuait de porter beau, le menton ramené dans la cravate comme un cheval enrêné, c'était en vertu d'un idéal obscur de cent-garde ou de chambellan, dans la pensée que, au retour possible d'un souverain quelconque, il fallait être prêt à soutenir, par de belles formes, l'uniforme chamarré d'un gentilhomme de la chambre.
Au contraire, l'idéal de tenue que pour-
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suivait le jeune Henry semblait être de chavirer du côté de tous ses défauts — les moraux comme les physiques. Il n'était plus question de bomber la poitrine, d'effacer les épaules, de marcher droit et solennel, comme un Commandeur descendu de son piédestal. La mode imposait alors aux contemporains du jeune de La Mare cet étriquage des vêtements que l'on flétrit du sobriquet de « boudinage » et qui certainement, pendant une heure, donna aux réunions de la jeunesse dorée les apparences flatteuses d'une exposition de saucissons.
Sans se préoccuper de ce qu'en penserait son entourage, le jeune de La Mare s'aff'ranchit un des premiers de ces étroites bandelettes. Préoccupé de sa commodité, il tomba dans le paletot sac, les pantalons larges comme des jupes, les complets où les corps maigriots flottent ainsi que des poissons dans un aquarium.
Afin d'exagérer le caractère du « chic bien à soi », il nota soigneusement ce qui était en lui un peu exceptionnel.
C'était d'abord une tendance à porter au bout d'un cou trop long la tête de côté. Il exagéra ces intéressants signes distinctifs en arborant des faux-cols, hauts comme des manchettes et en jetant décidément sa tête sur l'une des épaules, dans l'ironique attitude d'un perroquet qui écoute. Comme il avait les pieds longs et un peu plats, il résolut d'aggraver ce défaut en se chaussant de souliers indéfiniment pointus, et longs comme ces brodequins que les acrobates anglais produisent dans les pantomimes.
Arrivé à ce degré de perfection de tenue « vraiment individuelle », le jeune de La Mare se reposa. Il avait composé son personnage. Il ne lui restait plus qu'à y acquérir de l'aisance.
Dès les débuts de cette recherche, il lui vint de grandes satisfactions. Un jour, la jeune Daisy Herrmann qui allait sur ses seize ans et qui avait dans la ville une réputation de beauté, lui éclata de rire au nez, disant:
— Mon Dieu, que vous êtes ridicule I...
Dans une autre occasion, un jeune homme
qui était descendu de Paris pour passer à Port- Neuf la saison des bains de mer et qui, dès le premier jour, avait fait sensation par son élégance, dit, devant plusieurs adolescents :
— De La Mare?... Je ne vous dis pas que sa tenue soit mon idéal d'élégance... mais enfin elle indique de la recherche... un effort personnel... Il a un chic bien à luil
M. de La Mare avait été un instant interloqué par les façons de son fils. Il risqua quelques observations. Elles furent mal accueillies.
Le jeune Henry lui répondit sans respect :
— Toi, qui passes ton temps à dire que t'es indépendant, tu l'es pas... Tu continueras à te peigner à la mode de l'ancien régime jusqu'à ce qu'il ne te reste plus de cheveux... T'es dans la tyrannie de la mode... Ma mode, à moi, c'est c'qui me botte... Pas s'gêner 1 vois-tu, c'est le chic d'aujourd'hui... La voilà bien la formule!.. Toi, t'as le chic d'autrefois... J'suis de mon temps 1
Ces façons de parler inquiétaient M. de La Mare comme le pantalon aquarium et le
paletot sac. Il finit par s'en divertir ; même il les considéra comme une originalité de haut relief. Ne voyait-il pas madame de La Mare décidément charmée, après quelques effarouchements, par l'usage exclusif de l'argot où se complaisait leur fils ?
— Il y a des occasions, disait madame de La Mare enchantée, où je ne comprends pas un mot de ce qu'Henry me dit 1
Elle en était ravie. Cet irrespect où se complaisait son fils lui paraissait masquer de la tendresse. Elle se fâchait bien, de temps en temps, quand il l'appelait : « Ma vieille... » Mais c'était pour la forme. Tout de suite, elle se détournait afin de sourire :
— Ce Ri ton 1 disait-elle, on ne lui résiste pas. . . Mon Dieu ! comme les femmes l'aimeront...
Et elle poussait un profond soupir, car sûrement elle était la plus éprise de ces femmes-là.