‹ Le fils à papaChapitre 18 sur 35 · VOLONTARIAT · texte numérisé non relu

VOLONTARIAT

A la date où M. Edouard de La Mare avait atteint sa majorité, un gouvernement tutélaire épargnait encore aux gens de bonne éducation les promiscuités de la chambrée. On avait, en ce temps-là, le goût de la hiérarchie. Un jeune homme qui avait fait ses humanités et qui comme M. de La Mare, pouvait écrire une ou deux particules devant son nom, n'était pas exposé au tutoiement d'un manant de caporal.

En temps de paix, on achetait à deniers comptants le droit de ne rien changer à ses

habitudes; en temps de guerre, on rachetait sa vie.

M. et madame de La Mare regrettaient de tout leur cœur ces mœurs si raisonnables. En effet, s'ils avaient autrefois rêvé de voir leur fils général, au moins polytechnicien, ils souffraient douloureusement de penser qu'ils le connaîtraient pioupiou, qu'Henry porterait des godillots, que son havresac lui couperait l'épaule, — et que cela durerait une grande année.

Comme ils lui avaient découvert une nourrice exceptionnelle et un répétiteur hors de prix, ils s'appliquèrent à lui choisir un colonel unique. A l'intention de ce souverain arbitre des destinées du fusilier Henry, M. de La Mare fit repeupler sa chasse; il y importa du chevreuil, et paya les dégâts des sangliers. Un mois durant, à l'époque des bains de mer, madame de La Mare donna sa chambre à la femme de M. le colonel. Et une eau-de-vie de 1815, que l'on réservait dans la famille pour les occasions exceptionnelles, parut régulièrement sur la table.

A ce prix, Henry échappa une fois encore à tous les règlements que l'on peut évincer, sans violer ouvertement la loi. Il eut une chambre en ville, des habits civils, des permissions. Il déjeuna souvent chez son colonel et dîna perpétuellement à la cantine. Il eut un premier brosseur pour astiquer ses vêtements, et un second brosseur pour fourbir ses armes. Il se procura des remplaçants en toute occasion dans toutes les corvées. Il se fit reconnaître malade dans toutes les occasions de revue. Il passa trois semaines à enterrer sa tante Le Rond, qui faisait de lui son légataire universel. Il se distingua par son élégance et son impunité entre tous les jeunes fils qui font de la fantaisie et portent indûment des képis Saumur. Il régala hebdomadairement à la cantine les caporaux et les sous-officiers de son bataillon, et il entreprit le siège d'une modiste à laquelle il faisait quotidiennement porter des bouquets par son brosseur.

Les officiers du régiment feignaient de ne point l'apercevoir, quand ils le surprenaient

en faute; les subalternes se taisaient, ayant la bouche pleine.

Madame de La Mare se réveillait avec des terreurs nocturnes. Elle se rappelait toutes les difficultés qu'elle avait surmontées pour élever ce fils unique. Elle fondait en larmes à la pensée que, tandis qu'elle était là, dans son lit, dans sa chambre tiède, Henry se levait peut-être au son de la diane, pour aller se débarbouiller dans la cour à un robinet qu'il fallait dégeler.

— Ils me le tueront ! disait-elle. Qui sait seulement si j'aurai le temps d'accourir pour lui fermer les yeux!...

M. de La Mare affectait bien de se fâcher :

— Mais , sacrédié ! Henry n'est pas une poule mouillée !..,

Au fond, il était aussi inquiet que sa femme. Une haine sans bornes se développait en lui contre ces charbonniers du port qui, dans un sentiment de basse envie, pour le plaisir d'être désagréables aux gens bien élevée, avaient exigé le service militaire obligatoire. De dégoût, il n'avait pas renouvelé ses abonnements aux

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petites revues philanthropiques. Il exagérait ses instincts réactionnaires, il demeura pendant trois mois brouillé avec M. Herrmann.

Le jeune de La Mare était trop diplomate pour ne point tirer les plus grands profits des terreurs de ses parents. Il les épouvanta par une histoire du traitement de la bronchite où il se représentait la gorge entourée d'un bas de laine, que préalablement l'on avait fait tremper dans un seau d'eau froide :

— Cela est souverain I écrivait- il. En vingtquatre heures, ça vous coupe le rhume ou le sifflet.

Au reçu de cette lettre cynique, madame de La Mare se précipita chez le docteur Ducastel. Elle le pria de prendre le train sur l'heure pour aller arracher son fils à la mort. Et comme elle n'ajoutait point foi au télégramme rassurant que M. le colonel avait daigné lui adresser en personne, elle prit, elle-même, le train, pour aller assister son fils.

Averti de sa visite, Henry la reçut dans la cour du quartier, en pantalon de treillis, le balai à la main et tout souillé de poussière ;

— Mon enfant! s'écria-t-elle, d'où sors-tu?... Comment n'es-tu pas au lit ?

— Je viens, dit-il, de tirer l'oreille à «Jules». Tu ne sais pas ce que c'est? Viens... On va te faire voir.

— C'est monstrueux I s'écria-t-elle.

Et comme, dans l'excès de son indignation et de sa douleur, elle allait se jeter au cou de son fils, il recula d'un pas, lui présenta les armes, avec son balai, comiquement :

— M'embrasse pas!... comme ça!... devant toute la corvée... l's te prendraient pour ma bonne amie... Ça me ferait du tort...

Madame de La Mare ne savait plus si elle devait pleurer ou sourire.

Henry continua :

— J'suis sûr que tu n'as pas encore tué l'ver?...

— Comment?

— A neuf heures du matin I

Et il l'entraîna vers la cantine. Elle se laissa faire, si heureuse de le trouver sur pied, joyeux et déluré, avec un air de santé incon-

nue, qu'elle n'avait pas la force de résister à ses caprices.

Devant le comptoir du canlinier il lui demanda avec cynisme :

— Choisis ta liqueur...

— Mais, mon enfant!...

— T'as pas de préférence?... J'vois ce que c'est... Bézy, verse-lui un madère...

— Et toi, de La Mare?

— Tu le demandes?... Une purée I... Et de la raide... De ta bouteille à vert de gris...

Madame de La Mare lut sur le litre : « Triple extrait d'absinthe pure. »

Elle poussa un cri :

— Ah mon Dieu I Tu ne vas pas boire ça 1 Il lui semblait que son fils allait avaler du

poison et qu'elle le verrait tomber là, devant elle, foudroyé. Mais déjà il avait porté le verre à ses lèvres et, d'un trait, il l'avait vidé par bravade :

— Eh bien 1 quoi? demanda-t-il. Qu'est-ce qui te prend?... C'est la première fois que tu vois étouffer un perroquet?

Il n'usait plus que d'un argot merveilleusement soldatesque et, pour sa mère, tout à fait incompréhensible. Il ne parlait que de « dalle en pente », de « biffms », de « fantaboches ». Il appelait son fusil un « repoussant »; son colonel, le « ronchonot », et le médecin de l'hôpital, « cette vieille sonde ». Il ne daigna répondre sérieusement et dans une langue intelligible à aucune des supplications que sa mère lui adressa. Au moment de prendre congé d'elle, sur le quai du chemin de fer, il passa une dernière fois la tête par la vitre de la portière pour lui dire avec un sérieux de croquemort :

— T'as bien fait de me laisser payer ta consommation chez Bézy... Car il y en a plus d'un qui se fait payer une tournée par des anciennes, et ça produit mauvais effet...

Le jeune Henry de La Mare devait regretter toute la vie cette année de son service militaire, où il était arrivé en rechignant. Le jour de la séparation , quand chacun déposa ses Vêtements militaires pour reprendre les vête-

ments civils, il eut l'étonnement de constater que beaucoup de garçons qu'il avait pris pour des fils de bonne famille étaient des enfants du peuple, bouchers et ouvriers. Au contraire, une foule d'autres auxquels il avait pris l'habitude de tourner le dos, les jugeant sournois, mauvais camarades et veules , appartenaient à la légion des « boudinés » , voire au bataillon sacré des « fils à papas ».

Le jeune Henry de La Mare s'amusa prodigieusement de cette méprise. Il se proposa bien de faire enrager son père en la lui contant. Certainement, il comptait vivre en oisif et sans règles, après cette passe d'effort, puisque son père et son grand-père lui avaient économisé des écus. Mais, s'il entendait jouir de cette fortune, voire en égoïste, son passage au régiment l'avait tout à fait débrouillé d'un certain nombre de préjugés de caste où M. de La Mare, son père, se complaisait.

Le jeune Henry ne croyait pas du tout qu'il fût nécessaire de se composer un masque de membre de la « classe dirigeante » pour donner

au reste de l'humanité la sensation qu'il appartenait à une élite prédestinée. Il se considérait seulement « comme un garçon qui avait plus de veine que bien d'autres ».

Et il entendait profiter de cette « veine » -là.

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