LA LOI DU TRAVAIL
William Herrmann avait servi dans la cavalerie. Il fut libéré du service presque en même temps qu'Henry. Mais il ne s'attarda pas dans une vacance dont il n'éprouvait pas le besoin. Beaucoup de l'activité de son père était en lui ; aussi de son initiative. On regrettait simplement qu'il ne portât pas ces deux qualités avec plus de modestie. Il s'en parait de façon voyante, ainsi que les parvenus en usent avec leurs bijoux.
Toule la ville de Port-Neuf fut avertie de
ses intentions par de petites notes que publièrent les journaux.
Elles disaient :
« A peine sorti de son volontariat, notre jeune concitoyen, M. William Herrmann songe à entreprendre le tour du monde. Il veut achever son éducation commerciale par cette importante leçon de choses, avant d'entrer dans la bataille des affaires.
» Il serait bien à souhaiter que cette intelligente initiative eût beaucoup d'imitateurs ».
Tout cela était vrai ; mais « à peine sorti » était de trop. La « leçon de choses » trahit la main du rédacteur de la note, qui était apparemment M. Herrmann le père. De même, on estima que la réflexion de la fin était une maladresse. Il aurait convenu de la laisser naître spontanément dans l'esprit du lecteur.
Roublards sans finesse, les Herrmann, père et fils, ne s'avisaient pas de ces nuances. Avant le départ de William, ils firent une tournée de visites.
M. de La Mare n'avait pas lu la note des jour-
naux. Aux premières paroles de M. Herrmann, il se récria avec une bonhomie sincère :
— Vous envoyez William à l'étranger?... Le pauvre enfant 1 Qu'est-ce qu'il a fait?...
M. Herrmann ne pouvait en croire ses oreilles :
— Ah çàl qu'est-ce que vous vous imaginez donc?
— Vous savez bien que je ne suis pas curieux. . . Je ne demande pas quelle frasque votre fils a commise. Je plaide en sa faveur, tout simplement I Que diable! mon cher, ne soyons pas trop sévères pour nos fils... Rappelons-nous le temps passé... Et qu'il faut que jeunesse se passe...
Chacune de ces paroles procurait à M. Herrmann une sensation si délicieuse de sa supériorité qu'il se garda bien d'interrompre M. de La Mare.
11 répondit enfin, avec une bienveillance protectrice :
— Vous êtes loin de compte, mon cher ami...
Et il expliqua ce qu'il appelait « les idées de son fils ».
Madame de La Mare demanda avec ingénuité à madame Herrmann :
— Et vous n'avez pas tout fait pour empêcher ce départ?
On lui répondit avec un pur accent vaudois :
— J'aurais poussé à la roue si cela avait été nécessaire.
Le sourire de supériorité, qui s'était éveillé entre les favoris de M. Herrmann, passa sur les lèvres de sa femme, puis alla se perdre dans les moustaches de leur fils.
M. et madame de La Mare se regardèrent avec ahurissement.
... Quand ils furent seuls, en face l'un de l'autre, leur indignation éclata :
— Cette grosse Herrmann!... dit madame de La Mare. Certes, elle me déplaisait; mais jusqu'ici je m'étais imaginé qu'elle avait du cœurl... Je croyais qu'elle aimait ses enfants I...
— Elle les a faits comme des lapins!... répondit M. de La Mare. Elle s'en détache de même.
Des larmes étaient montées aux yeux de la
mère d'Henry. Sans doute, elle songeait à ce qu'elle eût souffert dans des circonstances identiques, si, tout d'un coup, la fringale du voyage s'était emparée de son enfant.
— Et ce fils, murmura-t-elle en joignant les mains, ce William I A peine fait homme, il n'a qu'une idée: quitter la maison paternelle I .. .
— Puisque ses parents l'approuvent et s'en réjouissent? répondit M. de La Mare.
De nouveau, le père et la mère d'Henry se regardèrent.
Ils n'avaient pas besoin d'en dire plus long. Leurs cœurs se comprenaient.
Ahl il pouvait bien faire d'eux ce qu'il voudrait, leur fils 1 Leur manquer de respect, d'égards, les ridiculiser, les appauvrir, les ruiner, pourvu qu'il ne les privât pas de sa présence et ne leur arrachât pas, d'un seul coup, cette âme commune qu'ils s'étaient faite pour le chérir.
Ils se sourirent, puis le père dit, avec un haussement d'épaules :
— Si vous saviez ce qu'Herrmann m'a insinué
comme je le reconduisais, lui et sa femme, à la grille du parc...
— Et quoi donc ?
— Il m'a demandé : « Et vous, mon cher de La Mare?... Que comptez-vous faire de votre fils? »
La mère d'Henry croisa les bras dans un sursaut d'indignation.
— Je pense, dit-elle, que vous l'avez remis à sa place?
M. de La Mare se redressa avec dignité :
— J'ai répondu : « Mon fils fera ce que son père a fait. » J'ai vu le moment où Herrmann allait s'écrier : « C'est-à-dire qu'il vivra en oisif? » Mais j'avais une badine à la main, et j'imagine que cela lui aura conseillé la prudence. Il a pris le ton patelin d'un homme qui veut vous donner un bon conseil :
« — Prenez garde, a-t-il dit, que des affaires gérées pendant deux générations par des étrangers, — même fidèles, — ne finissent par péricliter entre leurs mains. Le jour qui se lève ne connaîtra plus que des travailleurs. Il nous
faudra mettre la main à la besogne, — comme les charbonniers du port...
» — Vos électeurs? ai -je répondu avec sécheresse... Moi, je suis plus optimiste que vous, mon cher Herrmann. Je crois que la France en a assez des médiocres agitateurs qui la conduisent... Le remède naîtra du mal.
j) — C'est-à-dire que vous espérez une restau ration ?
» — Fermement. Et l'avenir prouvera qui de nous deux a vu le plus juste.
M. de La Mare se redressait toujours davantage. Il se sentait devenir colossal — comme son espérance.
Il y eut un silence. Madame de La Mare avait le cœur étreint d'une singulière angoisse :
— Enfin, demanda-t-elle, quelle a été son dernier mot ?
M. de La Mare sourit avec mépris :
— Il a bredouillé de l'anglais : That is the question ! Et il a rattrapé sa femme et son fils qui s'éloignaient à des enjambées de
quatre mètres de long, comme si, déjà, ils avaient commencé leur tour du monde I
L'entrée d'Henry coupa court au duo. La veille au soir, il avait banqueté fort tard, bu plus que de raison, afin de donner à des camarades une haute idée des qualités de buveur que l'on acquiert au régiment.
Il déclara qu'il avait « l'estomac dans ses chaussettes ». Il se laissa crouler, tout d'une pièce, sur un bonheur du jour :
— Vous savez la nouvelle ? dit-il d'une voix traînante. Ce louffoque de William va se laver les pieds.
M. de La Mare ne put dissimuler un mouvement d'impatience :
— Mon cher Henry, dit-il, je t'ai prié cent fois de nous traiter, ta mère et moi, avec moins de désinvolture. Je ne comprends pas la moitié des choses que tu dis, et je ne me sens pas disposé à apprendre la « langue verte ».
Henry le regarda d'un air surpris :
— « Se laver les pieds » , s'embarquer sur la
mer... Tu ne devines pas? dit-il. Qu'est-ce qu'on t'enseignait, dans ton collège ?
— Le respect de mes parents, d'abord ! Et puis la bonne tenue ! Je ne me serais pas permis de m'étaler comme tu le fais en face de ta mère.
— Si je suis fatigué ?
— Fatigué I... à vingt ans ? Pour une coupe de Champagne que tu as bue de trop avec des camarades ? Redresse -toi un peu I... Là... comme ça... A la bonne heure !... Je te reconnais pour mon fils!... Voyons, où vas-tu passer ta soirée ?... Au Casino ?... Tu as perdu ?... Veux-tu de l'argent ?... Tiens, en voilai... Je ne t'en ai jamais refusé I... Mais que diable 1 montre un peu plus d'énergie !... Il en faut, mon ami, pour vivre... même quand on est appelé à être indépendant... Il en faut I... Il en faut I
Un demi -heure plus tard, Henry redescendait en cravate blanche.
Son père le toisa du regard et, bien qu'il n'approuvât pas certains détails de sa mise,
206 LE ti'ILS A PAPA
il parut satisfait de se voir si promptement obéi :
— A la bonne heure 1 dit-il en lui serrant la main.
Madame de La Mare avançait son front pour qu'Henry le baisât.
— Oii vas-tu ? demanda-t-elle.
Il répondit de sa voix veule :
— Eh bien I travailler... pour vous faire plaisir !...
LA YI£ DOREE
Le travail auquel le jeune Henry de La Mare consentait à se livrer « pour faire plaisir à ses parents » finissait aux premiers jours d'octobre. C'est-à-dire lorsque les petits chevaux arrêtaient leur course. Les bouchons de Champagne ne sautaient plus sur la terrasse du Casino; le Casino lui-même fermait ses persiennes, blindait ses vérandas. Alors la ville se vidait de ces gracieuses élégantes que, pendant l'oisiveté des vacances, Paris prête aux plages à la mode.
Tout Port-Neuf reprenait à cette minute la régularité de vie d'une grande école. Quatre
fois par jour, les rues, les larges boulevards, les escaliers, fourmillaient d'un peuple de petites gens, employés, journaliers, ouvrières, se hâtant vers leur travail ou bien courant vers leur repas. Entre ces courtes ouvertures d'écluses qui faisaient la ville bourdonnante comme une ruche, les rues de Port-Neuf étaient vides — vides comme des cours de récréation pendant la classe. De-ci, de-là, on voyait passer une voiture de médecin allant visiter un malade, le coupé d'un courtier roulant d'un bureau à l'autre. La chaussée appartenait aux chiens pour dormir et aux moineaux pour picorer.
La chasse était l'unique distraction de ces hommes d'affaires que l'inquiétude des combinaisons poursuivait jusque dans leurs rêves. Mais ils ne pouvaient s'y livrer qu'une fois par semaine, le dimanche. Le reste du temps, Henry était condamné à battre les plaines, seul, en compagnie d'un garde.
Dans ces conditions, il s'avisa que la chasse était une corvée, et il remit son fusil au râtelier.
Ceux des négociants de Port-Neuf qui sacrifiaient à l'inconduite avaient leurs maîtresses à Paris. Les quelques célibataires obstinés que réunissait, d'autre part, le déjeuner du Cercle, étaient prisonniers de « vieilles habitudes ». Ces dames qu'ils appelaient familièrement « nos gouvernantes » avaient généralement dix ou quinze ans de plus que les mélancoliques pigeons tombés entre leurs griffes. Elles s'efforçaient de remplacer par des virtuosités culinaires, leurs charmes qu'elles sentaient défaillir. Beaucoup ne portaient plus le corset, arboraient le triple menton.
Le jeune Henry ne se sentait pas attiré vers ces Dulcinées-Maritornes.
Il ne songeait pas davantage à séduire quelqu'une de ces petites ouvrières qui , nu-tête, couraient par les rues, entre les repos des ateliers. L'idée qu'il se faisait « du chic » lui interdisait cette « pêche à la grenouillette » dont il n'eût tiré nulle gloire.
D'autre part, la transparence de la vie de
province, la réelle honnêteté des femmes de bourgeoisie française, lui interdisaient l'espoir d'une de ces liaisons mondaines où les jeunes Parisiens s'abritent volontiers, par goût d'économie, par désir d'entretenir les traditions du Palais-Royal et pour fournir une excuse au roman psychologique en attendant l'heure de leur propre mariage.
Enfin, la demi -mondaine, libre, un peu séduisante n'existait pas à Port-Neuf. On en était réduit à en arrêter quelques-unes au passage des trains transatlantiques ou des compagnies théâtrales en tournées. On les gardait, cachées dans un hôtel, tant qu'elles ne s'ennuyaient pas à mourir et qu'elles n'avaient pas refait leur petite pelote de route — c'est-à-dire une quinzaine de jours ou à peu près.
Dans ces conditions, le jeu était l'unique ressource des jeunes gens de Port-Neuf, de ceux qui allaient aux affaires et de ceux qui n'y allaient pas.
Après avoir spéculé toute la journée, ils « cartonnaient » jusqu'au milieu de la nuit» Ils
mettaient leur amour-propre à faire de grosses différences ; ils se donnaient la sensation de la « grande vie », en attendant, pour quitter le tapis vert, que les premières lueurs du jour fissent pâlir les bougies. Il était aussi de tradition que le gagnant payât à boire aux décavés. On mettait de la coquetterie à pousser jusqu'à l'ivresse ces soupers de consolation. Le choix et le nombre des bouteilles remplaçaient celui des maîtresses, et l'abrutissement qu'elles imposaient à toute cette jeunesse était encore plus terne et plus grossier.
La population de Port-Neuf désignait généralement sous le nom de « fils à papa » les jeunes gens de vingt à vingt-cinq ans qui menaient cette vie dorée. Elle avait pour eux les sentiments d'admiration et d'envie que les peuples nourrirent toujours, sincèrement pour les dauphins. C'est l'estime obscure dont ne peut se défendre celui que le travail et la pauvreté accablent pour l'individu privilégié qui s'est seulement donné la peine de naître; C'est le mépris que l'iricorinu de la fdulé éprouve à cer-
taines heures — comme un réveil de dignité — pour ceux qui, si dédaigneusement, frôlent de leurs joies bruyantes le « petit » qui peine et qui mérite.
L'indulgence des négociants de Port- Neuf — presque tous étaient des enfants de leurs œuvres — pour ces fils oisifs et intempérants était un phénomène aussi surprenant que général. On n'aurait pas pu dire que ces pères de famille méprisaient le travail. Il les avait tirés de la foule, élevés à la hauteur où ils vivaient. Le peu d'inclination que M. de La Mare s'était senti pour les affaires était un phénomène assez exceptionnel, comme le goût qu'il avait eu d'égrener deux particules devant son nom roturier. Loin de mépriser la loi du travail, les négociants de Port-Neuf n'avaient point d'autre plaisir que l'action. La spéculation absorbait toutes leurs pensées. Elle était la passion aussi bien que l'occupation de leur vie. Elle pesait sur eux, elle les maltraitait. Ils s'attachaient à elle davantage comme à une maîtresse adorée et impitoyable. Plus encore
que les caresses, les rebuts rivaient ces amoureux à sa tyrannie.
Dans cet état d'âme, les pères de Port-Neuf considéraient leurs fils avec cette nuance de mépris et de défiance que les vieux passionnés ont pour l'amoureux de vingt ans. Les illusions que, dans la maison paternelle, ils se faisaient sur les « fils à papas » les abandonnaient au seuil de leurs bureaux. Ils jugeaient alors comme les premiers venus, à leur exact mérite, ces fils tant choyés. Ils haussaient les épaules à la seule pensée de leur passer les guides du gouvernement. Ils songeaient :
— Ils ne sont pas de force I
Ils aimaient mieux payer leurs dettes, entretenir leurs vices, que de leur ouvrir les livres de caisse, les initier aux secrets de leurs affaires.
Ainsi en ont usé depuis des siècles, en face des princes héritiers tous les vieux rois qui ont pris plaisir à gouverner leurs peuples. Il y a de la férocité dans la faiblesse qu'ils montrent à supporter l'inconduite, la vie scandaleuse de leurs fils bien-aimés. On dirait qu'ils souhaitent
leur voir prolonger dans les plaisirs une inutile enfance, dans la crainte d'avoir à leur rendre des comptes. Peut-être ils espèrent éloigner l'heure de l'abdication sénile, en retardant la virilité de leurs fils. L'apparente tendresse de ces vieillards est un masque d'égoïsme. Et, dans le temps même où ils semblent exercer le pouvoir par un sursaut d'abnégation, on aperçoit clairement qu'ils s'y cramponnent, qu'ils l'aiment plus que la probité, plus que leur lignée, plus que l'honneur, plus que tout.
M. Edouard de La Mare avait été la victime de cet égoïsme paternel. Détendu par la vie inactive et vide qu'il avait menée, M. Edouard de La Mare ne voyait pas bien de quel droit il aurait exigé que son fils retournât à la bataille des affaires. Il eut toutes les peines du monde à obtenir de son fils qu'il l'accompagnât au bureau pour se faire présenter le personnel et assister à la signature du courrier :
— Je peux venir à manquer, disait-il avec le calme d'un homme qui se sent prêt à plastronner, même devant la mort. Il faudrait, ce
jour-là que tu connusses exactement l'étendue de tes droits et de tes devoirs.
Henry haussait les épaules. Il répondait avec une affection aussi sincère qu'irrespectueuse:
— Si c'est pour moi qu'tu t'presses, serre la mécanique !