‹ Le fils à papaChapitre 20 sur 35 · LA LOGE INFERNALE · texte numérisé non relu

LA LOGE INFERNALE

Les émotions de la spéculation retenaient les négociants de Pont-Neuf, très tard à leurs bureaux. Ils y attendaient les dernières dépêches. Ensuite, ils rentraient chez eux, tout à fait las. Ils ne songeaient plus qu'à dîner confortablement et à fumer, au coin de feux très ardents, des cigares bien secs.

De-ci, de-là, un dîner amical les arrachait à cette torpeur nocturne. Mais ils ne se sentaient pas le goût de quitter si tard leurs maisons bien chauffées, leurs fauteuils profonds, pour redescendre dans les rues noires à la recherche

d'un spectacle. Les compagnies théâtrales qui se succédaient à Port-Neuf y faisaient donc régulièrement faillite. Les gens du monde attendaient l'occasion d'un séjour à Paris pour voir les nouveautés. La classe moyenne préférait les cafés-concerts où l'on peut boire et fumer, son chapeau sur la tête, en écoutant d'une oreille distraite. Les petits employés demeuraient hors de la ville, au bout de funiculaires et de tramways qui plongeaient jusque dans la campagne.

Dans ces conditions, bien que le théâtre de Port-Neuf eût un péristyle monumental, il n'était rien moins qu'un temple des beauxarts. L'opérette seule y ralliait, pendant une courte saison, un public inconstant et bariolé. Huit mois par an, il avait l'aspect mélancolique d'un local désaffecté.

Il arrivait de temps à autre que la fantaisie des « fils à papas » lui rendît, pour une heure, un semblant de vie. C'était dans les occasions où la présence d'une comédienne qui avait du bagout, de la silhouette et un peu de

218 LE KILS A PAPA

linge, les arrachait un instant à leurs parties de baccara. En ce cas, ils faisaient stationner leurs voitures devant le bureau de location. Ils louaient des loges. Ils inséraient des articles emphatiques dans les journaux de la localité. Ainsi, ils parvenaient à galvaniser un instant l'indifférence des habitants de Port-Neuf pour les productions du théâtre contemporain. La grande salle s'emplissait à moitié. Le lustre allumait toutes ses lampes, et les courriéristes qui émargeaient pouvaient dire le lendemain, sans trop d'invraisemblance :

« Encore une soirée de gala au Grand - Théâtre de Port-Neuf! »

La génération de « fils à papa » à laquelle appartenait le jeune Henry de La Mare n'aurait eu garde d'interrompre une si précieuse tradition. Elle s'éprit d'une comédienne qui, avec de l'esprit et beaucoup d'expérience, accommodait les restes d'une beauté trop mûre.

C'était une petite femme du Midi, de la race

de celles avec qui l'on peut causer quand on a fini de rire. Très jeune, elle avait compris que les protecteurs sérieux désirent surtout qu'on les divertisse. Elle n'avait pas mis son amourpropre à les surmener dans le tête-à-tête, mais à leur faire honneur en public. Sans lignes, elle avait eu le charme impertinent, l'éclat qui attire les yeux. Elle tenait de son père une grande tolérance morale, et, de sa mère des recettes de cuisine qui valaient, pour fixer la proverbiale inconstance des hommes.

Elle était de cette lignée de petites femmes voyous par laquelle aiment à se faire tutoyer les grands-ducs en voyage. Si ses prétentions d'actrice n'eussent fait tort à sa carrière sentimentale, elle eût pu arriver au premier rang dans le monde où l'on s'amuse.

L'heure de ces vastes espoirs était passée, quand elle sollicita un engagement au Grand- Théâtre de Port- Neuf. Elle avait employé une vacance de six mois à se faire émailler convenablement et à teindre en roux ses cheveux qui avaient été merveilleusement noirs. Ainsi

rechampie, dans un éclairage de boudoir savant ou à l'effet du théâtre, elle pouvait encore donner l'illusion de la trentaine. Les déshabillés du matin, le jour cru de la rue, lui étaient moins favorables.

Ceci était la certitude la plus consolante que son expérience lui fournit : les très jeunes gens, auxquels il lui faudrait s'adresser désormais, pratiquaient la galanterie beaucoup moins comme un plaisir personnel que comme un sport qui a ses règles et ses élégances. Ils ne songeaient guère à l'agrément qu'ils pourraient trouver dans le tète-à-tête avec une amoureuse passionnée. Ils se préoccupaient infiniment de l'opinion que des camarades se formeraient de leur liaison. Ils voulaient qu'elle les « classât ».

En effet, la liberté du choix, en matière d'amour, n'appartient guère qu'aux princes de l'élégance et à ceux qui ne comptent pas. Toute la catégorie intermédiaire ne se reconnaît pas le droit de distinguer une inconnue ni le pouvoir de la « lancer ». On se contente de choisir parmi les laissées pour compte des arbitres du

bon ton, un sujet qui soit à portée de l'ambition et de la bourse qu'on a. On ne se préoccupe pas des formes de la maîtresse convoitée, mais de ses « performances ». On en use avec elle comme certains amateurs à qui un cheval claqué demeure une occasion de fierté parce qu'il sort d'une écurie célèbre.

Mademoiselle Maria Mariolle (ainsi se nommait la nouvelle ingénue comique du Grand- Théâtre de Port-Neuf) avait ses papiers en règle, c'est-à-dire qu'elle pouvait faire lire en secret, et par une faveur individuellement exceptionnelle, à chacun de ses jeunes et nouveaux soupirants, des correspondances amoureuses qui étaient très propres à exciter leur concurrence.

N'établissaient-elles pas avec des vraisemblances très certaines qu'elle avait servi un instant au divertissement de M. de Morny ? Cet illustre parrainage l'avait, une heure, mise à la mode. Elle avait connu des royautés d'un soir, des triomphes de cabinet particulier. A la suite du grand-maître de la distinction et des élé-

gances, une foule de personnes titrées qui ne mettaient pas en doute le goût de leur coryphée avaient eu, chez mademoiselle Maria Mariolle, leurs grandes et leurs petites entrées. Il en était resté à cette cabotine un légitime orgueil. Elle n'était pas bien sûre qu'un peu de sang impérial n'eût pas fini par lui circuler dans les veines. En tout cas, ses jeunes soupirants le croyaient. Et ils hésitaient, presque respectueusement, sur ce seuil qu'avaient foulé tant d'escarpins illustres.

Dans la poignée de jeunes fils qui, quotidiennement, lui envoyaient des fleurs, la Mariolle distingua immédiatement les quatre ou cinq pigeons d'élite auxquels il convenait de jeter un peu de grain, afin d'exaspérer leur rivalité.

Elle les choisit, sans vain souci de leur vigueur ou de leurs agréments physiques? parmi ceux dont les parents possédaient les fortunes les plus solidement assises. Celui-ci avait pour soi des bois de Norvège qui valaient une mine d'or. Celui-là était encore gonflé d'un accaparement heureux dont le succès avait

obligé son père à s'éloigner momentanément de Port-Neuf afin de donner à l'émotion publique le temps de se rasseoir. Henry de La Mare avait à son actif l'héritage de la tante Le Rond dont il disposait depuis sa majorité, et la faiblesse — certainement exceptionnelle — de ses parents.

D'autre part, le goût qu'il professait pour l'argot, son « chic bien à soi » , une intelligence naturelle du cabotinage, touchaient la Mariolle dans sa passion pour le théâtre :

— Dites-moi seulement que je tiens la corde I suppliait le jeune Henry, avec des grimaces de pitre amoureux dont l'ancienne maîtresse du duc de Morny avait toujours été friande.

Elle répondait, avec la sage rouerie dQ Célimène :

— Laissez-moi du temps... Méritez mon choix.

Cette résistance imprévue avait surpris les « fils à papa » de Port-Neuf. L'intention bien arrêtée et contraire à l'usage que la Mariolle avait marquée de se donner à un seul achevait

de les affoler. Ils en avaient déserté les tables de baccara. Tous les soirs, ils occupaient au théâtre une loge que l'opinion publique désignait sous le sobriquet de « loge infernale », parce que, de temps immémorial, son grillage servait à dissimuler les parties scandaleuses.

Jamais les bons bourgeois de Port-Neuf, le public des petites places, n'entraient dans la salle sans jeter tout d'abord un coup d'œil à cette loge suspecte. On savait pourtant que ses locataires ordinaires n'y entraient qu'après le lever du rideau, toujours avec ce fracas spécial que le parterre supporte, sans mauvaise humeur, depuis l'invention des marquis.

Ces simples mortels n'avaient qu'à jeter un coup d'œil sur le journal-programme qu'ils tenaient entre leurs mains, pour être renseignés, d'autre part, sur les faits et gestes de la Mariolle et de ses cinq amoureux.

« Belle Mariolle, » disait le plumitif, au bas d'une « fantaisie » à l'instar des chroniques boulevard ières, « belle Mariolle, serez-vous plus cruelle que Paris ? Ferez-vous attendre indéfi-

niment ceux qui guettent la pomme ? Elles n'étaient que trois. Ils sont cinq 1 Et leur patience est à bout. »

Là-dessus, la Mariolle entrait en scène, saluée par un applaudissement frénétique qui jaillissait de la loge infernale. Elle jetait de ce côté-là un sourire plein de coquetterie, et sur le public des petits bourgeois de Port-Neuf — scandalisés pour la forme — passait le frisson délicieux des choses défendues...

Page 1