‹ Le fils à papaChapitre 3 sur 35 · OPINIONS RELIGIEUSES DE M. DE LA MARE · texte numérisé non relu

OPINIONS RELIGIEUSES DE M. DE LA MARE

Les opinions religieuses de M. de La Mare se résumaient dans une formule : il la répétait presque aussi souvent que son affirmation d'indépendance.

— II faut, disait-il, de la religion pour le peuple.

En effet, s'il était sûr que, personnellement, il n'aurait pris aucun plaisir à s'asseoir entre deux charbonniers à ce banquet de la réconciliation oii l'on tremperait des mouillettes dans du trois-six, il se rendait compte que ces mêmes charbonniers n'étaient pas dépourvus

d'excuse quand ils rêvaient un état de vie où ils auraient, en plus, part au bonheur.

Non, M. de La Mare n'était pas systématiquement hostile à ces songes de charbonniers. Seulement, il estimait que M. Herrmann trahissait le parti des gens bien élevés en affirmant que cette félicité pouvait être obtenue sur la terre. M. de La Mare réservait toutes ses sympathies pour le clergé catholique qui conseille aux déshérités de patienter dans leur infortune jusqu'à l'équitable répartition du paradis.

Les opinions religieuses de M. Herrmann semblaient se condenser d'autre part dans cette phrase de combat qu'il lançait, comme une bombe, au milieu des réunions de charbonniers :

— Le cléricalisme, voilà l'ennemi 1

Elle tombait sur les bancs, dans la fumée des pipes. Elle éclatait avec fracas. Et au lieu de limaille et de crochets tordus, il semblait qu'il en jaillît une multitude de petits prêtres, gros comme des clous à sabots qui s'accro-

chaient dans la chair des travailleurs ainsi que des hameçons.

M. de La Mare invitait à sa table son curé et son archevêque, mais il n'allait pas à l'église le dimanche. Les messes d'aurore lui semblaient trop matinales, la grand'messe durait longtemps; celle de midi coïncidait avec l'heure du déjeuner. M. de La Mare se contentait d'envoyer madame de La Mare aux offices, car il ne faut pas seulement de la religion pour le peuple : elle convient encore aux femmes. M. de La Mare ne faisait pas maigre le vendredi parce que le poisson ne lui « tenait » pas dans l'estomac. Il s'en remettait à madame de La Mare du soin de payer la dispense.

M. de La Mare ne se confessait pas. Il estimait que si la règle est bonne pour les petites gens, elle ne pouvait atteindre des personnes aussi importantes que lui. Il laissait ce souci des « pratiques » à ceux qui n'ont pas d'autres moyens de témoigner leur zèle. C'était un « appui moral » qu'il donnait à l'Église, rien qu'en vivant, rien qu'en répétant de temps à autre :

— ... Moi qui suis catholique...

Quand M. de La Mare était engagé dans celte voie, son indépendance s'exaltait aux audaces qui firent les grands confesseurs :

Il lui était arrivé de dire :

— J'irai à l'église quand ce sera défendu ! La haine que M. Herrmann professait pour

le cléricalisme ne s'adressait qu'aux clercs qui portent la soutane et pratiquent le célibat. Elle ne s'étendait pas aux personnes de sa confession particulière, aux saints pasteurs, à qui le mariage fournit une occasion de donner à leurs ouailles l'exemple de toutes les félicités conjugales. Il faisait partie du Consistoire de sa paroisse. Il administrait les intérêts temporels de son église. Il conduisait personnellement les affaires de son âme comme il dirigeait avec habileté ses affaires tout court. D'ailleurs il ne s'inquiétait pas de l'opinion que sa clientèle politique pourrait se former de son assiduité au Temple. Comment ces naïfs charbonniers auraient-ils reconnu une église dans un bâtiment où il n'y avait ni autels ni croix, et un

prêtre dans un monsieur en redingote à qui il n'était pas défendu d'épouser une jolie femme? Le plus sanglant de tous les reproches que M. de La Mare adressait à M. Herrmann, lorsqu'il avait perdu à l'écarté, était le parti bruyant que cet homme politique avait pris pour l'école sans Dieu.

— Quand je songe, s'écriait alors M. de La Mare en abattant ses basses cartes, que vous avez été jusqu'à biffer le nom de Dieu dans les fables de Florian !... Hier, ma femme me montrait un livre de classe où j'ai lu : « Petit poisson grandira pourvu que l'on lui prête vie 1 »

— Pardon, il y a dans le texte « deviendra grand ».

— Peu importe I... c'est le sens...

— Cela fait un pied de plus... Et puis, la fable est de La Fontaine.

M. de La Mare était si en colère qu'il se demandait si ses moustaches n'allaient point se dérouler :

— Celui, s'écriait-il en battant les cartes,

qai a biffé « Dieu » pour mettre « on » est un imbécile et un gredin I...

M. Herrmann haussait les épaules, mais son sourire devenait rictus. Il concluait d'un ton glacial :

— Jamais vous n'entendrez rien à la tolérance. . .

Et il s'efforçait de faire comprendre à M. de La Mare le principe de la neutralité.

Dans le cas où un des charbonniers qui envoyaient leurs fils aux instituteurs se fût trouvé spinosiste, positiviste, athée de nature ou matérialiste d'instinct, n'eût- il pas été monstrueux que l'État intervînt pour troubler (au nom de quel droit ?) l'enseignement philosophique de ce père de famille ? Que l'on usât de la contrainte des lois pour apprendre aux enfants l'histoire, la géographie, le calcul, le dessin linéaire, pour leur inculquer la religion de la Révolution française, en bloc... A la bonne heure !.. Mais qu'on leur parlât de la recherche que tous les peuples de la terre avaient faite d'un Dieu, de l'opinion que leurs

compatriotes et contemporains s'en formaient depuis plusieurs siècles ? Cela ne se pouvait souffrir ! C'étaient là des révélations qu'il fallait faire en secret, hors de l'école et toutes portes closes.

M. Ilerrmann était si fort de cet avis que, tous les sept jours, lui, sa femme et ses enfants venaient eux-mêmes faire à leurs jeunes coreligionnaires l'École du Dimanche. Ils les édifiaient sur la nécessité qu'il y a d'empêcher des missionnaires catholiques d'enseigner l'amour du prochain aux petits Malgaches.

Parmi les griefs que M. de La Mare nourrissait contre cette neutralité de l'école, — si chère à M. Herrmann, — celui-ci avait les dents particulièrement aiguës : depuis que le bon Dieu avait été mis dans la rue, il fallait lui bâtir un tas d'asiles coûteux. Or, si M. Herrmann et ses coreligionnaires avaient tôt fait d'instruire, de chausser, de vêtir la poignée de jeunes huguenots qui suivait l'École du dimanche, les partisans de la religion pour le peuple avaient sur les bras des hordes de

petits charbonniers faméliques auxquels on ne pouvait décemment laisser le ventre vide et les pieds nus, tandis qu'on leur enseignait que tous les hommes sont frères, que le riche doit secourir le pauvre et qu'une religion bien comprise aboutit à l'amour universel.

Donc, à la porte de la villa que M. de La Mare habitait au-dessus de Port-Neuf, c'était une procession de personnes des deux sexes, généralement vêtues de noir, qui, de la part de Monseigneur ou de M. le Curé, venaient quêter en faveur des écoles chrétiennes.

M. de La Mare était philanthrope et catholique, mais il était en plus conservateur, c'està-dire qu'il eût souhaité conserver pour son usage personnel la presque totalité de son revenu. Tous les jours, il se sentait moins de zèle à se rappeler le mot qui ouvrait son coffre-fort. Il avait fini par dire leur fait aux quêteurs :

— Monsieur le Curé, vous mendiez trop!

— Voulez-vous donc que nos enfants soient élevés sans connaître le nom de Dieu?...

Le curé racontait alors avec indignation la propagande huguenote que madame Herrmann faisait dans les quartiers du Bas- Port.

Là, dans des soupentes vivaient des nichées de petits Bretons. Les hommes étaient loin, à la mer, les femmes au coin du foyer avec des nouveau-nés à la mamelle, toute une marmaille déguenillée autour de leurs jupes.

Madame Herrmann visitait ces abandonnés.

Elle leur apportait des chaussures, des vêtements chauds. Elle donnait des bons de pain, des bons de soupe. Elle payait de sa personne et de sa bourse. Souvent, on lui cédait, non point parce que ces mères délaissées s'indignaient sincèrement que des missionnaires catholiques enseignassent aux petits Malgaches qu'il ne faut pas couper son prochain en quatre, mais parce qu'elles voulaient faire plaisir à une dame si charitable — et qu'elles étaient à bout.

Cette sournoiserie jetait M. de La Mare dans

un transport. Brusquement il retrouvait son mot de caisse; il marchait de long en large dans son fumoir; il parlait de voter, d'aller à la messe.

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