‹ Le fils à papaChapitre 21 sur 35 · JEUNES FILLES · texte numérisé non relu

JEUNES FILLES

Tous les hivers — quand la spéculation n'avait pas trop étrillé ses amoureux — une douzaine de négociants de Port-Neuf donnaient à danser dans leurs villas.

Tout concordait à rendre ces fêtes vraiment agréables : le décor était spacieux, l'hospitalité large. Les invités se connaissaient de longue date. Un étranger qui eût jugé des fortunes de Port-Neuf sur le train ordinaire de la vie, la modestie des toilettes, la médiocrité des équipages, aurait eu, ce jour-là, de la stupéfaction. Des bijoux de grand prix sortaient alors des

écrins. En grand nombre les robes venaient de Paris, expédiées par les maîtres faiseurs. Et ces gens, volontairement simples, étaient à Taise dans ce déploiement de luxe, comme s'il eût été la règle et non l'accident de leur vie.

Presque toutes les mères de famille dansaient. Et non pas seulement les jeunesses qui relèvent de leurs premières couches, mais des trentaines épanouies, des quarantaines déjà plantureuses.

Ce n'était point aux hommes de leur âge que cédaient ces danseuses un instant récalcitrantes : il était de tradition à Port-Neuf que l'on abandonnât la danse aux célibataires, à la jeunesse qui cherchait à se marier. Le bon renom d'homme sérieux exigeait qu'ensuite on fît bande à part. Quelques égoïstes qui avaient quitté à regret leurs habitudes et leurs cigares s'isolaient dans les fumoirs. Le plus grand nombre des hommes se groupait autour de tables à jeu, jouait l'écarté entre deux flambeaux d'argent entourés de parieurs qui sui-

valent, pour ne pas s'endormir, les oscillations de la chance.

Les dames de la trentaine et de la quarantaine dansaient donc par nécessité avec des cavaliers de vingt à vingt-cinq ans. Elles tournaient, muettes, réservées, les unes très fières, les autres monumentales, poursuivant un songe intérieur. Et peut-être, c'était le regret de leur jeunesse, le souvenir du temps oii, elles-mêmes, elles avaient dansé, dans les mêmes décors, avec des robes blanches.

Les dames de Port-Neuf ne lisaient point de poésie ; elles n'étaient point romanesques ; elles ne se plaignaient jamais d'avoir épousé des maris si occupés, si prosaïques. Seule, la danse avait la vertu de réveiller un instant en elles les espoirs de la dix-huitième année. Elles se livraient avec décence à sa griserie mélancolique, et, toutes tournées vers les émotions d'autrefois, elles ne sentaient pas la pression du jeune bras qui les enserrait.

Dans ces conditions, les danseurs de Port- Neuf préféraient le tête-à-tête avec des jeunes

filles qui, pour la plupart, avaient autant d'indépendance d'esprit et de paroles que leurs sœurs aînées semblaient, par le mariage, éteintes et alourdies. Elles dansaient fort librement avec les mêmes danseurs, sans se préoccuper du qu'en dira-t-on. Elles se promenaient à leur bras dans des serres, s'asseyaient dans les galeries, loin des yeux maternels. Le Champagne les mettait dans un état de griserie légère qui déliait leurs langues. Ces bals, où nul n'entrait que bien connu, étaient vraiment une nuit de trêve aux préjugés et aux honnêtes réserves qui pèsent sur la vie de la femme.

Tout cela ne suffisait pas à séduire le jeune Henry de La Mare. En sa qualité d'héritier d'un nom respectable et d'une belle fortune, sa présence eût été désirée. Son absence systématique était notée avec une nuance de défaveur. Où passait-il donc son temps ? Quelle distraction pouvait- il préférer à ce divertissement honnête?

Le jeune homme avait mal accueilli les

observations que sa mère lui avait présentées avec beaucoup de timidité :

— Que veux-tu, disait-il. J'suis pas balocheur...

Il plaisantait les dames un peu mûres qui ne savaient pas résister à l'entraînement de l'archet.

— Des petits tonneaux? J'en vois rouler, su' r quai... du matin au soir.

— Mais les jeunes filles, Henry 1 C'est parmi ces enfants-là qu'un jour il te faudra prendre une femme 1

Il faisait la moue :

— Des gosselines... Des jeux d'osselets?... J'aime pas cette partie-là...

Et il prenait un air suppliant :

— Me marier I C'est entendu. Faut mourir aussi!... Mais nous n'sommes pas compagnons de la Trappe!... Toi et moi, tous les deux, nous avons encore le temps de faire une fin 1

Madame de La Mare riait sous cape. Elle était secrètement heureuse de penser que son fils regardait d'un œil presque aussi hostile qu'elle-

môme toutes ces fillettes qui, déjà, se prenaient pour des femmes et qui se permettaient de lever les yeux sur des fils uniques.

D'ailleurs, le voisinage de l'Angleterre et des contacts de bateaux avec les pays neufs faisaient régner à Port-Neuf des libertés d'allures dont la jeunesse pouvait profiter honnêtement, en dehors des tête-à-tête, toujours un peu essoufflés du bal. Garçons et fillettes se retrouvaient sans surveillance inutile aux jeux de tennis.

Il n'était pas facile de causer bien intimement sous les yeux de tous. Mais on se touchait les doigts en ramassant les balles, et il y a une façon de « servir » qui prouve à une partenaire qu'on a le cœur pris.

Ces jeux d'enfants donnaient à rire au jeune de La Mare. Pourtant, il se rendait parfois aux parties de tennis, afin de s'off'rir le divertissant spectacle de toute cette naïveté :

— Cela me rajeunit, disait-il en laissant tomber son monocle.

D'ailleurs, il tenait beaucoup à étaler son éreintement aux yeux de toute cette jeunesse.

Il bâillait sans retenue jusqu'à ce qu'une de ces jeunes filles s'écriât :

— En voilà un malappris !

Il ripostait :

— J'voudrais vous y voir... Si vous aviez cartonné comme moi jusqu'à six heures du matin 1

— Alors, allez vous coucher.

— Impossible !... On m'attend au théâtre, pour une répétition... Un détail de mise en scène... Le directeur veut me consulter... Paraît que j'suis compétent I .. .

Il se levait brusquement, distribuait quelques poignées de main à l'américaine, et, en six enjambées, flottantes dans son pantalon trop large, il rejoignait sa charrette. A travers les mailles du filet, jeunes gens et jeunes filles le voyaient partir, son monocle revissé dans l'œil, sérieux comme un portrait de cire. En passant il saluait du fouet. Il était si gonflé de l'effet qu'il venait de produire que, pour un instant, il semblait emplir son paletot sac où s'engouffrait le vent.

Il aurait donné beaucoup pour recueillir les propos, les observations, flatteuses ou désobligeantes, qui pouvaient suivre son départ. Peu lui importait l'opinion des jeunes gens qu'il sentait nécessairement envieux, écrasés par son chic, sa gravité virile. Mais il ne lui déplaisait pas d'être un objet d'étonnement ou d'effroi pour ces jeunes filles tant dédaignées.

Il ne se trompait point en jugeant qu'il devait être pour elles un sujet de curiosité. Sans écouter aux portes, rien qu'en vivant, en jetant les yeux par hasard sur un journal qui recouvrait leurs cahiers d'école, ces jeunes filles avaient recueilli le nom de la belle Mariolle. Quelques-unes s'étaient fait conter, par leurs frères, l'aventure des cinq a fils à papa » qui les abandonnaient elles-mêmes pour courir après cette cabotine.

Elles savaient qu'Henry de La Mare avait été préféré en dernier ressort, et qu'à titre de protecteur sérieux, il était en train de sacrifier, à la première ingénue comique, l'héritage de sa tante Le Rond. Gela lui attirait du mépris et

de la considération mêlés. Seule, la jeune Daisy Herrmann jugeait sévèrement son cas :

— Il fait bien, dit-elle, de ne pas fréquenter nos bals. Moi, s'il m'invitait, je lui tournerais le dos.

Cette rigueur faisait hausser les épaules à beaucoup de fillettes.

— Moi, disait l'une, je ne trouve pas mauvais qu'un jeune homme qui fera un mari en sache plus long que nous sur la vie...

— Nous ne tenons pas, répondaient d'autres, à épouser des phénix d'innocence...

On concluait généralement qu'Henry de La Mare bâillait un peu trop haut. Mais que — puisqu'il ne craignait pas de se frotter au blanc d'Espagne — il avait raison de s'amuser à sa fantaisie.

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