‹ Le fils à papaChapitre 22 sur 35 · PROTECTEUR SÉRIEUX · texte numérisé non relu

PROTECTEUR SÉRIEUX

La tante Le Rond avait laissé à son neveu un capital si ingénieusement placé, que bon an mal an, il produisait dans les quinze mille livres de rente. Après de nombreux essais, elle s'était rabattue sur les locations d'immeubles à de pauvres diables. Elle avait agi en vertu de ce principe de feu Le Rond, son défunt mari :

— On ne gagne gros qu'avec les pauvres.

Les innombrables maisonnettes qu'elle avait léguées au jeune Henry de La Mare, étaient bâties sur un marais aux portes de la ville.

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Réunies, elles formaient d'étranges cités de gueux qu'administraient sans faiblesse des gérants gardes -chiourme. Les loyers se payaient à la semaine, en cinquante -deux annuités. Le règlement s'opposait à ce qu'on fît crédit aux besogneux. Sur le refus de s'acquitter, le gérant décrochait la fenêtre et la porte de ces masures. Elles étaient ingénieusement disposées en courant d'air. De la sorte, il fallait déménager sur l'heure. La peur du chaud et froid remplaçait la crainte de l'huissier, inconnu des charbonniers de Port-Neuf. Le nouveau propriétaire des « cités noires » n'avait jamais eu la curiosité de visiter ces terrains marécageux. Il n'entendait point administrer cette propriété en bon père de famille. Il la considérait comme un petit os que le destin lui donnait à ronger, en attendant le mariage. D'ailleurs, comme il craignait les observations du notaire familial, il s'était adressé à d'honnêtes usuriers pour emprunter sur ce capital de boue et de nourrissante vermine. Ainsi, il se dépouillait de sa propriété

à peu près pour la moitié de la somme qu'il en aurait pu tirer dans une vente régulière.

Les mêmes marchands d'or le firent profiter d'une occasion. Ils lui vendirent trente mille francs de plus qu'elle ne valait, une villa sise au bord de la mer avec écuries et terrasse, cadeau considérable et tout à fait scandaleux qui fit tomber dans ses bras la Marie Mariolle, au moment où les quatre rivaux d'Henry se disposaient à former un petit syndicat pour l'exploitation sentimentale et sans jalousie de la première ingénue comique du Grand-Théâtre de Port-Neuf.

Il ne convenait pas qu'une personne si bien logée circulât par la ville dans une voiture de louage. Le jeune Henry de La Mare se rendit à Paris, et, par l'entremise de courtiers marrons, il acheta, à la vente d'une grande cocote, une Victoria, un coupé et une paire de chevaux. Ils valaient, à eux seuls, une bonne année de la location des « cités noires », dans le temps oii les gardes-chiourme de la tante Le Rond y entretenaient une

perpétuelle migration de locataires solvables. Le malheur voulut qu'une de ces bêtes d'élite prît froid en attendant la Mariolle devant la porte du théâtre :

— Une nuit de baccara réparera cette perte, déclara le jeune Henry de La Mare en parodiant un mot célèbre.

Il n'était pas d'humeur à se tracasser pour de pareilles bêtises. Successeur de M. de Morny, de tant d'illustrations du sport et de la haute gomme, il rêvait grand. Il entendait faire courir des chevaux aux couleurs de Mariolle.

La Mariolle n'approuvait pas ces fantaisies sportives. Elle avait passé l'âge où les femmes aiment à faire dépenser de l'argent bêtement par leurs amoureux. Le jour où Henry la quitterait pour se marier, la villa serait de bonne défaite. Mais elle savait, d'expérience, comment se liquident les écuries de courses, et elle geignait sur tout le bel argent qu'elle voyait couler de ce côté-là. C'était pour elle, avec Henry, le seul sujet de désaccord. Il désirait l'éclat de la

dépense. Elle, le fond et la solidité. Il voulait qu'elle éblouît la ville par le tapage de ses toilettes, les bottes vernies de sa livrée. Elle connaissait que ce brillant laisse peu de chose aux mains, le jour où les notaires, les gens de loi, viennent à fourrer leur nez dans les donations, et à répandre, sur les couples prodigues, la douche glaciale des conseils judiciaires.

Le « fils à papa » était tout à fait choqué de ces dispositions à l'épargne.

Il dit, un jour de brouille :

— Tu me fais penser à ma tante Le Rond.

— Comment l'entends-tu?...

Il fut trois jours à la porte de la maison qu'il avait payée et où les membres du syndicat continuaient de fréquenter librement. Une ouvreuse de théâtre vint apporter ses excuses dans un écrin. C'était un tour de perh's que toute la ville admirait depuis un mois à la devanture du maître joaillier de Port-Neuf. On en parla au cercle, sur la place, dans les salons, par toute la ville.

Les honnêtes femmes dirent :

— C'est une honte !

Les hommes se contentèrent de ricaner :

— Il va bien, le jeune de La Mare I D'ailleurs, tout le monde faisait bonne mine

ù ce fds de famille. On avait parfois supporté avec un peu d'humeur la rojauté d'argent de M. de La Mare, en trois mots. On avait les oreilles rebattues de son « indépendance ». On se disait avec satisfaction qu'au train où il marchait, l'unique héritier des de La Mare aurait tôt fait de se mettre sur la paille, et ses parents avec lui.

Un seul nuage répandait son ombre sur cette vie dorée. Le plumitif qui rendait compte des soirées théâtrales de Port-Neuf s'obstinait à refuser tout talent à la première ingénue comique. Il lui conseillait cyniquement d'abandonner son emploi pour celui des « mères » où elle pourrait plaire, à la condition d'avouer son âge et de renoncer au henné.

Ces critiques si littéraires jetaient la Mariolle dans une exaspération qui la rendit malade.

— Cet homme-là, disait-elle à Henry, profite de ce que tu ne peux pas te découvrir 1

Et elle lui persuada que l'homme qui la poursuivait de cette haine corse était un soupirant rebuté.

Il ne voulait que de l'argent. Et il s'en expliqua avec beaucoup de clarté, dès la première conférence qu'il eut avec le comique du théâtre de Port-Neuf, — un vieux camarade de planches en qui la MarioUe avait toute confiance et qu'elle lui dépêcha comme ambassadeur.

Sans doute, il ne songeait pas à vendre sa a plume », mais il cherchait à se défaire d'un lot d'actions de son journal. 11 ne tenait qu'à M. Henry de La Mare de prendre une influence prépondérante dans le Conseil d'administration où, très vraisemblablement, il siégerait seul.

Le « fils à papa » consulta sa camarade. Cette fois, elle répondit en cabotine :

— C'est un placement comme un autre...

Et le jeune Henry de La Mare devint propriétaire de la Lorgnette de Port-Neuf.

De même, se trouva-t-il, sans y avoir songé,

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associé de la direction du Grand-Théâtre, copropriétaire de son bail et responsable de ses dettes.

Conformément à l'usage, ce directeur était à deux doigts de la faillite, après trois mois de gestion. Il estima que l'ingénieux chantage qui avait si bien servi les intérêts du directeur de la Lorgnette pourrait également lui réussir. Il commença par infliger à sa pensionnaire toutes sortes de contrariétés d'amour-propre; puis il la surmena de travail. Il l'obligea de jouer au pied levé des rôles où ses défauts ne la servaient pas et pour lesquels, lui-même, la sentait trop « marquée ». Il se retrancha derrière son contrat qui, conformément à l'usage, avait à peu près autant d'issues qu'un mauvais lieu. Il fit constater par son médecin que la première ingénue appelait maladie sa mauvaise humeur et que, par conséquent, elle manquait de respect au public.

Il fallut mettre les pouces. Les pommes cuites étaient dans l'air.

L'apothéose de la liaison du jeune Henry de La Mare fut la séance annuelle de courses qu'une Société locale donnait sur l'hippodrome

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de Port-Neuf. La Mariolle y parut, émaillée de la veille, si habilement restaurée que, dans la rapidité de son passage, l'éclat de sa toilette, blanche comme son visage, elle passa, laissant traîner sur la foule émoustillée la pourpre artificielle de ses lèvres et l'éclair rieur de ses grands yeux.

Sans doute, Henry de La Mare ne poussa pas l'audace jusqu'à s'asseoir à ses côtés, mais il se montra dans son sillage, conduisant un buggy dont le cheval avait au frontal les couleurs blanches et roses de la Mariolle. Ce rose et ce blanc éclataient dans la casaque de deux chevaux qu'on allait voir courir. Ils reparaissaient dans des bouquets que des fillettes distribuaient gracieusement à l'entrée des tribunes. Beaucoup de braves gens s'en parèrent, tout le jour, sans malice. Ils n'apprirent la vérité que le lendemain. C'était le jeune de La Mare qui avait payé cette largesse. Il leur avait fait porter, à eux aussi, les couleurs de la Mariolle.

Et cela causa un scandale retentissant.

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