‹ Le fils à papaChapitre 23 sur 35 · MÈRE ET FILS · texte numérisé non relu

MÈRE ET FILS

M. de La Mare recevait beaucoup de revues et de journaux. Il aimait à les voir s'empiler sur la table de son fumoir. Il s'imposait comme un devoir rigoureux de faire sauter leurs bandes. Il les roulait un instant entre ses doigts, puis, sans se baisser, sans jamais manquer son coup, avec une habileté de beau tireur, il envoyait la boulette au milieu de sa corbeille à papiers.

11 arrivait même qu'il passât un couteau d'ivoire dans les revues. Il les coupait un peu au hasard, ou, par choix, à la place des romans. Mais tout cela, revues, journaux, l'ennuyait

vite. Il n'y trouvait jamais l'expression même de ce qu'il appelait « sa pensée ». Il refermait les livres, il laissait tomber les feuilles après avoir jeté sur leurs colonnes noires un coup d'oeil distrait. Quant aux petits journaux de satire locale que des bonnes gens lui envoyaient sous bandes spéciales, avec des échos soulignés au crayon rouge, M. de La Mare ne les dépliait jamais. Il laissait ce soin à ses domestiques. Cela faisait, pour lui, partie de la dignité :

— Il faut laisser jaser les envieux, disait-il avec un léger haussement d'épaules.

Les envieux se l'étaient tenu pour dit. Ils jasaient sous cape. Ils envoyaient aux concurrents de la Lorgnette de Port-Neuf des échos très spirituels et des caricatures transparentes. Henry, le premier comique du théâtre et la Mariolle en faisaient tous les frais. On avait imaginé d'appeler le fils de M. de La Mare le « Petit Indépendant ». On ne désignait M. de La Mare le père que par ces deux majuscules « S. I. » , ce qui signifiait pour les initiés « Son Indépendance M. de La Mare ». Ces petits

journaux circulaient partout. On en aurait retrouvé des exemplaires dans le pupitre de chacun des employés du bureau de M. de La Mare. Gratis le fils les faisait voir à Gratis le père. M. Herrmann les apportait à madame Herrmann. Et quand il lui avait longuement expliqué les dessous de ces plaisanteries, elle en riait, dans un chapelet de fossettes, avec une bonne humeur un peu pesante.

Ce n'était pas seulement le hasard qui faisait vivre M. et madame de La Mare dans une ignorance parfaite des frasques de leur fils. Il y avait du parti pris dans leur manque de clairvoyance.

M. de La Mare se rappelait que son propre père, qui n'entendait pas raillerie sur les matières d'honneur, lui avait laissé dix ans et lui avait ouvert un crédit d'une centaine de mille francs pour « passer sa jeunesse ». 11 n'était pas disposé à laisser lui-même dépasser par son fils ce terme de la trentaine. Mais pour le reste, il admettait bien que le petit-fils du vieux Delamare dépensât au moins le double

de ce qu'avait gaspillé son père. Noblesse oblige. Il convenait qu'Henry fît honneur aux deux particules qui s'étaient détachées de son nom patronymique .

— De tout temps, disait- il à madame de La Mare, c'a été un des privilèges des classes dirigeantes de protéger les arts. Henry s'intéresse aux questions de théâtre. Je ne puis que m'en réjouir. C'est une occupation qui fait, dans tous les cas, honneur à son intelligence. H paraît que, grâce à son intervention, le recrutement de la troupe a été meilleur qu'à l'ordinaire. Il y a surtout un premier comique dont tout le monde dit grand bien. Gratis et sa femme sont allés hier soir au spectacle. Et ils ont ri de tout leur cœur.

Madame de La Mare se hâtait d'opiner. Peu lui importait que son fils dévorât l'héritage de la tante Le Rond, pourvu qu'il s'amusât sous ses yeux. Elle avait tant craint qu'il prît la fâcheuse habitude de passer son temps à Paris. Elle redoutait pour lui les accidents de chemin de fer, les duels, le pistolet des

messieurs indélicats qui se cachent dans l'armoire des filles et qui en sortent au moment psychologique pour faire souscrire des lettres de change par des « fils à papa » surpris en complets de nuit.

Elle fut troublée dans sa quiétude par une indisposition d'Henry qui nécessita l'intervention du docteur Ducastel.

Le médecin de la famille était toujours rasé au velours. Seulement sa barbe et ses favoris étaient devenus aussi blancs que sa cravate de batiste.

Il ausculta Henry avec précaution :

— Une bronchite, dit-il. Elle n'aura pas de conséquences, si notre malade consent à garder la chambre. Le péril n'est pas là.

— Où est-il, docteur?

L'angoisse de M. et madame de La Mare semblait au médecin une juste expiation de leur ancienne faiblesse.

II dit avec sévérité :

— Il y a, madame de La Mare, que votre fils est en train de devenir alcoolique comme...

les charbonniers du port qu'on amène à mon

hôpital.

Le père et la mère d'Henry se récrièrent avec une stupeur indignée. Mais la déclaration du médecin parut au contraire causer à leur fils un légitime orgueil :

— Quoi qu'c'est? dit-il. Paraît que j'bidolle?... Je me boissonne ?... Je chauffe mon four?... Je graisse mes roues ?... Quand que vous m'avez vu faire une patrouille, papa Ducastel ?

Cette familiarité augmenta le mécontentement du médecin.

Il dit gravement au père :

— Écoutez-le parler, jvotre fils, monsieur de La Mare ! Ne dirait-on pas un suppôt de cabaret ?

Madame de La Mare avait les larmes aux yeux. Henry lui mit la main sur le bras avec une affectueuse douceur :

— Y a de l'oignon I s'écria-t-il en se frottant les paupières. Mais aussi, papa Ducastel, pourquoi leur montez-vous un bateau, à mes

anciens? Vous savez bien que je ne m'imbibe plus jamais... C'était bon quand j'étais soldat.

— C'est possible, dit le médecin, que l'on ne vous ramasse plus sous la table. Mais vous buvez du matin au soir. Qu'est-ce que c'est que cette série de bouteilles ?

Il désignait, au premier rang de la bibliothèque, une suite de flacons alignés derrière les vitres :

— Ça ? dit Henry. C'est pour chasser le brouillard.

— Parfaitement. Et à midi? Vous prenez un autre apéritif? Une absinthe, probablement?

— Vous avez deviné: j' m'asphyxie...

On lui ordonna d'allonger le bras. Il fit trembler sa main par plaisir.

Madame de La Mare ne savait plus à quel saint se vouer pour obtenir que son fils renonçât à une pratique qui avait tant d'inconvénients pour sa santé. Elle sentait bien que le père d'Henry n'avait pas plus de crédit qu'ellemême. Dans son désarroi, elle profita de ce que

LÉ FILS A PAPA 2Si

son fils était retenu à la chambre par sa bronchite pour prier M. le curé, qui lui faisait visite, de monter un instant auprès du malade.

L'ecclésiastique entra avec le sentiment de son importance, la volonté d'imposer le respect. Et de fait, Henry n'osa pas le plaisanter comme il en avait usé avec le médecin. Mais il faisait à la dérobée des mines de moribond. Il écouta avec un désintéressement parfait une petite homélie sur « la belle vertu de sobriété et la belle vertu de chasteté ». Il ne broncha pas quand l'ecclésiastique, s'animant soudain, commenta la parole :

« Malheur à celui par qui le scandale arrive. »

Il se contenta de demander sur la fin de ce discours si M. le curé ne désirerait pas « se poser un glacis » . Parole inconvenante et incompréhensible, que madame de La Mare se hâta, dans son trouble, de mettre sur le compte du délire.

D'ailleurs elle eut à subir, après cette visite, un redoutable assaut. Henry demanda si l'on avait fini de « se payer sa tête » *

— J'ai cru, dit-il, que ton rasé allait allumer un bougeoir et me mettre son arbalète sur la poitrine...

Il était particulièrement indigné que l'ecclésiastique lui eût conseillé de prier, soir et matin, au pied de son lit :

— Et si je prends froid aux pieds en mangeant ma paillasse ?

Madame de La Mare baissa la tête. Elle le sentait : son fils était tout à fait hors de sa main. Il fallait qu'elle se contentât de ces bribes de tendresse qu'il lui jetait, de temps en temps, comme on finit par accorder une friandise et une caresse à l'animal trop fidèle qui vous a longtemps importuné. Elle en était sûre pourtant : son fils n'était pas mauvais, ni foncièrement irrespectueux. Mais elle l'avait mal élevé. Et maintenant, elle récoltait le fruit de sa semaille.

Elle s'en accusa devant lui tout haut, avec un déluge de larmes :

— Si seulement, dit-elle, j'étais sûre que j'aurais toute seule à porler le châtiment de

ma faute 1 Quelque chose me dit, mon pauvre enfant, que tu en souffriras plus que moi...

Henry feignit de prendre ce chagrin en plaisanterie, comme il en avait usé avec les recommandations du docteur Ducastel et l'homélie de M. le curé. Mais sans doute il était touché de ces larmes, car il conclut avec plus de douceur:

— J'vois ce que c'est : t'as trouvé un cheveu sur ton potage. On t'a fait croire que j'allais endosser le paletot de sapin?... T'en es toute secouée. Pour en finir, je te propose une fricassée de museaux... Il n'y a personne pour nous voir, et après tout, j'suis ton produit. .

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