LE COEUR D HENRY
Un événement inattendu prouva, sur ces entrefaites, que le « Petit Indépendant » n'avait pas seulement la bosse du respect, mais le vertige du cœur. Les singuliers placements qu'il fit de sa vénération et de sa tendresse démontrèrent simplement qu'on avait oublié de l'éduquer sur ces deux chapitres essentiels.
Les adroites restaurations que la Mariolle avait subies à différentes époques de son existence ; l'habile collaboration des émailleurs, des doucheurs, des masseurs et des fabricants d'eau oxygénée; la précaution ([u'elle^ avait
eue de voyager à travers la vie avec l'acte de naissance de sa fille n'empêchaient point qu'elle fût grand'mère et qu'il lui devînt tous les jours plus difficile de jouer, dans le privé, l'emploi d'amoureuse.
Comme elle avait de la race et aussi la certitude que le « Petit Indépendant » serait sa dernière conquête, elle lutta contre l'âge avec héroïsme. Elle dansa, quand elle avait à peine la force de se traîner; elle continua de rire, alors qu'une affreuse angoisse la tenait à la gorge; elle tendit si bien les cordes de son énergie, que le jour où elle tomba enfin, à bout de résistance, la mort fut, tout de suite, à son chevet.
L'heure des comédies héroïques était passée. Henry lut l'aveu dans les yeux de sa maîtresse.
Sûrement, il n'avait été poussé vers elle que par la vanité. Il n'y avait pas eu de choix dans les raisons qui, trois années auparavant, avaient lié leurs deux existences. Alors le « Petit Indépendant » était seulement décidé à enlever à l ses camarades de fête l'étoile
— qu'elle qu'elle fût, — du Grand -Théâtre de Port-Neuf. Et, de son côté, la MarioUe avait accepté cet engagement loin de Paris, dans l'espoir que son chic d'ancienne cocodette éblouirait quelque jeune provincial, désireux d'achever son éducation. Mais ils avaient Uni par se plaire ensemble.
Elle s'était attachée à lui pour sa générosité, pour cette pitrerie d'argot dont il émaillait comiquement son discours, pour la foi qu'il avait eue, naïvement, dans les talents artistiques de son amie.
Il lui savait un gré infini de l'avoir arraché à l'ennui, de l'avoir accepté comme successeur de tant de protecteurs célèbres, en un mot, de l'avoir « classé », comme il disait, empruntant à sa monitrice un mot qu'elle-même lui avait appris.
A la vue de ces yeux autrefois mobiles et rieurs, où une stupeur d'épouvante était entrée, une révolution subite s'opéra dans le jeune de La Mare. A défaut d'un élan d'amour, il ressentit pour elle cette faiblesse que tout
sauveteur éprouve pour l'objet de son dévouement. Quand, pour la première fois, sur cette figure de folie, il vit des larmes, de vraies larmes, coulant aux écailles du fard, il sentit, lui aussi, son cœur se fondre. Il s'ouvrit à des idées de dévouement, de tendresse active pour un autre être que soi-même.
Aux gémissements de la malade :
— Ne me quitte pas ou je vais mourir. . . Il répondit, avec une sincérité complète :
— Guéris-toi I... Guéris-toi !... j'ai besoin de ma Mariolle pour vivre ! . . .
Il ne voulut laisser à personne le soin de courir à la recherche du médecin. Il n'avait pas confiance dans le docteur du théâtre.
— C'est Ducastel qu'il te faut I
— Le médecin de ta famille?...
— Après?...
— On va vouloir nous séparer... Il m'enverra loin... Tu croiras que c'est pour mon bien... Je ne te verrai plus....
— S'il te fait partir, je te suivrai.
Déjà, il fronçait le sourcil, comme s'il avait
eu à livrer bataille. Elle lui sourit avec une douceur infinie qui, pour un instant, effaçait la souffrance sur son visage. Car, elle le sentait bien, il ne mentait pas, il était à elle. Tout ce qu'il y avait dans ses hérédités de générosité dormante, de bonté inemployée, de loyauté inactive, aboutissait à cet attachement.
Le docteur Ducastel vint où on l'appelait, indifférent comme un philosophe.
Il s'assit sur le pied du lit avec une désinvolture qui sentait son vieil étudiant. Par un phénomène singulier, au moment où cette complaisance, ces allures, cette familiarité excessive auraient dû enlever tout prestige au médecin, il devint pour l'irrévérencieux Henry un objet de respect.
Le (( Petit Indépendant » sentait vaguement que la douleur tombait dans sa liaison de plaisir comme une consécration. Ce vieillard, en cravate blanche, cet ami ancien de sa famille, était, d'une certaine façon, le témoin et le prêtre. Henry s'impatientait seulement de voir le consultant s'éterniser dans une conversation préliminaire;
Les souvenirs de théâtre et de galanterie remplaçaient l'inquiétude que l'amoureux aurait voulu flairer chez le médecin aussi vive que chez soi-même. Il se calma quand il vit le docteur Ducastel arriver enfin aux explications pathologiques. Du coup, l'homme de l'art avait repris une solennité professionnelle.
— Sommes-nous en présence de phénomènes d'aménorrhée, de dysménorrhée ou de métrorrhagie ?
Il analysa longuement la première de ces hypothèses pour l'écarter, « attendu qu'elle accompagnait surtout les circonstances de la puberté ». Il franchit la seconde, non sans l'avoir minutieusement décrite, « parce qu'elle était en contradiction directe avec les symptômes qu'on lui signalait » . Restait donc à décider si l'on se trouvait en face d'une métrorrhagie « idiopathique ou symptomatique ». Le docteur attachait tant d'importance à cette qualification, qu'il semblait qu'à elle seule, elle fût le remède du mal.
Henry avait sur le bout de la langue :
— Je ne vous demande pas tout ça. . . Quand sera-t-elle debout ?
Mais une frayeur lui était venue de mécontenter ce vieillard en cravate blanche, dont la science, pour la première fois, lui apparaissait auguste. Même il l'accompagna jusqu'au bas de l'escalier avec des démonstrations de gratitude. Il sortit sans chapeau sur le trottoir, il lui ouvrit la porte de son coupé. Il passa la tête par la glace abaissée, afin de prolonger l'entretien :
— Je vais, dit le docteur, t'envoyer une garde...
— Pourquoi faire ?
— Pour soigner la malade...
— Eh bien, moi ?
Le docteur haussa les épaules.
— Toi? Je ne te vois pas dans ce rôle-là, ouvrant les fenêtres, surveillant les boules d'eau chaude, administrant la glace et les ventouses, passant la nuit sur une chaise pour empêcher la malade de s'agiter dans son lit...
La résolution du « Petit Indépendant »
était prise :
— Eh bienl alors, papa Ducastel, préparez votre binocle, parce que, foi de de La Mare, on vous régalera de ce spectacle-là... Rien que pour vous couper la musette... Pardon... pour vous étonner 1
Il fit comme il avait dit, avec une patience que les nervosités de la malade et les brusqueries du médecin ne découragèrent pas.
Ses parents désolés en étaient réduits à s'informer de ses nouvelles auprès du docteur. Il ne paraissait plus à la villa pour y prendre ses repas, même pour y coucher.
— Et s'il tombe malade à son tour ? gémissait madame de La Mare. Il ne peut pas vivre ainsi, sans dormir, sans prendre l'air I...
Le docteur haussait les épaules :
— Qu'est-ce que vous voulez?... Nous le soignerons...
Et il conclut :
— Savez-vous ce qu'il me répond, quand je lui parle de vos appréhensions, des devoirs
qu'il a envers vous ? « Ces gens-là croyaient » que je n'avais pas de palpitant. Ils vont » être rudement « esbrouffés... » Et il est de fait, chère madame, que votre fils soigne cette malheureuse avec un zèle admirable...
M. de La Mare hocha la tête et madame de La Mare murmura avec mélancolie :
— En ferait-il autant pour nous?...