UNE SPECULATION
Henry ne vint pas à la gare dire adieu à son père, qui allait prendre les eaux de Vichy; mais il se rendit à Biarritz pour acheter un chalet. Il comptait y installer, au début de l'hiver, la convalescence de son amie.
Les gens du pays affirmaient que l'occasion était exceptionnelle. Le chalet avait coûté quatrevingt mille francs à un Russe qui le bâtissait pour une danseuse; on l'offrait à soixante; il en valait quarante.
Malheureusement Henry touchait le fond de sa bourse. 11 avait épuisé ce premier crédit
qu'un jeune homme de bonne famille trouve sans effort chez les usuriers et qui est aux fils à papa quelque chose comme la tonte de février aux mérinos adultes.
Dans l'embarras où il se trouvait, le jeune de La Mare eut l'inspiration d'aller trouver son ancien camarade de collège, Léon Gratis, afin de prendre son conseil.
Le fils unique du «bon Gratis», venait de s-'installer comme courtier assermenté. Il avait bureau sur la place de la Bourse ; il disposait de deux fils téléphoniques et roulait constamment la ville dans un cab anglais où on pouvait l'apercevoir, les mains posées sur le tablier de bois, la tête légèrement inclinée, ^uriant à des combinaisons,^ qui, à chaque tour de roues, éclosaient dans son cerveau fertile.
Il reçut son ancien camarade avec la rondeur d'un homme qui n'a besoin de personne et qui ne changerait pas sa destinée contre la fortune du voisin.
. Dès les premiers mots il interrompit Henry ;
— Un usurier?... Bien sûr que non, je ne t'en procurerai pas un ! On ne va plus chez les usuriers quand on est dans le train !... C'était bon pour ton père!... Oui ou non, as -tu confiance en moi?
— Comme dans ma première maîtresse.
— Alors écoute.
Léon Gratis jeta à la porte capitonnée de son cabinet un coup d'œil de défiance; il donnait toute sa valeur au secret murmuré à demi-voix :
— Je viens, dit-il, de recevoir une dépêche du Brésil... Elle m'apporte des appréciations sur la dernière récolte de café...
— Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse? Je n'en vends pas !
— Attends doncl... La nouvelle est encore inconnue. Tout le monde ignore que d'ici une quinzaine, une grande baisse va se produire. Toi qui es dans le secret, vends aujourd'hui même, 48 août, par exemple, cent mille sacs de café, livrables à la fin de novembre.
Henry écarquillait les yeux :
— Ah çà! dit-il, de quoi me parles-tu? Je
veux acheter un chalet et tu me proposes de vendre du cafél...
Le visage du courtier assermenté s'épanouit. Certainement il s'était attendu à trouver dans son ancien compagnon d'études, un instrument complaisant. Il ne l'espérait pas si naïf.
— Je veux, dit-il, te faire acheter ton chalet sans qu'il t'en coûte rien et te donner, pardessus le marché, de quoi y vivre, tout un hiver, comme un boyard, sans recourir à la caisse paternelle.
— Vendons cent mille sacs de café! dit Henry enthousiasmé ; mais, loyalement, je dois te prévenir que Mariolle et moi nous en possédons tout juste une douzaine de livres récoltées chez l'épicier du coin.
— C'est beaucoup plus qu'il n'en faut, mon cher ami. Tu ne t'engages à livrer tes cent mille sacs qu'au mois de décembre; dans quelques jours d'ici, dès que les nouvelles dont tu as la primeur vont être connues, il se produira une grande baisse. Tu en profiteras pour acheter tes cent mille sacs*..
— Mais je n'ai pas le premier sou pour les payer I
— Tu n'en as pas besoin...
— Comment! Ni argent ni café?...
— Ni café ni argent. . . En effet, tu n'as rien à débourser puisque ton opération se liquide en décembre. Au contraire, tu vas toucher tout de suite la différence entre les cours...
— Soit?
— Probablement cinq francs par sacs...
A peu près cinq cent mille francs.
11 y eut un silence d'émotion et d'inquiétude. Pour la première fois de sa vie peut-être, le « fils à papa » réfléchissait avant de se résoudre. Il dit, par excès d'étonnement plutôt que par défiance :
— Si le coup que tu me proposes est sûr, pourquoi est-ce que d'autres ne le tentent pas?
Léon Gratis répondit du tac au tac :
— Parbleu ! Ils n'ont pas vu ma dépèche !
— Naturellement...
— Alors, c'est entendu?
— C'est entendu...
LE FFLS A PAPA 277
Léon Gratis était maître de soi ; il allongea la main pour saisir son carnet à souches, il écrivit quelques mots sur une fiche, puis, l'ayant détachée, il la tendit à son visiteur :
— Lis.
Henry obéit et tout haut épela ces lignes, pour lui, cabalistiques :
« M. Henry de La Mare a vendu à la Caisse des Règlements cent mille sacs de café sur fin novembre.
» Ce 18 août 1898.