GRATIS
» Courtier assermenté. »
— Parfait 1 dit-il. Tu comprends ça, toi ?
— C'est mon métier...
— C'est juste. Et moi? ou's que j' signe?... Léon Gratis feignait de ranger des papiers
sur sa table. Sans lever les yeux, il répondit :
— Vas au bureau ce soir... Ton père est à Vichy?... On te remettra le contrat de vente. Tu le signeras sans qu'un seul indiscret regarde
par-dessus ton épaule...
— Et ensuite ?
— Mon commis portera la pièce à la Caisse des Règlements.
— Et je n'aurai plus qu'à dormir ?
— Sur les deux oreilles.
— Voilà comment je comprends les affaires 1
— Seulement, dans quelques jours, quand tu auras acheté les cent mille sacs, je t'enverrai un nouveau contrat. Tu le signeras encore...
— Et puis ?...
— Et puis tu pourras te présenter à la Caisse. Tu toucheras immédiatement la différence.
Henry s'était levé.
— Léon, dit-il, je n'oublierai pas ça... Qu'estce que je puis faire pour te remercier ?
Le fils du « bon Gratis » eut un geste qui voulait dire : « Je ne sais pas, moi ? Si tu es content cela me suffit. »
Toutefois, il ajouta :
— Eh bien ! tu me conserveras ta clientèle... Puis, au moment où le jeune de La Mare
ouvrait la porte il dit encore d'un ton négligent :
— Au fait... Tu n'oublieras pas, à côté de ta signature, d'apposer le cachet de la Maison de La Mare et fils...
— C'est important ?
— Une formalité...
Dès que les bottines vernies du jeune de La Mare eurent fini de résonner dans l'escalier, Léon Gratis saisit vivement son chapeau. Il dégringola l'étage, sauta dans son cab en criant au cocher :
— Maison de La Mare.
Il trouva son père dans le bureau, en face de la place, toujours vide, du chef de la maison.
Depuis trente ans bientôt, l'employé principal était assis là, obséquieux et attentif, avec des manches de lustrine, une calvitie bien tenue qui s'aggravait d'une année à l'autre.
— Tu as des nouvelles? dit le bon Gratis à la vue de son fils qui entrait, une dépêche à la main.
— Lévison m'envoie ses appréciations.
— C'est la hausse ?
— Une forte hausse I
— Je m'y attendais!...
— Mais je viens de trouver un gogo que je fais jouer à la baisse.
— Dans quel but ?
— Toi et moi nous sommes sa contre-partie.
— Léon I
Si l'exclamation du bon Gratis commença en protestation d'honnêteté, elle s'acheva dans une moue complice.
— Mon cher enfant, dit-il, pas d'imprudence ! Tu as bien commencé, ne vas pas trop vite... Es-tu sûr de la solvabilité de ton client ?
Léon Gratis sourit d'un air de supériorité.
— C'est-à-dire que tu voudrais connaître son nom ? Secret professionnel ! Suis seulement pour une fois les conseils de ton fils. Va-t'en visiter la clientèle... à Anvers... à Hambourg... Quand tu reviendras...
— Eh bien?...
— Il se pourrait que ce fût enfin ton tour d'aller t'asseoir de l'autre côté du bureau... sur ce fauteuil vide — et au mien de m'installer ici, en face toi, sur ta chaise encore chaude...
CONSEILS d'ami
Vers cette époque, M. Herrmann se présenta au suffrage des charbonniers de Port-Neuf. Il briguait la députation.
Son programme promettait aux électeurs une foule de satisfactions que d'eux-mêmes ils n'auraient point songé à réclamer, mais qui, sans doute, valaient beaucoup pour améliorer leur sort.
D'abord, on leur promettait que le jour où la maladie les conduirait à l'hôpital, ils n'auraient plus la répugnance de trouver ù leur chevet des femmes qui auraient fait vœu
de pureté, de pauvreté et d'obéissance. Ensuite, on leur garantissait que leurs enfants n'entendraient plus parler dans l'école d'une espérance quelconque au delà de la vie, ni d'une intervention providentielle dans la conduite des choses de ce monde.
Bien entendu, la question des égouts et celle du curage de la rade n'étaient pas oubliées. Tandis qu'il y était, M. Herrmann prétendait bien nettoyer, d'un seul coup, tous les foyers pestilentiels.
Dans son for intérieur l'élu des charbonniers était certainement persuadé que l'alcoolisme était encore, à Port-Neuf, un autre foyer d'infection. Il avait étudié l'organisation de toutes les ligues qui, dans les pays huguenots — à son avis plus éclairés que la France, — se sont formées afin de combattre le fléau populaire. Il avait collectionné toutes les statistiques publiées sur ces matières. Il était abonné aux revues spéciales où en toutes langues elles sont traitées. Personnellement, il était membre honoraire de toutes les associa-
lions de tempérance, qui, en matière de spiritueux, ont rêvé l'abstinence partielle ou totale.
Mais il attendait qu'il fût installé dans un fauteuil de sénateur pour mettre sur le lapis une réforme si délicate. Alors seulement, il prononcerait le discours dont déjà il avait écrit la péroraison, aiguisée de ce dernier trait :
— L'alcoolisme, voilà l'ennemi 1
M. Herrmann n'ignorait pas que, découverts trop tôt, des projets si philanthropiques eussent amené l'échec de sa candidature. Ce n'était pas la guerre qu'il lui fallait avec les « débitants » de Port-Neuf, mais une alliance offensive et défensive, si, le jour de l'élection, on voulait arriver en tête des listes.
Le député de Port-Neuf avait donc acheté les bonnes grâces des mastroquets de la ville, tout comme un candidat qui n'aurait pas eu sur la tempérance des idées si relevées. Il était trop loyal, d'autre part, pour frapper ses alliés au lendemain du jour où ils auraient marché à ses gages. La morale puritaine commandait qu'on
battît quelques mesures pour rien, entre le moment où l'on se serait servi de ces auxiliaires peu recommandables et celui où, n'ayant plus besoin d'eux, on les chargerait à fond.
Une campagne si habilement conduite devait réussir. Aussi bien, le parti conservateur se divisa-t-il sur trois candidats dont l'un tenait pour le Roy par un y; le second, pour le Napoléon qui n'était pas l'héritier naturel; le troisième se croyait a rallié ». M. Herrmann était si certain de battre ces piteux adversaires que, d'avance, il avait acheté un feu d'artifice et un grand nombre de feuillages multicolores à l'aide desquels, sur la principale pelouse de son jardin, il fit dessiner cette inscription triomphante :
« Vive la République I »
M. Herrmann n'aimait pas seulement à diriger ses propres intérêts et ceux de l'Etat : il se mêlait encore volontiers des affaires de ses voisins. C'était un corollaire de la façon dont il entendait l'initiative. Il la considérait comme un levain précieux ; il ne pouvait se
défendre d'en inculquer quelques parcelles aux pâtes qu'auprès de soi il trouvait trop affaissées ou trop dormantes.
Dans cet état d'esprit, il résolut d'avertir M. de La Mare des bruits fâcheux qui couraient sur son fils. En accomplissant cette démarche, il ne doutait pas une seconde qu'il n'obéît à un ordre catégorique de sa conscience. S'il éprouvait quelque satisfaction intérieure à étaler sa réussite sous les yeux d'un adversaire deux fois vaincu, il décida, en face de soimême, que cette volupté était une trace du saint plaisir que l'on éprouve à faire son devoir.
M. de La Mare revenait de Vichy assez satisfait. Il avait retrouvé aux tables de son hôtel quelques habitués de belle tenue qui partageaient toutes ses façons de voir. Réconforté par ces causeries, il avait supporté avec une bonne humeur inattendue le succès électoral de M. Herrmann. Il esquissa toutefois une grimace de mécontentement non dissimulé le matin où, au sortir du cercle, il se vit arrêté d'autorité par le député de Port-Neuf.
M. Herrmann se laissa tomber tout essoufflé sur les coussins de la Victoria, et, sans préambule, il commença, avec la gravité d'un juge :
— Mon cher ami, j'estime que l'amitié doit remplir des devoirs qui, souvent, sont pénibles. Il n'est que plus méritoire de ne pas s'y soustraire. Bien entendu, je ne prétends pas substituer ma conscience à la vôtre et, par exemple, vous morigéner sur l'exercice que vous fiiiles de votre autorité paternelle. Répondez-moi par oui ou par non : Êtes-vous au courant des bruits qui courent sur votre fils?
M. de La Mare tourna la tête vers le député de Port-Neuf, avec la raideur d'un mannequin que le déclenchement d'un ressort dresserait dans une attitude agressive.
Il répéta :
— Les bruits qui courent sur mon fils?...
— Sur ses spéculations, si vous aimez mieux?...
M. de La Mare avait eu avec son notaire des conférences attristées. Il n'ignorait point que l'héritage de la tante Le Rond, depuis
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longtemps, s'en était allé en fumée. Il s'attendait bien quelque jour à ce qu'Henry lui apportât une note de fredaines. Le mot de « spéculation » ouvrait à ses appréhensions un champ nouveau. Toutefois, quelle que fût son inquiétude, il avait trop de tenue pour tolérer qu'un avis, — voir profitable, — lui vînt, en cette matière, d'un homme qui ne partageait ni ses idées en éducation, ni ses opinions politiques, ni ses convictions religieuses.
Il répondit, avec un dédain dont la sécheresse aurait découragé tout autre que M Herrmann :
— Personne n'a osé me parler de cela au cercle, et j'ajoute que l'on a bien fait I
Mais le député de Port-Neuf était décidé à enfoncer le doute dans l'apparente indifférence de M. de La Mare jusqu'à ce qu'il eût provoqué un tressaillement de douleur.
Il riposta :
— On a mal fait... Les spéculations auxquelles votre fils s'est livré dépassent évidemment ses ressources, quelles qu'elles soient. C'est
votre fortune même qui serait compromise, si l'aventure tournait mal. Moi, votre ami de vingt ans, je dois vous avertir.
M. de La Mare entendait bien qu'il était question de quelque spéculation scabreuse où Henry s'était engagé. Pourtant, il fut tout soulagé d'apprendre qu'il s'agissait seulement d'une « affaire » et que cette affaire était en cours.
— Vous le savez, dit-il, mon bon Gratis a toute ma confiance. Henry est aussi ignorant que moi de ce qu'on fait au bureau. Il n'a pas pu agir sans conseil.
M. Herrmann haussa les épaules :
— Qui vous parle de Gratis?... Personne ne l'estime plus que moi. C'est un homme d'affaire qui a de l'envergure. Je reçois son fils dans ma maison, ce que vous ne faites pas, vous, le patron, bien que ce jeune homme ait été le camarade de collège de votre Henry... Léon Gratis danse avec mes filles. J'ai l'œil sur lui... J'ai la certitude qu'il fera un businessman très intelligent. Mais, lors même que lui ou son
père auraient donné à votre fils des avis qui ont été plus ou moins mal exécutés, lors — ce qui arrive en affaires — que ces bons conseillers se seraient trompés dans leurs prévisions, — ce n'est pas le nom de Gratis — quand le diable y serait 1 — c'est le nom de de La Mare qui est engagé dans la spéculation dont on m'a parlé, sous cape. Et personne, sur la place, ne pense qu'en cas de pouf, vous laisseriez placidement exécuter votre fils?..
Certes, quand il avait détaché deux particules de son « patronymique », M. de La Mare avait entendu faire connaître qu'il s'élevait au-dessus de la conception de l'honneur commercial, jusqu'aux délicatesses du préjugé nobiliaire. Mais, en entendant émettre — même sous la forme dubitative — l'opinion qu'un de La Mare, en trois mots ou en un, aurait pu laisser sa signature en souffrance, le père d'Henry sentit se réveiller en soi l'âme négociante de son propre père — tel un lion, né en ménagerie, retrouve, dans un éclat de colère, la combaltivité des aïeux.
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— Mon cher ami, dit-il à M. Herrmann, ce n'est pas parce que les charbonniers des bassins, arrosés de trois-six dans tous les cabarets de la ville, vous ont donné leurs indignes suffrages, que je vous reconnaîtrai, moi Edouard de La Mare, le droit de vous immiscer dans mes affaires, et surtout d'émettre des suppositions de la qualité de celles que vous venez de produire. Si mon fils s'est engagé au delà de ses moyens, je suis là pour répondre de lui — jusqu'au bout de mes ressources — en tendez- vous bien ? Reportez à ceux qui, sans doute, vous ont député auprès de moi pour me sonder, que leurs craintes sont chimériques 1 On ne perd rien avec les de La Mare. Ils n'ont pas encore appris à pratiquer les affaires comme vos Américains, vos Anglais et ceux qui leur ressemblent. On les verra peut-être étranglés, monsieur le député de Port-Neuf, on ne les verra pas étrangleurs I
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