‹ Le fils à papaChapitre 28 sur 35 · CONSEILS D AMIE · texte numérisé non relu

CONSEILS D AMIE

Ce jour- là, M. de La Mare déjeuna très tristement sous les yeux de sa femme qui le considérait avec inquiétude. Il ne toucha qu'aux œufs et aux légumes. Il ne conta aucun potin du cercle, il se leva de table sans avoir vidé son verre de bordeaux. Il semblait qu'il fît effort pour bomber son buste et pour ne point s'appuyer au dossier de sa chaise.

Madame de La Mare ne voulait pas interroger son mari devant les domestiques. De temps en temps, elle jetait un mélancolique regard à la place d'Henry, maintenant toujours

vide. Elle était trop sûre que le chagrin de son mari venait de ce côté-là. Elle le suivit donc au fumoir. Et quand, rageusement, il eut raté quatre allumettes avant que de rougir un cigare qui se trouva tirer mal, elle l'interrogea avec précaution :

— Il y a, dit-il avec colère, que je vais envoyer une paire de témoins à cet imbécile d'Herrmann 1

— Vous avez eu une querelle politique?

M. de La Mare haussa les épaules :

— La politique?... je m'en désintéresse!... Un pays qui choisit des Herrmann pour le représenter est un pays perdu. Les honnêtes gens qui y restent n'ont plus qu'à se draper dans leur dignité et à attendre le dénouement. Non, Herrmann n'a pas osé me parler de ses charbonniers. Il est venu me demander ce que je comptais faire, si notre fils mettait sa signature en péril...

Et, dans les' grandes lignes, il rapporta la conversation qu'il venait d'avoir avec le député de Port-Neuf.

Un sursaut de sa femme lui fit relever la tête :

— L'autre, maintenant!

Par la fenêtre dont les rideaux étaient soulevés, ils venaient d'apercevoir madame Herrmann. Elle poussait la barrière de la villa et s'approchait de la maison, roulant d'une hanche sur l'autre, saluant les jardiniers avec une majesté gracieuse, maîtresse d'elle, savamment composée sous son apparente rondeur.

M. de La Mare eut en arrière le petit mouvement de buste d'un homme qui voit un crapaud, fl saisit le poignet de madame de La Mare :

— Je vous défends de la voirl...

— Mon ami...

La femme du député de Port-Neuf avait, elle aussi, recueilli la confidence de son mari. D'un commun accord, ils avaient décidé qu'elle irait en ambassade, trouver madame de La Mare. Il fallait éviter un malentendu et remettre les choses au point. Elle savait d'expérience que, plus d'une fois, par des habiletés douce-

reuses, elle avait réussi à tendre une reprise là où la gaucherie de son mari avait fait accroc.

Madame de La Mare trouva sa visiteuse debout au milieu du salon, en apparence détendue et souriante, décidée à ôter, par l'aisance de son attitude, tout caractère de gravité insolite à sa démarche.

— Chère amie, dit-elle, vous m'attendiez... Vous ne vouliez pas laisser votre mari et le mien sur les paroles un peu vives que M. de La Mare a prononcées... Vous comprenez comme moi le rôle des femmes dans une amitié aussi ancienne que la nôtre.

Madame de La Mare se sentait l'âme bouleversée parce que, à travers les excitations de la colère, elle avait compris des inquiétudes de son mari. Mais elle avait trop de dignité et do race pour rien laisser paraître de ce trouble.

Elle répondit avec froideur :

— Je pense certainement, chère madame, que, femmes et mères, nous sommes les plus

sûres alliées de l'honneur des nôtres. Il nous faut les servir dans leurs susceptibilités les plus frissonnantes.

Il parut que cette réponse était tout justement celle que madame Herrmann attendait, et qu'elle en concevait beaucoup de joie.

— Voilà, dit-elle, comme je vous connais depuis vingt ans, telle que votre mari vous a choisie, telle que mon mari et moi vous pressentons et vous estimons! Mon premier mouvement a donc été de venir à vous, chère amie, de vous prendre les deux mains, et de vous dire : « Avouez que les hommes sont de grands enfants!... Les années ne les assagissent point. Ils ont de la chance d'avoir auprès d'eux des femmes comme nous ! Autrement, qui les rappellerait à la raison quand ils s'en écartent? »

Madame de La Mare n'offrit pas ses deux mains, que l'on prétendait saisir, et madame Herrmann ne fit aucun geste maladroit qui pût donner lieu de penser que ce mouvement d'expansion fût, dans ses intentions, autre

chose qu'une figure de rhétorique. Mais elle eut l'avertissement que, cette fois, ses séductions se heurteraient à un parti pris.

Décidée qu'elle était à transformer cette algarade d'homme en « pique » féminine, elle coupa au plus court et laissa là M. de La Mare, pour faire allusion à Henry :

— Comment, dit- elle, un père ne seraitil pas nerveux, quand on lui parle de son fils?

Un imperceptible mouvement de madame de de La Mare indiqua qu'elle prêtait l'oreille. Madame Herrmann feignit de ne point prendre garde à cette nervosité. Elle continua, regardant au loin, devant elle, balançant sa tête d'une épaule sur l'autre, comme elle roulait ses hanches, en marchant :

— C'est ce que j'ai déclaré à mon mari, ce matin, quand il m'a raconté sa causerie avec le père d'Henr}^ : « Ce sont là, lui ai-je dit, des commissions trop délicates pour que des hommes s'en chargent I N'insistez pas. Votre bonne volonté serait mal jugée. Mon amitié a

plus de chance de se faire entendre auprès de madame de La Mare, sans éveiller ses susceptibilités maternelles. »

Elle s'arrêta court, attendant une question qui ne vint point. Alors, feignant de prendre le courage, la résolution d'une plongeuse qui se jette à la mer :

— Votre fils vous ruine, ma chère amie! s'écria-t-elle avec un accent tragique. Je m'accuserais devant ma conscience de ne pas vous en avertir.

C'était pour la deuxième fois que madame de La Mare entendait ce mot de « ruine ». Il n'éveillait que trop en elle l'écho d'anjzoisses déjà anciennes. Pourtant, il lui sembla qu'à cette seconde son fils était attaqué. C'était lui — et non pas son père et sa mère — qui était en péril.

Elle répondit par ce mensonge héroïque :

— Je sais tout ce que fait mon fils.

— Vous savez ?...

La pantomime de madame Herrmann exprima une épouvante si peu sincère que la mère

d'Henry ne put retenir un mince sourire de mépris

— Je sais, dit-elle, que mon fils ne fera jamais rien contre l'honneur. C'est la seule sécurité que je lui demande en ce monde. Nous sommes là, son père et moi, pour l'assister dans toutes les autres épreuves de sa vie. Si notre intervention, le jour venu, peut adoucir sa peine, quoi qu'il arrive, nous ne souffrirons pas.

C'était bien le fond même de sa pensée qu'elle exprimait là, la morale de sa vie. Elle en éprouva un soulagement qui se traduisit en calme et en force. A présent, elle se sentait tout à fait maîtresse de cet entretien, et, comme elle estimait que sa déclaration venait de le clore, elle se leva.

Surprise par cette décision qui lui donnait congé, madame Herrmann s'avisa qu'elle n'était pas seulement venue pour avertir, pour consoler, mais encore pour lancer à son « amie » une des flèches les plus aiguës de son carquois.

Elle dit avec un soupir :

— Ne craignez-vous pas, ma chère amie, que

le monde soit moins indulgent que vous-même aux écarts de votre fils ?

La mère riposta :

— Qu'appelez-vous le monde ?

Madame Herrmann eut un geste qui signifiait : « Voyons, vous savez bien ce que je veux dire 1 » Et elle continua de son ton dolent :

— Tenez, pas plus tard qu'hier, ma fdic Daisy disait à l'une de ses amies : « Je crains qu'à présent Henry de La Mare, ne trouve pas facilement à se marier parmi nous. »

Madame de La Mare eut la sensation qu'une vipère venait de la piquer.

Elle se défendit.

— Il paraît que ces mômes jeunes personnes avaient quelques vues sur mon fils ?

Madame Herrmann tressaillit à son tour. Elle prononça, avec un tremblement dans la voix :

— Ce n'est point, chère amie, à mes filles que vous pensez? Tout les séparait d'une alliance avec votre fils : leur éducation, leurs sentiments intimes, le respect qu'elles ont d'elles-mêmes... leur religion.

Elle allait continuer, madame de la Mare l'arrêta :

— Vous avez tout -dit d'un mot, madame : « Leur religion. » Vous affirmez qu'elle rend certaines amours impossibles? Je m'aperçois qu'elle n'est pas un obstacle moins insurmontable à certaines amitiés...

Madame Herrmann avait la main sur le bouton de la porte. Elle voulait sortir avec la figure qu'elle avait en entrant. Elle soupira :

— Pauvre chère amie, comme il faut que vous ayez souffert pour en être venue là!...

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