‹ Le fils à papaChapitre 29 sur 35 · LE CERTIFICAT · texte numérisé non relu

LE CERTIFICAT

Dans toutes les occasions d'affaires où on lui demandait une décision, M. de La Mare avait l'habitude de répondre :

— Revenez dans une heure...

Puis il allait consulter son « bon » Gratis. Le « bon » Gratis répondait :

— Dites-leur que vous voulez...

Ce « vous ))-là ne faisait pas sourire M. de La Mare ni, non plus, le « bon » Gratis. Gratis « voulait » pour M. de La Mare comme les chapelains d'autrefois disaient, pour leurs seigneurs et maîtres, la prière du matin et du soir.

Ce jour^là, pour la première fois, en s'asseyant devant la table du bureau afin de signer le courrier, M, de La Mare se désola de n'avoir point appris à vouloir par soi-même. Si irrité qu'il fût contre M. Herrmann, il sentait pourtant que son avis n'était pas à négliger. Henry était aussi ignorant des affaires que son père. Il n'était pas impossible qu'on l'eût engagé dans des spéculations où, à cette heure, il se trouvait en péril. M. de La Mare était bien décidé à le tirer à tout prix de ce mauvais pas. Mais il ne savait comment s'y prendre. Il éprouvait les angoisses d'un père de famille qui, voyant son fils à l'eau et ne sachant point nager soimême, en serait réduit à supplier un maître baigneur.

Préoccupé qu'il était encore de sauver ses apparences de flegme devant un subalterne, M. de La Mare demanda d'un air détaché, tout en signant des lettres :

— Henry vous a-t-il consulté, mon bon Gratis, avant de s'engager dans les spéculations où l'on me dit qu'il est embourbé ?

Le « bon » Gratis appartenait à la race des gens qui ne tressaillent point. M. de La Mare aurait pu relever les paupières, il n'aurait rien lu dans ces yeux, transparents comme du verre à vitre.

— Jamais, dit-il, M. Henry ne m'a fait l'honneur de me consulter sur ses affaires. J'ignorais que la spéculation l'eût tenté. Je m'y livre moi-môme, prudemment. Et peutêtre j'aurais pu l'éclairer s'il avait eu recours à mes faibles lumières. Vraiment, il serait mon débiteur que je n'en saurais rien... Vous connaissez les habitudes de cette place : on ignore le nom de la contre-partie.

La parfaite quiétude d'âme du bon Gratis faisait errer sur ses lèvres un sourire qui n'indiquait rien, ni ironie ni soupçon — rien que la joie de cet anonymat et la béatitude d'une conscience tranquille.

M. de La Mare n'était pas assez perspicace pour percer ces apparences. Il soupira comme s'il était délivré d'un grand poids. Peut-être était-il satisfait, s'il lui fallait apprendre quel-

que nouvelle humiliante, de ne pas la tenir de son employé :

— Je m'en doutais, fit- il. J'étais bien sûr que vous ne laisseriez pas M. Henry de La Mare s'engager dans des affaires scabreuses sans m'avertir, comme c'eût été votre devoir. Mais, puisque je vous ai parlé de Monsieur Henry, donnez-moi pour une fois, votre avis tout net, On s'occupe beaucoup de ses faits et gestes dans la ville. H est sûr qu'il a dépensé trop d'argent pour cette comédienne...

n parut que le « bon » Gratis tombait de la lune.

— ... Vous savez bien ?

Le ton de M. de La Mare était si impératif que le « bon » Gratis crut qu'en effet il devait se souvenir.

— Ah oui!... Eh bien?...

Le « oui » de Gratis semblait indiquer qu'on lui parlait d'une chose si ancienne que tout le monde, y compris lui-même, l'avait oubliée. Cette attitude apportait aux perplexités de M. de La Mare un si précieux réconfort,

que le père d'Henry y puisa la force de manifester un mécontentement où il enveloppait le « bon » Gratis lui-même :

— Comme vous y allez, Gratis ! On voit que vos œufs n'étaient pas dans le panier qui dansait au bout de cette anse. Tout l'héritage de notre tante Le Rond y a passé, savez-vous bien? Et quelque peu de mon argent ! Qu'avez-vous pensé, Gratis, quand vous avez, comme tout le monde, entendu parler de ces scandales?

Quitte à se faire rabrouer une seconde fois, le principal employé répondit :

— Que voulez- vous, monsieur de La Mare?... J'ai répété le mot que monsieur votre père prononçait si souvent à votre sujet : « 11 faut que jeunesse se passe ! » Vous êtes trop indépendant pour que ces folies de jeune homme vous atteignent.

M. de La Mare dit vivement :

— Ce n'est pas mon avis! J'estime que je dois protéger mon fils contre tous, voire contre lui-même. Il s'est mis dans le cas de me contraindre à cette intervention.

— Quoi?... Vous voudriez...

— Lui flanquer un conseil judiciaire.

M. de La Mare était si satisfait de ce mot « flanquer » où se soulageait son mécontentement qu'il le répéta trois fois :

— Et je suis venu vous demander comment il faut s'y prendre?

Le sourire reparut sur les lèvres du « bon » Gratis. Il interrogea :

— Vous êtes bien décidé à en venir là avec Monsieur Henry?

— Absolument!

— Vous ne craignez pas de lui faire tort ?

— Quel tort?

— Eh bien ! mais au moment de son mariage...

— Allons donc 1 Tous les jeunes gens de son milieu ont des conseils judiciaires I C'est plutôt une garantie pour les familles... Cela prouve que le jeune homme a jeté sa gourme et que la famille avait une belle fortune à défendre.

— En ce cas, dit Gratis, permettez que j'appelle mon fils Léon. Il a été clerc dans une

étude. Il VOUS donnera un conseil plus précis que le mien.

M. de La Mare esquissa une grimace. Il aurait préféré que cette conversation demeurât entre lui et ce « bon » Gratis, qu'il avait pris l'habitude de considérer comme la doublure de son habit. Et peut-être, il sentit la juste ironie du destin qui, du fils de Gratis allait faire le juge de son propre fils.

— Soit, dit-il; mais laissez-moi interroger votre fils. Il doit ignorer qu'il est question de Monsieur Henry.

Cette fiction lui ayant rendu son aplomb, M. de La Mare demanda, avec autant de hauteur qu'un maître des pandectes faisant passer un examen de droit :

— Un de mes amis possède un fils qui a dépensé tous ses héritages au profit d'une veuve galante...

Cette idée de veuve galante apparaissait à M. de La Mare comme une trouvaille...

— Ce malheureux jeune homme se dispose maintenant à entamer sa dot. Ses parents

s'en avisent à temps... Ils veulent lui donner un conseil judiciaire. Comment doivent-ils s'y prendre?

Léon Gratis devina sur l'heure de qui il s'agissait. Les mesures auxquelles les parents d'Henry se disposaient à recourir ne pouvaient avoir d'effet rétroactif.

— Mais, dit-il, le conseil judiciaire est une mesure insuffisante. Ce garçon-là est mûr pour qu'on l'interdise.

M. de La Mare n'avait pas fait son droit. 11 ne saisissait point, à première vue, les nuances qui, dans un cas de prodigalité, rendent « l'interdiction » plus rassurante que le conseil.

Il demanda :

— L'interdiction?... Quels avantages?

Le jeune Gratis était merveilleusement à son aise, pour les développer, si débordant de sa science, que, dans toute autre occasion, M. de La Mare eût été choqué :

— Voici, dit le courtier, l'avantage de l'interdiction. Quand elle aura été prononcée, notre

jeune homme ne pourra plus tester ni faire aucune espèce de donation à celle qu'il aime. M. de La Mare demanda :

— Et cette interdiction, est-elle difficile à obtenir?

— C'est la chose du monde la plus simple! Il suffit d'affirmer que le jeune homme est incapable de se conduire, de démontrer la faiblesse d'esprit... l'imbécillité...

M. de La Mare eut un sursaut. Il lui sembla que, pieds et poings liés, il allait livrer son fils à des tortionnaires. Mais il en était à ce point d'exaspération où les plus faibles vont au bout de leurs résolutions :

— Et cette faiblesse d'esprit, comment s'élablit-elle?

L'ancien camarade d'Henry était au fait du fond et des formes :

•— Il suffit d'un bon interrogatoire devant le président. D'honnêtes gens témoignent que le jeune homme a perdu toute retenue, ou encore le médecin donne un certificat. Demandez au docteur Ducastel. Il en a rédigé plus d'uni

M. de La Mare songea :

— Un certificat d'inconscience délivré par le médecin de la famille... Ducastel connaît Henry. Il ne le refusera point.

Et, au fond de soi-même, il entendit la voix intérieure qui concluait avec mélancolie :

— Quel malheur que nous n'ayons pas usé plus tôt de ce moyen-là !

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