L EXPIATION
M. de La Mare rentra à la villa, très excité. II se cramponnait à l'idée d'interdiction comme à un rocher sauveur. Il trouvait que ses demisang traînaient trop dans la côte. Peut-être, il souhaitait que la violence du courant d'air, le coup de fouet de la vitesse, continuassent d'entretenir la griserie de décision où il se sentait monter.
Il entra, le chapeau sur la tête, dans le boudoir où madame de La Mare tricotait pour les pauvres, avec une chute de larmes sur chaque maille de laine :
— Ma résolution est prise, dit-il bien vite. Il me faut protéger Henry contre lui-même. Je vais le faire interdire.
Un soupir lui répondit. Madame de La Mare ne protestait pas. Elle était heureuse qu'il y eût un remède et que son mari le crût efficace.
Le père d'Henry continua :
— Que faisions-nous pour cet enfant quand il était petit, quand il prétendait marcher sur des jambes qui vacillaient encore?... Nous lui mettions un bourrelet sur la tête pour le préserver contre les chutes. Eh bien ! l'interdiction, c'est, ni plus ni moins, un bourrelet à l'usage des fils de famille qui ne savent pas se conduire tout seuls I Ma parole d'honneur, dans l'effondrement de toute autorité, je suis surpris que la République de M. Herrmann ait laissé aux pères de famille ce dernier moyen d'imposer leur volonté à des enfants prodigues 1
Et, tout fier de sa science nouvelle, il répéta la leçon qu'il venait d'apprendre :
— Vous comprenez bien, ma chère amie?... Nous pouvons mourir ; Henry continuera à
être protégé. La loi tutélaire fait de lui un mineur pour la viel Les gueuses avec lesquelles il vivra n'auront même pas d'intérêt à sa mort... Il testerait vainement en leur faveur... Il devient aussi incapable qu'un aliéné I
Madame de La Mare hocha la tête. C'était bien cela qu'ils devaient se hâter de faire de leur fils. C'était bien cela qu'ils en avaient fait : un irresponsable qui ne pouvait vivre qu'entouré de garde -fous. Il n'y avait pas jusqu'à ce certificat d'irresponsabilité, délivré par le médecin de la famille, qui ne complétât la ressemblance avec l'accès du dément. Et de penser qu'eux-mêmes, le père, la mère, ils imposeraient cette tare à leur fils, à cette heure, il leur fallait se réjouir 1
Ils s'abandonnèrent aux certitudes rassurantes de l'interdiction avec une confiance sans hypocrisie :
— 11 me semble, dit madame de La Mare, que je le vois convalescent d'une maladie mortelle...
314 LE FILS A l'APA
— Et vacciné ! dit le père. A l'abri de toute rechute...
— Sûrement, nous agissons dans son intérêt.
— En doutez-vous ?
— Pourvu qu'il le comprenne...
— Il nous remerciera plus tard...
— Quand nous ne serons plus là...
Ils se félicitaient comme si déjà le jugement était rendu.
Pourtant, entre leur vœu et l'exécution d'un tel projet, il restait une épreuve difficile à franchir. Comment Henry accueillerait-il une telle nouvelle ?
Ce fut madame de La Mare qui posa la question.
Tout de suite M. de La Mare se fâcha. On eût dit que madame de La Mare était Henry luimême. Il s'acharnait sur elle comme sur ces mannequins aux dépens desquels les sabreurs se font le bras.
— Est-ce que, par hasard, ce gamin vous fait peur ?
— Non pas, mon cher ami...
— Et avez-vous envie de m'abandonner au moment de la lutte pour vous mettre avec lui contre moi ?
— Monsieur de La Mare î
Le père d'Henry marchait dans la chambre de long en large :
— Je suis de taille, sachez-le, à soutenir votre double attaque !... Et si mon autorité paternelle était mise en échec...
Rien que d'y penser, ses moustaches tremblaient, ses yeux jetaient des éclairs :
— Je serais capable...
Nul ne sut jamais de quoi M. de La Mare se croyait capable dans une telle occasion, car, la porte s'élant entre-bûillée soudain pour livrer passage à Henry, la voix qui menaçait baissa le ton d'une octave. Et le père et la mère du « fils à papa » tressaillirent comme des serviteurs surpris par leur maître en flagrant délit.
Lui les contempla tous les deux, et, interpellant son père de sa voix ironique :
— Qu'est-ce qui te prend ? demanda-t-il. Voilà un quart d'heure que je t'entends faire
le Bidel d'un bout à l'autre du boudoir... C'est-i ta conjointe que tu dresses en liberté ?... Eir n'connaît donc pas encore son exercice, d'puis rtemps ?
— Henry... dit faiblement madame de La Mare.
M. de La Mare l'interrompit d'un geste. Il avait toute sa taille, sa solennité impériale. Un tic familier venait au-dessus de l'oreille, de ramener ses cheveux dans le mouvement des Napoléon III de Barre :
— Mon ami, entre nous, les explications les plus courtes sont les meilleures. D'ailleurs, ce n'est pas une discussion que j'ouvre, c'est une décision que je t'annonce. Tu as comblé la mesure. Tant que tu t'es contenté de nous faire souffrir, ta mère et moi, de nous payer de tant de soins par la plus noire ingratitude, nous avons tout supporté, en silence. Aujourd'hui, c'est à toi-même que tu fais tort : nous nous révoltons!... Nous ne voulons pas que notre patience ait été inutile, nos douleurs vaincs ; nous voulons que toi au moins tu en profites.
Il faut te défendre contre toi-même. Avant un mois, tu seras interdit !
Henry avait tourné le dos à son père, les bras croisés sur la poitrine, mimant, avec une drôlerie vraiment comique, l'attitude d'un patient qui s'apprête à recevoir une douche. A ce mot d'interdit, — qu'il n'attendait point, — il se retourna, et fit front :
— Tu dis?...
Tout en lui menaçait : le sourcil, le regard, le menton levé, les bras encore croisés, mais maintenant tordus de colère.
Une seconde, M. de La Mare résista. Il sentait passer en lui l'âme de défunt son père et peutêtre il espérait se trouver soi-même à la place de son propre fils. Mais, sans doute, il s'était affaibli, le descendant du vieil armateur, de toute la vigueur de ces deux particules qui s'étaient détachées de son « patronymique ». Il n'était plus une puissance qui s'impose, rien qu'un petit tas de niaiserie, de vanité et de tendresse égoïste. II avait engendré un fds qui, d'un coup de pied, était prêt à bousculer cela.
Les narines d'Henry frémissaient; lui non plus n'était pas d'humeur à discuter. :
— Sentence pour sentence, dit-il. Ou tu vas rétracter ce que tu viens de dire, déclarer qu'on t'a soufflé cette parole-là, que tu la regrettes, que tu n'essayeras jamais de m'empêcher de conduire ma vie comme je l'entends, ou je romps avec toi, avec vous, avec votre argent, moi, le premier... et sur l'heure !... Ah çàl vous croyez donc qu'on m'achète avec des louis? qu'on me tient avec une dot et des héritages. Mais écoutez donc comment ils m'appellent tous ces plumitifs que j'ai nourris et qui aboient après mes chausses : « Le Petit Indépendant! » C'est comme cela qu'ils me nomment!... Oui, indépendant de vous, qui n'avez pas seulement su vous faire respecter, qui m'avez élevé comme me voilà, pour mon malheur peut-être, et qui, seuls au monde, n'avez pas le droit de vous plaindre, si, à cette heure, je vous traite comme les intendants de mes plaisirs... J'avais du cœur! Vous ne vous en êtes jamais doutés... J'élais bon à quelque
chose... Vous n'avez jamais voulu le croire!... Vous n'avez jamais été pour moi qu'un bonbon, une cravate, un cataplasme, une fontaine de louis... Vous avez cru que vous me teniez... que vous me tiendriez en m'amollissant... Et à la fin, vous avouez votre rêve : l'interdiction, le certificat d'imbécillité! l'enfance à vie!... Pourquoi pas la maison de fous et le cabanon pendant que vous y êtes ?... Je m'évade avant qu'on m'ait mis la main à l'épaule, je vous plante là, je passe la mer, je m'en vais n'importe où, dans un pays neuf, là où je serai libre de faire le bien et le mal, là où je serai débarrassé de mes anges tutélaires, là où j'aurai le droit à la fin d'être un homme, un homme sans vous, loin de vous, malgré vous !... Faites imprimer des lettres de faire part. . . Vous m'avez assez vu?... Moi de même... A partir d'aujourd'hui, vous n'avez plus de fils!
Il s'arrêta. Sa mère venait de fermer les yeux, et, de se renverser sur le fauteuil :
— Allons, bon ! dit-il, des scènes, la comédie, l'attendrissement à la vinaigrette!...
Il y avait encore de la haine dans ses paroles, il n'y en avait plus dans son cœur. A toucher la main glacée de sa mère, il sentit fondre sa révolte. Elle rouvrit les yeux et le regarda avec une tendresse infinie :
— Nous t'avons tant aimé, dit-elle. Prometsmoi que tu ne t'en iras pas...
Il grogna :
— Donnant, donnant...
Alors, la mère leva vers M. de La Mare ses regards dont l'éclat était terni. Et de la main qui lui restait libre, saisissant la main droite du père :
— C'est lui qui a raison, dit-elle. Il ne nous reste plus qu'à le suivre jusqu'où il nous mènera...