LE MARIAGE DE M. DE LA MARE
La philosophie de la famille de La Mare — avant que l'initiative du dernier de ses membres en eût détaché deux particules — tenait déjà dans un seul mot : « Tradition ». Or, la tradition bourgeoise, veut que « jeunesse se passe ». M. Delamare le père avait trouvé bon que son héritier se conformât à cet usage. Lorsque, autour des vingt ans de M. Edouard quelqu'un lui demandait :
— Que fait votre fils?
Il répondait :
— Des bêtises 1...
Et il disait cela, les pouces enfoncés dans les goussets de son gilet, en homme qui a de quoi payer les fantaisies de son « présomptif ».
Toutefois, M. Delamare le père aurait vu d'un mauvais œil que son fils s'occupât à débaucher déjeunes ouvrières. D'autre part, il avait, pour tous les contrats où l'argent figure, un respect de négociant. Dans cet état d'esprit, il eût été également choqué d'un adultère bourgeois qui aurait montré son fils buvant les vins, fumant les cigares d'un mari trompé.
M. Delamare le père entendait que M. de La Mare le fils « passât sa jeunesse » aux dépens de ces personnes, professionnellement accueillantes, avec lesquelles on pratique, sans engagements pour l'avenir, le système du « donnant donnant ».
Cette disposition paternelle avait trouvé, dans le jeune homme, un fils obéissant. Il ne résista pas davantage, le jour où son père l'avertit que la tradition lui conseillait de « faire une fin ». Il s'en remit à son père du soin de lui trouver une fiancée. Lui-môme,
pendant ce temps-là, s'occupait personnellement de composer avec toutes sortes de ratfinements et de surprises le menu du repas qu'il comptait donner à des amis encore célibataires, pour enterrer, avec les rites et les plaisanteries d'usage, sa vie de garçon.
Ne savait-il point que son père lui choisirait une femme de famille honorable, qui lui apporterait « tant » de dot et « tant » d'espérances, qui aurait été élevée comme lui-môme, dans le respect de ce qui est respectable, qui serait nécessairement honnête, comme sa mère, comme sa grand'môre, ainsi que les braques chassent de race ? Le fiancé crut s'acquitter de tous les devoirs de sa position envers cette jeune personne anonyme, en faisant à Paris un voyage qui avait pour but la commande de la corbeille, l'achat des bijoux et, pour lui-même, la confection d'une tenue de mariage que les gravures du temps attribuaient à M. de Morny.
Au cours du voyage de noces qu'il fit en Italie avec cette inconnue, M. de La Mare le
fils constata avec plaisir que son père, qui aimait les animaux de bonne race, lui avait choisi une compagne très suffisamment marquée dans les reliefs gracieux de son sexe. Il se dit à soi-même, en laissant tomber son monocle, dans un exhaussement subit du sourcil, qui, chez lui, indiquait la détente satisfaite de la réflexion :
— En tout cas, je ne ferai pas maigre...
Il marqua d'ailleurs à sa femme, pendant tout le voyage, à la montée comme à la descente des voitures, à table, en toute occasion, les égards d'un homme vraiment bien élevé.
M. Delamare le père avait eu la main heureuse. Les qualités morales de cette bru plaisaient au mari tout autant que ses qualités physiques . Persuadé comme d'un postulat « qu'il faut de la religion pour les femmes », M. de La Mare le fils était satisfait que la sienne fréquentât, avec régularité, la messe de midi, qu'elle se confessât modérément, qu'elle exigeât beaucoup de moralité chez ses domestiques, enfin qu'elle ne le tourmentât pas lui-même pour l'engager à pratiquer.
Il appréciait d'autre pa?t qu'elle ne lût pas les journaux, qu'elle marquât fort peu de curiosité pour les romans, la poésie, et, généralement, pour tout le noir que des gens affamés répandent sur du blanc, sans se préoccuper des conséquences de leur dévergondage d'esprit. Il aimait mieux voir à sa femme le goût de la danse, des valses, des travaux à l'aiguille, des visites, de la conversation mondaine, enfin, de tout ce qui était convenable pour une personne dans sa position. Il appréciait le tact qu'elle avait à traiter chacun selon sa fortune, à se défendre de la familiarité des petites gens, à exiger, en toutes occasions, qu'on lui donnât sa place, sans aigreur, par son poids, pour ainsi dire, par l'exacte notion des égards qui étaient dus à son nom et à son importance.
Une des charges que commandait cette importance à une personne qui se nommait madame de La Mare était la nécessité de rétablir le droit d'aînesse en bornant sa progéniture à un seul rejeton. A ce prix seulement, le nom et la prépondérance des de La Mare pouvaient
se perpétuer dans la ville. M. de La Mare s'était bien trouvé de son état de fils unique. Dans un temps où les ouvriers du port avaient tant de part au vote de l'impôt, on avait peu d'espoir de voir le fidèle Gratis accroître considérablement la fortune de ses maîtres. Il convenait donc de se conformer aux habitudes de la bourgeoisie française qui fait toutes les concessions du monde au désir mâle, pourvu que, dans le mariage, il surveille sa fécondité.
M. de La Mare le fils était sûr que, sur ce point, comme sur tous les autres, il ne serait pas en désaccord avec sa femme; non qu'il la sentît fermée à la tendresse maternelle, mais parce que c'est l'effet d'une éducation parfaite, de nous apprendre à subordonner nos penchants aux devoirs de notre état.
Nul n'aurait su dire si M. Herrmann tenait sa fortune de son père ou si, à ses débuts, il avait été commandité par les parents qu'il avait à l'étranger et dont quelques-uns étaient Danois, d'autres Anglais, d'autres Poméraniens. En tout cas, le jour ou M. Herrmann, aux
approches de sa trentaine, était venu s'installer à Port-Neuf, il avait tout de suite pris de la place parmi les négociants dont les opérations influent sur les oscillations de la Bourse. M. Herrmann s'était attiré de sourdes haines en affirmant à ses pairs qu'ils étaient des retardataires, qu'ils pratiquaient les affaires à l'ancienne mode, et que, avant peu, il les obligerait à reconnaître la supériorité de sa méthode.
En attendant elle lui avait permis de choisir, librement et personnellement, la femme qui lui convenait, sans se préoccuper qu'elle lui apportât ni argent ni espérances. Comme il était trop homme de progrès pour épouser une jeune fille élevée d'après les méthodes françaises, il était allé choisir sa femme en Suisse. Il l'avait désirée fille de pasteur, afin de puiser les bons principes du libre examen le plus près possible de leur source.
Madame Herrmann était belle sans race, secrètement savoureuse, avec des dehors de chasteté. Ses yeux étaient grands et ses attaches détestables. Un peu de sang italien recueilli
dans une émigration ancestrale lui avait donné quelque chose de la dignité des matrones romaines. Mais on sentait trop, en contemplant sa démarche, que, sans doute, une de ses grand'mères avait lavé la vaisselle en Allemagne. Son regard annonçait à l'époux des abandons permis, mais bibliques ; ses larges hanches, un certain embonpoint lymphatique, promettaient des grossesses nombreuses, des accouchements faciles.
Telle, elle avait séduit M. Herrmann, autant par les promesses de conjugale volupté qu'elle portait dans son corps que par l'assistance qu'il attendait de son esprit.
Dans ses rapports avec l'électeur populaire, M. Herrmann s'était aperçu qu'il manquait tout à fait de séduction. Au contraire, la grâce qui lui paraissait circuler dans les mouvements de sa femme aussi facilement que le lait dans le sein d'une nourrice, était merveilleusement propre à conquérir ceux qu'on ne parvenait pas à éblouir, en allumant à leurs yeux le phare du progrès.
Les Herrmann et les de La Mare habitaient des villas voisines. Ils se fréquentaient avec beaucoup de démonstrations de politesse . M. Herrmann et M. de La Mare étaient actionnaires dans les mêmes chasses. Ils se réunissaient, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, pour jouer le whist. Madame de La Mare et madame Herrmann ne manquaient jamais de se faire visite à leurs jours. Elles se voyaient entre deux, plus intimement. Elles se rencontraient dans quelques œuvres de charité mixte qui, sans grand succès, cherchaient à se couvrir du pavillon de la tolérance.
M. Herrmann et M. de La Mare s'appelaient « cher ami ».
Madame de La Mare et madame Herrmann ne se nommaient que « chère amie ».
Ils et elles se détestaient cordialement.
M. de La Mare — nous l'avons déjà dit — avait divisé son nom patronymique en trois morceaux. Il comptait bien que son héritier, quel qu'il fût, lui saurait un jour gré de cette heureuse initiative. Il prétendait la mettre dans tout son relief en faisant, pour son fils ou pour sa fille, choix d'un prénom qui ajoutât le sceau à l'œuvre commencée.
Cette attribution de prénom baptismal avait été, entre M. de La Mare et sa femme, l'occasion de conférences sérieuses. Ils avaient eu l'occasion d'y constater, une fois de plus, qu'ils
étaient merveilleusement d'accord sur toutes les choses essentielles.
Si le ciel lui envoyait une fille, madame de La Mare avait décidé de l'appeler Yvonne. Yvonne de La Marel Elle entendait ces sept syllabes prononcées autour d'elle par des voix qui tremblaient d'admiration et de respect. C'est que madame de La Mare, qui dans sa vie s'était déterminée d'après les conseils de la plus sage raison, devenait romanesque rien qu'à songer à une fille née d'elle-même. Et ce nom d'Yvonne évoquait pour elle des images de vieux manoirs, de fidélité bretonne, d'amazones vendéennes, — toute une littérature de distributions de prix, approuvée par des archevêques.
M. de La Mare avait décidé qu'il appellerait son fils Henry. Henry de La Mare I Gela se soutient, cela s'enchaîne, cela vous ouvre la porte des grands cercles et des belles alliances. Plus M . de La Mare réfléchissait , plus il était content de sa trouvaille. Ce nom d'Henry lui apparaissait comme un programme d'édu-
cation, une déclaration de principes. C'était un nom de fils de France. A lui seul, il donnait de la ligne, de l'insolence, des aïeux.
Ainsi M. de La Mare remettait la tenue à sa vraie place ; pourtant quand le médecin de la famille, l'honorable docteur Ducastel, penché sur le lit où madame de La Mare venait de pousser le cri de la délivrance prononça : « C'est un fils! » le père du jeune Henry, qui tenait tant à son flegme, qui jamais ne perdait un pouce de sa taille, qui ne se souvenait pas d'avoir été ému, crut qu'il allait s'écrouler sur ses jarrets de coton.
Ses yeux, soudain obscurcis, se fixèrent sur l'enfant que le médecin élevait pour l'examiner à la lumière. Dans le demi -jour de l'alcôve, le père regardait vaciller cette frêle vie comme une lampe de sanctuaire. Il ne se disait pas que tous les hommes qui font leur chemin sur la terre étaient entrés dans le monde par la même porte de surprise. Il lui semblait que le mystère s'accomplissait, exceptionnel.
Maintenant la terre avait un roi dont la souveraineté ne serait plus contestée, les ténèbres où les hommes se débattent depuis des siècles allaient s'éclairer. Dans un mouvement de gratitude, le père abaissa son regard sur celle qui venait de lui donner ce trésor. Dans ses yeux trop brillants, il lut des espoirs qui correspondaient à ses songes. Il lui sembla qu'elle était transfigurée, flottante entre le ciel et la terre, et que, pour la première fois, il l'apercevait :
— Êtes-vous content de moi? dit-elle avec un sourire où il traînait de la souffrance.
Il prit sa main moite. Il la baisa dans un élan où il la prenait, où elle se donnait, où leurs égoïsmes anciens, toute leur sagesse trop pratique, leur sotte vanité de caste, leurs préjugés d'éducation, leurs résistances, venaient se fondre devant l'œuvre de l'amour.
Alors la mère voulut voir l'enfant. Elle s'émerveilla de son crâne énorme.
— Comme il sera intelligent, dit-elle, avec ce front-là !
Par quel étrange mystère, à cette minute pacifique, rêvait-elle pour son fils, ces gloires militaires que l'on ramasse dans le sang et dans la douleur des peuples?
Certes, elle n'apercevait pas son Henry au milieu des obus qui éclatent, des blessés qui hurlent. Fringant sous le frisson des plumes, il entrait dans une ville inondée de soleil. Des balcons, les fleurs pleuvaient sous les pas de sa monture; les femmes avaient l'air de lui jeter leurs cœurs avec des sourires. Il était le Victorieux, celui qui chevauche dans l'enthousiasme des foules, entre des roses et des lauriers..
Alors, lentement, la mère prononça :
— Pour devenir général, il faut passer par l'École polytechnique?
— Ou par Saint-Cyr.
— Il ira.
M. de La Mare ne dit ni oui ni non. Depuis que son fils était au monde, il était tout surpris de constater que, pour cet enfant privilégié, l'ambition lui était venue, d'un rôle très haut, sur un théâtre plus large que cette ville
de Port-Neuf. Oui, il était prêt à donner Henry à la patrie, mais à la condition qu'elle connût l'énormité du sacrifice, et qu'en échange elle fît au fils des de La Mare la part qui lui serait due dans l'histoire de son temps.
De son lit, la mère interrogea encore :
— Docteur... Peut-on préparer l'École polytechnique au collège de Port-Neuf ?
— Non, madame... Nous n'enseignons pas les mathématiques spéciales...
— Hélas ! il faudra donc me séparer de mon fils!
Des larmes lui montaient aux yeux. Et, déjà, l'École polytechnique séduisait moins M. de La Mare.
Madame de La Mare était si tracassée par cette question d'École polytechnique et par la néces site d'aller étudier les mathématiques spéciales loin d'elle, — qui sait ? peut-être à Paris, — qu'elle ne croyait pas que jamais elle pourrait s'endormir. Pourtant, sans qu'elle abaissât les paupières, les contours des choses devinrent plus vagues autour d'elle. Le sommeil ne l'avait
pas encore conquise que déjà elle rêvait. Elle voyait son Henry, blanc et rose, endormi dans un bicorne de polytechnicien qui lui servait de berceau ; le docteur Ducastel était penché sur cette vision charmante. Il était, lui aussi, coiffé d'un bicorne; un ceinturon ceignait sa taille, une épée battait la jambe de son pantalon. Et il y avait tout alentour une rumeur de femmes très élégantes, très amoureuses, qui rôdaient, qui suppliaient qu'on leur permît d'apporter des lauriers et des roses.
Comme la garde se disposait à déposer le nouveau- né dans son berceau, M. de La Mare, que l'impatience tenait depuis un quart d'heure, ordonna :
— Donnez-moi mon fils... une minute...
Il le prit entre ses bras, près de la fenêtre. Il s'étonnait qu'une chose si légère lui parût pesante. Il était si touché qu'une seconde il oublia ses habitudes de haute tenue : la présence des étrangers qui le surveillaient. Et, malhabile aux expansions, il zézaya, penché sur la petite face pourpre :
— Henry... Henry !... Hé !... hé !... Le fils à papa !...
La bouche du nouveau-né se tordit dans une grimace.
Alors, le père rayonna :
— Docteur, madame Aulait, ma bonne madame Aulait, il m'a vu 1... Il sourit !...
— C'est une petite colique qui lui passe, répondit la garde avec la dignité de l'expérience.
Depuis une heure, M. de La Mare considérait madame Aulait avec une déférence un peu superstitieuse. H s'émerveillait de la voir tourner, retourner le nourrisson avec tant d'audace, serrer les langes, enfoncer dans le « piqué » des épingles redoutables. Mais à cette minute elle perdit, en une sotte réplique, tout l'ascendant qu'elle avait conquis. Son expérience déplut. On la remit au rang des salariés dont les propos ne méritent point de considération.