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LA CAISSR DE LIQUIDATION

Sur le conseil de son fils Léon, le « bon » Gratis éprouva le besoin d'aller saluer une seconde fois la clientèle de Hambourg et celle d'Anvers. Le prétexte de cette absence fut de grands accaparements que l'on préparait dans le Nord. Ils pouvaient, du jour au lendemain, changer la figure du marché.

Ceci était le vrai motif d'un départ si précipité : le « bon » Gratis préférait ne point se trouver là au moment où M. de La Mare recevrait la nouvelle fâcheuse :

— Ce n'est pas vainement, disait-il à Léon

avec des larmes dans la voix, que l'on a peiné pendant trente années au service d'une Maison !

— Sans doute, sans doute! avait répondu Léon Gratis. Nous savons du reste que toi et les gens de ta génération, vous appartenez à l'école de l'attendrissement.

Depuis huit jours, Léon Gratis promenait la dépêche du correspondant brésilien dans sa poche. Il attendait pour la produire la minute opportune.

Ces communications se faisaient sur la place du Port-Neuf avec une grande simplicité. On n'affichait pas ces télégrammes de source privée qui devançaient l'apparition des certitudes officielles. On se les passait, demain en main. En une seconde elles attiraient le peuple de spéculateurs et de courtiers autour des cadavres du jour, comme un grand vol d'oiseaux de proie.

Léon Gratis n'avait pas peur des responsabilités qui n'étaient que morales. Il savait d'expérience que — à la Bourse, encore plus

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cyniquement qu'ailleurs — les mains se tendent empressées vers l'auteur d'un coup heureux. Pour ménager les scrupules de son père il avait décidé de faire colporter par un confrère le télégramme magique. Sûr de l'effet qu'il produirait, Léon Gratis avait jugé politique d'atténuer dans la mesure du possible l'esclandre de la débâcle. Dans ce but, il avait également résolu de communiquer le télégramme à la clôture de la Bourse, à l'heure oij, croyant la journée finie, le gros des spéculateurs s'éparpillait hors du quartier d'affaires.

A ce moment-là chacun se groupait selon ses sympathies et ses origines. Les uns retournaient parler l'allemand autour des hautes chopes d'étain. Les bières noires — nourrissantes comme de l'avoine — ralliaient leur clientèle anglo-saxonne. Les brasseries suisses et belges débordaient de buveurs. Aux terrasses des cafés l'absinthe et les alcools arrosaient les parties de cartes.

A ces minutes de délassement, les joueurs faisaient la sourde oreille aux nouvelles qui

pouvaient encore venir de la Bourse. Après la surexcitation des volontés, tendues pendant tout le jour, c'était le repos des forces, l'heure des appétits physiques, un peu de cette fringale de jouir qui s'empare des soldats au sortir de la bataille.

Ensuite Port-Neuf allait dormir et, seuls, dans le Palais de la Bourse, quelques employés du télégraphe commençaient la veillée nocturne.

Solitaires et frissonnants sous la lueur tremblotante du gaz, ils recueillaient pour ce pan du monde, plongé avec eux dans les ténèbres, la pensée et l'action de cet autre hémisphère qu'était en train d'illuminer le soleil. Hargneux de leur salaire médiocre et du labeur écrasant, ils enregistraient avec une égale indifférence les pronostics de victoire ou de ruine, les nouvelles en « clair » et les communications incompréhensibles. S'ils avaient su d'ailleurs que les mots barbares qu'ils alignaient sur du papier bleu confirmaient l'écroulement d'une des plus anciennes maisons de la place, — que

cinquante années de travail et d'honneur allaient sombrer, en quelques secondes, dans un remous de spéculation; — s'ils avaient pu distinguer cela, il n'est pas sûr que les employés du télégraphe de Port-Neuf en auraient éprouvé une minute de mélancolie. Peut-être même, sans haine particulière pour les vaincus, les mots : « Tant mieux 1 » leur seraient-ils montés aux lèvres, car l'inégale répartition des biens de ce monde rend les petits impitoyables.

Au jour, quand les employés des bureaux s'assirent derrière leurs pupitres, la nouvelle de la débâcle était oiricielle. Les « dépêches de confirmation » avaient afflué pendant la nuit ; on prévoyait une baisse formidable, une dizaine de francs par sac.

... Ce matin-là M. de La Mare s'était levé avec une grande appréhension au cœur. Après la scène douloureuse où, si impitoyablement, il avait flagellé ses parents, Henry avait quitté la villa. Il n'étiiit pas rentré pour y dormir. Et si habitués que M. et madame de La Mare fussent à ces disparitions nocturnes, ils en

avaient souffert, cette fois-là, comme d'une manifestation particulièrement cruelle d'égoïsme, surtout d'indifférence.

Contrairement à la règle, madame de La Mare accompagna son mari jusqu'au marchepied de la Victoria. Et la petite grimace de sourire que M. de La Marc lui adressa en partant ne les trompa ni l'un ni l'autre sur leurs secrètes angoisses.

En entrant dans le bureau, le chef de la maison de La Mare fut très surpris de ne pas apercevoir le « bon » Gratis à son poste. Il ouvrit avec une impatience fébrile un billet posé sur son pupitre en évidence et dont l'adresse était écrite de la main du fondé de pouvoirs.

Il n'y avait rien d'invraisemblable dans les motifs, invoqués pour expliquer ce départ subit ; pourtant, M. de La Mare en fut défavorablement touché. Le tremblement de cœur dont il était affligé depuis le matin s'aggrava. Sa sensation était un peu celle d'un enfant qui, au milieu d'un cauchemar, se croit brusquement abandonné.

Cette notion de son impuissance était chez M. de La Mare une impression toute nouvelle. Elle le révolta suffisamment contre sa pusillanimité pour lui rendre la force de se ressaisir et de bomber à nouveau son plastron. Dans cette reprise de soi, il ouvrit le second pli placé sous sa main.

C'était une fiche envoyée par la Caisse de liquidation. Elle avertissait le chef de la maison de La Mare et fils, « d'avoir à faire immédiatement de nouveaux dépôts, les sommes inscrites à son compte étant épuisées » . Au bas de cette note laconique, ces quelques mots avaient été ajoutés de la main du directeur :

<f Veuillez verser cinq cent mille francs avant midi. »

M. de La Mare relut quatre fois sans comprendre.

Il dit tout haut :

— 11 y a erreur...

Mais il sentait bien que ces paroles- là ne servaient qu'à le rassurer lui-même. La Caisse de liquidation ne pouvait pas se tromper. L'aver-

tissement de la fiche était lié aux prophéties de M. Herrmann et à la disparition du bon Gratis.

Machinalement, M. de La Mare saisit son tuyau acoustique.

Il siffla :

— M. de La Mare demande?... répondit par le caoutchouc une voix d'employé.

— N'importe qui !... Le caissier !...

Le commis appelé par son patron lut la fiche avec une stupéfaction évidente; il déclara sans hésiter :

— Je n'ai sur mes livres aucune trace de l'opération qui peut expliquer un tel découvert...

M. de La Mare se leva comme un automate. Il dit en se couvrant de son chapeau :

— Je vais de ce pas trouver le directeur de la Caisse.

Il fut reçu avec une politesse de condoléances qui, dès les premiers mots, l'éclaira sur son malheur.

— Je ne suis, dit-il, au courant de rien, et Gratis est en voyage...

Il eut une inspiration subite :

— ... Ou en fuite I... Aurait-il spéculé en dehors de moi?

Le directeur de la Caisse secoua la tête avec une mélancolie convenable. Sans dire une parole, il tendit le contrat de vente avec l'estampille de la Maison, et, au bas, la signature d'Henry.

Le flegme impérial dont M. de La Mare s'était fait une règle le servit à cette minute comme une vertu. Pas un muscle de son visage ne broncha, et, d'une main qui ne tremblait pas, il rendit l'arrêt de sa ruine à M. le directeur de la Caisse.

— Parfait... parfait.

— Qu'allez-vous faire? demanda le financier, impressionné malgré soi par cette supériorité de tenue.

M. de La Mare eut un froncement de sourcils presque hostile, à la pensée que l'on pouvait une seconde hésiter sur sa décision.

Il dit froidement :

— Mais réaliser... et payer.

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