VILLA A VENDRE
La nouvelle que M. de La Mare entendait payer jusqu'au dernier sou les dettes de son fils fut accueillie favorablement sur la place de Port-Neuf. Ceux-là mômes qui pratiquaient les mœurs nouvelles, qui encaissaient les gains du succès et disparaissaient dans la débâcle, attendaient un autre exemple de ces vieilles familles que l'on voyait, l'une après l'autre, s'écrouler dans les convulsions de l'argent. En ces occasions, on oubliait les railleries dont on avait criblé leur obstination, leur ignorance, leurs préjugés. Il semblait
qu'un trépas héroïque fût le seul acte dont ils demeurassent capables et qu'on attendît d'eux.
D'ailleurs, les nouvelles du krach de la maison de La Mare, de la disparition du fds, de la décision du père, se succédèrent avec cette rapidité qui assure le succès des drames en trois actes, conduits par un auteur habile. Cette pièce tragique eut pour soi tout ce que les maîtres du genre exigent afin de s'emparer (lu spectateur : unité de temps, de lieu, d'intérêt. Les spéculateurs de Port-Neuf lurent un soir, dans leur journal, une de ces notes dont l'hypocrite réserve et les allures de prudence excitent plus sûrement le frisson de la curiosité qu'une affirmation brutale. Ils en causèrent avec leur femme, avant de se mettre au lit. Cette grosse émotion les ayant disposés à la tendresse, ils se trouvèrent merveilleusement d'accord pour dire que tout cela était malheureux, mais que les de La Mare avaient mérité ce qui leur arrivait. La sévérité avec laquelle ils jugeaient les « fils à papa »
dérailla vite en attendrissement sur leur progéniture. Ils glissèrent insensiblement de cette satisfaction naturelle au besoin d'accroître leur bonheur. Et le premier effet du krach des de La Mare fût de relever les moyennes de la natalité dans le clan des petits spéculateurs de Bourse.
Le vendredi matin, dès l'ouverture des bureaux, on apprit que le jeune de La Mare avait passé en Angleterre, sur un bateau pilote.
A midi et demi, comme il remontait déjeuner, M. Herrmann put annoncer à madame Herrmann que les de La Mare avaient décidé de mettre leur villa en vente.
On ne pouvait pas dire que cette villa de La Mare fût la plus belle de Port-Neuf. Do construction ancienne, elle avait été retouchée par ses différents propriétaires et l'ensemble manquait d'unité. Mais elle avait pour soi que la morgue de M. de La Mare en avait défendu la porte à une multitude de gens qui auraient désiré la franchir. Le dimanche, ils défilaient devant ces grilles avec des coups
d'œil sournois et un dédain envieux. Dans cette ville, qui n'avait pas de traditions anciennes elle était la citadelle du préjugé, du haut duquel on avait méprisé les autres. Et, toute bourgeoise qu'elle fût dans ses allures de boîte à thé, cela lui assurait à Port-Neuf une valeur morale dont l'estime pouvait monter très haut dans une enchère.
Par-dessus les réchauds anglais dont leur table était couverte, M. et madame Herrmann croisèrent un regard qui voulait dire :
« Si la villa de La Mare est mise en vente, il nous la faut. »
Certainement, la maison qu'ils avaient fait construire pour leur commodité particulière, avec l'intelligence du confort anglais, leur plaisait mieux que cette grande caserne blanche. Mais ils étaient gens à faire quelques sacrifices à leur ambition. Leur toit de tuiles brillait d'un éclat trop neuf, et, si les massifs de géraniums écrivaient victorieusement sur le gazon anglais des devises électorales à l'honneur de la République, les arbres étaient lents à pousser.
Constructions et jardins avaient cet air trop récent, nouvellement implanté sur le sol, qui — M. Herrmann le sentait bien — était la faiblesse de sa fortune.
Enlever à tous les concurrents possibles la villa de La Mare, s'établir, lui, le député républicain, dans cet asile de la réaction, c'était symboliser matériellement, aux yeux de ses électeurs, de ses adversaires, de toute la ville, le triomphe de la nouvelle France sur l'ancienne, du progrès sur le préjugé, de l'esprit de libre examen sur l'esprit de tradition.
Après le déjeuner, M. Herrmann « posa » quelques chiffres :
— Je crois, dit-il, que l'idée de voir la maison de son père à l'encan blesse de La Mare plus que tout le reste. Dans cet état d'esprit, il est capable, même au prix d'un sacrifice d'argent, de préférer à l'enchère une vente directe...
Madame Herrmann interrompit :
— Lui et sa femme ont tant de vanité I...
— Elle les a perdus! répondit le député de Port-Neuf.
Et, couvant sa femme d'un regard tendre où il mêlait l'admiration qu'il avait de soi-même :
— Chère amie, dit-il, vous qui êtes une diplomate si habile, vous devriez vous charger de cette négociation...
Madame Herrmann trouva madame de La Mare dans le grand salon de la villa. Et, comme elle s'excusait d'être venue la surprendre à une pareille minute, la mère d'Henry répondit avec beaucoup de calme :
— Vous avez bien fait de venir de bonne heure, puisqu'il s'agit d'affaires. Je m'attends à recevoir, cette après-midi, la visite de tous mes amis.
Madame Herrmann ne fut pas déconcertée par la froideur de cet accueil. Et elle continua, entourant son discours de ses roulements d' « r » , de ses mouvements potelés, de ses roucoulements de tourterelle- volai lie :
— Mon mari m'a chargée là, dit-elle, d'une commission bien pénible 1 Est-il vrai que vous songiez à mettre cette belle demeure en vente ?
Madame de La Mare répondit simplement :
— Mon mari estime que nous ne pouvons plus la garder.
Madame Herrmann poussa un soupir de condoléance convenable.
— En ce cas, dit-elle, mon mari a pensé qu'il vous serait moins dur, malgré tout, de voir votre chère maison passer dans les mains de personnes qui ne vous seraient pas indifférentes. Car nous nous attachons aux objets, à tout ce qui a été le décor de notre vie, comme si le Maître ne nous avait pas avertis que nous n'étions que de passage sur la terre...
Madame Herrmann rappela ce souvenir évangélique avec une onction touchante. Il ne sembla point, pourtant, qu'il allât au cœur de madame de La Mare et qu'il lui apportât de la consolation :
— Si je comprends bien, c'est une offre d'achat que vous nous faites ?
— Oui, chère amie.
Ce c( oui » siffla, murmura, triompha, gémit, développé comme un Leitmotiv.
— J'en parlerai à mon mari dès ce soir.
conclut madame de La Mare. A cette heure, il est chez le notaire. J'ignore quelle sera sa résolution. Pour ma part, je ne vois aucun inconvénient à ce que vous nous succédiez ici.
Madame Herrmann eut un petit tressaillement d'espérance :
— Eh quoi! chère amie, oserai-je espérer qu'un peu plus tard, quand le temps aura pansé la première vivacité de votre blessure, vous consentiriez à me visiter ici, dans cette maison qui aurait dû rester la vôtre?
Madame de La Mare regarda son ennemie bien en face :
— Mais, certainement...
La gorge nourricière de madame Herrmann se souleva dans une espèce de sanglot. En même temps, sa tète s'inclina sur l'épaule dans l'excès d'un sentiment qui esquissait la pâmoison :
— Ahl ma chère amie, quel poids vous m'enlevez de dessus l'âme ! Je craignais de vous blesser par une démarche où je mets tant d'affection pour vous!... Mais mon mari m'a
affirmé qu'il y avait urgence... Les affaires, n'est-ce pas, sont les affaires?... Si vous saviez comme je vous admire!...
— Vous m'admirez?...
Madame de La Mare prononça ces trois mots d'une voix blanche. Si quelque ironie était au fond de son cœur, elle n'eut point la force de monter jusqu'aux lèvres. Mais elle tressaillit, quand la voix odieuse, modula, sur le même ton de compatissance chrétienne :
— ... et comme je vous plains!...
Cela, c'était trop. La mère d'Henry se sentait la révolte des bêtes blessées qui restent muettes mais ne permettent point qu'on les touche :
— Moi, je ne me plains pas, dit-elle.
Puis, à voix basse, les yeux baissés vers
quelque perspective de vie passée, presque indistinctement, elle ajouta :
— Je me souviens.
Madame Herrmann rentra tout de même très satisfaite de l'entretien, et de la visite aux étages supérieurs de la maison, qu'elle avait demandé la permission de faire sous la con-
duite d'un domestique, en s'excusant de l'indiscrétion :
— Il faut bien — n'est-ce pas? — avait-elle dit, que je voie un peu comment elle est distribuée. Nous sommes plus nombreux que vous, ma chère amie, et sans doute il faudra que mon mari fasse bâtir. Telle quelle, la maison était bien suffisante pour vous trois...
Madame de La Mare avait répondu, du regard et des lèvres :
— Nous nous en contentions...