‹ Le fils à papaChapitre 33 sur 35 · NEGOCIATIONS · texte numérisé non relu

NEGOCIATIONS

Il arriva qu'en ce temps d'épreuves où il connut le mépris, l'ironie ou l'abandon de ceux qui avaient partagé sa vie de plaisir, le jeune Henry de La Mare récolta du moins la seule moisson de gratitude qu'il eût semée sur un terrain de sacrifice.

La Mariolle lui demeura fidèle.

Elle n'oublia point l'eau chaude, l'eau froide, les cataplasmes, les veillées au pied de son lit. Seule, elle connut sa résolution de départ et le lieu de sa retraite. Elle jugea qu'elle ne devait point demeurer à Port -Neuf, installée

dans le luxe qu'Henry lui avait donné, lorsque M. et madame de La Mare se dépouillaient de leurs biens. Elle se considérait comme une personne de la famille. Très noblement, et très sagement elle refusa les offres qu'un autre « fils à papa », ancien concurrent d'Henry, lui faisait de soutenir son train. Elle loua, un gros prix, à des Parisiens désireux de s'installer luxueusement au bord de la mer, sa villa toute meublée, puis elle écrivit à Henry :

— Si tu ne reviens pas, je te rejoins.

Cependant, le père et la mère continuaient d'ignorer tout à fait la retraite du disparu. Comme tout le monde, ils avaient su qu'Henry avait traversé la mer, de nuit , sur un bateau pilote. M. de La Mare avait retrouvé le patron de cette embarcation. Il avait obtenu de lui un renseignement précis sur le port de la côte anglaise où Henry avait abordé et des détails bien vagues sur l'élat d'esprit du passager. Depuis, la trace du fugitif était perdue. S'était-il jeté du haut de la falaise dans la mer? Sous les roues d'un train? Vivait-il?

Mais alors, de quelles ressources? Tous ces points d'interrogation se dressaient comme des menaces devant les parents d'Henry. Et dans cette ignorance du destin de leur fils, tout leur devenait si indifférent que le reste de leur douleur s'engourdit dans une torpeur presque inconsciente.

Ils avaient quitté leur villa, cédant la place aux huissiers, aux gens de loi qui faisaient des inventaires. Aux portes de Port-Neuf, ils s'étaient réfugiés dans une maison de garde au milieu d'une terre de chasse.

... Un matin que, tôt levé, comme à son ordinaire, le docteur Ducastel se rasait, luimême, au velours, devant une petite glace, on lui annonça M. de La Mare. Le visiteur demandait à être reçu sans délai.

Le docteur ne se souvenait point de s'être jamais montré à un de ses clients sans sa redingote et sans sa cravate blanche. Mais il n'eut pas le loisir d'endosser l'une et de nouer l'autre. M. de La Mare avait suivi le domestique qui pénétrait dans le cabinet de toilette,

C'était trop peu de dire qu'il avait vieilli, il était effacé, brouillé comme un pastel sur lequel un artiste maladroit aurait passé sa manche. Et à voir l'effondrement de cette belle tenue, le docteur se sentit ému de tout l'attendrissement dont — après quarante-cinq ans de pratique — il était encore capable.

— Docteur, murmura le père, cela ne peut pas durer plus longtemps, ou sa mère deviendra folle... Cette nuit, elle a eu un cauchemar : elle voyait Henry mort... à la Morgue. J'ai cru que je ne pourrais pas la rappeler à la raison. Elle se traînait à mes genoux... Je suis parti avec le jour... Il y a une heure que j'attends devant votre porte, sans oser frapper...

Le docteur Ducastel se souvint de l'homme indépendant qui jadis recevait son monde de si haut, dans un nuage d'eau de Cologne, le dos à la cheminée de son fumoir, le cigare aux lèvres, et il branla la tète.

Le père d'Henry continua :

— Nous sommes sûrs que cette comédienne avec laquelle il vivait sait où il s'est réfugié.

Voilà deux mois que nous luttons pour aller lui demander l'adresse. Docteur, je vous en prie, allez la trouver pour nous!... de la part de la mère d'Henr3^.. Elle a peut-être du cœur... Dites-lui dans quel état est madame de La Mare... et comme je souffre...

Il baissa le tête, accablé.

— Vous allez monter dans ma voiture, dit le médecin avec bonté. Et je ferai sur l'heure la démarche que vous attendez de moi.

J'espère réussir. Je connais la MarioUe. Elle a vécu comme les fdles de son espèce, rapace par nécessité, féroce par représailles. Mais elle a été trop femme pour qu'il ne lui reste pas de cœur.

Ces paroles avaient passé sur le chagrin de M. de La Mare comme un souffle d'espérance.

Quelques heures plus tard, il revint chez lui, soulevé de joie. Deux à deux, comme un écolier, il monta les marches de la petite maison. Il en oublia de frapper à la porte de madame de La Mare avant que d'entrer dans sa chambre. Il fallait qu'il criât la bonne nouvelle :

— Elle consent... Elle lui transmettra notre lettre ... Elle se fait fort d'obtenir une réponse...

Madame de La Mare joignit les mains et répondit avec ferveur :

— Dieu en soit béni 1

Ils l'écrivirent sans amertume, celte lettre qui allait arriver à Henry, appuyée de l'ordre d'une maîtresse de prendre enfln en pitié ses parents dans la désolation.

Elle disait :

« Mon pauvre enfant, nous ne te reprochons rien. Tu as eu raison de dire que, pour presque tout, tes fautes sont les nôtres. Nous acceptons l'épreuve que Dieu nous envoie comme une expiation pour l'aveuglement de notre amour. N'y ajoute pas l'horreur de ton silence. Songe que si nous nous sommes trompés, ça a été par excès de tendresse et que tu as pu tout nous enlever sans nous arracher un cri de souffrance, tout, hormis la joie de te serrer sur nos cœurs. »

La réponse d'Henry vint au bout d'une

semaine. Ils la lurent en tremblant. Ils avaient craint d'y trouver des reproches, quelques-unes de ces expressions triviales qui semblaient le seul moyen que leur fils eût de traduire ses idées. Le calme d'Henry, la froide résolution de sa pensée, la convenance polie de son langage, leur furent une souffrance qu'ils n^avaient pas prévue.

— Comme le malheur l'a changé 1 dit madame de La Mare avec un sanglot.

Cette volonté de travailler, que son fils affirmait avec une décision presque hautaine , troublait M. de La Mare plus que n'aurait fait un reproche. Dans la bouche de ce fils prodigue, il lui semblait entendre une leçon qui le condamnait lui-même. C'était l'âme du grandpère qui parlait, une hérédité enfin réveillée, pendant vingt-huit ans méconnue et que l'on aurait pu cultiver.

Ils répondirent comme on le leur demandait, par un exposé financier de la situation :

Toutes dettes payées il leur resterait cinq à six mille livres de rente, de quoi vieillir à l'abri

des privations trop cruelles. Ils comptaient donc quitter Port-Neuf et aller s'installer auprès de leur fils, dans le lieu qu'il choisirait pour théâtre de sa vie nouvelle :

« Nous n'osons penser, disaient-ils, que tu aimerais à venir habiter sous notre toit. Nous savons comme tu es jaloux de ton indépendance, et nous ne voulons en rien empiéter sur celle que tu devras à ton travail. Mais six mille francs par an, c'est plus qu'il ne faut pour subvenir aux besoins de tes parents que voilà vieux et qui sont désormais déchargés de toutes les obligations d'une vie de luxe. Ils pourront donc t'aider de leurs petites rentes, bien modestement sans doute, mais aussi longtemps que cela te sera nécessaire...

Il répondit par courrier :

« Ou je me suis mal expliqué, ou vous avez mal compris, exprès. J'ai rencontré sur ma route un dévouement inattendu et admirable : il me crée des devoirs. Celle qui ne semblait devoir être pour moi qu'une compagne de plaisir veut partager mon infortune. Elle me

fait observer que l'argent qu'elle a dans les mains m'appartient et qu'en me le rapportant elle vous imite.

» Je suis touché autant qu'il convient de cette grandeur d'âme. Mais l'honneur strict, le respect de notre nom, ne me permettent point d'accepter cette générosité si, en la vie commune de notre futur ménage, je n'apporte pas par mon travail à peu près autant que je reçois. Je ne rentrerai donc en France que le jour où vous m'aurez trouvé une place.

» Je ne suis pas exigeant : deux mille cinq cents ou trois mille francs feront l'affaire. Mais il faut que la certitude m'en soit acquise avant que je renonce à mon exil.

» Vous avez des relations. Vous dites que vous êtes pressé de me revoir : cherchez. »

M. et madame de La Mare connaissaient leur fils. Ils pressentirent que sa résolution était inébranlable. Déjà, ils avaient sollicité de riches parents. Ils les avaient suppliés de refaire à leur fils une dot, au moins de lui établir une commandite. De tous côtés ils avaient essuyé des refus.

— Dans son intérêt, répondait-on, et dans le vôtre, nous demeurons comme une réserve, a(in que vous ne finissiez point, l'un et l'autre, sur la paille, et, après vous, votre fils à l'hôpital.

— Je ne vois qu'un moyen, dit M. de La Mare. Il faudrait faire nommer Henry à quelque emploi du gouvernement ; mais la République m'a toujours connu son adversaire, et je ne me vois pas bien — môme dans le désir de revoir mon fils — allant mendier la protection du député de Port-Neuf.

Page 1