LA NOURRICE D HENRY
Quelques semaines avant la naissance du jeune Henry, M. de La Mare, madame de La Mare et le docteur Ducastel avaient eu, dans le fumoir, une conversation un peu vive.
Le docteur avait prié madame de La Mare de dégrafer son corsage et de lui montrer cette partie de sa gorge qu'elle dérobait à ses danseurs. Il avait soupesé, avec une satisfaction d'amateur, ces seins gonflés par la montée de la sève.
Et il avait déclaré :
*— Il est bien rare^ aujourd'hdi, dans rioire
bourgeoisie, que je me trouve devant une femme si libéralement pourvue des apanages de son sexe. Sans tomber dans les folies du darwinisme, il nous faut reconnaître que le besoin crée l'organe. Or, l'habitude que nos fdles, nos mères, nos grand'môres, ont contractée de faire allaiter leurs enfants par des mercenaires arrête tous les jours davantage, chez la bourgeoisie française, le normal épanouissement du sein.
Et, prenant un ton de prophétie :
— Je vous le dis en vérité, mon cher monsieur de La Mare, nos petits-fils dormiront sur la planche si ces mœurs-là ne changent pas. Donnez donc le bon exemple 1 Madame de La Mare n'en souffrira point et elle fera une excellente nourrice.
M. de La Mare avait mis dix ans, à « passer sa jeunesse » en compagnie des « demoiselles de la petite vertu ». Il n'était pas si impérieusement gouverné par la fougue de ses sens que la pensée de faire chambre à part, penaant loiite une arinée^ lui apparût comme un
effort supérieur à ses forces. D'autre part, madame de La Mare n'était point si passionnée pour le monde que la nécessité de renoncer à quelques bals, et d'entre-bâiller son corsage toutes les fois que le nouveau-né aurait faim, la rebutât d'accomplir un devoir que le docteur déclarait essentiel. Mais, l'un comme l'autre, ces époux bourgeois étaient gouvernés par la tradition. Et, bien que la tradition à laquelle ils allaient obéir fût, dans l'occasion, d'origine assez récente — autant dire une mode d'avantliier — ni l'un ni l'autre n'ouvrit son cœur avec enthousiasme à la proposition du médecin.
— Penh ! dit M. de La Mare, en laissant choir son monocle, je ne sais pas si cette initiative serait bien convenable pour une femme dans la position de la mienne ? Sa décision serait diversement jugée... Les gens sont si drôles I... Enfin, c'est à elle de donner son avis.
Madame de La Mare n'avait pas encore été touchée aux entrailles par la grâce de la maternité.
Elle dit assez vivement :
— Vraiment, docteur, je vous trouve admirable avec vos théories sur l'épanouissement du sein et votre attendrissement sur les maigres compagnes que l'allaitement mercenaire prépare à nos petits-fils 1 Laissez donc les femmes de l'avenir, et soignez de votre mieux celles d'aujourd'hui... Elles ont déjà à faire les enfants !... C'est une fameuse corvée, et je voudrais vous y voir !... S'il faut encore qu'elles les nourrissent !...
Il avait donc été décidé que le jeune Henry sucerait le sein d'une autre, et qu'on lui donnerait une Bourguignonne, une belle femme de race à vin, avec des yeux de velours et des dents irréprochables.
— Car je la veux jolie, docteur 1... Elle sortira souvent avec moi, et vous ne prétendez pas faire asseoir une horreur dans ma voiture I
Lo docteur Ducastel avait grogné, dans sa cravate blanche, que les jolies nourrices avaient plus de peine que les autres à défendre leur lait contre les nourrissons de cinq pieds six pouces qui travaillent trop souvent à le
gâter. Mais il savait, d'expérience, qu'il faut respecter tous les préjugés d'une clientèle riche, si l'on veut asseoir sur elle sa réputation d'habile homme. Cela est peut-être plus important que de la guérir. Il avait donc écrit à un de ses confrères de Paris de lui choisir une « fleur de bureau » . La venue de ce merle blanc avait été annoncée par dépêche — et pourtant, c'était le jeune Henry qui était arrivé le premier.
M. de La Mare ne pouvait accepter l'idée que, dès son entrée dans le monde, un fils qu'il avait eu la peine d'avoir, fût si mal servi. Lui, qui mettait tant d'amour-propre à composer sa tenue flegmatique, il marchait à grands pas dans la chambre du berceau, son gilet de travers, sa moustache déroulée, ses cheveux soulevés par une sueur légère. Il ne ressemblait plus du tout à cette effigie de Napoléon III que Barre a gravée sur les sous en 1854.
Et toutes les minutes, il répétait :
■^ C'est inconcevable!... L'enfant est né, la rioiirriée ii'ôst pas làl...
Le docteur Ducastel essayait vainement de le raisonner :
— Heinl... Quoi?... De l'eau sucrée?...
Avec de la fleur d'oranger?... Vous prétendez le soutenir avec de l'eau sucrée ! Pourquoi pas de l'eau de Cologne, pendant que vous y êtes?... Vraiment, docteur, vous me prenez pour un autre!... Allez raconter ces choses -là à ma femme!... à madame Aulait!... pas à à moi !...
Et il reprenait sa marche, bredouillant des paroles de colère au nombre desquelles le docteur distinguait :
— ... Ça ne devrait pas être permis !
— Quoi?... Par qui?... Vous n'avez jamais vu qu'un train ait du retard?... Tenez, je vais vous donner un conseil...
— De boire de l'eau sucrée... moi aussi... avec de la fleur d'oranger?... Merci bien.
— Non, de vous rendre dans votre fumoir et d'allumer un cigare bien tranquillement, en attendant que je vienne vous retrouver... Vous ërpentez cette chambre comnle si c'était uii
corps de garde, et vous allez réveiller votre fils.
Ce dernier trait devait atteindre M. de La Mare. Il enfonça les mains dans les poches de son veston et sortit de la chambre comme un somnambule.
Il venait à peine d'allumer un havane « d'origine », quand le docteur Ducastel le relança :
— Eh bien ! soyez satisfait. La nourrice arrive. Elle est dans la cuisine.
— Qu'y fait-elle ?
— Elle mange.
— Déjà?
— Écoutez donc : elle est en route depuis ce matin.
— Vous êtes satisfait ?
— Certainement...
Le docteur Ducastel semblait hésiter.
— Il y a quelque chose ?
— Elle a amené son enfant.
— Son en...
La colère empêcha M. de La Mare d'achever.
Il était congestionné, rauque. Il se leva pourtant si vite, que le docteur le saisit à bras-lecorps :
— Oii allez- vous?
— Trouver la nourrice !
— Je vous le défends bien I Vous la terroriseriez et ça ferait passer son lait.
M. de La Mare porta la main à son front. La menace du docteur l'avait arrêté comme un mot magique. Mais si son poing ne se crispait plus, son cerveau bourdonnait toujours. Il eut la vision d'un cataclysme. Lui, l'autoritaire, il fallait qu'il amenât son pavillon devant cette femme du peuple, qui, pour un peu de lait qu'elle avait dans la gorge, allait lui faire la loi I
Il prit les mains du docteur, il les serra avec une affabilité qui ne lui était pas ordinaire :
— Mon cher ami, je vous en prie, vous qui avez du sang-froid, voyez cette femme... Faites lui comprendre l'étendue du devoir qu'elle a accepté !
— Soyez tranquille, répondit le médecin.
Et nous ne nous contenterons pas seulement de la prêcher. Nous la surveillerons.
Quand il revint, au bout d'un quart d'heure, le père d'Henry était plus calme.
— Eh bien I mon cher monsieur de La Mare, dit-il en s'assejant, mon impression n'est pas mauvaise. Cette femme m'a raconté sa petite affaire en termes assez touchants. C'est la première fois qu'elle nourrit si loin de son pays. Au moment de donner son enfant au meneur qui devait le rapporter en Bourgogne, elle n'a pu se décider à se séparer de lui. Elle l'a amené avec elle. Elle espérait le placer ici, quelque part, dans la campagne.
— Jamais I
— Ne vous fâchez donc pas...
— J'aimerais mieux le ficher à l'eau I
— C'est ce que je lui ai dit... dans d'autres termes... La voilà résignée. . . L'enfant repartira ce soir même avec la vieille femme que nous a dépêchée le bureau de nourrices.
— Pourquoi pas tout de suite ?
— Il n'y a pas de train avant la nuit, et
VOUS ne pouvez pas décemment envoyer ce nouveau-né attendre dans une gare au milieu des courants d'air I
M. de La Mare dit avec fermeté :
— Mon cher docteur, vous ne trouverez pas mauvais que moi, qui suis père, je songe d'abord à mon enfant. Que cette femme mette son marmot où elle voudra, pourvu que je ne le voie pas, car, entre Henry et lui, jo ne souffrirai pas de contact.