RESSEMBLANCES
Par une condescendance que les circonstances expliquaient seules, M. de La Mare venait de reconduire le docteur Ducastel jusqu'au perron de la villa. On lui remit un billet de la part de M. Herrmann.
M. de La Mare ne doutait point que la nouvelle de la naissance d'un héritier de son nom se fût déjà répandue par la ville. Il s'attendait à des félicitations. Il ouvrit donc le message avec un certain empressement Tout de suite, ses sourcils se relevèrent et son monocle tomba :
— Voilà qui est plaisant! dit-il...
Mais la moue de son menton indiquait plutôt une nuance de dédain.
— Quoi donc ? demanda le docteur qui déjà avait un pied dans sa voiture.
— Herrmann annonce la naissance d'un fils...
— Esprit d'imitation ! dit le docteur en tirant sur soi la portière du coupé.
Cette parole plut à M. de La Mare. Elle remettait toutes choses au point, et si le docteur Ducastel l'avait un peu agacé, avec sa sollicitude exagérée pour l'enfant de la nourrice, il se réhabilita par ce trait.
En gravissant les marches de l'étage, M. de La Mare s'étonna de se sentir les jarrets coupés. La garde lui avait recommandé de ne point tourmenter madame de La Mare, mais il ne pouvait se tenir de lui porter la nouvelle, et il entra dans la chambre de sa femme sur la pointe de ses bottines.
Elle venait de faire un somme qui l'avait reposée. Et, à la vue de son mari, un sourire erra sur ses lèvres. Dans la pensée de ce fils nouveau-né, une joie unissait leurs âmes plus
étroitement que ne l'avait fait tout leur passé conjugal.
— Je reçois, dit le père d'Henry, une nouvelle bien comique I...
— Et quoi donc ?
— Les Herrmann se mêlent, eux aussi, d'avoir un fils.
— Naturellement!...
— Combien avaient-ils de filles déjà ?
— Trois, mon ami.
— Trois en quatre ans 1... Elle va bien la grosse Herrmann. Et elle n'a pas fini de pondre 1
Cette boutade fit sourire madame de La Mare avec une grâce mélancolique. Sans doute elle eut un retour vers les douleurs qu'elle venait de traverser; elles lui apparaissaient comme la rançon qu'une mère comme elle devait payer pour l'honneur de mettre au monde un fils aussi exceptionnel que le sien. Une bonne personne comme madame Herrmann n'avait de part ni à ces fiertés ni à ces souffrances : cela expliquait suffisamment sa fécondité un peu grossière.
Elle demanda :
— Et comment va-t-il s'appeler le fils' des Herrmann ?
M. de La Mare ricana :
— Je vous le donne en mille?... William I... Pourquoi pas Guillaume ou Prosper? Ou Victor?... Mais non!... Le calendrier français ne leur suffit pasl...
— Est-ce que leurs filles ne se nomment pas déjà Daisy, Lucie et Margaret ?
— Ils vont chercher des noms en Angleterre! Une minute, le silence plana dans la chambre,
mais il battait des ailes, secoué, lui aussi, de fou rire à la pensée de la sottise des Herrmaan et de leur prétention.
Quand cette gaieté fut passée, madame de La Mare demanda :
— Et Henry?...
— Henry... répéta M. de La Mare.
Déjà, ils sentaient que jamais, ni l'un ni l'autre ne se rassasieraient de prononcer ces deux syllabes. Elles étaient douces, infiniment à leurs oreilles, caressantes à leurs lèvres;
elles seraient le motif secret qui chanterait au fond de toutes leurs pensées, qui se développerait dans leurs imaginations, qui soutiendrait leurs duos. Et quand, derrière la porte, la voix de madame Aulait déguisée, comme si le nouveauné parlait lui-même, prononça en zézayant :
— On peut entrer ?...
— Si on peut entrer I
— Je voudrais voir ma petite maman, moi ! . . . M. de La Mare s'écarta comme pour le
passage d'un monarque et, oubliant ses douleurs, la faible accouchée essaya de se lever, sur l'oreiller, afin d'apercevoir l'enfant, de plus loin, plus vite.
Ratatiné sur un coussin relevé de faveurs bleues, Henry s'étalait, indécis entre le sommeil et la veille. Son front était plissé, son cheveu rare, ses jambes repliées sous son buste, ses petites mains crispées, à la hauteur de la poitrine, comme pour repousser, pour se défendre. C'était le geste vague que les Bouddhas lèvent sur leurs fidèles afin de les bénir ou les châtier, le pelotonnement peureux des
êtres qui ne sont pas forts et qui redoutent une attaque.
Devinait-il, celui-là, qu'il lui faudrait lutter contre les caresses et que le combat commençait tout de suite, de la minute où son père et sa mère, répondant à son premier cri, avaient commencé de rêver pour sa médiocrité quelconque les destinées grandioses ?
A présent, le coussin était posé sur le drap de l'accouchée, dans le demi-jour du lit, et comme la lumière ne blessait plus ses paupières, l'enfant ouvrit ses yeux qui ne voyaient pas encore.
Pourtant sa figure s'en éclaira.
Il semblait qu'il vînt du fond des abîmes du temps, porteur d'anciens secrets, de responsabilités lourdes, surtout d'immenses ennuis. Sa petite bouche se tordit dans quelque chose qui ressemblait à un bâillement. Le père et la mère en furent ravis comme d'une manifestation de vie personnelle, expressive. Et madame de La Mare s'écria ;
— Avez- vous vu, Edouard?... L'avez-vous
VU bâiller ?... A ce moment-là, j'ai constaté qu'il était tout de votre côté !... il ressemble comme deux gouttes d'eau à votre tante Le Rondl...
C'était une parente à héritage, d'allures paysannes, qui portait des chardons à sa capote noire. Son avarice apparaissait à madame de La Mare comme une vertu, dans la pensée que cette personne âgée entassait un écu sur l'autre pour le plus grand profit de la famille.
De ce chef, et par goût de la tradition, M. de La Mare ne ménageait pas les égards à sa tante Le Rond. Le respect qu'il avait pour sa grosse fortune n'allait pourtant pas jusqu'à supprimer en lui toute clairvoyance. Il trouvait que la tante Le Rond avait la mine dure comme les poils de barbe épars sur ses joues, et puis, « elle ne représentait pas dans un salon ». Il voulut écarter du berceau de son fils ce fantôme de roture épargneuse.
il dit donc :
— La tante Le Rond ?... Croyez - vous ?...
Ça ne me frappe pas, ma chère Pauline ; il me semble à moi qu'il est tout de votre côté... Rappel(^vous bien ce portrait de votre grandpère, le président à la Cour?... Otez-lui ses favoris... Répandez-lui un peu d'enjouement sur la figure... c'est Henry... l'Henry qui bâillait là, tout à l'heure... Hs se ressemblent comme deux napoléons d'or...
Madame de La Mare ne protesta pas. Elle avait fait l'offrande d'Henry aux hérédités de son mari dans un mouvement de générosité : il n'était qu'à demi sincère. Secrètement elle était bien sûre que son fds lui appartenait à elle, aux siens, au passé de sa famille, — et cette certitude circulait, douce comme du lait, dans son corps endolori.
Aussi bien, si le jeune Henry ressemblait à autre chose qu'à un très vieux bonhomme tassé à une taille de nain dans un tamponnement de chemin de fer, il « tenait » plutôt de sa mère, et c'était bien tant pis pour lui. En effet, derrière la belle stature de M. de La Mare, derrière la carrure de M. Delamare en un mot
qui avait fait la fortune, on touchait le peuple. C'étaient des aïeux secs et sobres comme la tante Le Rond, des paysans robustes comme la terre, des marins qui s'étaient élargi la poitrine à batailler contre des vagues.
Du côté de la mère d'Henry, on avait au contraire quatre ou cinq générations de bourgeoisie parlementaire, de lectures de codes, de bien-être, de truffes, de vins généreux, de dîners trop fins, de mariages d'argent, où l'éblouissement des dots avait couvert bien des tares. Le nouveau-né en héritait avec un renforcement bourgeois de l'égoïsme instinctif.
Il se manifesta, dès cette minute, par un bâillement plus accentué que le premier et qui fit dire à la garde :
— Allons ! rendez- le-moi... Je vais le porter à sa nourrice... D'ailleurs, il est trop lourd pour vous.
— Encore une minute, madame Aulait...
Combien pèse-t-il ?
— Six livres et demie...
— C'est beaucoup, n'est-ce pas?
La garde indiqua, par un mouvement de lèvres, que c'était là un de ces poids moyens dont le mieux est de ne rien dire :
— Ah 1 parlez-moi du petit Herrmann 1 . . . Le domestique qui apportait le billet m'a affirmé qu'il pesait neuf livres.
— Le poids d'un lièvre d'Allemagne 1 dit dédaigneusement M. de La Mare.
Et, dans son lit, madame de La Mare eut un petit frisson de dégoût à la pensée que certains nouveau -nés pouvaient peser de ces poids-là.