‹ Le fils à papaChapitre 7 sur 35 · PREMIÈRE JALOUSIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE JALOUSIE

Madame de La Mare n'avait jamais été jalouse de son mari. Elle le savait : un mois avant son mariage, il avait donné congé à une demoiselle de la petite vertu dont il avait été pendant plusieurs années le protecteur attitré. Elle ne s'embarrassait pas de ce passé de galanterie.

Elle était plutôt satisfaite de se savoir mariée à un homme « qui avait vécu ». Cela faisait partie du bon ton dans le milieu où elle avait grandi. Pour le présent, elle était très suffisamment rassurée sur la fidélité de M. de La Mafe. Il n'abusait pas du droit que tout

mari de bonne bourgeoisie conserve, après le mariage, de se rendre à Paris, de temps en temps, dans l'intérêt supérieur de ses affaires.

Madame de La Mare avait reçu une excellente éducation. Fillette, elle avait appris par cœur des fragments du théâtre classique; jeune fille, on l'avait conduite à l'Opéra -Comique. Elle avait, comme tout le monde, ânonné les tirades d'Hermione et ri au spectacle des tourments de Bartholo. Elle tenait la jalousie pour un artifice de théâtre, qui, selon le génie du poète, fait rire ou pleurer. Elle connut que c'est un sentiment merveilleusement humain , l'ombre de l'amour même, le jour où, au sein d'une nourrice, elle aperçut son fils.

Il est des enfants « bien réglés » qui tètent longuement, sans précipitation, ainsi qu'ils respirent. Ensuite, comme s'ils venaient de boire une coupe des eaux divines du Léthé, ils s'étendent dans les berceaux et, douillettement, pendant des heures, ils retournent aux rêves d'avant leur naissance, au temps où lé cœur de leur nlère battait poùi^ deiix;

Il semblait, au contraire, qu'Henry fût né avec des manies toutes formées et dont il prétendait bien que nul ne le corrigerait. Il tétait par saccades, s'étouffait, puis répandait le bon lait en caillots sur les bavettes. Il était toujours affamé, tout de suite repu. Il prétendait que sa nourrice eût sans cesse le sein au vent ; il ne voulait pas seulement se nourrir, mais s'amuser de la mamelle. Il fallait qu'il la tripotât sans cesse, la rayât de ses ongles débiles.

A ces minutes, madame de La Mare recevait comme un coup dans le cœur, et elle prenait la nourrice en aversion. Sans doute elle apercevait en elle toutes ces femmes qui, de la première étrangère dont le sein se découvrait, à la bru, qui, un jour, prêterait son flanc pour assurer la perpétuité du nom de La Mare, lui voleraient son fils, le distrairaient d'elle, l'obligeraient à passer la seconde toute la vie. Reine mère ! Il faudrait s'effacer devant la jeune souveraine, voire devant de simples favorites.

Dans cette disposition d'esprit, madame de

La Mare ne savait pas au juste ce qu'elle détestait le plus dans la nourrice, à qui elle reprochait, bien entendu, la nervosité d'Henry. Tantôt elle critiquait son zèle :

— Je suis sûre, nourrice, que si vous n'étiez pas toujours à tourner autour de cet enfant, à l'agacer, à le provoquer, il n'aurait pas ce besoin maladif de votre présence qui le fait crier dès que vous le posez seulement sur mes genoux!... Nous savons pardieu bien que vous êtes indispensable!... mais enfin, Henry n'est pas votre enfant? C'est le mien... et un jour ou l'autre, il faudra bien qu'il se déshabitue de vous!

A d'autres minutes, madame de La Mare se plaignait au docteur Ducastel de l'indifférence témoignée par la nourrice pour le trésor qu'on lui avait confié :

— Le croiriez- vous, docteur? Elle le prend dans son lit, la nuit pour le rendormir... Sous prétexte qu'elle tombe de sommeil!... Mais, pourquoi lapaye-t-on? Un autre jour, elle se déclare fatiguée!... Elle laisse ce pauvre ché-

rubin s'époumoner dans son berceau jusqu'à ce qu'il suffoque. Je monte, je le trouve cramoisi... Je demande des explications. Elle me répond avec un aplomb tranquille : « Madame peut bien promener le petit si elle veut, moi, je marche depuis ce matin et les jambes me rentrent dans le corps. »

Le docteur hochait la tête :

— La vie d'une nourrice est bien fatigante, madame, et, votre fils, lui-môme, a intérêt à ce que cette femme ne se surmène pas trop.

Madame de La Mare avait plus de succès dans ses récriminations, quand elle s'adressait à M. de La Mare :

— Tantôt, cette femme rit parce qu'elle a reçu des bonnes nouvelles de son mari, de ses enfants, de sa vigne, est-ce que je sais?... Tantôt, elle a la larme à l'œil parce qu'une lettre arrive avec deux jours de retard 1 Elle ne veut pas se mettre dans l'esprit qu'une bonne nourrice doit vivre d'une vie tout à fait végétative... Autrement, son nourrisson souffre.

M. de La Mare haussait les épaules :

— Vous ne saviez donc pas, ma chère, que ces gens-là n'ont pas de cœur?

M. de La Mare mettait plus de réserve que la mère d'Henry dans l'aveu de son idolâtrie. Cette retenue lui était imposée par son idéal de flegme, le désir de ne point accélérer sa marche, de ne pas déranger ses cheveux, peignés à la mode de Barre. Mais il lui arrivait de quitter le Cercle à midi moins le quart, et de commander quatre ou cinq fois à son cocher, pendant la montée de la côte : « Plus vite 1 plus vitel » dans la crainte où il était d'arriver trop tard pour voir son fils encore éveillé.

11 regardait avec une gravité olympienne la nourrice démailloter Henry, changer la couche. Puis, quand l'enfant était au berceau, il se penchait, l'effleurait timidement, de peur de lui frôler le front avec ses moustaches.

Et il répétait invariablement, avec un zézayement attendri :

— Eh I . . . Eh !.. . Le fils à papa I

Madame de La Mare contemplait cette expansion avec la complaisance un peu protectrice

qui embellit les Vierges dans les tableaux de Saintes Familles.

Elle eut un mouvement de mauvaise humeur, le jour où M. de La Mare lui annonça :

— Gratis a un garçon depuis hier soir. Elle demanda avec dédain :

— Il était marié, Gratis?

— Vous ne saviez pas ?... Depuis un an, avec une caissière des magasins du Progrès.

— Cette petite brune, au profil de chèvre, qui bêlait à toute la clientèle?

Madame de La Mare était froissée que le mariage de « ce bon Gratis » eût donné un résultat si pareil à ses propres noces. Il lui semblait qu'avant de se reproduire en mâle, ce subalterne aurait pu attendre, par convenance de sa position.

Elle dit d'un air pincé :

— Si tout le monde, maintenant, se met à avoir des fils!...

Et M. de La Mare répondit du ton d'un homme qui n'aurait point toléré, chez son employé, une familiarité déplacée :

LE riLS A PAPA 73

— Oh I Gratis m'a annoncé la nouvelle très respectueusement. . .

Les visites de madame Herrmann étaient pour madame de La Mare une autre occasion d'énervement. Cette mère-nourrice guettait les occasions publiques pour ouvrir son corsage et pour donner en exemple le spectacle de ses allaitements. Autant qu'elle pouvait, madame de La Mare évitait les rapprochements, les comparaisons que madame Herrmann cherchait à provoquer entre William et Henry, dans l'intimité ou devant témoins.

Il lui arrivait de répondre : « Henry est à la promenade... » alors qu'on pouvait entendre le jeune de La Mare pleurnicher dans son berceau.

Madame Herrmann avait la victoire doucereuse. Elle répondait avec un léger accent bùlois — qui donnait plus de prétention au soin qu'elle apportait à rouler ses « r » :

— J'ai rrrencontré votre fils avant-hier aux brrras de sa nourrrice... Il est charrmant dans son petit modèle...

Madame de La Mare était obligée de remercier. Mais, le soir, quand son mari lui demandait :

— Eh bienl aujourd'hui, avez-vous eu la visite de la « frégate » ?

Elle répondait, encore agacée :

— Je déteste les enfants bouffis 1 Pourtant, elle mentait à son inquiétude. Et,

après avoir disqualifié le jeune William, elle trahissait involontairement sa jalousie :

— Voilà un enfant qui, depuis qu'il est né, n'a cessé d'augmenter régulièrement de trente à quarante grammes toutes les vingt-quatre heures.

— Et Henry?

^ Henry est un irrégulier. C'est une petite nature toute différente, une sensitive.

— Vous auriez dû le nourrir, ma chère amie.

— Mais vous m'en avez empêchée I

M. de La Mare détestait les discussions conjugales. Il ne répondait point, tournait le dos à la lampe, allumait un cigare et déployait son journal.

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