HENRY FAIT SES DENTS
La plupart de nos contemporains ont les mâchoires, naturellement ou artificiellement, pourvues de petits organes durs, composés de tissus particuliers, qui servent à diviser les aliments pendant la mastication. On les nomme communément « des dents ».
Elles causent beaucoup de douleur quand elles poussent, durent peu et sont une occasion de graves souffrances quand elles s'émiettent. Les philosophes de l'école de Bernardin de Saint-Pierre, qui ont démontré l'intervention providentielle dans le monde par les hai'mo-
nies de la nature, expliquent suffisamment que le petit de l'homme et des mammifères naît privé de dents, par ce fait que, s'il en était pourvu, il mordrait jusqu'au sang le pis maternel.
M. de La Mare avait peu lu ces philosophes, mais bien qu'instinctivement, par système politique, atavisme, goût de la tradition, il fût disposé à louer, sans restriction, les vues de la Providence, il s'insurgea contre la barbarie dont elle avait fait preuve dans certains détails essentiels, quand il constata que l'éruption des dents de lait allait causer à Henry de longues et insupportables douleurs.
— Encore, disait le docteur Ducastel, si ces misérables dents devaient être permanentes ! Mais l'enfant n'en conservera pas une seule. Il faudra recommencer à sept ans I
Madame de La Mare joignait les mains et M. de La Mare était révolté.
— Les dents, disait la mère, quand elle se retrouvait en tête à tête avec son mari, ont du moins cela de bon qu'elles permettent au
docteur d'expliquer tout ce qu'il ne comprend pas ! L'autre jour, Henry se réveille, la figure en feu. J'appelle le docteur. J'étais tout inquiète... Il arrive au milieu de la journée et il me répond avec le plus grand calme : « Les dents, les dents, madame! » Avanthier, c'est une toux très rauque et qui, tout d'abord, me fait penser au croup. Vous passez vous-même chez le docteur pour le prévenir. Il se hâte un peu plus, mais il est toujours aussi rassuré : « Les dents I » Enfin, ce matin, nous sommes en face de vomissements. Vous croyez qu'il va changer de chanson ? Elle suffit à tout, et nous sommes vraiment bien simples de nous inquiéter I Je suis sûre, moi, que ce pauvre petit être a une autre maladie, une maladie grave que le docteur Ducastel ne découvre pas. Si j'étais la maîtresse, nous changerions de médecin.
Cette fois, madame de La Mare se heurta à un refus. Certainement, son mari était inquiet comme elle, mais sa foi dans le docteur Ducastel n'était pas ébranlée. Ce praticien avait mis
M. Edouard de La Mare au monde, assisté dans leurs dernières maladies M. et madame Delamare, le mari de la tante Le Rond. Il était de tradition qu'il donnât ses soins à la famille. La seule apparition de sa cravate blanche était déjà un réconfort.
M. de La Mare décida seulement que, à la première occasion, il demanderait des explications au médecin.
Elle ne se fit pas attendre, et le docteur s'exécuta de bonne grâce.
— Vous allez me comprendre...
Il fourrait si brutalement ses doigts dans la bouche d'Henry que le nourrisson était suffoqué de colère.
— Mais docteur, le petit étouffe!
— Ne faites pas attention... Avez-vous mis le doigt à la même place que moi?... Oui.. Sentez-vous la boursouflure?...
M. de La Mare dit qu'il la sentait, afin d'avoir le droit de retirer son index et de soulager son fils.
Alors le docteur reprit :
— Eh bien! suivez mon raisonnement. Le germe dentaire a, pour première origine, une végétation épithéliale qui se produit à la surface de la muqueuse par où l'arc maxillaire est recouvert... Cette végétation donne lieu à une invagination épithéliale analogue à celle qui, dans d'autres régions, donne naissance au poil...
Le docteur Ducastel continua sur ce ton pendant plus d'un quart d'heure. Madame de La Mare écoutait comme à la messe, persuadée que Ton décrivait là quelque mystère sacré. M. de La Mare approuvait avec des hochements de tête graves. Ni l'un ni l'autre ne doutait plus du docteur Ducastel et de son grand savoir : ils avaient recouvré la foi.
Le docteur acheva de les reconquérir en leur fournissant quelques renseignements généraux sur l'ethnographie dentaire. Ils furent un baume à leur attendrissement.
Les souffrances exceptionnelles d'Henry étaient une indication de l'aristocratie de sa race :
— Vous voyez, ma chère amie?
— Il semble, en effet, dit le docteur, que la denture soit d'une éruption plus aisée et d'une essence plus robuste chez les races inférieures que chez les races civilisées, et d'autant plus qu'elles sont plus inférieures.
Et il citait des exemples à l'appui de ses observations.
— Chez l'Australien, par exemple, la troisième molaire, la dent de sagesse, qui tend à s'atrophier chez les blancs, est aussi volumineuse que les autres molaires. Parfois elle a cinq cuspides et cinq racines,
— Chez l'Australien I répéta M. de La Mare.
— Et le nègre ! N'avez- vous pas remarqué vous-même que les nègres ont les dents plus blanches, plus fortes, plus belles, que nous autres?... Signe grave d'infériorité...
— Le fds des Herrmann, dit vivement madame de La Mare, le petit William fait ses dents sans aucun accroc...
— 11 les perce comme sa mère accouche, conclut M. de La Mare avec un dédaigneux sourire.
Il y avait, dans l'antichambre de la villa de M. de La Mare, un baromètre de forme ancienne qui, toute la vie, avait été pour M. Delamare le père, un objet de prédilection. M. Edouard y jetait, quand il était garçon, un coup d'œil peureux. Bien que la nature ne l'eût pas créé observateur, il avait remarqué que, par le vent d'Est, la tendance que M. Delamare le père avait à l'irrascibilité aiguë s'exaspérait d'une façon redoutable.
Depuis que le jeune Henry emplissait la villa de ses vagissements, ce n'était plus le baromètre qui marquait, dans la maison, les retours de la pluie et du beau temps : c'étaient les couches de l'héritier présomptif.
Il y en avait de vertes, il y en avait de dorées, il y en avait de mixtes et mêlées de grumelots.
Les couches jaune safran, merveilleusement égales, éclairaient toute la demeure d'un reflet de soleil. Il arrivait que M. de La Mare se les fît présenter; il souriait largement en les voyant déployer. Il disait avec une satisfaction complète :
— Voilà une couche sterli^ig.
Dans ce cas, il avait la générosité facile. Il donnait cent sous à la nourrice et un londrès à son valet de chambre. Il entraînait madame de La Mare au fumoir pour lui conter les potins du cercle. Ces jours-là, avant de se lever de table, madame de La Mare n'oubliait jamais de recommander que « Ton achevât le plat sucré à la cuisine ». Et c'était, dans le sous-sol comme au salon, une trêve de belle humeur. Les serviteurs se faisaient des politesses, on donnait les assiettes à lécher aux chiens.
Quand les couches du jeune Henry étaient vertes, il soufflait sur la maison tout entière un vent de mécontentement et d'aigreur. M. de La Mare, qui, chaque jour, en se mettant à table, demandait : « Quelle couleur » ? frappait du poing sur la nappe, en entendant madame de La Mare lui répondre avec aigreur :
— Encore vertes !
En ce cas, il rudoyait son valet de chambre sur la lenteur du service. Celui-ci en rejetait la faute sur la cuisinière qui se fâchait contre
la laveuse de vaisselle, laquelle battait l'épagneul préféré de M. de La Mare, sous prétexte qu'il venait de dévorer un torchon.
Ces jours-là, si M. de La Mare venait à croiser dans la côte le coupé du docteur Ducastel, il arrivait qu'oubliant toute dignité, il fît arrêter sa Victoria et descendît de sa personne pour causer avec le médecin, par la glace abaissée de la portière.
— Eh bien?
— Eh bien I toujours des selles vertes ou mêlées de grumelots...
— Les dents, mon cher ami I...
— Sacrées dents I
— Qu'est-ce que vous voulez?... On ne peut pas les lui faire percer par un autre ! Il faut qu'il les fasse lui-même.
M. de La Mare savait que la féodalité avait institué des chapelains qui disaient des prières à la place de leurs seigneurs. La royauté avait inventé les menins qui recevaient le fouet au lieu des dauphins de France. Le second Empire avait imaginé les « remplaçants » qui allaient
se faire tuer en Crimée, en Italie, au Mexique, au lieu et place des fils à papa.
La troisième République, la République « scientifique » de M. Herrmann, n'avait rien trouvé, pas même un remède contre les souffrances de la dentition de lait I
NURSES ANGLAISES
Tous les enfants de M. Herrmann avaient été élevés par des gouvernantes anglaises.
Un mois avant que madame Herrmann ouvrît pour la dernière fois son corsage au nourrisson qu'elle avait si copieusement sustenté, les pasteurs de Port-Neuf se mettaient en campagne. Ils écrivaient à leurs collègues du Royaume- Uni; ils les priaient de découvrir, parmi leurs ouailles, une jeune personne tout à fait bien pensante pour lui confier l'éducation de jeunes enfants, qui devaient apprendre à se débarbouiller, et généralement à remplir toutes
leurs petites nécessités selon les principes du « libre examen » .
De cette façon les jeunes Herrmann échappaient à la vulgarité de cette première éducation française que certaines gens nomment « traditionnelle » et qui apparaît à leur vulgarité comme une partie du bagage poétique de la race.
Ils ne nasillaient pas sur un ton plaintif de cantique ces naïfs couplets qui évoquent des chapelles bleues, des autels de papier doré, des bonnets blancs d'orphelines, des battements de cornette, des froufrous de rosaires :
Petit Jésus, Fils de Marie, Venez-vous-en coucher chez nous.
C'est mon papa qui vous en prie; Maman aura Juen soin de vous.
Ils n'enfonçaient pas leurs poings roses dans la ceinture de leur tablier pour psalmodier la complainte de Malbrough.
On ne leur avait pas lait voir dans la lune :
Trois petits lapins, Qui mangeaient des prunes Comme trois petits coquins.
En revanche, ils déclamaient sur un mode aigu l'aventure d'Humpty Dumty qui tomba d'un mur et brisa sa tête sur des cailloux comme un œuf à la coque. Ils ne chantaient pas : <i II pleut, bergère, rentre tes blancs moutons... » mais ils connaissaient les couplets où la petite Bo-Beep rêve que ses agneaux perdus lui reviennent en balançant leurs queues. Ils n'avaient pas entendu parler de « l'Ami Pierrot », mais ils débitaient bravement l'^iistoire de « la vache qui saute par-dessus la lune » .
Et tout cela semblait à leurs parents inliniment plus distingué.
M. Herrmann avait dans son comité électoral des partisans passionnés de la neutralité religieuse. Ils étaient profondément blessés dans leurs instincts de tolérance à la pensée qu'à de certaines dates rituelles le clergé des paroisses prétendait se répandre dans les rues, tendues de draps blancs, décorées de fleurs, pour bénir, du haut d'un escalier de roses, des théories de fdlettes baignées dans des nuages de mousseline. Ils avaient décidé
d'appliquer à ces manifestations l'arrêté sur les attroupements et les mascarades. Ils ne voyaient pas pourquoi, plusieurs fois par an, on permettrait à des processions de fillettes en blanc et de fidèles en prières d'arrêter, une seconde, sur leur passage, la circulation des tombereaux. Pareille licence n'est accordée que deux fois l'an, aux chienlits : au mardi gras et à la mi-carême.
M. Herrmann avait fait triompher les scrupules de ces « amis de la neutralité ». Il avait obtenu la suppression des processions de la Fête-Dieu. Malheureusement, il fallait renoncer à décourager le clergé de Port-Neuf d'accompagner à pied, au soleil, dans la neige, dans la pluie, les pauvres morts que l'on montait au cimetière ; ces conduites quotidiennes lui étaient une occasion de promener ses croix d'argent par les rues, de se montrer en surplis, de chanter du latin.
M. Herrmann était sûr que ces exhibitions papistes choquaient autant que lui-même les nurses anglaises auxquelles il confiait l'éducation de ses enfants. Elles faisaient tourner
toutes les jeunes Herrmann contre le mur au passage de ces convois. Si les enfants posaient par curiosité quelques questions indiscrètes, elles leur expliquaient, avec toute l'indignation de nurses bien stylées, que, seules, les personnes qui s'adonnent à l'intempérance ont l'habitude de chanter dans les rues.
Les enfants de M. Herrmann ne priaient pas Dieu en latin; ils le priaient en anglais.
Tous les soirs, avec leurs cheveux blonds, coupés à la mode des délicieux bébés qui sourient dans les « Christmas cards », ils s'agenouillaient, blonds et roses, sur leurs lits blancs et ils priaient avec leurs lèvres innocentes. Ils tutoyaient en anglais le Dieu qui a créé le ciel et la terre pour que John Bull eût l'occasion de vendre du gin et d'établir des débouchés commerciaux. Ils suppliaient ce Dieu à figure de Lord de prendre en pitié les petits Malgaches, de les arracher aux entreprises des missionnaires papistes, de permettre qu'ils soient élevés, malgré leurs figures noires, dans la doctrine du libre examen. Il
arrivait même que ces innocents qui tenaient Jeanne d'Arc pour une fille d'écurie un peu sorcière, suppliassent le ciel clément de prolonger la précieuse existence de Sa Gracieuse Majesté. M. et madame de La Mare ne pouvaient retenir un haussement d'épaules toutes les fois qu'en leur présence, madame Herrmann interpellait ses fillettes en anglais pour leur conseiller de fermer la porte, de donner une poignée de main ou d'ôter leurs doigts de leur nez.
— Évidemment, disait M. de La Mare, elle a l'intention de marier ses filles à quelques pasteurs qui seront capables de réciter la Bible à rebours...
— Mais leur fils?... interrogeait madame de La Mare. Il faut espérer que de celui-là au moins ils vont en faire un Français 1...
M. de La Mare se proposait d'interroger son voisin sur cet article, au cours d'une commune promenade de digestion qu'ils faisaient, d'ordinaire, cigares aux dents, après déjeuner, le long des grilles de leurs villas.
La rencontre d'une jeune personne qui pous-
sait le petit William dans une voiture à huit ressorts l'éclaira suffisamment sur ce qu'il désirait apprendre. M. Herrmann ayant abordé cette miss sans soulever son chapeau, M. de La Mare en conclut que c'était la nouvelle nurse. Il l'examina avec un peu d'embarras. Il était inquiet de savoir à quel degré exact de l'échelle sociale il devait placer cette étrangère. M. Ilerrmann ne la traitait pas comme une institutrice, et cependant elle n'avait point l'air d'une fille du peuple. L'aimable rougeur qui couvrait par surcroît les joues de la nurse portait d'autre part M. de La Mare à la bienveillance; elle se traduisit par un léger soulèvement de son couvre-chef. La jeune Anglaise rougit encore davantage et M. de La Mare en fut flatté comme d'un succès personnel.
Il dit toutefois en rentrant dans sa maison : — Ces pasteurs anglais ont décidément la main heureuse I... Les tendrons qu'ils envoient aux Herrmann avec des certificats de haute vertu ont plus de beauté qu'il n'en faut pour tourner mal.
— Si j'étais madame Herrmann, répondit madame de La Mare, je ne tolérerais pas dans ma maison ces mijaurées qu'on ne sait comment traiter, qui attirent les regards des hommes, et dont moi je flaire l'effronterie sous les mines pudiques... J'aimerais mieux laisser Henry à une nourrice sèche jusqu'à l'âge du collège que de le confier un seul jour aux mains de ces péronelles...
M. de La Mare approuva d'un sourire un peu contraint, mais il conclut dans l'ironie :
— Devinez ce que cet animal d'Herrmann a bien eu le cynisme de me dire? Il m'a déclaré que cette gouvernante ferait de William un « gentleman » . Un gentleman ! . . . C'est à pouffer de rire !... Il paraît que les bonnes manières, la politesse, la courtoisie n'existent plus qu'en Angleterre. Il faut faire venir d'Angleterre des misses triées par des pasteurs pour enseigner le bon ton aux fils de France !