COMME ON FAIT DU MAL AU NOM DU BIEN
Le général d'Hervey était ruisselant de sueur, lorsqu'il rentra chez lui, jamais il n'avait tant joui du soleil. Ohl le beau tenips pour sa présentation à sa division; oh! le beau soleil qui faisait briller l'or de ses épaulettes et de ses broderies I — Gomme on l'avait acclamé 1 Sa joue était encore brûlante du baiser de son cher prince, le duc d'Orléans. — Qu'il était heureux, le baron d'Hervey; comme son arrivée en Afrique commençait bien l
— Quelle joyeuse entrée en campagne I — Il était un peu embarrassé dans son costume neuf. Un symptôme de l'effet produit — qui inquiétait Vernet
— le général n'avait pas une seule fois juré depuis le matin. — Vernet était plus heureux que son général, quittant la France par les temps froids d'hiver et retrouvant un soleil brûlant, il avait défini la situation d'un mot, le matin, en sellant les chevaux pour la revue :
1 — Eh bien ! avec une chaleur comme ça, celui qui ne sue pas... il peut en faire son deuil!
Son colonel fait général, cela avait ravi Vernet, mais ce qui Tavait stupéfié, c'est lorsqu'il avait appris qu'à Strasbourg, il avait été nommé brigadier. Il ignorait, et, en arrivant en Afrique, son général en faisait un maréchal des
Vous potivez coucher avec Antony, vous perpétuerez sa ra'ce de bâtard. (Page 135.)
logis... Ahl le pauvre gars, s'il avait su écrire, — quelle lettre il aurait envoyée à sa famille I
En rentrant de la revue, le général, couvert de poussière, voulait changer de costume. Verfiet chercha à l'en dissuader; c'était une femme de Paris qu'il devait voir. Son général devait garder son costume. Le brave Vernet voyant les sourcils de son chef se froncer, les lèvres s'entr'ouvrir, — c'était un juron qui allait partir, — se tut aussitôt, et le baron d'Hervey revêtit sa petite tenue, et, le cœur léger, satisfait de sa matinée, se rendit au rendez-vous.
li^O LE FILS D'ANTONY.
M'"'' du Camp, répétait-il, il me semble bien que je me souviens de ce nomlà, c'est une amie d'Adèle... Je crois me souvenir qu'on la dit un peu extravagante. Elle est de passage ici, apprenant ma nomination, elle veut me féliciter... Peut-être a-t-elle un parent qu'elle veut me recommander; pour venir jusqu'ici il faut avoir des raisons sérieuses... surtout une femme; ohl elle n'est pas seule I
Le général arriva à l'auberge. Yernet, qui l'avait accompagné, alla montrer au maître de la maison la carte qu'on venait de lui remettre. Celui-ci alla prévenir sa locataire et revint aussitôt dire au général :
— Mon général, M™^ Du Camp vous prie de monter, elle vous attend.
Le baron d'Hervey venait de boutonner ses gants, il retint l'aubergiste par le bras et demanda :
— Cette dame est seule ?
— Oui, mon général.
— Elle demeure ici depuis longtemps ?
— Non, mon général, elle est arrivée hier soir par le paquebot de Marseille.
— Hier soir!... C'est une dame d'âge?
— Une dame d'âge! Oh! non, mais non, une toute jeune dame, exce;ssivement jolie, d'allures et de manières très distinguées.
— Ah! sapredié ! fit le général en s'ajustant dans sa petite tenue, puis, frisant sa moustache, il dît à l'aubergiste :
— Conduisez-moi, mon ami.
Arrivé au premier étage, le baron d'Hervey vit dans le clair d'une porte ouverte la silhouette d'une dame qui venait au-devant de lui.
— Ah ! je vous attendais impatiemment, général...
— Excusez-moi, madame de vous avoir fait attendre, je ne suis pas mon maître, et dès que j'ai été libre, je me suis empressé de me rendre à votre invitation.
— Général, veuillez entrer.
Et M"'^ du Camp obligea le baron d'Hervey à passer devant elle.
La petite chambre dans laquelle entra le général d'Hervey précédait la chambre à coucher, elle était assez pauvrement meublée, quoique l'hôtelier la qualifiât de salon. A cause du grand soleil, les fenêtres ouvertes étaient partagées par des stores de jonc qui plongeaient la pièce dans une demi-obscurité. Le général d'Hervey était entré, M"^ du Camp ferma la porte, et ayant désigné un siège a son visiteur, elle lui dit :
— Nous sommes seuls, je puis vous parler. Monsieurs, veuillez vous asseoir.
Très intrigué, gêné surtout par les façons de cette femme, le général obéissant, s'assit.
— Général, je suis parisienne, vous devez au moins me connaître de nom. Votre famille était très bien avec la mienne. Lorsque chez nous on voulait
donner l'exomple d'un type de loyauté, d'honneur, on citait le colonel d'Hervey.
— Madame, je suis confus, balbutia le général. En effet, j'ai connu la famille du Camp.
Le général, seul avec cette femme, et l'entendant commencer l'entretien de la sorte, était certainement bien plus gêné que si les éclaireurs de sa division étaient venus lui signaler l'ennemi. En présence de cette femme, sans qu'il s'expliquât pourquoi, il était oppressé, il souffrait... Se domptant, il dit brusquement :
— Vous aviez quelque chose à me dire, madame.
— J'ai quitté Paris pour avoir avec vous cet entretien, j'ai été à Strasbour, vous veniez de partir, je vous ai suivi. Jusqu'ici vous voyez que la chose est grave.
— Grave... madame, et dangereuse... car l'endroit où je me rendais devait être caché.
— Je n'ai rien consulté; le danger m'importe peu. Il s'agissait de votre honneur et de ma tranquillité.
— Que dites-vous là, madame? fit le général d'Hervey, se levant au mot d'honneur comme au clairon d'appel...
— Je répète, monsieur d'Hervey, qu'il s'agit de votre honneur; si, depuis près d'un mois je cours après vous, si je vous dis mon nom, c'est que ce que j'ai à vous dire est grave et que j'en prends toute la responsabilité.
— Parlez, madame.
— D'abord, je dois vous dire les motifs qui me dirigent; vous n'auriez pas €onfîance en moi, si je vous disais que c'est le seul souci de votre honneur qui me dirige... C'est mon amour et c'est ma haine.
Le colonel souffrait, c'était visible, il passait la main sur son front pour en chasser les noires pensées qui troublaient son cerveau. En présence de cette femme, il avait peur... peur de quoi? Il eût été embarrassé pour le dire. Et cependant, sa vue faite rà l'obscurité de la chambre, lui permettaic do voir celle qui lui parlait, dont le visage était loin d'inspirer de tristes idées.
M'"" du Camp était fort belle, elle paraissait âgée de trente à trente-deux ans, grande, gracieusement élancée, la taille souple mais non mince, cette liideur des femmes sans goût, qui trouvent une* beauté dans l'étroitesse de leur ceinture; la taille était souple, disons-nous, ronde et élégamment proportionnée à l'ampleur des hanches.
Elle était presque brune; les cheveux, noirs à la lumière, avaient des tons roux à l'éclat du jour. Les yeux brun-vert semblaient noirs sous les longs cils qui leur jetaient leur ombre, sa bouche, sévère en ce moment, avait d'ordinaire un malin — on disait aussi un méchant sourire — entre deux fossettes provocantes ; le nez était fin, gai de ligne, les sourcils étaient bruns, les oreilles fines étjiient roses, le cou blanc et gras laissait deviner une gorge admirable. Bien M\e, élégante dans jsa toilette de voyage, on sentait à son air, à sa raine, on devinait, à ses allures, une nature distinguée. Tout cela cLait chunuant;
mais ce qui troublait l'harmonie de ce beau, c'était le bislre qu'avait amené l'insomnie autour des yeux, l'éclat faux du regard, le continuel mordillement des lèvres.
Elle était belle, on aurait dû L'adorer; on la craignait.
Tout à coup, plaçant ses deux mains sur la table devant le général, comme si elle prenait le parti de brusquer tout pour en finir plus vite, coûte que coûte,, elle dit :
— Monsieur d'Hervey, j'aime Antony...
— Et que venez-vous me raconter?... fit le général, qui devint toute rouge. Il venait de comprendre pourquoi il s'agissait de son honneur: c'était le scandale qu'il avait fui à Paris qui venait le poursuivre là... Mais, comme surpris,, il restait un peu suffoqué, bien vite, tout d'une haleine la baronne du Camp continua :
— J'aime Antony, qui est amoureux de votre femme. Mme d'Hervey n'a pas repoussé Antony, au contraire, et il y a six mois il était avec elle à Ittenheim. Je vous ai écrit tout cela.., oui, c'est moi qui vous écrivais.
— Madame, taisez- vous, taisez-vous! suffoquait le général, si vousn'étiez^ une femme, je...
— Je défends votre honneur contre vous... on vous trompe... vous doutez... lisez d'abord et j'achèverai ensuite.
— Et elle jeta sur la table trois lettres... Le baron d'Hervey parut épouvanté devant ce mouvement, il regardait la femme et il n'osait prendre les lettres ; à cette heure, il avait véritablement peur...
— Mais lisez donc, général ! . . .
Le vieux soldat prit une des lettres, il y jeta les yeux, il eut un cri sourde puis un tremblement le secoua, il devint pâle, et il retomba sur son siège, écrasé anéanti, tenant toujours dans la main la lettre dans laquelle il venait de voir la preuve que sa femme le trompait ; il était lugubre, le pauvre vieux brave, et quiconque l'aurait vu ses yeux mouillés, la tête basse, le corps comme avachi, lui aurait porté secours. Mais la baronne du Camp voulait achever son œuvre, et elle n'avait pas espéré que cela irait si bien : elle avait redouté la colère, les cris... Au contraire, comme toutes les natures violentes, qu'un rien fait agir, et qu'un grand danger abat.,., le général était écrasé, il ne trouvait que des larmes. La baronne continua :
— Vous me croirez maintenant. Eh ! bien monsieur d'Hervey, voici la vérité : c'est depuis six mois, lorsque je vous l'ai écrit, que Mme d'Hervey est la maîtresse d'Antony, et aujourd'hui l'on se moque de vous. La scène de Paris n'avait d'autre but que de relever la réputation de Mme d'Hervey compromise, la blessure n'était qu'une plaisanterie nécessaire à lui permettre d'aller jouer la malade en Italie : comédie tout cela, monsieur d'Hervey, comédie 1
Le vieux soldat ne répondait rien, le visage dans ses mains il sanglotait.
— Voici ce que je viens vous dire, général: il y a près d'un an que vous n'aviez habité Paris avec Mme d'Hervey ; Et bien ! Mme d'Hervey est partie
LE FILS D'ANTONY. ia3
avec sa sœur en Italie : là dans un village perdu, votre femme compte accoucher secrètement.
— Le général d'Hervey releva la tête; l'œil hagard, la houche demi-ouverte, suffoquant il dit: Ah!... ah !...
On eût pu croire qu'il devenait fou. La baronne continuait:
— Mme d'Hervey est enceinte de six mois, général — depuis l'équipée du mariage, 1 arrêt à Itteinheim... Voilà ce qu'à fait celle qui porte votre nom.
Le général était retombé, anéanti, ses deux coudes sur ses genoux, le visa;, e dans ses mains. La baronne du Camp répétait ce qu'elle venait de dire, a phrase entière... en la ponctuant, comme on parle à un enfant qui comprend mal. Le vieux soldat ne bougeait pas, et elle observa qu'il ne pleurait plus.
La baronne pouvait parler, le vieux soldat n'entendait plus; serrant sa tète dans ses mains, on eût pu croire qu'il craignait qu'elle n'éclatât. Sous ce crâne la tempête grondait. Oh ! les sombres pensées qui traversaient son cerveau 1 — Il avait la preuve qu'il était ridicule; lui, le vieux Lrave, l'homn e du devoir, il était grotesque ! Il était de petite noblesse, raai& ses pères étaient des vaillants qui avaient, avec leur sang, donné de l'éclat à leur blason, toute une famille de gensd'épée; c'était au ministère de la guerre qu'il fallait aller chercher leurs actes de décès : ils étaient morts à l'ennemi ! Ce nom respecîé dans Tarmée, honoré de tous, il faisait rire maintenant les jeunes dandys du boulevand de Gand..., et entre les doigts qui pressaient son front, on voyait perler la sueur. Lui ridicule!
Et cela, juste au moment ou il atteignait le rêve de sa vie : il venait d'être nommé général, et il était choisi par ses chefs pour mener sa division au feu... Et en riait de lui là-bas dans le faubourg Saint-Honoré ! Antony était libre, il allait peut-être retrouver sa maîtresse en Italie... Oh! s'il lui avait suffi desauter à cheval pour retrouver les misérables! 11 aurait ouvert le ventre de l'une et brisé le crâne de l'autre... Mais qu'il était loin d'eux! Gela était impossible. Il fallait attendre. Mais on ne vit pas avec la honte, une honte qui s'augmente chaque jour. Il fallait à tout prix que de cette boue son nom sortit propre, respecté. Que faire ?
^ Il cherchait, le malheureux baron d'Hervey et, à mesure, la tête s'enfonçait entre ses mains, et ses ongles, comme s'ils voulaient fairejaillir une idée de son. cerveau, labouraient son crâne.
Dans le roman et au théâtre il est de convention de faire des caractères absolument tranchés : les uns terribles : les traîtres ; les autres gais : les comiques ; les autres passionnés : les jeunes premiers et les premiers rôles • et pendant tout un drame les pantins passent sans jamais démentir l'étiquette du rôle q ('ils remplissent... Cela est faux, la vie modifie à chaque instant et la nature et les sentiments des hommes. Tel qui est bon deviendra assassin; tel autre, sans cœur, deviendra grand et généreux... Un lâche, insulté devant celle qu il aime, deviendra brave. On ne naît pas entier, on se transforme sous^ des influences, et le malheureux qui fit rire, un jour fait pleurer.
La baronne du Camp était très-gênée devant l'anéantissement du vieux soldat, cette douleur muette l'effrayait. Elle avait dit tout ce qu'elle voulait, elle avait fait tout le mal nécessaire^ elle était certaine que le général allait agir, elle était donc vengée, et, redoutant un éclat lorsque lie baron d'Hervey surmonterait l'anéantissement dans lequel ses révélations Tavaient plongé, elle se disposait à se retirer, elle prenait sur le fauteuil son écharpe, elle avait rattaché son chapeau, elle allait mettre ses gants et partir sur la pointe des pieds, laissant le général à ses pensées.
Lorsque tout à coup le vieux soldat releva la tête. Il était pâle, ses joues étaient mouillées; il les essuya d'un revers de main et lissa ses moustaches. D'un mouvement brusque il prit les lettres qu'avait apportées la baronne <iu €amp, il les chiffonna et les enfonça dans sa poche, — puis, d'une voix étrange, ildit:
— Madame, je vois que vous allez vous retirer; — permettez-moi, avant de vous remercier de l'intérêt que vous me portez, — de vous dire que votre affection pour ma famille vous a peut-être un peu égarée.
La baronne du Camp était restée toute décontenancé 3 de surprise ; elle le fut plus encore de ce qu'elle entendait et surtout du ton singulier avec lequel le général parlait.
Pour qui avait connu le général d'Hervey, ce n'était plus le même homme. Droit et hautain, un sourire méprisant sur les lèvres, le regard un peu voilé, il parlait lentement, pesant chaque mot ;
— Je vous ai religieusement écoutée, madame ; j'ai de grands ennemis que vous avez cru, — les mêmes qui m'ont obligé à aller chercher ma femme à Paris pour faire taire leurs médisances. M. Antony est un de nos bons amis, qui aime ma femme comme un frère. Ces lettres sont fausses ! Je connais son écriture : elles ne sont pas de lui...
La baronne, bouleversée, allait parler. Le général lui dit sèchement.
— Je vous ai écouté... Madame. — Écoutez -moi. — Je suis certain de ce que je dis. Je connais cette infamie du voyage de M™^ d'Hervey arrêtée à Ittenheim par M. Antony. — On m'a écrit. — Vous venez de me dire que c'était Yous. — Je le regrette et vous pardonne. — Vous avez été trompée, je suis heureux de rétablir la vérité. — M""^ d'Hervey ne s'est pas arrêtée à Ittenheim avec M. Antony,puisque c'est à Ittenheim que je l'attendais; à cause du manque de chevaux, nous avons passé la nuit ensemble à l'auberge. — Elle a passé quelques jours avec moi à Strasbourg et nous sommes revenus ensemble à Paris secrètement. Pour moi, c'était un ordre : j'allais établir au ministère le plan que je viens exécuter ici. Ma présence à Paris devait être ignorée de tous.
C'est sur ce système que les... médisants ont bâti les relations criminelles que vous venez me révéler... C'est de cette époque que M™" d'Hervey est enceinte, comblant mes vœux, car je voudrais avoir un fils... C'est sur mon conseil que M"' d'Hervey,accompagnée de sa sœur et de sa fîlle,est allée faire
ses couches en Italie. Moi, le service m'attache ici, mais le docfeur Olivier doit la soigner et me tenir au courant de son état... Enfin, madame, je suis épouvanté de ce qu'on peut inventer dans ce monde de Paris sur une honnête femme. Je suis resté quelques minutes écrasé sous ces calomnies, et je suis charmé que votre bonté, votre affection désintéressée vous aient amenée à me faire ces confidences, car je puis ainsi rétablir la vérité, — et elle tient toute dans une phrase : M''-^ d'Hervey est enceinte, et je suis allé à Paris la chercher pour la reconduire vers l'Italie et lui faire mes adieux avant mon départ, — et pour convenir surtout du lieu, qu'elle allait choisir pour faire ses couches.
La baronne s'était peu à peu remise et elle regardait le général avec stupéfaction, ne comprenant absolument rien à ce qu'il disait, se demandant s'il n'était pas subitement devenu fou, car il lui semblait impossible qu'un homme pût se tromper ou mentir ainsi. Elle objecta timidement :
— Mais, général, en vous parlant ainsi que je l'ai fait, je ne suis que l'écho... Vous vivez loin de Paris, vous n'entendez pas...
— Permettez, madame. Je viens de vous dire la vérité et je n'ai jamais permis à personne de douter de ma parole. Ceux qui en douteraient, je leur casserais la tête... Les homnies qui savent ce qu'est l'honneur se tairont, les femmes... les femmes, je les fouetterai... L'enfant de M""^ d'Hervey, sachez-le bien, est le mien. Il n'y a dans notre famille que des gens d'honneur... Dites à ceux qui en doutent que je suis prêt à leur répondre. Madame, j'ai l'honneur de vous saluer.
Il allait se retirer ; se retournant, il ajouta :
— Vous pouvez coucher avec Antony — il n'est qu'à vous — vous perpétuerez sa race de bâtard ; — j'ai l'honneur de vous saluer.
E[, droit et r^ide, il sortit, laissant la baronne toute bouleversée, la face rouge de la dernière phrase qui l'avait souffletée comme un coup de cravache.
Le général descendit l'étroit escalier en s'appuyant au mur. 11 lui semblait à chaque pas qu'il allait défaillir, il avait hâte de se trouver près de son hussard- Celui-ci, en voyant paraître son chef, parut surpris ; il le regardait étourdi, et, le voyant trébucher, il lui demanda :
— Ah! mon Dieu! général, qu'avez-vous ?
— Rien, mon ami, rien... une faiblesse. Laisse-moi m*appuyer sur ton épaule, et partons vite.
Vernet était tout décontenancé devant son général. Il l'appelait : « Mon ami ! » ; il ne jurait pas ; il était tout pâle ; il devait être bien malade. C'est très inquiet qu'il lui tendit l'épaule. Ils marchèrent vite. En arrivant, le maréchal des logis vit deux grosses larmes gux les joues du baron d'Hei^ey.
— Général, vous souffrez... vous.,,
— Assez, nom de Dieu l...
Yernet se tut.
Le général, lorsqu'il fut chez lui, chassa son fidèle serviteur, s'enferma, et, assuré qu'il était seul, se laissa tomber avec accablement sur le divan. Alors, s'abandonnant à sa douleur, n'étant plus obligé de mentir pour ceux qui pouvaient l'observer, il sanglota. Oh! le pauvre homme I il était navrant à voir. Ce qu'il se refusait à croire était vrai, sa femme le trompait... sa femme allait mettre au monde un enfant qui n'était pas de lui, cet enfant allait dans une même affection unir les deux misérables : la femme et l'amant... Non, cela était impossible... il allait désormais vivre avec le ridicule de passer pour un mari aveugle, complaisant peut-être; ahl cela était plus épouvantable... Non. non, il fallait qu'il trouvât un moyen de sauver son nom. Et lorsque les larmes se séchèrent sur ses joues, prenant son front dans ses mains, il semblait vouloir en faire jaillir une idée. Il resta toute la demi-journée à se tordre sur le grand divan La seule chose qui aurait pu calmer sa rage et son désespoir : la vengeance, était impossible, il était condamné à subir; le châtiment des coupables serait trop tardif pour être utile. Il devait accepter la situation telle qu'elle était, la faire tourner au profit de son honneur et la faire servir à sa vengeance ; pour cela, il fallait le sacrifice de sa vie. Il était prêt, le brave général, il ne pouvait vivre pour accepter la vie commune avec une femme qui l'avait trompé
Mon Dieu I qu'il avait souffert devant cette misérable femme, lui le vieux soldat, lorsque pour sauver l'honneur le son nom, il avait menti I C'est pour affirmer ce mensonge qu'il était résolu à mourir.
Quand il se releva, il se regarda dans une glace. Ses joues étaient pâles, ses yeux rouges, on voyait qu'il avait pleuré ; il prit de l'eau, qu'il se passa sur la figure, puis, avec un soin extrême, il lissa ses cheveux, ses moustaches; il était pâle, il se frotta les joues. Quand il crut avoir fait disparaître sur sur visage les traces des heures douloureuses qu'il venait de passer, il sonna Vernet. Celui-ci, en voyant son chef souriant et tout changé, manifesta la même surprise qu'il avait montrée quelques heures auparavant en le voyant tout bouleversé, et il dit :
— Ah ! mon général, vous avez bien fait de vous reposer quelques heures, maintenant vous êtes tout à fait remis...
— J'étais fatigué, je ne suis pas encore habitué à ce singulier climat.
— C'est un pays où il fait bon... Vous savez que dans ce temps-ci on mange des fraises et des melons...
— Vernet ! *
— Général I
— Tu vas préparer là-haut tout ce qu'il faut pour écrire.
— Bien, mon général.
— Tu monteras au deuxième étage du palais en face, tu iras à la prévoté, tu demanderas à l'adjudant Collin un code français.
— Un coq français ? fit Vernet.
L'expéd'tiou qui devait durer <|uiiize jours mituu mois. (Page ilO.)
«- Un code, nom de Dieu d'imbécile I
— Ne vous fâchez pas, mon général, j'ai compris.
— Va I
Le général d'Hervey affectait de sourire; il se leva, jeta un manteau sur ses épaules. La nuit tombait, il sortit, se dirigeant vers la mer; il étouffait, le malheureux, il avait besoin du grand air! V-eriiet, dès qu'il M sorti, hocha la lôte en disaiit:
— II y a quelque chose de peu naturel. C'est drôle comme les grades changent un homme; moi je suis toujours le même... tous ces gens-là sont des ambitieux, jamais satisfaits.
Le général, en se promenant devant le port, vit passer la baronne du Camp. Il pressa le pas et remonta son manteau, évitant d'être reconnu, etiL grommela :
— C'est à ce démon que je dois le malheur.
Il se promena une grande partie de la nuit, s'abandonnant, parce qu'il savait qu'il n'était pas observé, ayant des accès de rage, puis des accablements qui s'augmentaient de sanglots désespérés. A un moment il s'arrêta pour dire :
— Si j'étais à Paris, je n'oserais sortir dans la rue que si je les avais tués tous les deux. Oh! mais je me vengerai, je me vengerai... Il faudra que l'enfant tue son père I... Oh ! n'espérez pas que vous vivrez heureux, vautrés dans votre honte ! A elle, l'éternelle condamnation, la honte, — ou toute une vie de repentir et de remords... A lui, le mépris et la haine de son enfant.
Et farouche, sombre, il rentra à i'état-major, où logeaient tous les officierssupérieurs.
Vernet attendait son maître; lorsqu'il entra, il lui montra le bureau et lui dit :
— Mon général, voici le Code français que vous m'avez demandé. L'adjudant a cru que je me trompais, il m'a donné l'Annuaire en même temps...
— C'est bien, va te coucher.
— Mais vous avez encore besoin de moi pour vous déshabiller; vous avez à travailler, j'attendrai.
Et le brave garçon paraissait bien décidé à rester près de son général. Vernet trouvait à son maître un air qu'il ne lui avait jamais vu ; il était inquiet^ et malgré l'ordre du général qui lui dit :
— Va te coucher, et demain de bonne heure...
— Le maréchal des logis Vernet se retira, frappa fortement des pieds après avoir fermé la porte pour prouver à son général qu'il obéissait; puis, aussitôt, s? déchaussant, il revint sur la pointe du pied et il s'étendit devant la porte.
— Non, il a quelque chose, je ne le quitte pas, et au premier appel je suis à lui.
Vernet, avant de s'étendre, regarda par le trou de la serrure : il \it legénéral qui lisait attentivement le livre qu'il avait été chercher le Code. Alors le hussard se coucha plus tranquille, en pensant :
— Il est tourmenté à cause de l'entrée en campagne, cet homme; tout s'explique, il ne connaissait pas ça. Ce Code français doit être une théorie pour les généraux en expédition. Il va travailler, et il s'endormira. On peut être tranquille.
Et Vernet, plus calme, s'endormit.
Toute la nuit, le baron d'Hervey écrivit : un testament, une lettre à sa femme, une lettre très courte qu'il mit sous enveloppe et scella de trois
cachets à ses armes sur le chaton de sa bngue; il glissa cette lettre dans l'enveloppe avec son testament ; puis trois autres lettres encore. Gela t'.iit, il s'étendit sur le divan. C'est vainement qu'il chercha le sommeil ; si Vernet n'avait dormi, il aurait entendu son chefgômir et pleurer. Au malin, lor:>que Vernet vint réveiller, il était d'^à debout. 11 prit les lettres écrites la nuii et se rendit à la poste; il chargea toutes ses lettres; puis, plus calme d'apparence, il revint chez lui.
A neuf heures du matin, la division du général d'Hervey se mettait en marche. A un ami intime qui était venu lui serrer la main, le baron d'Hervey avait dit :
11 faut que je t'embrasse, je crois que je n'en reviendrai pas... Mdis ça se passera crânement.