‹ Le fils d'AntonyChapitre 11 sur 34 · CHAPITRE III EN ayant · texte numérisé non relu

CHAPITRE III EN ayant

Le général d'Hervey dirigeait sa division sur Blidah; c'était plutôt une marche qu'une expédition, car à mesure que nos éclaireurs étaient signalés les Arabes fuyaient.

Alger avait été pris par les troupes françaises le 5 juillet 1830 — deux ans avant notre récit. — La régence barbaresque dont Alger avait été la capitale était formée, outre la province d'Alger, de trois beyliks : Titery au sud, Oran à l'ouest, Constantine à l'est. La force des choses voulait qu'Alger, restant en notre possession, notre domination s^é tendît insensiblement pour remplacer celle des Turcs remplacée dans son centre. Le bey d'Oran se soumit de plein gré, immédiatement après l'occupation d'Alger, à la suite de la petite expédition de Titery ; le bey se rendit au maréchal Clauzel — celui qui avait salué général le colonel d'Hervey.

u Cependant, maître de quelques-unes des villes les plus importantes, les Français n'eurent guère d'action sur les populations nomades des campagnes, qui, délivrés du joug des Turcs, s'abandonnèrent patriotiquement au sentiment de la nationalité, qu'un homme de cœur et de génie, Abd-el-Kader, sut exploiter contre nous dès 1831... C'est alors que fut décidée l'expédition de Blidah, où tous les rebelles s'étaient réfugiés. Le maréchal Clauzel dirigeait l'expédition, et le général d'Hervey allait trouver là, pour ses épaulettes, le baptême du feu. »

Nous demandons pardon aux lecteurs de ces quelques lignes d'histoire moderne, et nous rentrons dans notre action.

Blidah est situé au pied du petit Atlas, c'est un pays fertile. La route était rude, mais belle, surtout pour un étranger. Le général, cependant, écoutait à peine ses guides, il admirait peu cette flore inconnue pour lui; il suivait, sur son petit cheval arabe, la longue route poudreuse, sans remarquer les jardins, les champs plantés de caroubiers, de figuiers, de mimosas et d'orangers ; pas un regard pour les plantes étranges qui bordaient la route, pour ces bois decitronniers et d'orangers qu'il traversait. Le ciel était resplendissant, le soleil superbe, les cigales chantaient, les herbes se tordaient et craquaient sous le soleil, tout était gai dans la nature... Sur la route, marchaient un peu à l'abandon les soldats débraillés, gais, pleins d'entrain, encore tout chauds des derniers combats victorieux qu'ils avaient livrés ; ils chantaient... on était loin de l'ennemi. Pour arriver à Blidah, il fallait au moins dix jours, mais l'ordre de concentration en donnait quinze, prévoyant les combats d'escarmouches. Les soldats étaient donc tranquilles, l'expédition s'annonçait bien, et le général était triste.

Le deuxième jour de marche, le soir sous la tente, un colonel l'observa affectueusement; le général d'Hervey lui serra la main, et l'assura qu'il souffrait depuis quelques jours : il s'était rouillé dans l'inactivité de .la garnison, à Strasbourg. Mais, ennuyé de l'observation, il se transforma.

S'il voulait arriver au but qu'il se proposait, il était nécessaire qu'on ne remarquât rien en lui d'anormal, il était condamné à être le même; il lui fallut lanuitpour en prendre son parti. Le lendemain, le général était radieux. Vernet en était étourdi ; son maître jurait et sacrait comme un démon, mais toujours en riant.

A partir du quatrième jour, le général fut plus occupé. A chaque instant, des groupes d'Arabes nomades étaient signalés et des coups de feu étaient échangés. L'homme devait ne plus penser à lui et agir en soldat.

Trois divisions étaient en marche, qui devaient arriver en même temps à Blidah. A compter du cinquième jour, les colonnes devaient correspondre, et cela occupa le général et atténua un peu les pensées sinistres qui le tourmentaient Le maréchal Glauzel, qui dirigeait les colonnes du milieu, était un peu en arrière. On dut attendre un jour au campement. Ce jour, les officiers s'avisèrent d'organiser une fête, et le général d'Hervey dut, de force, se divertir.

A mesure qu'on avançait, les attaques devenaient plus fréquentes. Il était visible que les défenseurs de Blidah, prévenus de l'expédition dirigée contre eux, avaient placé entre la Petite Ville — Blidah en arabe — et Alger des nomades qui n'avaient d'autre mission que de se retirer à mesure que les Français s'avançaient en signalant leur marche.

L'expédition, qui devait durer quinze jours, mit un mois à arriver sous les murs de Blidah.

A mesure que le temps passait, le général était plus inquiet; seulement, à l'état-major on recevait des nouvelles de France, et le général n'avait reçu aucune réponse aux lettres qu'il avait envoyées en France. Ces réponses, il

ne fallait pas plus de quinze jours pour qu'elles arrivassent en Algérie. Un jour il pensa à envoyer Vernet à Alger. C'était une distance de quarante-huit kilomètres à franchir. Avec un cheval arabe, Vernet pouvait, partant le matin, être revenu le lendemain dans la journée. Il allait le faire lorsque, les divir sions ayant fait leur jonction, le maréchal Clauzel fit appeler ses généraux.

Le baron d'PIervey se rendit à l'ordre ; un capitaine d'état-major lui dit :

— Général, nous avons reçu le courrier de France, il y a une grosse correspondance pour vous.

— Ah ! fit avec un soupir satisfait le général, merci, capitaine ! Et il envoya aussitôt Vernet chercher ses letlr^s.

Le maréchal offrait le café à ses officiers ; on resta tard ; il avait décidé que le lendemain, au jour, il feraitune excursion autour de Blidah, et que les chefs de corps recevraient les ordres dans la matinée.

— Messieurs, je compte sur vous, ajouta le maréchal; quelle que soit la difficulté, il faut vaincre.

— Maréchal, répondit simplement le général d'Hervey, je vous demande la faveur, pour le baptême de mes épaulettes, de choisir ma division pour l'assaut.

Le maréchal lui prit la main en disant :

— D'Hervey, c'est entendu.

— Merci...

A partir de ce moment, le baron sembla tout autre, et c'est léger, joyeux, que le soir, tenant dans ses mains crispées les lettres que Yernet venait de lui apporter, il regagna sa tente.

Lorsque Vernet se retira, il lui dit :

— Vernet, debout avantle jour, j'aurai besoin de toi.

Seul chez lui, sous la tente, le général dépouilla sa correspondance. Reconnaissant l'écriture de sa femme, il lut cette lettre d'abord : elle annonçait que, depuis quinze jours elle était arrivée à Nice ; elle occupait une villa sur le bord de la mer ; son état de faiblesse l'avait obligée à garder la chambre. Une autre lettre de sa sœur, écrite huit jours après, annonçait l'arrivée à Nice du. docteur Olivier Delaunay. Sur son ordre, M™« d'Hervey, pius malade, avait été transportée dans un petit village, entre Nice et Cannes. La vie de plaisir de Nice, l'approche du carnaval, c'était le bruit, et il fallait à la blessée le calme.

Le colonel, furieux, froissa les lettres ; tout le monde s'entendait pour le tromper. Il exclama :

— Les misérables I Heureusement, mes précautions sont prises.

Il continua à dépouiller s*ticorrespondanae, sembla chercher une lettre à laquelle il attachait plus d'importance qu'aux autres.

Il était seul dans sa tente; le silence n'était troublé que par le soldat de faction et les ronflements du planton, couché sur une natte devant l'entrée de

La tente ; au dehors, tout était calme, le camp dormait; toutes les heures on entendait le pas cadencé d'une ronde, toutes les minutes, le cri — s'éloignant et se rapprochant — Sentinelles, prenez garde à vous I

Le général lisait ses lettres — une petite lettre datée de Toulon le fit bondir de colère ; elle était nette et disait beaucoup de mal en deux lignes :

« Cher général, « Suivant votre conseil, je vais essayer de... causer avec Antony ; je viens d'apprendre qu'il était aux environs de Cannes avec le docteur Delaunay. On m'a assuré que j'aurais la chance de rencontrer M'"^ d'PIervey. « Je vous adresse mes meilleurs compliments.

« Votre amie. »

Le général eut un mouvement de rage.

— L'odieuse créature ! fit-il en jetant la lettre.

Une autre lettre, qu'il ouvrit, était de son notaire, lequel lui déclarait que bonne note était prise de ses ordres. Il allait aviser M"'^ d'Hervey qu'il désirait que l'enfant qui devait naître portât ses prénoms. Un testament du général devait (fille ou garçon) lui être remis lorsqu'il atteindrait sa dix-septième année. Tout cela devait être fait dans le cas où il arriverait un malheur au général. La lettre adressée à sa femme lui fut remise aussitôt. Ayant lu cette longue lettre que nous avons succinctement résumée, le général parut plus calme.

La dernière lettre qu'il ouvrit lui fit dire, dès qu'il eut jeté les yeux dessus :

— Enfin, maintenant, je suis tranquille.

La lettre était du notaire de Cannes. Elle assurait le général que ses ordres seraient exécutés. Et on y joignait les renseignements qu'il avait demandés; ils étaient concis et se résumaient ainsi : une dame, voyageant avec sa jeune fille et accompagnée de sa sœur, se faisant appeler Adèle de Chambly, était descendue dans une villa, sise sur le bord de la mer, à Cannes ; cette dame allait à la poste chercher des lettres adressées à M"'^ la baronne d'Hervey. C'était donc bien Mme d'Hervey ; la sœur senommait, ainsi que l'avait demandé le général, Clara et l'enfant Camille : l'erreur n'était pas possible. Un docteur de Paris, M. Olivier Delaunay, habitait Nice et était venu la voir deux fois seul. Cette dame était enceinte, et ses couches semblaient proches. Ainsi que l'avait recommandé le général, on la veillait : le jour de l'accouchement, le notaire muni des procurations qu'il avait reçues dans la lettre mandataire du général, se présenterait, accompagné de l'officier de l'état civil, déjà prévenu, pour reconnaître l'enfant. Selon la volonté exprimée par le général baron d'Hervey, l'enfant resterait avec sa mère, qui devrait aussitôt retourner à Paris.

Le notaire ajoutait qu'ainsi que le recommandaitle général, il préviendrait la mère ce jour seulement que le parrain choisi par le père était le duc d"Or-

léans, lo jeune prince, lorsqu'il lui avait annoncé la situation do la baronne, lui ayant fait l'honneur d'accepter.

Cette longue lecture terminée, le général parut plus calme ; Ia s'étendit sur son lit de camp, et, vainement, essaya de dorm.ir.

Le lendemain, au point du jour, le général recevait les ordres. Contrairement à ce qu'il avait espéré, on ne devait ce jour exécuter que des mouvements partiels, établir les corps dans les positions. L'attaque était encore éloignée ; pour engager le combat, le commandant en chef attendait des envois.

Le vieux soldat fut ennuyé de ce retard ; l'expédition, qu'il croyait devoir être rapide allait s'éterniser. Décidé à en finir vivement, il se trouvait obligé • de patienter, et c'étaient autant de tourments de plus ; cela allait devenir une douleur aiguë, lente, la souffrance d'un désespéré. Et il devait se taire, il fallait qu'autour de lui on ne vit rien de ce qu'il endurait.

Les jours succédèrent aux jours, sans amener rien de nouveau. Les t 'oupes se plaçaient lentement... Plus d'un grand mois se passa encore pendant lequel tous les dix jours, par le notaire de Cannes, le général reçut des nouvelles de sa femme.

Une nuit, le général lisait la lettre qu'il venait de recevoir. — On lui disait que le Docteur Delaunay était venu demeurer dans Cannes ; tous les jours il se rendait à la villa du bord de la mer. Assurément le moment était proche. Le général compta sur ses doigts : si on ne lui avait pas menti, sa femme était enceinte de huit mois, — à l'heure où il lisait sa lettre, peut-être était-elle dans les douleurs de l'enfantement. A cette pensée, une sueur froide couvrit son front, une pâleur livide s'étendit sur son visage ; mais, réagissant aussitôt, il dit se redressant :

— Allons ! allons !... il faut être fort jusqu'au bout... L'honneur de mon nom.

Il lui sembla qu'un mouvement se produisait dans le camp silencieux. Il entendit le qui-vive des sentinelles. Il se leva pour voir ce qui se passait. Un officier d'ordonnance lui apporta des ordres. Il les lut aussitôt, son visage s'éclaira, et il s'écria :

— Enfin!... C'est bien, capitaine... Assurez le maréchal que ses ordres seront exécutés.

On devait attaquer au point du jour. Le général se mit aussitôt à sa table et écrivit une lettre sur l'enveloppe de laquelle il écrivit :

A Madame la baronne (V Hervey ^

Villa- Neptune^

à Cannes.

Il écrivait l'adresse pour la première fois. Il fit porter la lettre au courrier par un planton ; puis il s'occupa des ordres. Il avait fait appeler ses officiers.

Chacun ayant reçu l'ordre, partit à son poste. Il faisait encore nuit, mais de grandes lignes grises s'étendaient sur le ciel ; il appela Vernet, et quand celuici, déjà réveillé parle va-et-vient qu'il entendait, parut, il lui commanda gaiement : .*

— Vernet, il faut m'habiller, c'est aujourd'hui que nous marchons; mon uniforme de grande tenue... vite...

— Et je ne vous quitte pas, général, car, pour baptiser vos épaulettes, je suis sûr que vous allez faire des imprudences.

— Tu marcheras près de moi... il faut que nous arrivions là-haut les premiers.

— On y sera, mon général, répondit joyeusement le hussard, s'empressant d'habiller son chef.

— Une demi-heure après, le général d'Hervey, superbe dans son uniforme brillant, les cheveux frisés, la moustache relevée, les mains finement gantées de blanc, se présentait en souriant au milieu de ses officiers en disant :

— Allons, messieurs, voici le jour, en avant!

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