CHAPITRE PREMIER
BONNES ŒUVRES d'uNE DAME DE BIEN
Si, VU du faubourg Saint-Honoré, Thôteldu colonel baron d'Hervey paraissait abandonné, il n'en était pas de même à l'intérieur. Depuis le départ des maîtres, la vie était devenue au contraire plus bruyante, mais seulement sur le devant de l'hôtel c'est-à-dire dans les bâtiments qui précédaient la grande cour, et dans lesquels logeaient tous les domestiques. Maîtres de l'hôtel, ces dames et ces messieurs avaient abandonné l'office. On déjeunait le matin et l'on dînait le soir chez le portier, et depuis le départ, le menu fait ordinairement pour les maîtres n'avait pas été modifié ; la cuisinière avait dit que, n'ayant pas reçu d'ordre, elle continuerait à faire pour la maison le service de chaque jour.
Aussi, tout le monde était exact à l'heure des repas ; une seule personne, la femme de chambre, M"'' Louise, s'était absentée deux ou trois fois, et, comme chaque fois elle était revenue avec des emplettes, on n'avait pas manqué de trouver à ses absences un motif respectable.
Le docteur était venu trois fois ; la troisième fois, il avait annoncé à M""* Louise qu'il espérait voir le colonel quelques jours après. Il lui demanda si on n'avait rien à faire dire à M. ou M""** d'Hervey.
M"« Louise avait répondu négativement, et le soir même elle ne revint pas à l'heure du dîner.
Le soir, les gens de M"*' d'Hervey recevaient les domestiques du voisinage, et chacun racontait ce qui se passait chez ses maîtres. L'hiver s'avançait ; beaucoup se trouvaient libres par le départ de leurs maîtres pour le Midi! W Louise annonça un soir que M""" du Camp, qu'elle avait rencontré la veille,
quittait Paris sans dire où elle allait ; elle ajoutait même qu'elle avait été questionnée sur le lieu où sa maîtresse devait se rendre, M™" du Camp ayant dit qu'elle aurait eu du plaisir, si son amie se trouvait du côté de Nice, à lui rendre visite. Le portier raconta qu'il avait rencontré M. Antony. Gela était inexpli-^ cable et la conclusion de tous les gens fut :
— Décidément, le colonel aune bonne têtel
Antony n'avait pas séjourné longtemps à Paris. Accompagnant le docteur huit jours après sa libération, il était parti pour l'Italie, après avoir été rendre une visite à la vicomtesse de Lancy, à laquelle il avait dit dans un moment d'épanchement:
— Je suis le plus malheureux des hommes 1
— Vous l'aimez toujours ?
— Oh! oui, jel'aime etTaimerai toujours. Jevais partir pour oublier; d'un moment à l'autre elle peut revenir, je ne dois, je ne veux pas la revoir ; je pars.
— Où allez-vous?..,
— Je l'ignore. Olivier va en Italie, je l'accompagne; en route, je l'abandonnerai, car il ne veut pas passer Nice. Je vais encore essayer de l'absence pour oublier.
— Au revoir I Antony, et courage... En vous éloignant, vous ne souffrirez pas des médisances de cette vipère. . .
— Cette femme est un peu cause de ma résolution. Quand je ne serai pas là, elle sera bien forcée de se taire... Un jour je la retrouverai...
— Vous vous vengez bien déjà en la méprisant... car elle vous aime, et le mal qu'elle vous fait n'est que du dépit et de la jalousie...
Ne croyez pas cela, chère vicomtesse, cette femme est un monstre, née
pour faire le mal ; comme l'abeille donne le miel, elle, elle donne le fiel... Mais, n'en parlons plus, je souhaite pour elle que l'oubli me fasse pardonner. — Ma chère madame de Lancy, je viens vous remercier des bontéa que vous avez eues pour nous; vous étiez, comme sa sœur, sa véritable amie, sa confidente... Vous la recevrez. -— Moi, j'ai juré de ne la revoir jamais; vous lui direz queson souvenir vivra éternellement en moi...
— Je le lui dirai..., et ne vous désespérez pas, l'avenir est toujours plein d& mystère...
— Je comptais venir avec Olivier vous faire nos adieux.
La vicomtesse le regarda en souriant, malicieusement, et dit gaiement :
— Si je suis quelquefois la confidente, vous êtes le confident d'Olivier. Pourquoi me dites-vous cela?...
— Vous étiez fâchés, fit en souriant Antony.
— Oui, oui, c'est bien, monsieur le discret. Si vous devez rester près d'Olivier, je vous dirai que peut-être nous nous reverrons là-bas..,
— Au revoir.
— Au revoir.
A deux heures, le môme jour, Olivier Delaunay et Antony montaient dans le coupé de la diligence de Marseille.
Le soir du même jour, une femme yoilée descendait à Strasbourg, à l'hôtel de la Nuée-Bleue, et demandait à la fille de l'auberge si la demeure du Colonel des hussards était éloignée de l'hôtel.
— Oh non ! madame, c'est tout près, au contraire. M. le baron d'PIervey reste sur le Broglie.
— Est-ce que Mme d'Hervey est toujours chez elle ?
— Mais, Mme d'Hervey était arrivée ici il y a une dizaine de jours, malade, oh! mais très malade, elle était venue avec sa sœur et sa fille. — Mais elle était si malade que, sur l'ordre du médecin, elles sont parties pour l'Italie...
— Ah ! elles sont parties ! fit la dame avec satisfaction, puis aussitôt : — Ah! que je regrette ce contretemps..., je ne séjournerai pas longtemps alors... Il y a longtemps qu'elles sont parties?
— Non, madame, hier matin. — M. le colonel est allé les reconduire, et il ne doit revenir que ce soir... Mais il est plus probable qu'il ne reviendra que demain.
— Vous le connaissez bien?
— C'est ici, madame, que M. le colonel prenait pension. — Mais depuis que sa famille était à Strasbourg, nous portions le dîner chez lui.
— Ah! il vient ici! fit la jeune femme avec un mouvement de surprise trop visible pour n'être pas feint. Demain, je le verrai; commesasœur n'est pas ici, je repartirai aussitôt...
— Devrai-je prévenir M. le colonel, si nous le voyons avant que mad.ime soit réveillée?
— Oui, oui ; car je compte repartir dans l'après-dîner.
— Que devrai-je dire?
— Attendez!
La dame fouilla dans un petit carnet et en tira une carte de visite qu'elle remit à la servante. Celle-ci glissa la carte dans la poche de son tablier; puis, pendant que la voyageuse s'installait dans sa chambre et, fatiguée par le voyage, se hâtait de changer de toilette afin d'être à son aise, elle alluma le feu, prépara le lit, et dit :
— Madame va descendre sans doute pour dîner.
— Est-ce qu'il n'est pas possible de me faire servir à dîner dans ma chambre ?
— Mais, si madame le désire, on fera ce qu'elle voudra.
— Eh bien! servez-moi bien vite, car j'ai hâte de me reposer.
La sei^vante se hâta de dresser un couvert; elle descendait à la cuisine pour chercher le dîner, lorsqu'elle trouva attablé le hussard Yernet qui, son maître n'étant pas là, dînait avec les gens de l'hôtel. La servante lui dit aussitôt :
i20 . LE FILS D'ANTONY.
— Dites donc, monsieur Vernet I
— La belle enfant! fit galamment le militaire en pressant la taille de la servante, j'aime mieux que vous m'appeliez mon hussard... Que réclame votre beauté ?
— Que vous ne me touchiez pas d'abord. Il y a une dame qui arrive de Paris, exprès pour voir Mme d'Hervey.
— Allons, bon 1 Qu'est-ce que vous dites-là... ?
Je lui ai dit que madame était partie et que M. le colonel reviendrait bientôt.
— Il revient ce soir...
— Elle veut lui parler... ils se connaissent de Paris.
— Ah ! qu'est-ce que c'est que celle-là ?
La servante prit la carte et la tendit au hussard. -— Celui-ci la prit, la regarda, et dit avec calme en la lui rendant.
— Oui, oui, je vois ce que c'est... Vous lisez un peu. vous... Qu'est-ce qu'il y a dessus?
Vernet ne savait pas lire, il savait signer son nom, et la lettre qu'il écrivait le mieux, c'était le t de la fin, parce qu'elle ressemblait à une croix, et qu'il avait commencé à ne signer que ça.
La servante s'approcha près du quinquet et lut :
— Baronne du Camp.
— Le camp!., quel camp?.., c'est l'adresse, ça.
— C'est son nom : la baronne Du Camp.
— Ah 1 très bien. Je ne connais pas ça.
— Il ne faut pas oublier de dire au colonel que cette dame ne reste pas à Strasbourg ; elle part demain dans l'après-midi, et elle veut parler à M. le colonel ce matin...
— Bon, bon, c'est quelque maman d'officier qui vient recommander son fils.
Le soir même, après le dîner, le hussard Vernet se rendait à la demeure de son chef, pour savoir s'il était de retour. Au moment où il paraissait, il n'eut pas besoin de se renseigner, le colonel rentrait chez lui et l'apostrophait:
— Brute, idiot, fainéant I tu parais enfin! Depuis deux heures, l'on court après toi.
— Mais, mon colonel, j'étais à la Nuée-Bleue.
— Encore à te gaver? Tu es comme un goret: toujours en train de manger.
—■ Vous m'aviez dit, mon colonel, de ne pas venir.
— Assez d'observations, tonnerre de Dieu)... j'ai dû aller seul à l'état-major... Allons vite ! grimpe là-haut boucler les mailles. Je vais à la poste commander une voiture... Nous partons dans deux heures.
Vernet restait comme abruti. Dans deux heures! Il balbutia :
— Colonel, où allons-nous?...
Liv. 16.
Oh ! rhorrible rêve. (Page 125.)
— Qu'est-ce que tu demandes? fit le colonel d'Hervey fronçant les sourcils.
hQ hussard s'empressa d'ajouter :
— C'est qu'il y a une personne qui veut vous parler absolument, et je lui dirai où nous allons...
— Si quelqu'un dans Strasbourg apprenait mon départ avant demain soir, si quelqu'un savait l'endroit où je me rends ; comme il n'y a qu'une seule personne ici qui pourrait l'avoir dit, que cette personne c'est toi tu serais fusillé...
Le hussard fut secoué par un tremblement.
— Oh! mon Dieu! je ne vous quitte pas, mon colonel.
— Où nous allons, tu vas le savoir.., Au feu — dans quinze jours, nous serons en campagne... Et maintenant, dis un mot.
— Je suis muet, mon colonel.
— Nous partirons dans deux heures, il faut (c'est l'ordre) que nous soyons rendus à mon poste sans qu'on sache ici que nous sommes partis. Arrange-toi à porter nos bagages sans qu'on te voie.
Le hussard, tout bouleversé, se hâta d'obéir pendant que le colonel allait commander à la poste- une voiture qui devait le prendre à la porte de la ville. 11 montra un ordre de réquisition.
Deux heures après, le colonel ronflait dans sa voiture, heureux d'entrer en campagne.
Un ordre arrivé le matin même ordonnait au colonel d'Hervey de se rendre à Marseille, pour s'embarquer immédiatement pour l'Algérie ; «ne lettre qui accompagnait l'ordre lui annonçait qu'en mettant le pied sur le sol africain, il trouverait sa nomination de général de brigade — un commandement lui était confié, et il devait se hâter, car les opérations allaient commencer.
De quelle joie il était plein, le colonel d'Hervey ! Il était nommé général, il allait aussitôt donner le baptême du feu à ses épaulettes. Que de changements dans sa vie en trois semaines, lorsqu'une première fois il était parti secrètement de Strasbourg, allant au-devant du malheur! Au contraire, aujourd'hui, l'avenir était radieux, il allait à la gloire, bien tranquille, plein de confiance en cnix qu'il laissait et qu'il avait reconduits la veille. Sa femme, en quittant Strasbourg, lui avait paru mieux portante, sa guérison pjiraissait certaine, elle était accompagnée de sa sœur et de sa fille, et elle serait bien soignée; de plus, elle devait retrouver à Nice le docteur Olivier. Ils avaient convenu en se quittant que M"^^ d'Hervey louerait une maison dans les environs de Cannes. C'est à ce pays qu'on adresserait les lettres, poste restante. Ainsi la correspondance serait plus prompte. Et en partant de Strasbourg, le colonel était très heureux de cette décision, car, comme l'armée avait sans cesse besoin de ravitaillements qui venaient de Toulon, il y avait pour Toulon un service de correspondance journalier avec la France, et d'Algérie il pourrait ainsi avoir
rapidement des nouvelles des siens. Enfin le colonel était satisfait. Vernet seul
était lugubre.
Par ce temps triste, en hiver, il fallait être fou comme le colonel pour se mettre en voyage, pensait le malheureux soldat. Depuis quelques jours, il jouissait d'une vie si calme. Le colonel, en revenant à Strasbourg, avait ramené sa famille; on allait être obligé de monter une maison, et Vernet avait, lui aussi, bâti des châteaux en Alsace : madame devait avoir une femme de chambre, c'était nécessaire. Mais, ce qui l'était plus encore, ce qui était obligatoire, c'était une bonne d'enfant; or, c'est Vernet qui accompagnerait la bonne pour promener la petite-fille de son colonel. C'est Vernet qui la dirigerait... C'est Vernet qui... rêvait beaucoup de choses dans cet avenir. Et tout à coup, tout cela s'évanouirait! Où allait-on? Au feu, disait le colonel. Ce feu, c'était dans son cœur qu'il espérait l'allumer, le hussard Vernet, ne fût-ce que pour humilier la belle-fille de la Nuée-Bleue qui le repoussait sans cesse.
Et puis, il n'était pas sans inquiétude sur cette nouvelle équipée du colonel. Lorsque, moins d'un mois avant, il l'avait accompagné à Paris, il était arrivé dans une circonstance singulière, laquelle il ne s'était, au reste, jamais expliqué. Ce qui lui parut effraj^ant s'était tout d'un coup fait anodin; l'injure était devenue une plaisanterie, le crime un accident, et le colonel, d'abord furieux, était devenu doux comme un mouton.
Il y avait aussi le côté matériel, et celui-là tourmentait fort le malheureux hussard : le colonel avait dit qu'on serait rendu « au feu » en quinze jours. Quinze jours de voyage, c'était effrayant !
Le colonel s'éveilla à Mulhouse, il était gai; Vernet eut de l'espoir; il n'avait pas ^rmé l'œil de la nuit, et lorsque l'on vint demander au colonel s'il voulait se reposer quelques heures, il sourit une demi-minute. Son chef répondit :
— Point du tout, vite! servez-moi à dtvjeuner et qu'on se hâte de relayer; nous partirons aussitôt.
Le malheureux Vernet fut désespéré. Le pauvre diable eut cependant un soupir de soulagement lorsque le colonel lui dit :
— Il fait jour maintenant, tu te placeras sur la voiture, nous ne marchons que le jour, nous nous reposerons aux auberges la nuit.
Enfin, il allait être sous la bâche, mal à l'aise, mais libre. Ah! les bonnes pipes qu'il allait fumer, et les n^iits on coucherait dans des lits... On se remit en route.
Le onzième jour, Vernet, tout étonné de la température, émerveillé d'une végétation qu'il ignorait, commençait à ne plus regretter Strasbourg.
Le colonel, en partant de Strasbourg, avait écrit à M"° d'Hervey. Eu arrivant à Marseille il trouva à la poste restante une lettre pour lui : M™^ d'Hervey félicitait son époux de son entrée en campagne, elle lui recommandait d'être prudent, de penser qu'il avait une fille, et elle lui annonçait qu'elle comptait arriver quelques jours après à Nice, où elle séjournerait un mois environ, le
temps de trouver dans les villages environnants la résidence qu'elle cherchait; elle priait le colonel d'adresser, ainsi qu'il était convenu, ses lettres à Cannes, et de ne pas manquer chaque semaine de lui adresser un courrier.
Le colonel ne devait s'embarquer que le lendemain de son arrivée ; il avait une journée pour visiter Marseille. Le hussard Vernet ne quittait pas son colonel depuis qu'on avait laissé la voiture ; il craignait de se perdre. Le colonel loua une voiture; Vernet se plaça près du cocher, sur le siège, et l'on alla en
ville. Au bout d'une heure de promenade, le colonel se plaignit de ce qu'on ne lui faisait voir que les casernes, jutj uuouox .*^ ,,, ,.. . ,,. ., , ^^
mande de Vernet. Ce fut une explosion de jurons; puis le colonel dit au cocher
de lui faire voir les monuments. Devani chaque église le cocher arrêtait, disait
le nom et ajoutait :
— Si vous voulez la visiter...
— Non, non! répondait le colonel entre deux bouffées de tabac, faites le tour du bâtiment ; à l'intérieur, c'est toujours la même chose.
Cette façon de visiter la cité phocéenne ne lui demanda pas plus de deux heures, et comme la voiture revenait toujours à la voie centrale, Vernet disait au cocher :
— Ah çà ! dans tous les coins de la ville, il y a donc une Cannebière?
Le colonel et son soldat se couchèrent de bonne heure, et Dieu sait les rêves épouvantables qui troublèrent le sommeil de Vernet. Il avait pendant la journée longuement regardé les bateaux. Son colonel lui avait dit qu'il devait s'embarquer le lendemain pour l'Afrique, et, s'étant renseigné, le malheureux avait appris qu'on pouvait rester aussi bien cinq jours que quinze jours en mer. En mer, cette étendue infinie qu'il avait vu du haut du fort 1 Et rien que pour traverser le bassin en barque — un caprice du colonel — il avait eu mal au cœur.
Quinze jours en mer I Vernet n'osait plus y penser. Toute la nuit il rêva du naufrage de la Méduse, il était sur le radeau, on parlait de le manger. Oh I l'horrible rêve.
Le colonel avait bien recommandé au maître de l'hôtel des Antilles de les éveiller au petit jour. Vernet était déjà debout quand on vint pour l'éveiller. A huitheures ils étaient embarqués, à huit heures et demie Vernet, dans un coin de l'entrepont, était lamentable à voir.
Le maître de l'hôtel des Antilles fut très étonné lorsque le lendemain matin il vit descendre chez lui une dame très belle, qui lui demanda si le colonel d'Hervey était risible. Lorsque la dame apprit le départ du colonel, elle eut un accès de rage, bien inconvenant — pensa l'hôtelier — pour une dame qui paraissait si distinguée.
Elle demanda une chambre et, s'y étant installée, elle questionna le maître de l'hôtel des Antilles :
— Ainsi, vous me dites que le colonel s'est embarqué hier matin pour Alger?
^oo LE FILS D'ANTONY.
— Oui, madame.
— Il doit y avoir un départ prochainement ?
— Oui, madame; il y a un départ également demain, mais ce n'est pas la mèmecompagnie.Vous risquez de mettre un jour déplus. Vous gagnez toujours deux jours, si vous deviez attendre le même service de bateau qu a pris le colonel d'Hervey.
— C'est bien, vous allez me retenir une place.
— Pour demain ?
— Madame a des bagages? *
— Non, je n'ai qu'une malle qui doit être .encore sur la voiture, et que je vous prie de faire monter immédiatement.
— T'ont de suite, madame ; on va la monter, et je cours moi-même retenir la place de madame à bord du bateau.
— Allez.
L'hôtelier à peine sorti, la baronne du Camp — c'était elle — marcha fiévreusement dans la chambre :
— C'est une fatalité !... mais qu'importe? je le poursuivrai, il faut que je le voie, il faut que je me venge... Ah ! Antony, c'est à genoux que tu viendras me demander grâce...
On apportait la malle, elle se tut.
La baronne du Camp, en apprenant, à son réveil, le départ singulier du colonel, crut à une machination de M"* d'Hei^ey,, qui avait appris son arrivée à Strasbourg ; elle se rendit à l'état-major, convaincue que le colonel avait quitté Strasbourg sans permission, et venait le dénoncer. C'est là qu'elle apprit que le colonel était parti par ordre. Parti où? C'est ce qu'elle ne put savoir malgré ses sourires. Mais M™^ du Camp avait la qualité de se^ vices ; en sortant de la demeure du général, elle prit une voiture, et alla s'informer à toutes les portes de la ville, cela sans résultat. C'est le soir seulement, revenant dépitée, qu'elle aperçut un postillon rentrant en ville avec ses chevaux : elle l'interrogea, et sut qu'il venait de conduire au premier relai le colonel et son hussard. Elle était sur la piste. Elle alla à la poste louer une voiture, et, de relai en relai , à trente-six heures de distance , elle suivit le colonel ; elle avait gagné douze heures en arrivant à Marseille, où elle espérait encore trouver le colonel.
Nous l'avons vue arriver juste vingt-quatre heures après son départ. La baronne du Camp en avait trop fait pour reculer. Loin d'être lassée, excitée par l'obstacle, elle était décidée à rejoindre le colonel, à poursuivre sa vengeance.
Pourquoi agissait-elle ainsi? Avait-elle le désir de punir Antony? Mais cette idée aurait été folle : Antony était libre et n'avait rieucà redouter du vieux soldat qui se trouvait obligé de rester en Algérie. A quel] sentiment obéissaitelle? Eh ! mon Dieu! elle-même, poussée par la jalousie, par le dépit, ne s'en
rendait pas compte. Malgré tout ce qu'Antony lui avait fait, lui avait dir, elle aimait Antony ; et si sa vengeance avait dû l'atteindre, peut-être aurait-elle hésité.
La baronne du Camp rêvait de voir celui qu'elle aimait à ses genoux demander grâce. Elle était belle, elle était blessée qu'Antony eût semblé ne pas l'avoir remarquée. Jusqu'alors, c'est elle qui avait commandé à ceux qui l'avaient aimée ; elle ne pouvait croire à cette revanche, souffrir à son tour les tourments qu'elle avait fait endurer aux autres.
Si Antony était rebelle, c'est qu'une femme qui n'avait le droit d'aimer personne — car elle était épouse et mère — le détournait d'elle, et c'est de cette femme surtout qu'elle voulait se venger ; c'est celle-là qu'elle voulait montrer aussi indigne qu'elle était ; c'est celle-là qu'elle voulait faire mépriser par celui qui l'aimait. Elle voulait que le mari répudiât sa femme ; qu'il la chassât de chez lui en gardant son enfant ; qu'il la mit au ban de la société, enfln.
Eh ! mon Dieu I M™^ du Camp jugeait humainement qu'une femme qui succombe, fût-ce même victime d'un crime, est perdue ; Ihomme qui Ta perdue, au contraire, est plus remarqué, c'est un viveur, un homme auquel Vion ne résiste, on le recherche. La fem.me tombe, l'homme s'élève. — Assurément, si la comtesse pouvait persuader à tout ce qu'elle savait, c'est-à-dire qu'Antony avait été l'amant de M"*^ d'Hervey, que celle-ci était enceinte de ses œuvres et s'était exilée en Italie pour accoucher clandestinement, toutes les femmes mépriseraient l'épouse coupable, la mère indigne — mais toutes les femmes rêveraient d'Antony et seraient attirées vers lui, voulant savoir par quel charme secret il avait pu séduire une femme si justement respectée.
Elle-même, la baronne du Camp, sentait son amour s'augmenter à la seule pensée des relations d'Antony et d'Adèle. Dans son cerveau il n'y avait plus qu'une pensée, revoir Antony, et, pour y arriver, elle voulait d'abord perdre la femme ; puis cet amour brisé, elle verrait. Gomme la courtisane amoureuse, elle était prête à tout subir: injure, affront, n'importe ! elle était prête à tout risquer, faisant bon marché de sa pudeur aoi hesoin. Elle rêvait ça les nuits où l'hystérie piquait ses chairs ; elle violerait Antony. — Cet amour était presque une maladie, c'était un caprice qu'elle voulait satisfaire, et, pour y arriver, elle ne reculerait pas devant un crime. Son idée fixe, tout d'abord, c'était de perdre à tout jamais Adèle ; il fallait écraser cette femme sous sa honte et, p'our y réussir, elle aurait suivi le colonel jusqu'au bout du monde.
La haronne du Camp s'embarqua le lendemain matin ; il faisait beau temps, la traversée fut rapide. Le surlendemain au soir, elle débarquait à Alger; en arrivant, elle se renseignait et apprenait que le lendemain le général d'Hervey — elle fut un peu surprise de cet avancement — passait ia revue de ses troupes, et le soir ou, dans la nuit, il partait en expédition.
Le temps pressait, elle désirait loger dans l'hôtel où était descendu le général ; mais le général était à Tétat-major général , elle descendit dans une auberge française récemment installée , en recommandant à l'aubergiste de l'éveiller à la première heure. Elle voulait voir le général avant la revue.
Le lendemain matin, un indigène portait au général d'Hervey une lettre de la baronne du Camp. Une demi-heure après il apportait la réponse.
Le général d'Hervey priait M™* du Camp de vouloir bien l'attendre chez elle, lorsque les obligations de son service ne le retiendraient plus ; vers deux heures, il se rendrait près d'elle.
— Enfin I fit M"** du Camp
Elle avait sa demi-journée à elle, elle prit un guide pour visiter la ville qui, à cette époque, était encombrée de soldats. Dans sa promenade, elle alla s'informer du jour de départ des paquebots pour la France. Le soir même, à huit heures, il y avait un départ pour Toulon, elle retint une place et fit partir aussitôt sa malle. M""* du Gamp voulait partir immédiatement après son entretien avec le général d'Hervey.