LES TOURMENTS D UNE MERE
Adèle d'Hervey, en suivant son mari, se sauvait. A Paris elle avait peur^ peur de tout, du scandale qu'elle devinait autour d'elle, malgré les précautions prises, de ce qui pouvait résulter à chaque minute d'une révélation par un témoin, un valet, de l'interrogatoire des magistrats, de l'enquête de la police. En disant à son amant : « Tue-moi », elle espérait la mort et ne s'occupait pas de ce qui restait derrière elle; que lui importaient les preuves ! Elle mourait pour attester que la faute tentée n'avait pas été commise. Les enquêteurs pouvaient retrouver le chemin parcouru par Antony, c'était à lui d'expliquer les moyens employés pour le suivre.
Mais elle vivait, et c'était à elle que les policiers allaient venir demander des explications sur des portes si facilement ouvertes ; c'était elle qui allait se trouver obligée de défendre ce qui était faux. Elle avait peur et était heureuse de quitter Paris.
Ce qui l'épouvantait plus encore, c'était la possibilité de se retrouver avec Antony après ce qui s'était passé. Il fallait choisir : ou feindre le mépris, la haine même, et renoncer à le voir ou supporter l'accusation, c'est-à-dire affirmer la vérité.
Elles avaient été suivies par une femme. (Page 149.)
Assurément Adèle adorait Antony, mais l'heure de folié, d'ivresse était passée ; le bon sens, la raison reprenait le dessus ; l'enfant qu'elle portait dans ses flancs l'obligeait à vivre, et elle ne pouvait accepter la vie qu'honorée et respectée. Antony avait offert de se sacrifier pour la sauver, elle sacrifiait Antony et se sauvait. C'était égoïste. Mais, hélas I l'égoïsme est humain. Disons la vérité : après avoir entendu le plan du docteur, qui, la faisant a-icoucher secrètement, abandonnait son enfant à Antony, elle chercha tout un jour si
elle ne pourrait persuader à son mari qu'il était le père de l'enfant ; le sentiment maternel dominait l'amour qui l'avait perdue. C'était impossible : il fallait accepter la situation telle qu'elle était, avec ses dangers et ses espérances.
Mais son affection pour Antony diminuait à mesure que l'amour de l'enfant grandissait. Pendant quelques mois, ne pensant qu'à Antony, ne vivant que pour lui, que par lui, toute sa vie s'était concentrée dans cet amant, et chaque jour leurs relations augmentaient cette passion ; l'hystérie de ces amours naissait de leur immoralité. Obligés de se cacher, ils s'aimaient plus ; abandonnés à leur caprice, cet amour se serait éteint ; mais le mystère qui l'entourait l'enveloppait de poésie. Ils ne pouvaient se voir qu'alors qu'ils s'étaient promis de se rencontrer, et chacun s'était coquettement apprêté à l'entretien. Ils se revoyaient sans cesse plus beaux, plus jeunes...
La nuit terrible du scandale avait tout détruit. L'héroïsme de l'amant l'avait vulgarisé à ses yeux ; la prison lui avait fait peur, mais ne l'avait pas émue.
Je n'ai pas à expliquer le cynisme de ces sentiments ; je peins la femme et constate ce qu'elle ressentait.
Adèle arrivant à Strasbourg pensait à peine à Antony ; elle lui en voulait presque de l'avoir mise dans l'état où elle se trouvait ; non qu'elle souffrît d'être mère, mais parce qu'elle sentait en elle l'amour de la créature qu'elle portait et que cet enfant était le fruit d'une faute, elle était obligée de le renier.
A Strasbourg elle avait hâte de se débarrasser du colonel. Une fois en route, pendant que le mari tranquille rentrait, heureux de trouver à Strasbourg un ordre de départ, Adèle, se souvenant d'une phrase de sa sœur, lui demandait si elle ne consentirait pas à s'occuper de l'enfant. Elle ne voulait plus le laisser prendre par Antony ; si sa sœur voulait accepter l'enfant, elle pourrait au besoin inventer une fable : un enfant pauvre qu'elle avait recueilli en Italie. Clara garderait l'enfant, relèverait; sa mère passant pour sa tante le verrait chaque jour et pourrait s'intéresser à lui.
D'abord Clara refusa: la chose était grave, — Il s'agissait de reconnaître l'enfant, — Après, lorsque Adèle ne parla plus seulement que d'inventer une histoire d'enfant perdu, recueilli et adopté, elle dit qu'elle penserait à cela.
Chaque jour, Adèle revenait sur ce sujet. — Oh! si Antony alors avait pu l'entendre, pendant les longues journées où, la chaise de poste longeant les Alpes, les deux jeunes sœurs étendues sur les coussins causaient de l'avenir.
Pour décider sa sœur, l'amant adoré était bien plus sacrifié qu'il ne s'était sacrifié lui-même. — Elle disait:
— Au fond, ma faute est le résultat d'un crime; je te le jure, Clara, je ne voulais pas lui céder, c'est par la force que j'ai été vaincue. Je lui ai pardonné parce que je l'aimais, je ne le nie pas ; parce que j'avais été coquette avec lui, je le reconnais encore... Mais, à dater de ce jour, je ne puis me reconnaître moi-même: il me semble que j'étais folle... On m'aurait chaque jour fait boire
un breuvage pour enflammer mes sens qu'il n'en aurait pas été autrement. Do sang-froid, aujourd'hui, je me jugo et je juge la situation. Il m'a aimée, il a satisfait son amour ; mais une seule fois a-t-il pensé au sacrilice que je lui faisais ? A-t-il pensé que je me perdais, que je me déshonorais ? Non, et pour me sauver, il n'a rien trouvé: il ne me restait que la honte ou la mort... Aujourd'hui, j'ai providentiellement échappé à la fois à la mort et au déshonneur. Que fait-il ?
— Mais il ne peut agir.
— Il est libre...
— Que veux-tu qu'il fasse? Il te perdrait.
Alors, le plus tranquillement du monde, à ce point que Clara en eut un frisson, elle dit ;
— S'il m'aimait ainsi qu'il le disait, c'est-à-dire s'il était prêt à tout sacrifier pour moi, est-ce que la raison devrait être écoutée?
— Que dis-tu ? fit avec étonnement Clara.
— J'étais sa maîtresse, on venait me reprendre, j'allais lui donner un fils... et il abandonne cela...
— Que voulais-tu donc qu'il fit?
— Est-ce que je sais, moi?... Je n'aurais jamais dû revoir mon mari, j'étais ù lui, il devait m'arracher à cet homme... il...
— Tais-toi, tais-toi... tu dis des monstruosités.
Adèle, sombre, se tut..., puis après une pause, pendant laquelle sa sœur l'observait, elle reprit :
— Enfin, je ne crois pas qu'il puisse jamais aimer son enfant, et je ne veux pas qu'il le prenne... entends-tu? Clara, je ne veux pas qu'il le prenne...
— Mais, malheureuse, que veux-tu faire?
— Je te l'ai dit, si tu refuses... advienne que pourra, je sacrifie tout, j'r.i ma fille avec moi, je garderai mon autre enfant.
— Mais tu seras perdue.
— • Alors, je verrai s'il a du cœur. — J'irai à lui et je lui dirai : Nous voici, veux-tu de nous? C'est toi qui m'as perdue : sauve-moi !
— Tu es folle...
— Non, je ne suis pas folle, mais je sens que je ne pourrais pas abandonner mon enfant, je sens que j'aime mieux me sacrifier, que .le sacrifier, lui...
— PauATe Adèle ! Pauvre bonne mère !
La jeune femme, éclatant en sanglots, s'écria :
Tu n'es pas mère, toi, tu ne sais pas ce que c'est épouvantable à penser... Mais, s'il devait mourir, je voudrais que le ciel me prît en même temps que lui... Oh! vois-tu, Clara, voilà le châtiment de ma faute...
— Sœurette, fit Clara en la pressant aff(3ctueusement dans ses bras, ne pleure plus, espère... Tu sais bien que j'ai dit quelquefois que j'aimerais hïeii recueillir un petit être abandonné.
— Oh! ma sœuri ma sœur! je t aimol
Et tout émue, pleurant plus fort, mais de joie, elle serra Clara dans ses bras, la couvrant de baisers.
Ainsi, déjà dans le cerveau de la jeune femme, elle allait rester avec un enfant, elle le verrait constamment soigné par sa sœur. — Clara était veuve, elle avait perdu son mari dans des circonstances terribles, elle avait juré, sur la dépouille mortelle de celui qu'elle perdait, juré de n'aimer jamais. — Son mari était mort pour elle, elle sacrifiait sa vie à sa mémoire. — Il était donc tout naturel que cette femme jeune, qui s'était condamnée à n'avoir jamais de famille, s'en créât une en accueillant un enfant perdu. Elle faisait une bonne action en même temps qu'elle comblait le vide de sa vie, qu'elle donnait une affection à son cœur altéré, sans pour cela manquer à son serment.
Au fond de son âme, Clara, qui n'aurait pas osé demander ce que lui proposait sa sœur, était heureuse de l'accepter» Sa nature un peu défiante ne l'aurait jamais entraînée à prendre pour elle un enfant trouvé, mais c'était Tenfant de sa sœur qu'elle allait recueillir, un enfant qu'elle aimait déjà avant qu'il fût au monde; c'était un membre de sa famille, elle en était heureuse et c'est avec joie qu'elle envisageait cette maternité de convention.
Les jeunes femmes arrivèrent à Nice ayant arrêté, décidé que l'enfant une fois né serait déclaré de parents inconnus, qu'une dame qui demandait à être sa marraine le recueillerait et relèverait. Clara prendrait une nourrice sur les lieux; la mère ainsi aurait toujours son enfant près d'elle.
Une fois arrivées à Nice, M™" d'Hervey et sa sœur attendaient impatiemment le docteur. M""** d'Hervey n'osait plus sortir, sa position devenait trop visible, et il fallait au plus tôt que le docteur Delaunay s'installât dans le coin de pays ignoré où elle devait être à l'abri des curieux. Clara avait hâte d'apprendre au docteur la décision prise, qu'elle trouvait simplifier tout.
Le docteur Delaunay était parti de Paris, nous l'avons vu, en emmenant Antony. Ce dernier s'était séparé de son ami à la frontière ; continuant sa route, il était allé demeurer à Menton, où le docteur, lorsqu'il aurait besoin de lui, devait le prévenir.
A Paris, la légende s'étendait, confirmée par le départ de tous les acteurs du drame. On déclarait que, véritablement, Antony, amoureux fou de M""^ d'Hervey, s'était introduit chez elle, avait tenté sur elle le plus odieux attentat, et ne pouvant faire céder la malheureuse femme, avait voulu l'assassiner. Seulement on avait étouffé l'affaire, car Antony le bâtard avait des protecteurs jusqu'au pied du trône. C'est la phrase qui courait le monde que nous transcrivons. ,
On plaignait le malheureux colonel de ce que le misérable échappait à sa Juste punition, on le félicitait d'avoir emmené sa femme malgré son état désespéré, car pour tout le monde la noble M™^ d'Hervey était mourante.
C'était désormais un fait acquis, Antony avait tenté de violer M*"^ d'Hervey, et, surpris dans sa criminelle tentative, il l'avait frappée d'un coup de poignard. C'était simplement épouvantable, et le gouvernement protégeait des
gens capables de pareilles infamies ! Gela passait les bornes. Car, par ordre, on avait obligé le colonel à partir, afin qu'il ne pût se venger ùe celui qui avait outragé sa femme, que l'on relâchait. On avait fait plus. Ce monsieur Antony risquait, un jour ou l'autre, de se trouver face à face avec le mari de la femme qu'il avait tenté d'assassiner. En protégeant toujours le misérable, on avait nommé le colonel général, et on l'avait envoyé en Afrique, pendant que sa malheureuse femme allait mourir lentement des suites de sa blessure.
Telle était la légende qui devait effacer pour toujours la vérité. Bien audacieux celui qui aurait essayé de contredire.
Le docteur Olivier, en arrivant à Nice, quittait Antony. Il allait parler de lui à Adèle, croyant que l'amante aurait du plaisir à savoir ce que pensait celui qu'elle aimait. Il allait raconter la joie d'Antony, lorsqu'il avait su que son amante adorée lui abandonnerait leur enfant; mais aux premiers mots, surpris de l'effet produit, il se tut, fronçant les sourcils.
Ce fut la sœur d'Adèle qui lui dit les modifications de son plan. Ce qu'on avait fait était si logique qu'il s'y rendit. Mais il resta troublé du changement survenu dans les sentiments de M™^ d'Hervey à l'égard d'Antony.
Il se promit d'étudier la jeune femme. Le soir même, Clara qui était sortie avec Camille, revint toute bouleversée, disant qu'il fallait partir le soir même. — Au quartier des Anglais — sur le bord de la mer — (la promenade des Anglais aujourd'hui), elle avait été suivie par une femme ; s'étant retournée, elle avait reconnu M""^ du Camp.
Il fallait s'éloigner à tout prix. La situation de M""^ d'Hervey ne pouvait plus se dissimuler. Le docteur dit aux dames de se préparer immédiatement. Il partit aussitôt, et le soir même, il revint avec la voiture les chercher. Le lendemain matin. M™' d'Hervey, sa sœur et sa fille étaient installées près de Cannes, dans une maison isolée sur le bord de la mer, connue sous le nom de la villa Neptune.
Le docteur Delaunay retournait à Nice, et, le soir, il se promenait au même endroit où Clara avait rencontré M""^ du Camp. Il marchait depuis dix minutes lorsqu'il vit une femme qui, s'arrêtant devant lui, dit :
— Ah ! docteur, quel heureux hasard de vous rencontrer I Le docteur était prêt à répondre :
— Vous me guettiez !
Mais, se remettant aussitôt et feignant la surprise, le docteur exclama :
— Madame du Camp, vous ici...
— Vous y êtes bien. Et qu'y faites-vous... ? Vos malades ?
— Mais c'est à cause d'eux que j'y suis.
— Vraiment, vous venez jusqu'en Italie.
•— Madame du Camp, vous savez bien que M""* d'Hervey est malade... non pas ainsi que vous le prétendez...
— Ohine parlons pas de ça... je regrette ce que j'ai dit... cette chère Adèle est ici ?
Le docteur était homme d'esprit ; il savait bien qu'en niant tout, on ne le croirait pas. Il répondit donc simplement, du ton le plus naturel :
— Madame du Camp, je ne puis vous engager à aller voir M'"* d'Hervey, elle ne peut recevoir personne, et à cause de cela, elle est allée à la Gonda> mine, un petit village à quelques lieues d'ici, dans la principauté de Monaco. J'ai défendu toute visite.
— Cette chère Adèle ! Et elle n'est pas encore rétablie ?. ..
— Elle va mieux, beaucoup mieux; et vivant ainsi loin de tous, dans la solitude, oubliant les méchancetés du monde, elle ne tardera pas à aller assez bien pour pouvoir retourner à Paris à la fin de la saison.
— Docteur, vous faites allusion à ce que j'ai pu dire sur M""^ d'Hervey. Je vous jure, monsieur Olivier, que j'étais de bonne foi. Vous m'avez fait comprendre mon erreur, et je l'ai assez regrettée pour n'avoir qu'un désir : revoir ]\,][me d'Hervey et lui demander pardon d'avoir ajouté foi à ce qu'on disait d'elle.
— M'"'^ d'Hervey l'ignore...
Le docteur allait s'éloigner. M'"'' du Camp le retint, et elle demanda :
— Et M. Antony ?...
— Antony? nous sommes partis ensemble, il m'a quitté à Marseille... il est parti en Egypte.
— Ah ! fit en souriant M'"^ du Camp.
Le docteur vit bien qu'elle ne croyait pas un mot de ce qu'il disait. Cependant, il avait réussi à la dépister. Il quitta fort galamment la jeune dame, et le soir même il retournait à Cannes rassurer sa malade.
M™^ du Camp avait cru une partie de ce que le docteur lui avait dit. Elle croyait qu'Adèle et sa sœur résidaient à la Condamine, elle s'y rendit aussitôt, et commença ses recherches. Le surlendemain, elle était de retour à Nice, furieuse de s'être laissé tromper. Deux jours après, elle était à Cannes, et elle avait trouvé la demeure de M*"^ d'Hervey.
Se promenant un jour sur le bord de la mer, Adèle avait cru reconnaître sa persécutrice ; se croj^ant perdue, la malheureuse prit peur, et se hâta, courant imprudemment. Elle rentra chez elle, haletante, essoufflée, et pleurant elle dit à sa sœur :
— Je suis perdue, j'ai vu la du Camp, elle m'areconnueje me suis sauvée, mais elle connaît maintenant mon état et, dans quelques jours, tout Paris va savoir ma honte. Clara ! Clara ! je suis perdue... Que faire ?...
— Voyons, il ne faut pas perdre la tête, dans l'état où tu es, tune devrais pas sortir.
Et s'étant assise, la jeune x^emme allait perdre connaissance. Sa sœur l'aida à se coucher et envoya aussitôt chercher le docteur. Celui-ci eut un singulier mouvement en la voyant. Clara lui raconta ce qui s'était passé.
— Vous a-t-elle suivie ? demanda Olivier Delaunay.
— Je ne crois pas, j'étais folle ; j'ai couru si vite que je ne crois pas qu'elle ait pu me rejoindre.
— Voyons, rassurez-vous, c'est un bien pour un mal, la secousse, la course, ont précipité votre état. Vous serez bientôt délivrée! D'ici là, vous éviterez de sortir. Votre sœur ne quittera pas votre chevet. Qunnd vous reparaîtrez, du diable si elle y voit quelque chose. Ainsi, ne vous tourmentez pas.
— Oh, j'ai peur, docteur, j'ai peur.
— Ne craignez rien, je reste là près de vous. Ce soir, à la nuil, je rentre chez moi pour envoyer chercher la nourrice, que j'ai retenue et qui est prête; elle viendra cette nuit. C'est une Piémontaise qui parle le patois. En la questionnant en Italien ou en Français, elle ne comprendra absolument rien ; d'elle, vous n'avez pas à redouter dHndiscrétions.
— C'est pour sitôt que cela ? demanda Clara.
— Assurément. M"^ d'Hervey ne passera pas la nuit sans être délivrée.
— Dieu vous entende !
Le docteur monta sur la terrasse de la maison, pour regarder si dans le voisinage de la villa celle que l'on redoutait n'était pas postée. Il ne vit rien ; cette fois encore Mme du Camp était dépistée. Olivier Delaunay descendait lorsque Adèle l'appela ; elle ressentait les premières douleurs. Après l'avoir attentivement observée, le doctevr dit à Clara de rester près de sa sœur. La nuit était venue ; il ne lui fallait que quelques moments pour aller chercher la nourrice ; il s'y rendait; la délivrance ne serait que pour le milieu de la nuit.
Tout se passa ainsi qu'il l'avait arrêté. Lorsque le jour vint, Adèle était délivrée : elle avait mis au monde un garçon.
La mère dormait. Le docteur était rentré chez lui pour se reposer, lorsqu'on frappa. Clara, inquiète, n'osait aller ouvrir ; on frappa de nouveau, elle s'y rendit. Ouvrant la porte, elle fut stupéfaite devoir trois individus qu'elle ne connaissait pas. Leur ayant demandé ce qu'ils désiraient, l'un d'eux qui semblait diriger les autres et qui avait les allures d'un magistrat, lui répondit :
— Nous voudrions parler à M""» la baronne d'Hervey.
Clara devint toute rouge et, n'osant pas mentir, répondit que sa sœur était malade et ne pouvait recevoir personne.
— Madame, reprit celui qui avait parlé, nous savons l'état de M™^ d'Hervey. C'est c\u nom de son mari, M. le général d'Hervey, que nous nous présentons. Si vous voulez nous permettre d'entrer, je vous expliquerai le "but de notre visite.
Tremblante, stupéfaite, ne sachant que penser, mais décidée à tout pour éviter de nouveaux tourments à sa sœur, Clara leur dit :
— Entrez, messieurs.
Et elle les dirigea vers le petit pavillon qu'elle occupait.
Lorsqu'ils furent entrés dans le petit salon, elle demanda:
— Que voulez-vous, messieurs ? Je suis la sœur de Mme d'Hervey, elle ne peut recevoir personne, si vous êtes envoyé par mon beau-frère, vous pouvez me parler.
— Madame, nous savons l'état de Mme d'Hervey, nous savons que cette nuit elle a mis au monde un enfant, et par cette lettre, M. le général d'Hervey me charge, dès que son enfant naîtra de le déclarer à la mairie de Cannes, afin d'éviter à Mme la baronne tous les tracas de cette formalité et aussitôt de l'en informer, ce que nous avons fait. Un courrier est allé à Toulon, d'où un bateau part ce soir...
Clara restait bouche béante devant ceux qui lui parlaient. Elle paraissait ne rien comprendre, elle refusait d'en croire ses oreilles ; elle finit enfin par balbutier :
— Mais, monsieur, que me dites-vous là ?..- Le général, mon beau-frère, qui vous a chargé de déclarer son fils... qui êtes-vous ?...
— Maître Cadet, notaire ; Monsieur est le maire, qui a bien voulu m'accompagner, et Monsieur, mon premier clerc...
— Vous avez une lettre, dites-vous ?
— Oui, madame, j'ai une lettre pour Mme la baronne d'Hervey... Clara, absolument étourdie, répétait:
— M. d'Hervey sait... Vous lui avez envoyé la nouvelle de l'accouchement de sa femme... et depuis longtemps vous êtes chargé de procéder à la déclaration de l'enfant?
— Mon Dieu ! madame, je croyais que M. le général baron d'Hervey avait informé M""» la baronne de la mission dont nous étions chargés. Le général nous recommandait d'agir avec discrétion, de ne paraître devant M'"' d'Hervey que le jour même de la naissance de son enfant, afin de lui donner cette bonne nouvelle que Mgr le duc d'Orléans lui faisait l'honneur de tenir son enfant sur les fonts baptismaux.
Clara était comme aff'olée ; elle n'osait parler de crainte de compromettre sa sœur, elle ne savait ce que tout cela voulait dire. Mais à tout prix, nous l'avons dit, elle voulait épargner les tracas et les tourments à sa sœur. Ne pouvant rien faire par elle-même et ne voulant à aucun prix informer Adèle de l'étrange complication qui survenait, redoutant surtout que la lettre qu'apportait le notaire ne fût épouvantable pour celle à laquelle elle était adressée
— la malheureuse femme ne savait que faire. Elle pensa à Olivier et aussitôt elle dit :
— Monsieur, le docteur m'a bien recommandé de ne pas éveiller ma sœur,
— je ne puis répondre à ce que vous demandez. — M. Olivier Delaunay, le docteur placé près de nous par M. le baron d'Hervey, s'entendrait mieux avec vous et saurait ce qu'il doit dire à ma sœur... Je vais l'envoyer chercher.
— Mais, certainement, madame.
— Je t'attendais pour mourir. (Page 150.)
— Veuillez vous asseoir, messieurs. Je vais donner des ordres pour que l'on coure chercher le docteur, et je reviens aussitôt.
Les trois individus, delà façon la plus gracieuse du monde, s'inclinèrent. Assurément ces gens ignoraient Tétrangcté de leur mission.
Clara était comme folle ; elle avait hâte de voir Olivier Delauna3% et c'est elle qui courut chez lui. En quelques mots elle raconta ce qui venait d'arriver. On juge facilement de la stupéfaction du jeune homme. Le baron d'Hervey
15 i LE FILS D'ANTONY.
savait tout, et jusqu'à ce jour il avait feint d'ignorer la situation de sa femme, Yéritablement pouvait-il croire qu'il était le père de l'enfant ? Gela n'était pas possible. Il cherchait à rassurer Glara^ qui pleurait, redoutant de révéler à sa sQ^r ces nouveaux incidents, surtout dans l'état où elle se trouvait. Le docteur lui dit, après avoir longuement réfléchi :
— - Je vais aller trouver ces messieurs — il faut oLéir au général — il ny; a plus de mystère à faire. Il n'est plus temps de lutter. Nous devons nous laiss.çr entraîner. Il y a là dedans une intrigue de laquelle je chercherai plus tard l'explication. Ne pleurez pas, jugez froidement le fait : il n'est que rassurant en lui-même. Si le général sait, il reconnaît l'enfant, se soumettant à la loi qui ne reconnaît pas d'enfants illégitimes dans le mariage. Il est évident qu'il sait à quoi s'en tenir sur la paternité qu'il endosse. Il sauve son nom. Assurément il se séparera de sa femme. Eh î. mon Dieu! est-ce une bien grande privation pour M"'*' d'IIerveji.? — Le scandale était à redouter — mais, il' n'est pas à craindre désormais. Les relations de votre sœur sont rompues ; -^depuis la catastrophe, pour le monde, elles n'ont jamais existé. Le général, homme d'honneur, soucieux de son nom, cherchera dans une-cause futile le prétexte de la séparation — la mère gardera ses enfants — et ils vivront chacun de son côté — imposant le respect à tous.
— J'ai peur, je ne crois pas que tout cela soit aussi simple que vous locroyez.
— En tout cas, arrêtons ce qu'il faut faire. — Je vais aller trouver ces messieurs, il n'y a pas à lutter, il faut accepter la situation. — Le notaire doit être témoin, je serai le second témoin. Je verrai ce qu'ils feront... Jusqu'à nouvel ordre. M™' d'Hervey doit tout ignorer.
— Mais ce notaire apporte une lettre qu'il doit lui remettre en mains propres le matin même de la naissance de l'enfant.
— Cela, je m'y oppose. — Nous ne savons pas ce que dit cette lettre ; médecin, je veille sur ma malade, et ne veux pas qu'aucune émotion vienne retarder-^son rétablissement. C'est ce que je dirai.
— Mais il voudra remettre la lettre.
— Ma chère Clara, ne vous tourmentez pas de cela, je m'en charge. Vous allez veiller sur votre sœur. Que rien de ce qui va se passer autour d'elle ne transpire, il faut qu'elle ignore tout... qu'elle croie qu'obéissant à ses désirs nous nvons déclaré l'enfant de père et mère inconnus, et que vous le recueillez. Son enfont reste avec elle, on ne le lui enlève pas,
— Oh ! merci.
— Soyez tranquille, je pars avec vous... Croyez-vous que ces gens connaissent la situation ?
— Non, ils semblent de très bonne foi, ils paraissent croire que mon beaufrère avait intérêt à ce que sa femme accouchât loin de Paris, mais ils paraissent assurés de ne faire que la chose la plus simple du monde. C'est-à-dire que e baron d'Hervey se trouvant à l'étranger, a voulu, en choisissant desv
LE FILS D'ANTONY. i^-^o
témoins ayant un caractère or.lciol, Lien affirmer que sa femme mettait au monde un fils légitime ; un soin de soldat qui sait pouvoir succomber d'un jour à l'autre et qui veut, si un enfant venait après semblable catastrophe, /ju'aucun doute ne plaLât sur sa légitimité.
— Tout cela est bien étrange.
— Oh ! oui, docteur, et j'ai très peur.
— Rassurez-vous et partons vite, laissez moi agir.
Le docteur Delaunay partit aussitôt avec la jeune femme. Clara lui pressa la main en le quittant pour retourner près de sa sœur, le suppliant encre de protéger Adèle.
— En se trouvant avec M^ Cadet, le docteur constata avec plaisir que ces gens étaient assurés qu'ils faisaient la chose la plus logique du monde. Le notaire s'en expliqua ainsi :
— J'ai parfaitement compris que M. le général baron d'Hervey, subitement chargé d'un commandement, obligé départir hâtivement en Afrique, était très malheureux de laisser sa jeune femme en France dans cet état. Il l'envoya à Cannes et, redoutant ce qui menace chaque soldat en campagne, — la mort au champ d'honneur, — voulant épargner à sa femme tous les tracas de démarches nécessaires en pareil cas, M. le baron d'Hervey m'avait chargé de toutes ces formalités. Dans ses lettres il me recommandait la plus grande discrétion, à l'égard de M™^ la baronne, jusqu'à l'heure de sa délivrance, et cela est bien naturel et montre l'excellent cœur du général. La baronne en voyant toutes ces précautions, en aurait eu de plus grandes inquiétudes. Je devais, sans qu'elle le sût, veiller sur la délivrance de Mme d'Hervey. C'est votre servante, docteur, que j'avais priée de m'en informer.
Le docteur se mordit les lèvres.
— Monsieur le notaire, je suis un ami du général ; je serai avec vous témoin dans la déclaration; mais je viens vous demander de vouloir bien ne pas remettre à Mme la baronne la lettre de son mari.
— Est-ce que Mme la baronne est bien malade ?
— Très malade ; son état ne permet aucune préoccupation. Vous garderez cette lettre, monsieur le notaire ; le jour où je la jugerai en état d'en prendro connaissance, je vous avertirai.
•^ Mais parfaitement, monsieur le docteur.
•— Nous allons toujours procéder aux formalités ordinaires.
— Que je regrette ce matin, en écrivant au général, de ne lui avoir pas parlé de l'état de Mme la baronne !
— Gela vaut mieux. Vous l'inquiéteriez inutilement. Vous savez ce que sont les couches d'une femme ; l'état se modifie d'heure en heure, et j'esp^ro que nous n'aurons rien à redouter dans quelques jours.
Le docteur accompagna le notaire et ses compagnons jusqu'à la mairie où l'enfant fut déclaré sous le nom indiqué par le général : Louis-Philippe d'Hervey.
Ces formalités accomplies, le docteur rentra chez lui, plus tranquille; il pensait que ce qui venait d'arriver, malgré les menaces suspendues, était préférable à tout ce qu'on avait combiné. Assurément, le retour du colonel serait le commencement d'une séparation. Mais, bah ! cette séparation existait de fait depuis longtemps déjà.
Le docteur rentrait chez lui, lorsqu'il se trouva tout à coup en présence d'Antony.
— Toi ici ! exclama-t-il stupéfait. Mais que veux-tn :
Je sais ce qui s'est passé cette nuit. Je viens chercher mon fils.
— Tais-toi, malheureux 1
— Gomment! que veux-tu dire?
-^ Va-t'en, va-t'en, ne reste pas une minute de plus ici.
— Oh ! mon Dieu !... est-il arrivé un malheur?... Mon enfant ?...
— Tu n'as pas d'enfant...
— Il est mort?...
—M"'* d'Hervey est accouchée cette nuit du fils légitime du baron d'Hervey. Va-t'en.
— Tu deviens fou.
— Sur l'ordre du général d'Hervey, nous avons aujourd'hui déclaré l'enfant sous les noms de Louis-Philippe d'Hervey... Va-t'en, qu'on ne te voie pas chez moi... pas en ce pays...
Le malheureux restait anéanti.