LA PRISE DE BLIDAII
■ Le jour naissait, et déjà à l'Orient les nuages avaient des lueurs d'incendie, la journée s'annonçait brûlante, les herbes se vautraient dans la rosée qui les rendait d'un vert plus sombre. Avec le jour les milliers d'insectes s'éveillaient et bourdonnaient dans les herbes du maïs. Tout semblait désert autour de Blidah. Tout à coup, par tous les sentiers, par les chemins à travers la plaine de Métidjah, des Arabes surgissent, courant tous vers la Capoue musulmane, — car Blidah était la ville aimée des musulmans la petite ville où ils aimaient à venir s'amuser avec les belles juives ; à Blidah, ville de plaisir, tout était permis, et les vieux Arabes l'appelaient : Kabah-la-Courtisane. C'était la ville aimée que les infidèles, les chiens de Français voulaient
prendre depuis quelques semaines, ils la menaçaient, et tous les enfants du prophète s'étaient armés pour la défendre. Cachés dans les champs, dans les bois, ils guettaient l'arrivée des Français. C'est parce que ce matin ils avaient vu un mouvement se produire qu'ils couraient au nid appeler leurs frères aux armes.
En effet, au loin, par tous les côtés de la plaine, on voyait dans les premiers rayons du soleil scintiller l'acier des baïonnettes, on voyait éclater l'écarlate des képis et des pantalons de nos pioupious.
Moins d'une heure après, au plein du soleil, la petite ville s'enflammait, vomissant le feu comme un volcan ; de tous ses angles les batteries se démasquaient et tonnaient ; en bas des champs, des bois, une fusillade nourrie retentissait, jetant vers le soleil des flocons de fumée blanche. Peu à peu le feu se rapprocha, puis pied à pied les Arabes cédèrent. Toute la journée on combattit. Le soir venait. Toutes les troupes s'ébranlèrent, montant sur Blidah par un seul point qui semblait le plus accessible, mais alors que de tous les côtés le combat s'engageait, de la plus grande partie de la division du général d'Hervey, seul le corps dont il s'était réservé le commandement restait l'arme au bras.
Les soldats grognaient, le général ne cessait de sacrer et de jurer.
Le corps était si calme que le vaguemestre ayant reçu du courrier la correspondance de France, la distribua, Le général prit la lettre qu'on lui tendait, il la lut et devint pâle. Il resta quelques minutes comme suffoqué, puis, se domptant, il sourit et se tournant vers Vernet, il dit : — Une bonne nouvelle, ma femme est délivrée.
Vernet le regardait d'un air abruti. Le général se tourna vers les officiers qui l'entouraient et dit ;
— -Messieurs, j'apprends qu'il vient de me naître un fils... il faut fêter ce jour par une action d'éclat.
Toutes les voix répondirent :
— Commandez-nous : en avant I général.
A ce moment, une estafette apportait un ordre au général d'Hervey, celuici prit le papier, le lut et exclama joyeusement :
— Enfin!... messieurs, c'est à nous, maintenant, préparez-vous... c'est à nous qu'est réservé l'honneur d'enlever le plateau et d'y planter notre drapeau .
— Vive le général ! crièrent officiers et soldats.
Le général d'Hervey dit à Vernet qui relevait les parements de sa manche et assurait à son poignet la martingale de son sabre.
— Vernet, si un malheur m'arrive...
— Ne craignez pas ça, je suis là...
— Je te défends de t'occuoer de moi... va en avant !... si un malheur m'arrive en rentrant en France, tu resteras près de M™« d'Hervey, je veux que tu
sois le serviteur de mon fils... quand il aura seize ans s'il t'en parle, tu lui
raconteras ce qui s'est passé chez moi, lors de notre voyage A Paris, et je te
donne, ;\ toi, mission de toujours protéger M'"® d'Hervey contre ce misérable...
— M. Antony ! Si vous m'aviez dit ça quand nous étions à Paris, il y a longtemps que son affaire serait faite à celui-là.
— Tu sais ton devoir — si je meurs, veille et sers la mère et l'enfant.
— Oui, mon général...
Puis calme, ayant boutonné ses gants, relevé *ses moustaches, crânement campé son képi sur l'oreille, il dit, se mettant à la tête de ses troupes :
— A nous, messieurs... tranquillement au pas jusqu'à ce bouquet d'arbres. Là, faites sonner la charge au clairon. En avant, marche !
Quand les trois colonnes se mirent en marche au pas, de toute la crête de ce côté de Blidah la fusillade éclata sans qu'un seul homme bronchât. Yernet marchait à côté de son chef. Arrivé au bas de la côte, le général brandissant son sabre, se tourna vers ses hommes en criant :
— Allons, nom de Dieu I du sang, les enfants... C'est là-haut qu'il faut coucher, mort ou vivant... Clairons, sonnez !... En avant ! en avant !
— En avant! répétèrent tous les soldats en se précipitant.
Ce fut plutôt une course qu'un combat, qui dura quelques minutes. Arrivé au sommet du plateau, le général s'élança le premier, criant :
— Vive la France !
Mais l'ennemi les attendait là. Les Arabes se ruèrent sur eux. Une épouvantable lutte s'engagea; on entendait les jurons du général qui, sentant nécessaire un dernier effort, cria :
— Allons, nom de Dieu! les entants, encore un coup sur ces singes-là... En avant!
Et il s'élança... Il brandissait son sabre. Tout à coup, Vernet le vit chanceler. Il s'écria en se précipitant à son secours :
— Au général !
Les soldats s'élancèrent furieux, et les Arabes reculèrent en déroute. Le plateau était enlevé.
Vernet soutenait dans ses bras son général. Le baron d'Hervey avait reçu une balle dans la gorge ; il voulait parler, à peine avait-il pu dire en ressentant le coup :
— Vive la France î
Puis il râla en vomissant le sang :
— Vernet... toujours... mon fils... venger... elle, lui, Antony, venger.
Et il eut un spasme, battit l'air de ses bras, s'arrachant des bras de Vernet pour tomber raide.
Le brave Vernet éclata en sanglots, pleurant comme un soldat; il s'agenouilla devant son général et le baisa au front ; puis étendant la main, il dit :
-^ Mon général, je vous jure que je donne ma vie à votre petit.
Les clairons sonnaient et l'état-major français entrait dans Blidah.