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CHAPITRE II

or NOUS RETROUVONS NOTRE HEROS

Ce soir-là, il y avait une grande fête de nuit au rainislère de la place Beauveau.

Les grilles dorées scintillaient sous là lumière des becs de gaz, la porte d'honneur, entourée d'une guirlande de feu, avait un aspect féerique. A l'intérieur, dans la cour, dont le milieu était orné d'un parterre semé de fleurs , les couleurs multicolores des massifs resplendissaient sous la lumière des globes.

Le perron, auquel on parvenait par deux allées carrossières, couvei'tes de sable fin, était abrité par une grande marquise, garnie de rideaux de velours à franges et à glands d'or.

De chaque côté du perron, des lampadaires admirablement ciselés projetaient leurs lumières sur les ors des tentures.

A l'intérieur, tout était illuminé, et les curieux arrêtés sur la place Beauveau regardaient curieusement les fenêtres d'où se projetait la lumière

LE FILS D'ANTONY. im

éblouissante dos salons. L"hôtel était comme entouré d'une auréole produite par les illuminations.

La soirée s'annonçait brillante; le ministre n'avait reculé devant aucun sacrifice pour donner à ses salons un aspect féerique. Peu d'in«tants avant l'heure fixée pour l'ouverture de la soirée, les tapissiers donnaient encore leurs derniers coups de marteau, et les jardiniers arrangeaient leurs dernières fieurs.

Les salons, par un raffinement de luxe , avaient été décorés de telle manière que les styles des dernières époques, y étaient représentés par des spécimens authentiques, remarquables par leur beauté et leur haute valeur.

Dans l'une des pièces, les regards étaient attirés par une pendule représentant une nymphe gracieuse , dont les oreilles étaient ornées de deux pendeloques d'or. Il suffisait de les tirer à soi, pour voir l'heure se reproduire dans les yeux de la statue, en même temps qu'une sonnerie agréable charmait les oreilles

Dans le grand salon, le meuble était en tapisseries des Gobelins. Les scènes pastorales de Boucher ornaient les sièges dont les bois, tout dorés, s'harmonisaient parfaitement avec les tapisseries.

Plus loin, de vieilles encoignures en laque duGoromandel, style Louis XV, supportaient des bronzes artistement ciselés ; d'autre part, d'énormes cloisonnés chinois, véritables merveilles, laissaient échapper de leur col des fieurs choisies parmi les plus rares.

Les lustres, en cristal de roche, ajoutaient, parles feux de leurs prismes, au chatoiement joyeux des couleurs et donnaient un ton admirable à l'ensemble du tableau.

Plus loin, sur une cheminée en marbre bleu turquie , ornée de pampres , de vignes en festons et de têtes diverses , un groupe splendide , dû au ciseau d'un sculpteur célèbre du dix-huitième siècle, s'harmoniait parfaitement avec l'ameublement du salon.

Vers onze heures, les équipages commencèrent à affluer sur la place. Chacun d'eux, pénétrant par la porte d'honneur et tournant autour d'un massif, venait s'arrêter devant le perron, où deux rangées de valets de pied, en has de soie, assistaient gravement à l'entrée des invités.

Chaque voiture, après avoir déposé un couple, retournait par l'autre allée, et venait prendre place à la file, déjà longue, installée au dehors de l'hôtel.

Les salons se remplissaient rapidement. Ce fut bientôt une véritable cohue; sur les toilettes brillantes, sur les épaules nues des femmes, tout étincelantes de bijoux, tranchaient les habits noirs des hommes. Dans ces vastes pièces, tous se coudoyaient ; cependant, autour de certaines beautés, il s'était formé des groupe? <ie nombreux admirateurs.

C'est dans le petit salon mauresque, ou du moins tapissé pour la circonstance à la façon mauresque, — et qui précédait le salon où se tenaient les

hommes qui voulaient éviter la cohue, — que M. le ministre et sa femme recevaient les invités, que l'huissier annonçait. Lorsque la voix de l'huissier dit :

— M. le comte de Sancy!

Il y eut un mouvement dans le petit salon. Les amphitryons allaient avec empressement au devant du nouveau venu, le ministre lui serrait affectueusement les mains, pendant que la femme du ministre allait au devant de îa charmante jeune fille qui l'accompagnait, et la remerciait d'être venue, tout en lui reprochant doucement de ne pas répondre plus souvent aux invitations intimes qu'elle lui adressait.

Quand le comte de Sancy dirigea sa nièce Rachel vers le grand salon, tout le monde s'écarta respectueusement devant eux, et ce fut un murmure d'admiration : de la part des hommes, pour l'étrange beauté de la jeune fille; des femmes, pour la noble et belle allure du comte.

Le comte, quittant le bras de sa nièce qui restait à côté de dames de ses amies, revenait vers le petit salon, lorsque tout à coup il eut un tressaillement. Il s'arrêta, se plaça un peu sur le côté, semblant d'éviter d'être vu, mais regardant ceux qui allaient entrer.

Le domestique venait d'annoncer :

— Madame la baronne d'Hervey. Monsieur Philippe d'Hervey.

La baronne, s'appuyant sur le bras de son fils, entrait dans le grand salon.

Le comte, à demi caché derrière la tapisserie, les regardait , l'œil fixe, cherchant vainement à dominer le tremblement qui l'agitait.

La baronne et son fils s'avançaient : ils allaient s'asseoir près de lui. Il se recula encore, se cachant tout à fait derrière la tapisserie, et là, plaçant la main sur son cœur, comme s'il craignait qu'il n'éclatât, il dit :

— 0 mon Dieu: quelle étrange sensation j'éprouve! Un jour ou l'autre, je devais m'y attendre, cependant. Allons! allons! il faut que je domine cette émotion.

Et, se raidissant, se domptant, le comte rentra dans le salon.

Après vingt-cinq années, il revoyait celle qu'il avait aimée, celle pour laquelle il avait failli perdre la vie; elle était fort bien encore, et un observateur attentif n'aurait jamais pu lui donner son âge. Adèle d'Hervey avait presque quarante-cinq ans, elle en paraissait dix de moins, on se figurait difficilement que le grand et beau garçon qui lui donnait le bras était son fils.

La baronne était fort jolie. C'était une adorable femme, de taille ordinaire, assez forte et cependant fine de ligne, souple et élégante d'attaches ; le corsage superbe s'attachait bien à ses épaules opulentes, lagorge forte seyait à sa taille un peu longue, le col gracieux avait la souplesse du cygne et portait bien la tête, il avait ce pli charmant qu'on nomme le collier de Vénus: sous la peau blanche et diaphane, fraîche et douce au toucher comme le velours, on devinait le sang sain à la clarté du teint.

Le nez pur de profil, droit et fin, avait des narines roses qui se dilataient

— Allons, mon vieux Vernet, prends mon pardessus, vite. (Page 192.)

aux impressions diverses que la charmante femme Ressentait. La bouche fraîche, appétissante, aux lè%'res un peu lourdes, laissait voir dans le sourire provoquant qui lui était habituel des gencives roses enchâssant deux rangées de dents petites comme des perles, d'un blanc nacré; les yeux étaient admirables, d'un bleu qui rendait le regard doux et bon. Les cils étaient bruns, les sourcils châtains, ce qui adoucissait le visage et donnait un air riant au front ; les oreilles étaient toutes petites et d'un rose transparent; l'ovale du visage

était admirable, encadré par une chevelure blonde et soyeuse, qui seyait ù la clarté du teint. L'ensemble du visage était fort beau, et comme la baronne était admirablement bien faite, c'était bien la plus charmante femme que l'on pût voir. /

Le comte était étonné et ravi ; c'était cette femme qu'il avait aimée jeune fille, élégante et svelte î La fleur s'était épanouie, elle était encore une adorable femme. Quelle émotion singulière il ressentait : est-ce que l'amour ancien se rallumait? Non, cela eût été fou. Ce qui l'agitait ainsi, c'était de penser que cette femme était la mère de son enfant... que cet enfant c'était un grand beau garçon qu'il voyait à son bras, et Philippe d'Hervey ayant conduit sa mère vers un groupe de dames de ses amies, en se retirant se tournant vers lui, il sembla à Antony qu'il se revoyait à l'époque où il avait quitté Paris. Cet homme était son portrait vivant.

Le jeune homme traversa le salon ; en passant près de lui et à son approche^ il fut pris d'un tremblement. Il crut un instant que le jeune homme se dirigeait vers lui ; il avait l'air embarrassé, il baissait les yeux. Au contraire,, le jeune homme, comme s'il avait été froissé de l'attention qu'il lui avait porté d'abord, le regardait fixement, et, d'un air provoquant... il passa.

Et le comte ie Sancy, qui avait senti le rouge lui monter an visage, se disait :

Mon Dieu ! quelle impression ^nguliere lui ai-je faite, qu'il me fixait de ce regard méchant.. Quelle étrange sensation j'ai éprouvée. Mon fils! mon filsE oh ! que cela est singulier !

Et il allait vers les angles du salon, essuyant son front, que la sueur mouillait.

— Je devais m' attendre un jour ou l'autre à les voir tous deux^ pensait-il,, en se laissant tomber sur un divan, Étrange destinée! Elle est libre, et je n'ai pu l'avoir. Nous aurions vécu heureux — ce fils serait le mien. — Pourquoi s'est-elle cachée après ia mort du baron ? pourquoi m'a-t-elle fui lorsqu'elle était libre, car c'était moi qu'elle fuyaiL Olivier me Fa dit. Elle ne voulait plus me revoir ; elle n'avait plus pour moi qui^'usme haine égale à l'amour qu'elle avait eu. Quel est ce mystère ? Je sais qu'elle a soufî'ert — elle a perdu sa fille Camille, l'enfant qu'elle avait de lui ; il ne lui reste que ce beau garçon., mon fils...

Il resta un instant rêveur, puis il dit, après quelques minutes :

— Elle est libre=.. Je suis libre. .. et cet enfant est le nôtre...

Puis, comme si ce mot était doux à prononcer, comme s'il répondait à un de ses rêves, il répéta encore :

— Mon Qls ! mon fils !

Il se levci et se dirigea vers le salon Louis XV, où avaient été dressées des tables de jeu. C'est de ce côté qu'il avait vu le baron d'Hervey se rendre. Des groupes de joueurs étaient autour des tables. Il se plaça devant c<-îlie où se trouvait Philippe d'Hervey. S'il avait osé, il aurait parié pour lui. Le jeune

homme semblait fiévreusement agité, il perdait sans cesse et, mauvais joueur, il le laissait voir. A chaque coup de déveine, il cherchait à sourire, en relevant la tête, pour consoler ceux qui pariaient pour lui. Tout à coup, il rencontra le visage du comte de Sancy; celui-ci lui souriait. Il en fut agacé ; c'était ce même homme dont le regard l'avait blessé lorsqu'il avait quitté sa mère. Qu'était-ce que cet individu? Est-ce qu'il allait le poursuivre ainsi? C'était cet homme au regard singulier qui lui portait la guigne. Il acheva le coup, et, ne cherchant pas à dissimuler sa mauvaise humeur, il passa la main et se leva en grognant :

— Qu'est-ce que cet individu-là? — C'est un jettatore... si nous n'étions en ce lieu, j'irais lui demander la raison de cette poursuite. Au fait, voyons donc.

Et il se dirigea vers le groupe avec l'idée bien arrêtée de demander absurdement au comte pourquoi il l'avait regardé, et ce qu'il lui voulait. Le comte n'était plus là ; il regarda les joueurs, et constata avec rage que depuis qu'il avait passé la main cette main gagnait; et comme les joueurs, il conclut ;

— Ce n'est pas étonnant, il n'est plus là.

Il retourna près de sa mère et lui offrit son bras pour faire le tour des salons; celle-ci accepta souriante. Ils se promenèrent quelques minutes, ils revenaient du buffet, causant sur la splendeur de la fête. La baronne lui demanda :

— El: cette charmante personne que tu espérais revoir ici?

— Chère mère, je ne l'ai pas encore aperçue... Mais je suis assuré qu'elle viendra.

— Sais-tu qui elle est ?

— Non., je sais qu'elle est étrangère, d'une famille fort honorable; on doit me dire tout cela...

— Tu ne la connais pas... tu las vue seulement, et déjà te voilà préparant ton avenir. Mon pauvre Philippe, comme tu es léger.

Mais point du tout, dis-moi : As-tu besoin de connaître, pour aimer ? II suffit pour cela de voir. Je l'ai vue, elle est admirablement belle, le monde au milieu duquel je l'ai vue m'assure de ce qu'elle peut être... Je l'ai vue avec des amies à toi, chère mère.

— Eh bien ! tu ne sais pas son nom ?

— Point encore.. . Je sais son petit nom : Rachcl.

— Une juive?

— Je l'ignore... Mais tu ne vas pas voir un obstacle en cela...

La baronne d'Hervey se tut, et le jeune homme, qui s'aperçut de la fâcheuse impression, reprit vite :

— Je ne crois pas cependant qu'elle soit juive; je sais qu'elle est de famille chrétienne. Mais, chère maman, tu dois m'assurer que sa religion ne serait pas un obstacle. Au fond, est-ce que nous avons une religion, nous?

— Veux-tu te taire.

— Nous faisons le bien quand nous pouvons... Qu'est-ce que tu as donc?

Le jeune homme venait de sentir sa mère lui pincer fortement le bras; il la regarda : elle était toute pâle...

— Mais qu'as-tu donc?

— Rien, rien... Viens, Philippe; viens, mon enfant; viens vite.

Elle cherchait à l'entraîner, pendant que le jeune homme cherchait autour de lui le motif de l'émotion de sa mère. Apercevant le comte de Sancy, qui dardait sur eux un regard de flamme, il s'exclama :

— Encore cet homme... Oh! je veux en finir avec lui.

— Ohl malheureux, fit la baronne, viens, viens, ne parle pas à cet homme.

M™^ d'Hervey voulut marcher, mais elle vacilla et tomba dans les bras de son fils; elle était évanouie.

Si la situation de sa mère ne l'avait inquiété et obligé de rester près d'elle, Philippe se serait élancé sur cet homme qui, depuis qu'il l'avait aperçu, semblait apporter le malheur dans ses pas; mais le pauvre garçon, bouleversé par l'indisposition subite de la baronne, ne s'occupait que d'elle, ne s'expliquait rien; par cela même, redoutant tout, il eut peur un instant d'une catastrophe. Tout le monde s'était vivement approché d'elle, chacun voulait porter secours à la baronne d'Hervey. Philippe avait eu une minute d'épouvante, mais il s'était remis aussitôt, et écartant ceux qui l'entouraient, prenant sa mère dans ses bras, il la porta dans un petit salon duquel les huissiers éloignaient le monde. Plusieurs docteurs présents à la fête avaient suivi le groupe.

La baronne était assise sur un large fauteuil, près d'une fenêtre ouverte ; son fils troublé, inquiet, était à ses genoux, les regards fixés sur son visage, tenant les mains de sa mère, attentif à la voir reprendre connaissance. Deux médecins s'empressaient autour d'elle.

Gela avait produit dans les salons un brouhaha général ; tout le monde se pressait sur la porte du petit salon, on s'exagérait la situation de la malade, on voulait la voir, et, obligé de dégrafer le corsage de dessous la robe de sa mère, Philippe souffrait de cette indécente curiosité; il supplia qu'on fermât la porte. Gela était impossible. Les portes, pour aider à la circulation dans les salons, avaient été retirées, mais de lourdes tapisseries les remplaçaient, on les laissa retomber. On put alors soigner plus librement M'""' d'Hervey. Quelques-uns de ses intimes amis seulement étaient en train de demander au fils l'explication de ce malaise subit.

Philippe répondait qu'il ne pouvait se l'expliquer, et, en lui, il cherchait à comprendre ce qu'il avait vu. Le doute n'était pas possible. En voyant cet homme étrange, sa mère avait tremblé; elle s'était cramponnée à lui comme si un danger la menaçait ; elle avait voulu réagir, et la vue de cet homme l'avait terrifiée. Lorsque son fils s'en était aperçu, sa question l'avait troublée, la peur l'avait reprise, et c'est d'une voix dont l'intonation le secouait encore qu'elle l'avait supplié de « ne pas parler à cet homme. »

Quel homme était-ce donc?

La belle robe de la baronne d'Iïervey avait été massacrée par les ciseaux ; mais les seins libres se soulevaient, la respiration revenait ; à la pâleur qui avait couvert le visage succédait un teint plus rosé, la bouche souriante s'entr'ouvrait, les yeux restaient clos, pendant que sa main répondait à la pression de celle de Philippe, et que ses lèvres prononçaient:

— Mon fils... mon Philippe!

Lorsque ses yeux s'ouvrirent, son regard fouilla tout le petit salon, se fixant obstinément sur chacun de ceux qui étaient là. Quand elle eut ainsi bien envisagé tout le monde, elle fit un effort, leva ses deux bras, qu'elle laissa retomber sur l'épaule et sur la tête de son enfant, et lui souriant, caressant ses cheveux de ses doigts, elle dit d'une voix indéfinissable :

— Oh! mon enfant...

— Mère, mère, qu'as-tu donc?... Tu souffres?

— Non, je n'ai plus rien, je te revois, je suis heureuse.

Et se tournant vers ses amis qui la regardaient avec intérêt :

— Ce n'est rien, un malaise, que je ne m'explique pas... mais, dans ces quelques moments, pendant lesquels j'ai perdu connaissance, d'affreuses idées ont traversé, mon cerveau, et c'est pour cela que Je suis heureuse de voir mon fils.

— 0 ma chère mère, fit le jeune homme, ému jusqu'aux larmes en se soulevant pour embrasser la baronne. Lorsqu'elle le tint dans ses bras, lorsque leurs lèvres se touchèrent, Philippe sentit qu'un frisson secouait le corps de sa mère, et il l'entendit répéter encore :

— 0 mon fils, mon fils, ne me quitte pas.

• — Mais y penses-tu, maman? Quel idée as-tu donc, ma chère mère? Mais je parle de mariage en fou, rien n'est encore arrêté dans ma pensée... Et la preuve, c'est que j'y renonce; nous n'en parlerons plus.

Adèle d'Hervey eut un sourire triste, elle mit ses doigts sur les lèvres de son fils et lui dit bas :

— Tais-toi... il n'est pas question de ton mariage!

— Gela va mieux, mère... tune souffres plus?...

— Non, mon enfant.

Et s'adressant au médecin :

— Monsieur, que je vous remercie de vos soins; je suis toute honteuse de cette faiblesse.

— Et pourquoi, chère amie? fit une des dames. On étouffait dans les salons. C'est véritablement ridicule de prodiguer ainsi les invitations; ce n'est plus une fête, c'est une cohue.

— Et puis, je vais si peu dans le monde maintenant, je suis si peu habituée à ce bruit, à cette chaleur...

— Ma pauvre bonne chère maman, c'est moi qui suis cause de cela, c'est moi qui ai exigé que tu vinsses, et pour une folie... je m'en veux.

— Ne parle plus de ça, mon Philippe... nous la reverrons...

On se bousculait à la porte, on soulevait la tapisserie, on voulait avoir des nouvelles, car l'incident allait grossissant; d'abord on avait parlé d'un évanouissement, puis d'une femme étouffée, écrasée, enfin d'une attaque d'apoplexie, à la suite de laquelle la baronne avait succombé.

G'es^. un des docteurs qui dut dire : -

— Messieurs , c'était un évanouissement, IVpe d'Hervey est maintenant revenue à elle, mais elle a besoin de repos... et je vous prie en grâce de vous éloigner.

Gela fut long à obtenir, mais enfin, les huissiers aidant, le monde retourna vers le grand salon, surtout lorsque les amis de M™^ d'Hervey sortirent.

Plus tranquille, Adèle envoya chercher son manteau et pria son fils de la ramener chez elle. Philippe s'empressa ; il avait eu bien peur et il se trouvait bien heureux de revoir sa mère ainsi. Lorsqu'il lui demanda, se disposant à partir :

— Mais qui t'a fait cette impression à la suite de laquelle tu t'es évanouie? Sa mère ne répondit pas et demanda :

— Que t'ai-je dit en sentant que j'allais perdre connaissance?

— Tu m'as dit : ne parle jamais à cet homme... Que voulais-tu dire ? Philippe vit le rouge couvrir le front de sa mère, il vit son embarras, il

regrettait sa question, lorsqu'elle lui dit :

— Je ne me souviens pas, j'avais la tête un peu perdue, car je suis si peu habituée au monde maintenant, que je me suis sentie mal à l'aise, je ne me souviens pas.,, peut-être ai-jecru que tu allais chercher querelle à quelqu'un...

Philippe lui mettait son manteau sur les épaules. Sans savoir pourquoi, il était ennuyé de ce qu'elle lui disait; pour la première il devina que sa mère mentait : il y avait dans tout cela un secret qu'elle lui cachait.

Il lui offrit son bras, après avoir demandé à un valet de pied de les diriger afin qu'ils sortissent sans passer par les salons, lorsque sa mère lui demanda d'un ton abandonné :

— Est-ce que tu ne me parlais pas de quelque chose ou de quelqu'un, lorsque je me suis évanouie?...

— Mais non, mère...

— Je n'ai pu dire cette phrase sans motif.

Depuis le commencement de la soirée, j'avais remarqué un homme qui ne cessait de me dévisager...

— Ah!

Et Philippe sentit sur son bras le tressaillement de sa mère.

— Cet homme, sans cesse devant moi, m'agaçait; le revoyant encore, je crus que son regard te gênait, et je dis : Encore cet homme, il faut en finir... c'est alors que tu t'es évanouie en disant :

— Oui, oui, je me souviens... c'est bien cela... Je ne connais pas l'homme dont tu parles... J'ai craint une querelle et c'est pour cela que je voulais t'entraîner... en te disant : Ne parle pas à cet homme.

— Ah! fit Philippe, qui ne crut pas un mot de ce que venait de raconter sa mère

Ils étaient sous le péristyle ; le valet de pied, les voyant, courut dans le jardin de l'hôtel d'Orsay criant :

— Baron d'Hervey!... Baron d'Hervey \

L'équipage vint promptement se placer devant le péristyle. Philippe aidant sa mère à monter en voiture, lui demandait :

— Tu vas bien, maintenant... tout à fait bien?

— Pourquoi 1 tu veux me quitter... rentrer à ce bal... Et la baronne était toute bouleversée à cette idée... Non! non: je ne sais comment je vais me trouver en arrivant. Philippe, je t'en supplie, mon enfant, rentre avec moi... je t'en prie. Le jeune homme fronça les sourcils, très étonné de ce qu'il constatait ; il se contint et souriant il dit :

— Tu n'as pas besoin de me prier, mère, tu es indisposée, je rentre avec toi...

Il monta près d'elle... elle lui prit la main et dit :

-- Merci ! et elle couvrit son visage de son mouchoir...

— Mais tu pleures...

— Mais non... je suis exigeante avec toi et tu es si bon... Ce n'est rien... <;'est de joie... et c'est nerveux.

C'est très inquiet que Philippe rentra avec sa mère à l'hôtel d'Hervey.

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