DES TOURMENTS ET DES INQUIETUDES DE VERNET
La baronne était fort embarrassée avec son fils, elle voulait éviter de parler de l'accident à la suite duquel elle s'était évanouie, et cependant elle sentait que son fils n'était pas sa dupe et ne croyait pas ce qu'elle avait dit. Elle voulut parler à Philippe de la jeune fille qu'il devait lui montrer, de ses projets de mariage, mais elle avait des phrases maladroites — et le jeune homme •tarit ce sujet d'un coup, en disant :
— Ma chère mère, je suis aujourd'hui fort embarrassé, je vois que tu as attaché une grande importance à un projet en l'air. J'avais vu trois fois une fille adorable, M'"« de Sirvan m'avait, en plaisantant, dit que cette jeune fille était à marier, qu'elle était orpheline, la fille d'un savant massacré lors des derniers troubles en Syrie —je m'étais intéressé à elle, sa beauté m'avait frappé et ravi... C'est en riant que j'avais dit que }e serais heureux d'être le mari d'une si jolie et si intéressante personne. — Vous avez pris ça ru se-
rieux — et je voulais te la montrer... Mais cela n'est pas arrêté comme tu parais le croire. J'ignore son nom, j'ignore sa situation... enfin, je vais plus loin, momentanément je n'y veux plus penser.
La baronne n'.osa pas demander à son fils la cause de ce changement ; elle redoutait qu'il ne lui répondît :
— Parce qu'il s'est passé ce soir quelque chose qui me préoccupe au plus haut point. Un homme que je ne connais pas, en te regardant, t'a fait pâlir — en se dirigeantvers toi, cet homme t'a fait une peur telle que tu t'es évanouie dans mes bras. ■
Elle se borna à répondre :
— C'est ma faute, c'est parce que tu m'as vue souffrante que tu ne penses plus à cette jeune fille...
— Non, mère... je ne dis pas que je n'y penserai plus... je dis que je ne veux pas que vous croyiez la chose aussi avancée...
— Mais c'est le contraire de ce que tu me disais en arrivant à ce bal... Philippe se mordit les lèvres.
— C'est vrai!... mère, excuse-moi... je ne sais ce que je dis, j'ai souffert de te voir en cet état... j'ai eu peur et j'en suis resté nerveux, agacé.
Adèle d'Hervey souffrait, elle sentait bien ce qu'il y avait dans tout cela; son fils pensait toujours à Antony... Après vingt-cinq ans, la faute reparaissait. Est-ce que la mère allait avoir à rougir devant son enfant? Pour parler elle dit : •
— Tu vas bien dormir, Philippe, bien te reposer pour oublier tout cela, et démain nous causerons...
— Nous causerons de quoi? demanda tendrement le jeune homme. Cette question bouleversa Adèle, qui balbutia :
— Nous causerons de M""* Rachel... de ton mariage...
— Encore !... fit Philippe...
— Méchant, fit sa mère en l'embrassant. La femme de chambre entrait pour aider la baronne à se dévêtir. Philippe embrassa sa mère et se retira.
Nos lecteurs connaissent l'hôtel d'Hervey. Les communications entre l'appartement de la baronne et celui du général avaient été fermées, l'appartement de la baronne grandi, et ceux du général étaient devenus un logis fort coquet et bien indépendant, qu'habitait Philippe. Sortant de chez sa mère, il devait descendre le grand escalier et traverser la cour. C'est ce qu'il fit.
En entrant chez lui, il trouva, devant la porte de l'antichambre, son valet de chambre étendu sur une banquette et ronflant comme un sourd. En entendant la porte s'ouvrir et se fermer, le valet se leva rapidement et vint se placer devant son maître, droit comme un I, et, saluant militairement, il avait l'air tout piteux d'être surpris, et il s'attendait aune semonce; son visage s'éclaira d'un sourire lorsqu'il entendit :
— Allons, mon vieux Vernet, prends mon pardessus, vite, les clefs du
— Bon! pigé, faut-il que je sois maladroit? (Page 193,)
jardin pour sortir par les Champs-Elysées. Ne fais pas de bruit, afin que ma mère n'entende pas. Tu vas m'accompagner.
—- Je suis prêt, monsieur Philippe...
Dix minutes après, Vernet, enveloppé dans un grand manteau, traversait
le jardin, précédant Philippe d'Hervey ; ils sortaient tous les deux parla porte
des Champs-Elysées. Le jeune homme, suivi de son valet de chambre, traversa
les Champs-Elysées, la place de la Concorde, longea le Palais-Bourbon et
entra de nouveau au ministère des iw. • ^ères ; la nuit s'avançait et
c'était l'heure où nombre d'invités s<- m h il.
Philippe dit quelques mots à Veti < lia l'attendre avec les autres do-
mestiques. Le jeune baron d'Herv^'V t- i l.^s salons; mais, ne se préoc-
cupant pas de ce qui s'y passait, ne s< m ni au jeu ni à la danse, cher-
chant partout, Philippe voulait retrouver i i xame devant lequel sa mère avait pâli et baissé les yeux.
; Il chercha dans tous les salons, ci^ fut "U vain; il allait quitter le petit salon, où étaient dressées les tables df^ j mi, lorsqu'un de ses amis l'arrêta, celui qui avait repris la main lorsqu'il av lil ces^é déjouer. Le jeune homme lui dit gaiement :
— Ahl Philippe, que je te remercia»., tu m'as cédé une jolie main..., j'ai gagné six cents louis. C'est bien le moins que je t'en montre ma ^reconnais— sance ; nous allons avec Yerset et de Laubat souper, tu en es, c'est moi gui- Toffre...
— Merci I je suis fatigué... agacé... furieux. . — Après moi..., à cause de ça...
— A cause de ça, peut-être, mais, pas après toi!... après celui qui me por^tait la guigne !
— Ah bah ! qui est-ce donc... je le connais ?
— Je ne sais... il était en face de moi lorsque je jouais... un grand, assez bien... bien même... un homme de trente-cinq ans environ... l'air distingué, hautain, un brun, les cheveux un peu bouclés.
— Qui était juste en face de toi ?.,.
— Oui, tu le connais?
— Je sais son nom, je l'ai va deux ou trois fois au cercle et aux courses, c'est le comte de Sancy. On le dit trè^ rich»^: au reste, il est beau joueur, et il a nue gaillarde qui lui mange pas mal d'arj«nL
— Ah! qui donc?
— Martingale. . .
— Alice, de la rue Byron...
— Oui, justement... il l'entretient superbement, ou du moins il est un de eeux-là...
— Ah ! très bien, tu dis qu'il se nomm^ le comte de Sancy.. .
— Oui, et autant que j'ai pu en juger [undant le peu de temps que je l'ai vu, c'est un charmant homme...
— Connais-tu un de ses amis?
— Pourquoi me d^mandes-tu cela... rfue veux-tu faire?...
— Rassure-toi, mon cher, je voulais < oir si c est un Parisien.
— Mais non, il n'y a que quelques aiu • - ([u'il est fixé à Paris, il y a résidé une vingtaine d'années auparavant... il y • .ir étant enfanf...
— Oui! — Et le jeune homme pen-i ; > iranquille : Il ne peut connaître ma mère. Je suis des vôtres, allons soujxjr.
Les deux jeunes gens se prirent le bras pour se rendre au vestiaire, prenant, en traversant le grand salon, les deux amis qui devaient les accompagner.
Philippe appela Vernet; il fut étonné de voir son serviteur le visage bouleversé, la face pâle, les membres agités par un tremblement.
— Eh bien! qu'est-ce que tu as, toi?
— Moi, monsieur Philippe, rien, rien. Je vous assure que je n'ai rien... j'ai eu froid !...
— Je ne rentre pas, retourne à l'hôtel et couche-toi... Prends un verre de vin chaud... tu entends^ Vernet... tu auras attrapé froid... tu as la figure tout à l'envers.
— Oui, monsieur Philippe, ohl vous êtes trop bon...
Les jeunes gens montèrent en voiture et Vernet, courant du côté de l'hôtel, disait :
— C'est lui ! ce gredin-là... Je l'ai reconnu... Qu'est-ce que je dois faire?... C'est cet Antony, j'en suis certain... En voilà un coup...
Comme si ce seul nom l'eût bouleversé, le domestique courait, courait à travers les Champs-Elysées. Ce grand gaillard, d'allure militaire, dans le court trajet qu'il fit, cracha bien tous les jurons et tous les sacrements du monde, mais pour répéter sans cesse :
— Antony, Antony... Voilà vingt-cinq ans que le général est mort, il a Tair aussi jeune qu'autrefois. — Que faire? — Dois-je obéir au général? Il n'y a pas, son commandement était formel. Bien sûr que je ne puis pas en parler à madame... Je le croyais mort. Après la mort du général, on s'attendait à le revoir, et rien, — et tout d'un coup le voir là... Le mieux est d'aller voir le notaire qui a les papiers.
Il était arrivé à l'hôtel d'Hervey, il y entra, par la petite porte, sans bruit, traversa le jardin —il faisait bien tout ce qu'il pouvait pour n'être pas entendu. Il ouvrait la porte des appartements de son maître, lorsqu'il entendit une fenêtre s'ouvrir, il se blottit dans l'embrasure de la porte; mais il était trop t ird. Le vieux serviteur exclama :
— Bon! pigé, faut-il que Je sois maladroit?
La baronne venait d'ouvrir sa fenêtre et disait :
— C'est vous, Vernet... vous rentrez ? Montez un peu, j'ai à vous parler.
— Bon! qu'est-ce qu'il y a? grogna le vieux soldat... Et haut : présent, madame, je vais à l'ordre.
Il traversa le jardin et monta chez M"^** d'Hervey. La baronne avait l'air bien sévère et Vernet en fut un peu effrayé... Elle demanda aussitôt :
Vernet, d'où venez-vous?
Avec un accent de franchise superbe, Vernet, qui était transi, répondit :
Madame la baronne, je ne pouvais pas fermer l'œil, un mauvais sommeil: alors, je me suis dit : Vernet, tu devrais te promener, et je me suis proii^ àe. Je jure à madame la baronne que ce n'était pas autre chose.
i05 LE FILS D'ANTONY.
— Vous n'êtes pas sorti seul.
— Moi, madame, seul comme un planton.
— Allons! ne mentez pas, Vernet; je suis rentrée avec Philippe et aussitôt il a été vous prendre; vous êtes partis ensemble. '^
— Madame la baronne, c'est monsieur qui ne pouvait dormir...
— Ne mentez pas, où avez-vous été?
Le malheureux Vernet ne voulait pas désobéir à sa maîtresse, mais en même temps il ne voulait pas trahir son jeune maître et comme en sortant celui-ci lui avait dit :
— Faisons attention pour ne pas réveiller ma mère...
C'est qu'il désirait que sa promenade du soir ne fût pas connue. Il répondit donc de ce même ton plein de franchise :
— Madame la baronne, vous savez, je sors peu, et je ne connais guère Paris... dans ces quartiers là-bas... avec ça la nuit, je ne m'y reconnais plus du tout... Je ne sais pas...
— Vernet, ce n'est pas bien de mentir... Vous avez été au ministère des affaires étrangères.
— Ah! madame, ça c'est possible, je n'ai jamais dit le contraire; je vous ai dit que je ne connaissais pas du tout la ville de ces côtés, ça peut bien être le ministère que vous dites, je ne dis pas non.
— Vous avez été au ministère, il y avait fête, mon fils est rentré I
— S'il est rentré.., Oh! à peine, madame... . " -
— Il ne s'est rien passé...
A son tour ce fut Vernet qui s'arrêta... Que voulait donc demander sa maîtresse? Savait-elle donc que celui qui avait tenté de l'assassiner et bien autre chose était à Paris et à ce bal? Qu'est-ce que ça voulait dire? En tout cas, cela changeait la face des choses, la baronne savait qu'il venait du ministère, qu'il y accompagnait son fils, il n'avait donc rien à cacher. Il répondit :
— Non, madame, non; M. le baron a trouvé là des camarades, et il m'a dit qu'il partait souper avec eux.
■ La figure d'Adèle se rasséréna, et elle demanda :
— Vous ne me mentez pas, Vernet?
— Oh , madame !
— C'est bien vrai, Philippe est retourné là-bas pour y retrouver des amis avec lesquels vous l'avez vu partir pour souper.
— Mfidame, je vous en donne ma parole d'honneur. Ils étaient quatre lorsqu'ils sont sortis, et ils avaient l'air très gai. Monsieur m'a dit de rentrer, parce qu'il allait souper.
— Et rien d'extraordinaire ne s'était passé dans les salons. Ne me mentez
pas, Vernet.
— Je vous jure que non, madame; monsieur n'est pas resté dix minutes, j'en suis certain; car si je ne craignais d'effrayer madame, je lui dirais ;
— Quoi encore?... Parlez, fit Adèle poliment.
— J'attendais monsieur, lorsque tout à coup un monsieur qui aidait des dames à monter en voiture est revenu et a envoyé un des domestiques du ministère chercher une voiture. Madame, je viens pour vous dire qui était cet homme qui, lui aussi, sortait de ce bal...
Adèle fît un effort pour dire :
— Qui était-ce, Vernet, un de nos amis?
— De vos amis, madame! Ah ! le misérable !... On reçoit du bien drôle de monde, dans ce ministère-là... C'était ce coquin qui, une fois, ici, dans cette chambre...
— Ah! oui, oui... je sais...
— Que madame m'excuse de lui rappeler ce souvenir, mais ça m'a donné un tel coup, j'avais envie de l'étrangler.
— Êtes-vous fou, Vernet?... Mais revenons à mon fils. Quand vous avez vu cet homme, Philippe était parti?
— Non, madame. M. Philippe est entré dans les salons quand ce coquin-là était dehors, il s'occupait de ses dames — ça a des dames. —Moi! j'étais si surpris que j'ai pu ne pas trouver le temps long, et je ne sais pas absolument combien de minutes il est resté.
Adèle ne cherchait qu'une chose, elle voulait savoir si Philippe s'était retrouvé en présence d'Antony, s'ils s'étaient parlé... elle demanda :
— Philippe est sorti du bal lorsque vous regardiez cet homme, vous lui avez dit que c'était lui qui avait tenté de m'assassiner.
— Oh! non, non, madame. Oh! je n'ai pas parlé de ça à M. Philippe, Du reste, quand mon maître est descendu, j'étais tout seul; cet Antony...
A ce nom, Adèle ne put réprimer un tressaillem^ent.
— Cet Antony était parti, et c'est alors que monsieur m'a dit de rentrer. Madame la baronne, il ne faut pas lui en vouloir. Vous savez, c'est de son âge, ça, à M. Philippe, de s'amuser un peu.
— Vous avez raison, Vernet... A l'avenir, mon ami, ne me mentez pas, vous savez bien que je ne tourmente jamais Philippe, je lui laisse faire tout ce qui lui plaît et, si je vous interroge, c'est moins par curiosité que par intérêt. Si Philippe se trouvait ennuyé, s'il perdait au jeu, je veux le savoir; je lui ferais avoir ce dont il aurait besoin. Je l'ai vu jouer ce soir, je sais qu'il a perdu , et je craignais que ce ne fût pour cela qu'il retournait au bal du ministère.
— Oh! je ne crois pas, madame. Mais, si ça était, je le saurais et, s'il était embarrassé, je le dirais à madame.
* — C'est cela, Vernet, allez vous coucher, mon ami et, surtout, ne dites pas un mot à mon fils de ce que je vous ai demandé ce soir.
— Ohl pas de danger, madame ; si monsieur savait que j'ai été assez bête pour me faire pincer par madame la baronne, j'en recevrais une...
— Bonsoir, Vernet.
— Bonsoir, madame la baronne.
Vernet sortit très préoccupé, et, se grattant l'oreille , il grommelait tout seul :
— Il y a quelque chose là-dessous. Ça m'ennuie, d'avoir retrouvé cet homme-là et demain j'irai voir le notaire du général : c'est l'ordre.
Vernet se tournait et se retournait sans cesse dans sa couche, sans pouvoir trouver le sommeil. Qu'allait-il faire ?
L'ordre du général, au fond, il savait bien ce que cela signifiait, il savait bien que les papiers qu'il avait laissés étaient menaçants. Jusqu'à ce jour, il avait vécu tranquille, et l'orage qu'il voyait poindre l'épouvantait. Et puis, il faut tout dire. Lorsque le général d'Hervey avait été tué glorieusement à la prise de Blidah, son fidèle soldat avait ramené pieusement en France sa dépouille mortelle.
Gomme c'était lui qui avait, au milieu de la mêlée, enlevé le corps de son général, qui, sur la brèche, l'avait tenu debout, Vernet, cité à l'ordre du jour, avait été décoré.
C'est la consolation qu'il retrouva en mettant le pied sur la terre de France, mais il n'avait pas été peu étonné de trouver, à sa descente du bateau, la baronne d'Hervey et sa sœur.
Il avait raconté les derniers moments du général et , sans s'en apercevoir, il avait rassuré la baronne d'Hervey qui avait été épouvantée depuis le jour où elle avait reçu la lettre étrange où on lui apprenait que le colonel d'Hervey reconnaissait pour son fils celui qu'il savait être né des œuvres d'Antony.
C'est que Vernet ne savait pas que le colonel avait écrit directement à son notaire; il ne pouvait donc pas éclairer la baronne à ce sujet, et celle-ci, après les renseignements que Vernet lui avait donnés, était assurée que les agissements du général s'étaient bornés à la lettre qu'elle avait reçue.
Vernet, seul, pleura véritablement le chef de la maison d'Hervey. Nous devons reconnaître que ses regrets furent de courte durée.
Obéissant aux dernières volontés de son chef, il se consacra tout entier au jeune Philippe d'Hervey. Ce fut véritablement lui qui l'éleva, car dès qu'il put se tenir sur ses petites jambes, le soldat ne cessa de le prendre avec lui.
Vernet aimait Philippe comme son enfant. Lorsque le jeune homme fut en âge de faire ses études, la mère ne voulant pas se séparer de son fils, car elle venait de perdre sa fille Camille, on prit des professeurs, ce qui ravit Vernet. Ainsi, il ne quittait plus son jeune maître.
A dix ans, il en avait fait un écuyer, à seize ans, un tireur d'escrime de premier ordre. Vernet était en même temps comme les valets des vieilles comédies, un domestique et un confident. Vernet était fier de son élève; il n'y avait pas un homme au monde qui fût son égaL C'était l'unique affection du vieux soldat.
Le général lui avait bien dit que si jamais il retrouvait, à Paris, l'homme qui avait outragé la baronne d'Hervey, il devait aller immédiatement chez le
LE FILS D'ANTONY. lOi)
notaire prévenir celui-ci qu'il eût à remettre aussitôt les papiers destines à son fils. •
Vernet, depuis longtemps, croyait avoir deviné tout ce qui s'était passé, n était convaincu que, par ordre supérieur, on avait contraint son général à ne pas se venger d'Antony.
Son général obéissait d'abord, mais réservait l'avenir. Brave de sa nature, sachant qu'à chaque attaque, il risquait sa vie, ne voulant pas, cependant, que celui qui avait outragé sa femme restât impuni, il avait pris ses précnutinns s'il venait à mourir, pour que son fils, s'il devenait un homme, prît le soin de le venger.
Pour Vernet, les papiers déposés chez le notaire parlaient de cela.
Or, toute la nuit, le vieux soldat se demanda si, après vingt-cinq ans, le serment qu'il avait fait à son général avait encore de la valeur, et s'il n'était pas plus humain de laisser tout en l'état.
Au fond, que pouvait-il arriver? Des tourments, des ennuis, des tracas, pour son jeune maître ! C'était le moins- Ne valait-il pas mioux se taire ? Depuis vingt-cinq ans, c'était la première fois qu'il voyait Antony. Peut-être cet homme allait-il de nouveau disparaître. A quoi bon remuer tout ce passé? Puis, de quelle façon la baronne jugerait-elle la chose? Elle lui avait paru, le soir même, peu disposée à ce qu'on revînt sur cette triste affaire.
Et puis encore, n'était-ce pas bien cruel d'aller apprendre au fils cette vieille aventure arrivée à sa mère?
Lorsque Vernet s'endormait, il était à peu près résolu à ne point donner de suite à l'affaire. Enfonçant son nez dans l'oreiller, il disait :
— Eh ! bon sang de bon Dieu! après vingt-cinq ans, un serment, ça ne tient plus. Et puis, à quoi ça sert-il tout cela? La mémoire des gens, est-ce que ça existe, ça ? De deux choses l'une : si on se survit, s'il reste quelque chose de nous, que le général me le fasse dire! On rêve des bêtises, eh bien! la nuit porte conseil, nous allons voir si je rêverai des choses sérieuses.
Le hussard s'endormit.