‹ Le fils d'AntonyChapitre 3 sur 34 · OU CIS QUI EST VRAI DEVIENT IN"STIAISEMBLABLE · texte numérisé non relu

OU CIS QUI EST VRAI DEVIENT IN"STIAISEMBLABLE

Tout bouleversé par ce qu'il avait entendu, le docteur Olivier remonta dans sa voiture, ordonnant au cocher de le conduire à l'hôtel d'Hervey. Pendant le trajet de la Conciergerie au faubourg Saint-Honnré, il réfléchissait à ce qu'il venait d'entendre, se demandant si c'était bien là la vérité. — Depuis longtemps il connaissait Antony — c'est-à-dire depuis sept ou huit ans; ill'avait connu presque enfant au quartier Latin Le docteur avait environ trente ans. Antony n*avait pas vingt-cinq ans. Il avait donc environ dix-sept à dix-huit ans lorsqu'il l'avait connu. Il avait été pris de sympathie, lui gai, joyeux, pour ce jeune homme sombre, fatal, blasphémateur, paradoxant sans cesse.

Aiitony lui avait souvent raconté son histoire, ou plutôt son mystère. Il avait toujours été entouré d'étrangers avant d'entrer au collège, et il n'en était sorti que pour suivre les cours et mener la vie indépendante du quartier Latin. Il ignorait d'où lui venaient son prénom et la pension assez large de laquelle il vivait; il ne connaissait, comme il le lui avait répété, que l'homme d'affaires, sorte d'intendant, qui lui servait cette pension.

Ils s'étaient souvent rencontrés depuis dans le monde. C'est là qu'Antony était devenu passionnément amoureux de la belle Adèle de Chambly, une adorable jeune fille sortant depuis quelques mois du couvent. C'avait été un amour farouche, qui d'abord avait effrayé la jeune Adèle, puis l'avait charmée parce qu'il n'avait pas la banalité des autres. Au milieu du monde où il paraissait étrange, elle avait trouvé cet homme supérieur; elle l'avait remarqué parce que son regard ne s'adoucissait que lorsqu'il se fixait sur elle ; elle le distinguait de le voir triste et sévère au milieu des autres, élégants et nuls. Il ne parlait pas comme eux pour redire une banalité, sa galanterie avait d'autres expressions que celles qu'on répétait sans cesse autour d'elle. Elle l'aimait enfin : amour d'enfant bien profond et bien pur.

Le docteur Delaunay avait assisté à tous les prodromes de la passion qui devait conduire Antony jusqu'au crime et, à cette heure, seul dans sa voiture, vivement impressionné par l'entretien qu'il venait d'avoir, il se rappelait tout cela.

Son ami lui avait-il bien dit toute la vérité ? Dans le monde, on racontait tout bas que depuis quatre mois Antony était l'amant de M"^^ d'Hervey, le docteur l'avait cru : la chose lui paraissait si naturelle ! Adèle vivait presque abandonnée, livrée à elle-même à l'âge où le cerveau pense, où, la chair brûle. Avec son mari, elle n'avait connu de l'amour que ses brutalités. On s'expliquait aisément que, s' étant retrouvée en cet état devant celui qu'elle avait aimé, que le romanesque de sa vie et l'absence de trois années avaient poétisé, elle eût succombé — et encore on avait raconté sur cette faute tout un roman, auquel Antony, quelques minutes auparavant, avait fait allusion.

Résistant à Antony, voulant échapper à ses poursuites, seule près de lui, redoutant de ne pouvoir se défendre, elle avait voulu aller retrouver son mari, et elle était partie pour Strasbourg, — un long voyage à cette époque. Antony l'avait poursuivie, l'avait rejointe. Cette partie de l'histoire qu'on racontait était vraie, puisque le jeune homme venait d'en faire le récit à son tour. Mais où l'aventure différait de ce que disait le monde, c'était justement à cet endroit. — A la soirée de M""" de Lancy, à la grande confusion d'Adèle et à la rage d' Antony — que tous avaient remarqué — une femme à langue de vipère, très redoutée à cause de ses médisances, M"'^ de Camps avait dit:

« Il y a encore des amours profondes, qu'une absence de trois ans ne peut « éteindre, des chevaliers mystérieux qui sauvent la vie à la dame de leur « pensée, des femmes vertueuses qui fuient leur amant, et comme le mélange

« du naturel et du sublime est à la mode... des scènes qui n'en sont que plus « dramatiques pour s'être passées dans une chambre d'auberge. »

Et cette allusion, la vipère l'avait préparée en racontant quelques minutes avant l'arrivée d'Adèle chez M""* de Lancy :

« M™* d'Hervey rentre dans le monde, qu'elle a quitté, sous prétexte de « mauvaise santé, depuis trois mois, depuis son départ... son aventure dans « une auberge, que sais-je, moi?... Gommentl vous recevez cette femme! »

Olivier Delaunay se souvenait de la scène. Etait-ce vrai? Antony, rejoignant M°"^ d'Hervey à Ittenheim, avait-il passé la nuit avec elle dans cette auberge? De ce jour, c'est-à-dire depuis près de quatre mois, était-il son amant? Il avait affirmé le contraire, et, à cette heure, il avait tout intérêt à déclarer qu'il était l'amant de M'"'' d'Hervey. Ce pouvait être une circonstance atténuante ; il échappait ainsi à l'accusation qui allait être visée, précédant celle d'homicide, de tentative de viol.

Non, le monde se trompait, les médisants calomniaient. Antony aimait follement M""** d'Hervey, celle-ci avait pu être coquette avec lui, mais le malheureux disait la vérité, — le docteur en était convaincu, — il n'était pas son amant. Se trouvant chez sa maîtresse, il aurait fui, il se serait caché, il ne l'aurait pas tuée, le mari n'était pas un rival redoutable. Non, cela était fou! La vérité était bien plus terrible, il était forcé de s'y rendre. C'est parce que l'honnête et noble femme lui résistait ; c'est parce qu'elle ne voulait pas céder à sa passion, parce qu'elle appelait au secours, que tout le monde allait savoir l'odieuse tentative dont il s'était rendu coupable ; c'est parce qu'il avait compris en une minute qu'il était à jamais perdu aux yeux de tous, qu'il serait condamné, haï et méprisé, qu'il avait voulu tuer celle qu'il aimait et se tuer après.

— Gela est absolument logique, , — concluait le docteur, et il n'y a qu'un moyen de le tirer de là, si M'"* d'Hervey, ainsi qu'elle semble le désirer, la noble et sainte femme, nous aide — il faut plaider un accès de folie, très facile au reste avec son passé, ses façons, ses allures, son caractère fantasque... Et je ne ferai pas acte d'ami en l'affirmant ; je dirai ma pensée, car il faut que l'outrage de cette harpie de M"^^ de Camps lui ait bouleversé le cerveau. Ne pouvant se venger sur personne, se sentant pris dans cette calomnie, il a eu un accès de folie; pour s'être introduit, ainsi qu'il le dit, chez M'"^ d'Hervey, il fallait avoir perdu la raison.

Le jeune docteur, malgré les invraisemblances du récit d'Antony, était convaincu cependant que M""" d'Hervey n'avait jamais succombé, et il était prêt, si cette question était soulevée, à défendre la noble victime. Il arriva rapidement à l'hôtel, et se rendit dans la salle à manger où le colonel, après son repas, s'était endormi dans un fauteuil. Il s'éveilla en l'entendant ouvrir la porte :

— Ah I c'est vous, docteur. Eh bieni comment va ma pauvre Adèle?

— J'arrive à l'instant, colonel, ainsi que je vous l'avais promis, et je vais monter la voir.

— Allons vile. Excusez-moi, j'étais harassé et je me suis endormi. Mais j'avais donné des ordres et l'on veillait.

Ils sortirent et se dirigèrent vers le péristyle. En montant l'escalier, le colonel prit le docteur par le bras, et, l'arrêtant, il lui dit en penchant la tête pour écouter :

— Qu'est-ce que c'est que ça,., entendez-vous?

— Je ne sais ; montons, nous allons voir.

— Qu'est-ce que ce roulement-là? fit le colonel se précipitant.

Ils arrivaient au premier étage : le colonel allait ouvrir la porte, quand Je docteur dit en riant :

— C'est quelqu'un qui ronfle.

Le colonel entra et il sacra aussitôt :

— Tonnerre de Dieu ! hussard I... qu'est-ce que c'est que ça ?... Le docteur avait de la peine à s'empêcher de rire.

Vernet, le hrosseur du colonel, avait placé la banquette de l'antichambre en travers de la porte du boudoir et s'était étendu dessus, assuré qu'ainsi on ne pourrait entrer chez sa colonelle pendant son sommeil.

Le brave hussard adorait le colonel d'Hervey, c'était le chien fidèle, craintif et dévoué. — Le baron d'Hervey le trouvant endormi, l'avait pris par le bras et jeté à terre. Le hussard s'était aussitôt redressé, menaçant, se plaçant sur la défensive. En reconnaissant son chef, son maître, ses paupières s'étaient abaissées sur son regard chargé d'éclairs, ses bras qui étaient menaçants étaient retombés le long de son corps, ses poings s'étaient ouverts ; il se tenait droit devant son chef et il tremblait; il était rouge jusqu'aux oreilles.

Oh ! c'est que le colonel, pendant une grande minute, le secoua comme un tapis ; c'est que, pendant cette minute, il dut entendre tous les sacrements et toutes les injures. — Aux questions du colonel il répondait niaisement en essayant de sourire :

— Je me suis endormi, mon colonel...

— - Fainéant, goinfre, salop, traître !...

— En travers de la porte, à cause de la consigne...

— Misérable I quand avec le bruit que tu fais en ronflant tu empêchais M""^ d'Hervey de reposer.

— Pardon, mon colonel...

Ce fut le docteur qui intervint ; le soldat enleva la banquette et la porte en s' ouvrant laissa voir le minois effrayé de la femme de chambre ; elle accourait au bruit et venait réclamer le silence. Aussi le colonel menaçant son hussard qui ne disait mot s'écria-t-il :

— Tu vois, idiot, ce que tu fais... Madame est plus malade... à cause du bruit, n'est-ce pas?... tu entends, imbécile 1 Oh ! mais tu payeras ça...

Le. docteur entraîna le colonel en le suppliant d'être calmp...

— Nom de Dieu! je suis calme, vous !<» voyez bien, répliqua le colonel, j'aurais dû le ficher par la fenêtre... ceae brute...

— Colonel I chut !

On ouvrit la porte de la chambre, et aussitôt le colonel, obéissant, se redressa et serra les lèvres, comme s'il redoutait que sa colère n'allât au delà de sa volonté. Dirigés par la femme de chambre, ils entrèrent à petits pas dans la chambre, malgré le tapis, marchant sur la pointe des pieds.

Le malheureux Vernet restait toujours droit, au salufc, dans l'angle de l'antichambre, comme stupéfié de ce qui venait de se passer. Le pauvre gars avait vingt ans à peine ; il s'était engagé à seize ans, à cette époque où les neuf dixièmes des Français ne savaient ni lire ni écrire. Il ne faisait pas exception à la règle ; sans métier, sans moyens d'existence, il s'était engagé, préférant le bel uniforme et les bottes éperoniiéesàsonbourgeron et à ses sabots. N'ayant jamais rien eu à aimer dans sa vie, il s'était pris d'affection pour celui qui était le maître, son colonel, celui qui commandait à tous. Pour le baron d'Hervey, il se serait fait tuer. Fort, robuste, d'un mouvement il aurait écrasé le vieux militaire, et cependant le colonel bousculait le hussard sans que celui-ci opposât la moindre résistance. Quand le colonel frappait, le hussard tombait, et le brave colonel était convaincu de sa force ; il disait le plus simplement du monde:

— J'ai rossé cette brute de Yernet, hier.

Ou encore, en s'adressant à lui avec une assurance imperturbable :

— Vernet, tu sens le battu ; il va falloir encore que je te flanque une volée.

Et Vernet avait des airs de vouloir échapper aux coups qui le menaçaient, et il se sauvait en baissant le dos. On pouvait croire que la supériorité morale du chef suffisait à dompter la supériorité physique du soldat. Ou, et cela devait être, le bon soldat aurait craint de fâcher son chef en se montrant plus fort que lui en quoi que ce fût.

Le pauvre gars, à cette heure, était absolument désolé, désespéré presque, il avait manqué à la consigne, et cependant le malheureux brave avait passé presque quarante-huit heures accroupi sur le siège de la chaise de poste, tout fiévreux de l'inconnu où le menait son colonel, qu'il n'avait jamais vu de si étrange humeur. Il était arrivé harassé de fatigue, et une catastrophe épouvantable l'avait bouleversé. Alors, on lui avait donné un poste de confiance : empêcher quiconque, visiteurs, serviteurs mâles ou femelles, d'entrer dans les appartements de sa colonelle. D'abord, il s'était mis en faction sur le palier, et comme on lui avait également recommandé d'empêcher qu'on fît du bruit, chaque fois qu'un domestique passait, il se précipitait l'air furieux, le poing levé, pour le chasser.

Si bien que, moins d'une demi-heure après, les gens de la maison se disaient que Vernet était enragé et faisaient un long circuit pour éviter de passer près • de lui. Ne voyant plus personne, n'étant plus occupé par sa garde, le hussard s'ennuya, il s'accota le long de la fenêtre, frappant avec ses doigts des sonneries sur les vitres ; il commença à bâiller, il se plaça dans un coin, — il sentit

que le sommeil allait le prendre, — rien ne bougeait plus dans l'hôtel. Mais si pendant qu'il dormirait quelqu'un forçait la consigne ! Et cependant il avait beau se raidir, sa tête se penchait, ses yeux se fermaient. : C'est alors qu'il eut cette idée qu'il crut lumineuse.

— Si je me couchais en travers de la porte, je pourrais dormir et garder l'entrée. Mais on peut passer par-dessus moi. Ah ! sans faire de bruit, je place devant la porte la banquette de l'antichambre, .je m'étends dessus, la tête sur un des coussins du divan et appuyée juste â la serrure. Au moindre mouvement je suis debout, et je pige le pékin au col. Et ça vaut mieux ainsi ; avec ces grosses bottes on m'entend aller, venir, remuer. Je suis sûr que ma pauvre colonelle ne peut pas dormir, — tandis que, dormant comme tout le monde, car tout le monde dort ici, — je ne fais pas le moindre bruit... C'est

cela.

Et satisfait de cette idée, le hussard plaça avec les plus grandes précautions la banquette devant la porte du boudoir et il s'étendit dessus. Il ne fut pas long à s'endormir, car aussitôt un ronflement épouvantable se fit entendre;., mais un ronflement eff'rayant... quelque chose comme un feu de peloton.

Pauvre Vernet, brave hussard I il était bien convaincu que tout était silencieux. La baronne d'Hervey, effrayée, avait envoyé sa femme de chambre s'informer de ce qu'était ce bruit étonnant et persistant. La femme de chambre avait été ouvrir la porte du boudoir, qui, s'ouvrant en dedans, — Vernet n'avait pas pensé à cela, — lui montrait le hussard endormi et de la bouche ouverte duquel s'échappait, comme du pavillon d'un trombone, l'eflCroyable cacophonie. — Elle vint le dire à sa maîtresse, qui, malgré son état, sourit et lui dit de ne pas éveiller le pauvre diable, mais de bien assembler les tapisseries.

Et Vernet faisait de beaux rêves. Son colonel le récompensait, parce qu'il venait d'étrangler Antony : sa colonelle, rayonnante de santé, lui disait :

— Vous m'avez vengée, vous êtes brave, et elle l'embrassait.

Ah ! dans quel état il était, le bon Vernet ! Il était ruisselant de sueur. C'est alors que le colonel d'Hervey l'avait brutalement tiré et jeté sur le tapis et, en tombant, il s'était éveillé dans son rêve, croyant que c'était Antony qui se redressait;!! avait eu un mouvement de colère... qui s'était apaisé dès qu'il avait reconnu et entendu son colonel.

Il restait toujours atterré devant la porte.

Le colonel et le docteur étaient entrés dans la chambre. Le baron d'Hervey sur le seuil, le docteur interrogeait bas la femme de chambre et semblait surpris de ce qu'elle lui disait. Il s'avança vers le lit, se pencha sur la malade, la regarda quelques instants, et fronça les sourcils. Si faible qu'eût été ce mouvement, le colonel Tavait vu, car, s'avançant avec inquiétude, il demanda d'une voix sourde :

— Qu'y a-t-il, docteur, qu'y a-t-il ?

— Chut 1 fit Olivier Delaunay, en mettant rapidement un doigt sur sa bou-

La femme de chambre était effrayée de son état. (Page 44.)

Ttv. fi.

che et en courant vers le colonoL Puis, l'entraînant vers la porte il le poussa doucement au dehors. Dans le boudoir il lui dit:

— Colonel, retirez-vous. Laissez-moi avec la femme de chambre.

— Ah! bon Dieu! qu'y a-t-il, docteur?.. Gela ne va pas bien?

— Je vous dois la vérité ! Non... non ! elle va très mal...

— Ah! mon Dieu !...

— Chut! taisez-vous!... Sortons, qu'elle ne nous entende pas... en grâce, colonel, vous risqueriez de la perdre.

— Oh ! bon sang de ban Dieu Seigneur I exclama le vieux soldat, couvrant son visage de ses mains, et sanglotant comme un enfant, puis affolé, se sauvant sans savoir où il allait, s'éloignant pour pouvoir gémir et pleurer sans être entendu, il murmuï*a... «Mon Dieu! elle est perdue. J'aurais dû veiller près d'elle!... »

Et il passa ainsi devant Vernet sans le voi'\

Vernet, terrifié surtout de la phrase qu'il venaitd'entendre, croyait que son colonel disait que, s'il avait veillé, il aurait empêché son soldat de s'endormir. S'attribuant naïvement ce qui arrivait, il suivit aussitôt son chef, fondant en larmes et gémissant :

— Grâce ! mon colonel... grâce !... ne pleurez pas, tuez-moi I... Le docteur était vivement revenu près de la blessée.

M"»"* d'Hervey était tout à fait transformée, et Olivier ne pouvait s'expliquer le changement survenu dans son état. Il l'avait laissée, quelques heures auparavant, bien calme, soigneusement pansée, il espérait un rétablissement rapide, et, tout à coup, il retrouvait une femme dans un état désespéré. — Adèle avait le délire, elle s'agitait convulsivement sur son lit»

A la suite de l'entretien rapide qu'il avait eu avec la femme de chambre, il avait entraîné le colonel au dehors. Revenu près de la malade, il dit à voix basse

— Vous croyez qu'elle a essayé d'arracher l'appareil ?

— Oh! monsieur, j'en suis presque certaine. Et lorsque je voulais m'approcher d'elle, elle me repoussait et me disait de la laisser tranquille. Mais cela est arrivé tout d'un coup. Elle était calme, elle dormait, ou du moins elle sommeillait, puis, s'éveillant en sursaut, elle me cria :

— Vous souvenez-vous de l'époque du départ du colonel ?

-— Vous jugez, monsieur le docteur, combien j'étais surprise de cette demande insignifiante. .Je ne savais que répondre. Elle insista avec violence, grossièrement, je puis dire, et madame est la douceur même. Je lui répondis vite :

— Monsieur le colonel est parti de Paris il y a six mois. Alors, je l'entendis dire :

— Je suis perdue.

J'étais effrayée, je me demandais ce que madame pouvait avoir. Je m'avançai près d'elle, elle me commanda de la laisser tranquille, de la laisser seule.

je l'agaçai, je la tourmentai. Oli ! mais en vous disant cela, monsieur le docteur, je souffre, j'ai les larmes aux yeux, car jamais madame ne m'a traitée ainsi, et je n'y comprends rien. Je pleurai et j'insistai pour rester près d'elle, elle me commanda de sortir. Je dus obéir et c'est ainsi que je l'ai retrouvée. Pendant que la ^emme de chambre parlait, le docteur avait arraché des mains de la malade la couverture. Adèle d'Hervey n'avait plus sa raison, elle divaguait et repoussait à la fois et sa femme de chambre et le docteur qu'elle paraissait ne pas reconnaître. Olivier Delaunay commanda à la jeune fille de l'aider ; celle-ci, obéissant à l'ordre du docteur, tint sa maîtresse qui se débattait, ne voulant pas être soignée. Le jeune docteur eut une exclamation désespérée en voyant la chemise de la malade et le lit inondés de sang : la malheureuse, poursuivant son idée, avait arraché l'appareil qui couvrait sa blessure. De cette lutte rapide que nécessita cette consultation forcée, il résulta que la blessée retomba sans force sur sa couche et perdit connaissance.

— Vite, vite, dit le docteur, aidez-moi, je vais la panser. Il lava la plaie, replaça l'appareil. La jeune femme était encore sans connaissance, que tout était terminé. La femme de chambre était effrayée de son état, mais le docteur la rassura en lui disant que cela valait mieux ainsi pour elle^ il fallait la laisser revenir doucement comme d'un sommeil ; elle ne penserait peut-être plus à ce qu'elle avait fait et croirait avoir rêvé. Seulement il fallait la surveiller attentivement. Or, M°'^ d'Hervey paraissant endormie, était étendue dans son lit. Le docteur, n'ayant plus à s'occuper d'elle et ne voulant plus la quitter jusqu'au moment où elle reprendrait ses sens, jusqu'au moment surtout où elle pourrait l'entendre, — il l'avait promis à Antony, — attira la femme de chambre dans l'embrasure d'une fenêtre donnant sur le jardin, et, parlant à voix basse de façon à n'être pas entendu d'Adèle, au cas où elle s'éveillerait, il la questionna sur l'état ordinaire de sa maîtresse, recherchant si la crise qui venait de se produire n'avait pas une cause particulière.

Aux premiers mots de la femme de chambre, dans lesquels elle parut remarquer une intention, il crut avoir deviné. Mais ne voulant rien laisser voir, il interrogea d'un ton banal :

— Ainsi, elle vous a demandé si M. d'Hervey était depuis longtemps éloigné d'elle ? Assurément c'était le délire, le commencement de la fièvre, car cela ne pouvait rien signifier : la pauvre femme savait bien que, depuis six mois, son mari était à Strasbourg. Six mois, vous m'avez dit?

— Oui, monsieur, six mois.

— Depuis ce teaps M'"' d'Hervey vit chez elle, de la vie 1? plus calme du monde, s'ennuyant profondément ; à cause de cela, malade ; et justement c'est cette vie d'intérieur, ce manque d'exercice qui a amené ce trouble dans sa santé. Le mal aujourd'hui s'est logiquement aggravé de cet état anormal. Je m'explique maintenant la crise. — Vous avez bien fait de me renseigner. Je puis utilement et sûrement agir.

Et le docteur parla longuement et banalement à la femme de chambre : il voulait assurément détruire le jugement qu'elle avait porté. Il termina en la chargeant d'aller renseigner son maître, M. d'Hervoy, sur l'état de sa femmo, disant :

— M""' d'Hervey vient d'avoir un accès de fièvre ; mais elle ne court aucun danger ; elle va mieux.

La femme de chambre sortit. A peine avait-elle disparu que le docteur eut un mouvement de désespoir et dit, en prenant sa tête dans ses mains :

— Pauvre brave, il voulait la sauver ! et il m'a menti. Oh ! les malheureux! les malheureux I à tout prix, il faut les sauver.

Il revint vers le lit, et soignant M™*^ d'Hervey, au bout de quelques minutes il lui fit reprendre connaissance. En ouvrant les yeux, la pauvre femme jeta un long regard autour d'elle et elle murmura la phrase qu'elle avait déjà dite :

— Ah ! je ne peux donc pas mourir !

Alors le docteur se pencha vers elle et lui dit :

— Madame d'Hervey, il faut vivre — il le faut, entendez-vous.

Elle ouvrit les yeux et regarda Olivier avec étonnement. îl continua :

— Il le faut, car il faut sauver Antony.

Prise d'un tremblement convulsif, les yeux hagards, la malade répondit :

— C'est impossible ! je veux mourir, vous ne savez rien, vous... Le docteur Olivier Delaunay se baissa alors sur le lit et lui dit :

— Il faut que vous viviez... Je sais tout... vous n'avez pas le droit de mourir... Vous êtes enceinte des œuvres d'Antony.

La jeune femme jeta un petit cri et perdit de nouveau connaissance.

C'était vrai, Antony lui avait menti, et tout s'expliquait logiquement. Le jeune homme se sacrifiait, mais il voulait sauver celle qui s'était livrée à lui. Il rétablissait ainsi la catastrophe du matin : Antony était venu retrouver sa maîtresse chez elle en sortant de la soirée de M""* de Lancy où il avait convenu de ce rendez-vous. Il était entré par la porte du jardin des Champs-Elysées, porte dont il avait la clef, et par laquelle il s'introduisait quand il le voulait chez sa maîtresse, car M'"'' d'Hervey était la maîtresse d'Antony depuis le voyage à Ittenheim, qui remontait à plus de quatre mois — et depuis ce temps ils affectaient de ne pas se connaître dans le monde — excès de prudence qui les faisait remarquer.

Il était près de sa maîtresse le matin, celle-ci se déshabillait et allait se mettre au lit; lui, devait partir avant le jour. Ils causaient de ce qui s'était passé la nuit même chez M"« de Lancy, ils venaient d'apprendre que leurs relations, qu'ils croyaient si bien cachées, n'étaient un mystère pour personne, et ils cherchaient ensemble la conduite qu'ils devaient tenir. On en parlait dans le monde, bientôt le mari serait informé. Ils étaient un peu aflolés. -- C'est alors que le colonel arriva.— Il était de toute évidence que si le baron d'Hervey revenait ainsi la nuit, s'il avait voyagé nuit et jour, sans avoir

annoncé son arrivée, il avait appris quelque chose, il venait surprendre les amants.

Constatant le fait, ils perdirent la tête. C'est alors qu'Antony conçut le plan romanesque d'assassiner sa maîtresse en déclarant qu'il l'avait tuée parce qu'elle ne voulait pas lui céder. Et, en commettant ce crime, il, sauvait l'honneur de la femme, il se sacrifiait ; mais sa faute à lui ne pouvait compromettre personne; il était seul au monde. Que lui importait la honte d'un crime qui ne pouvait rejaillir que sur lui? — Que lui importait le- châtiment? Il était bien certain de s'y soustraire. Assurément il ne monterait pas sur l'échafaud, ou ne porterait jamais la marque et la casaque du forçat; il avait l'intention de se tuer, puisque la seule affection qu'il avait en ce monde était anéantie.

Tout avait réussi, on croyait à l'innocence de la femme, à l'infamie du misérable, mais tout à coup tout se transformait. Adèle devait vivre, Antony devait reprendre courage, car de leur amour adultérin, un enfant allait naître. Il n'y avait plus à reculer devant le scandale; depuis six mois, le colonel était loin d-c sa femme, et celle-ci était enceinte de près de quatre mois et venait de sentir son enfant remuer dans ses entrailles. C'est alors qu'Adèle d'Hervey avait voulu mourir; c'est alors que, la fièvre de sa blessure aidant, elle était devenue presque folle ; elle avait éloigné sa femme de chambre et, restée seule, elle avait arraché le pansement de sa blessure, croyant s'éteindre à la suite de l'hémorragie. Le docteur était arrivé à temps pour la sauver.

Tout cela, le docteur l'avait appris dans les questions faites à la femme de chambre; mais celle-ci, en parlant de l'état de sa maîtresse, le faisait remonter à l'époque du départ du mari, — ce que la seule vue de la malade démentait — et le docteur s'était tout de suite expliqué que la malheureuse, qui avait douté jusqu'à ce jour de son état, en avait été convaincue en sentant remuer ses entrailles. C'est alors qu'elle avait fait cette question, qui avait paru baroque à la femme de chambre :

— Depuis combien de temps M. d'Hervey a-t-il quitté Paris pour se rendre à soi;i poste ?

-- Plus de six mois, madame.

La blessée avait été atterrée. Le doute n'était plus possible, elle était perdue, tôt ou tard son mari saurait la vérité, et elle n'avait même pas la ressource d'un crime accompli sur elle, puisque ce crime était nié, puisqu'elle avait préféré la mort à l'outrage. Alors, elle avait voulu la mort plutôt que la honte. La mort, c'était le secret emporté dans la tombe.

Tout en prodiguant ses soins à la jeune femme afin de la ranimer, le docteur se demandait ce qu'il allait faire. Il avait pensé d'abord à un plan qui sauvait tout : la déclaration de la vérité ; c'est-à-dire, Antony étant sans parents, sans famille, n'était pas plus attaché à la France qu'à n'importe quelle autre nation; M™" d'Hervey n'aimait pas son mari et exécrait le monde par lequel la veille elle avait été insultée. L'aveu de la vérité, c'était là mise en liberté d'Antony. Elle se sauvait et allait vivre avec son amant, celui qu'elle

LE FILS D'AJNTÛNY.

aimait, et elle élèverait son fils. Sa fille était confiée aux soins de son mari. C'était un scandale de quelques jours, qu'elle ne subirait pas. — Eh! quoi, le mari, c'est la loi commune, était ridicule, et les deux coupables étaient enviés. C'est honteux, mais c'est ainsi — le docteur ne jugeait pas, \\ constatait.

Cependant, ce plan lui semblait si odieux dans sa simplicité, que, lorsque Adèle rouvrit les yeux, lorsque son beau regard suppliant se fixa sur lui, il n'y pensa plus.

— Cela va mieux — n'est-ce pas? — ne vous tourmentez pas, je vous sauverai.

— Vous savez tout. — Vous comprenez bien que je dois mourir.

— Ne dites pas cela... il faut vivre, au contraire.

— C'est lui qui vous a dit cela. Il le redoutait, il vous en a parlé.

Le docteur ne savait s'il devait répondre : oui, car alors il s'était servi des déclarations d'Antony pour se faire écouter — mais ce moyen lui répugnait — et il dit froidement :

— Non, madame, je l'ai vu à votre état — et j'ai tout compris. — Mon Dieu! vous savez, madame, que j'ai l'honneur d'être l'ami d'Antony. J'espère que vous me considérez comme tel. Ce secret restera entre nous trois.

— Mais, comment voulez-vous que je fasse quand mon mari saura la vérité ?

— Ce que nous ferons, je l'ignore. Ce que je sais, c'est que je trouverai bien moyen de vous tirer de là. Ne vous tourmentez pas. Vivez pour votre enfant, le colonel ne saura rien — et aidez-moi à sauver Antony, — car maintenant il faut que vous viviez tous les deux.

M°** d'Hervey regardait le docteur avec stupeur. Il semblait qu'elle ne comprenait pas ce qu'elle entendait -, c'est elle qui se demandait si le docteur avait son bon sens, ou si elle n'était pas en proie au délire — car ce qu'il lui déclarait si simplement était in-explicable. Elle voulut parler, il l'arrêta en disant :

— Sur mon honneur... vous m'entendez bien, madame? je m'engage atout arranger. Il faut vivre, et pour cela il faut être raisonnable, ne plus vous tourmenter; il ne faut pas partir, il faut vous dire: tout se réparera, et vous reposer sur cette idée. J'ai beaucoup à vous parler d'Antony. Et, en raison de votre état, je ne puis rien vous dire aujourd'hui. Mais vous allez me jurer, il le faut, — Antony serait perdu, — vous allez me jurer que vous ne renouvellerez pas la folle tentative que vous venez de faire, que vous voulez vivre... que vous avez confiance en moi. Si je savais que vous vous releviez de ce lit pour que tout le monde vous considérât comme une malhonnête femme ; si je savais qu'un doute pût planer sur votre conduite, je vous le jure, madame d'Hervey, j'aiderais à votre mort.

Adèle prit la main du doc^^r, et l'attirant vers elle, elle dit :

— Vous me jurez, docteur, que si une catastrophe survenait, vous me donneriez de quoi mourir?

— Je vous e jure... Mais, n'ayez crainte, je vous sauverai tous les deux... Et il ajouta en souriant :

— Tous les trois...

— Merci... Bt Antony?

— N'en parlons pas aujourd'hui; tout va bien de ce côté; ne vous en préoccupez pas.

Et l'ayant soigneusement recouverte, afin qu'elle s'endormît, le docteur s'éloigna, après avoir recommandé à la femme de chambre de ne pas la quitter, quoi qu'elle fît ou dît, et de le prévenir aux premiers mouvements. Il s'installait dans l'hôtel.

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