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CHAPITRE VI DES ÉTRANGES AMOURS DE PHI-PHI

Philippe d'Hervey quitta son compagnon au coin des Champs-Elysées et de la rue Byron, il alla sonner à la porte d'un petit hôtel qui se trouvait presque au milieu de la rue. Il était tard et I'od fut long à répondre, le concierge vint lui-même ouvrir. Il connaissait assurément Philippe, car il parut moins

étonné que mécontent, mais celui-ci, lui ayant glissé deux louis dans la main, le concierge lui ouvrit la porte toute grande, la referma derrière le visiteur, puis se précipita devant lui pour lui ouvrir le péristyle. Philippe demanda :

— M™^ Alice est-elle seule?

— Je le crois, monsieur. Madame est rentrée il y a deux heures environ, elle était seule... si monsieur le baron le veut, j'irai par la porte de l'escalier de service et j'éveillerai M''^ Lise... ainsi, vous seriez reçu tout de suite et renseigné... sinon, M. le baron risquerait de rester longtemps à la porte sans qu'on vînt lui ouvrir.

— Oui, c'est cela, allez prévenir Lise. Vous savez mon nom.

— La générosité de monsieur m'a permis de le remarquer, M. le baron d'Hervey.

Pendant que Philippe montait le grand escalier, le concierge traversait la cour et disparaissait dans une petite porte. Arrivé à l'entresol, Philippe attendit accoudé sur la rampe. Son attente ne fut pas de longue durée, une petite soubrette accorte et gracieuse, mais fort peu vêtue, entrebâilla la porte, et, reconnaissant Philippe, lui dit :

— Mais, monsieur le baron, madame dort, et je ne sais pas si elle serait aise d'être réveillée...

— Elle est seule?

— Sans cela je ne vous aurais pas répondu.

La porte s'était tout à fait ouverte, Philippe avait encore, en pressant la main de M"^ Lucie, glissé quelques louis dedans. — Or, comme M"^ Louise, pour tendre cette main, avait dû lâcher la chemise qu'elle relevait sur ses seins — le jeune homme put voir le plus joli tableau du monde, si bien qu'il crut devoir prendre la jeune soubrette par la taille, pour embrasser les admirables épaules qu'on lui laissait voir. — A quoi M"^ Lise, se dégageant et rougissante ma foi, dit effrontément :

— Voulez-vous me laisser? Monsieur me prend pour madame.

Et, se sauvant, elle disparut dans l'appartement, laissant toutefois les portes des pièces par lesquelles elle passait toutes grandes ouvertes.

Philippe la suivit jusqu'au boudoir.

Tout à coup, ce fut M"^ Martingale qui parut dans le cadre des trpis eries qui cachaient l'entrée de sa chambre. Elle éclatait de rire, et, moins ,,ajique que sa soubrette, elle se montrait seulement vêtue d'une chemise si diaphane qu'on eût pu la croire tissée par des araignées.

— C'est toi... à cette heure-ci... Mais tu t'es trompé, tu m'as pris pour une sage-femme. 11 faudrait mettre une sonnette de nuit, bientôt...

— Je voulais te surprendre.

— Ah ! tu as réussi... on ne te voit pas souvent, car quand tu viens, on peut s'en souvenir... Et qu'est-ce qui t'arrive ce matin?

— Je venais te dire que je t'aime.

LE FILS D'ANTONY. 2iC^

Et, en disant cela, il la pressait dans ses bras comme un enfant et la portait jusque sur son lit dans sa chambre.

Puis, le plus négligemment du monde, pendant que la belle Martingale, accoudée sur un oreiller, le regardait en souriant, il alluma un cigare.

— Dis-moi, Philippe, ce qui t'amène si matin?

— Ma chère Martingale, je te l'ai dit, l'amour.

— Voyons, ne fais pas tes blagues, tu dois avoir une raison, dis-la...; je sais bien que tu ne me feras pas l'impolitesse de me dire cela et de t'en aller ; d'abord, tu me ferais de la peine, tu sais que tu es peut-être le seul homme que j'ai vraiment aimé et que je suis la plus heureuse des femmes, lorsque je te vois..., je sais bien que tu as de moi à satiété.

— Mais, chère Alice, tu te trompes absolument, j'ai pour toi le même caprice que j'ai eu la première fois que je t'ai vue, tu sais bien que je n'ai jamais eu de maîtresse... et je n'en veux pas...

— Oui, l'amour d'un jour.

— C'est cela même, je t'ai aimée lorsque je t'ai vue. Quand je t'ai quittée..^

— Tu ne m'aimais plus...

— Mais si... seulement moins, et chaque fois que je te revois, c'est commeau premier jour...

— Ainsi, aujou'^'i'hui, tu m'aimes...

— Et la preuve, ia voilà, c'est qu'à cinq heures du matin, je viens te voir.

— C'est curieux... il me semble que la première tu fumais moins...

— Méchante... fit en riant Philippe, qui jeta son cigare et vint près du lit pour l'embrasser... Je n'avais qu'une peur, ne pas te trouver...

— A cette heure-là?.-.. Mais dis-m-oi ce qui t'arrive.

— Alice, je te jure que je te l'ai dit... et en voici la preuve, en disant cela il retirait son habit. Il continua : tu veux la vérité, la voici : Nous avons été à un bal au ministère...

— Ah! tu y étais I

— Pourquoi?

— J'y avais des amis.

— Or, en sortant de là, nous avons été souper. On a parlé de toi, et aussitôt je me suis dit : Oh! cette clière Alice, qu'il y a longtemps que je ne l'ai vue ! Et me voici...

— Comme ça... Enfin, cane fait rien, tu sais que tu es toujours le bienvenu.

Tout à coup le jeune homme se plaça devant elle et lui dit:

— Ce n'est plus cela qu'il fau t me dire.

— Et quoi donc?

— Alice, je t'ai dit que je n'avais jamais voulu avoir de maîtresse en titrer aujourd'hui, j'ai changé... Comprends cela, explique cela. Je plaisantais en te parlant du souper de ce soir. Ce n'est pas là que ton nom a été prononcé.. ► Depuis six jours, je lutte contre ce que je te dis...

— Moi, depuis dix minutes, car je n'y comprends pas un seul mot.

— Ecoute-moi, et en disant cela, comme il avait retiré son habit, son gilet, qu'il restait en bras de chemise, il s'assit sur le lit, attira la jeune femme dans ses bras et il reprit :

— Alice, tu es plus belle que tu n'as jamais été. Alice, je t'ai rencontrée deux fois au bois, et toi que j'ai aimée, toi qui m'as appartenu, je ne sais de quel désir fou je me suis trouvé repris, mais non plus comme avant d'un caprice d'un jour; d'un amour vrai, jaloux... J'ai lutté contre moi, parce que j'ai senti que j'allais souffrir, je n'ai pu résister... Voici ce que je veux te dire : Alice, veux- tu de moi?

— Mais, mon petit Phi, ce n'est pas sérieux ce que tu me dis là.

— C'est absolument sérieux.

— Tu deviens fou.

— Oh ! ça, je n'y contredis pas, oui... fou de toi... Il y a de la folio dans ce que je veux... je veux que tu sois à moi, que tu sois ma maîtresse, je veux que tu m'aimes, enfin, comme je t'aime aujourd'hui.

— C'est sérieux.

— Absolument.

— Mais, voyons, tu as déjà vu ça dans les comédies. Une femme comme moi, c'est la ruine d'abord, c'est la douleur après. Il faut m'aimer comme tu m'aimes; mais ton arrivée de cette nuit, je trouve ça drôle comme tout — tu tombes ici comme une bombe, tu veux me voir... C'est très bien. C'eût été ennuyeux, si je n'avais pas été seule...

— Celui qui aurait été près de toi, je l'aur-ais fait'sortir.

— Ça, ça n'était plus drôle... Aime-moi donc, le jour où tu penseras à moi, viens alors m'embrasser — toujours je te recevrai, tu seras libre, tu seras heureux, et quand tu parleras de moi, du diras : c'est une bonne fille. Au contraire, si tu t'attaches à moi, avant un mois, nous nous battrons.

— Non, dans un mois, nous nous adorerons.

— C'était si drôle ça, ton entrée... Lui m'a dit que tu lui avais fait des blagues...

Philippe rougit ; la rouée avait bien besoin de dire ça...

— Dès que j'ai su que c'était toi, j'ai eu un cri de joie, et vois, la première chose que j'ai faite, c'a été de te préparer ton oreiller... Va, Phi-Phi, c'est ce qu'il faut faire... Déshabille-toi, il est tard ; demain, nous irons à la campagne, nous déjeunerons ensemble, et, le soir, nous nous embrasserons bien en nous disant : A une autre fois I

— Non, Alice ; de ce jour, je reste ici, non à demeure, mais de ce jour je suis ton amant, le seul que tu devras recevoir... Ecoute, tu aimes le luxe, tu auras tout ce que tu voudras ; mais, dès demain, entends-tu? je veux qu'il n'existe pour toi qu'un homme : moi. 1

Martingale regardait attentivement le jeune homme, se demandant s'il n'était pas bien ridicule de discuter ainsi avec lui. Il lui avait dit qu'il avait

soupe, il avait le cerveau bouleversé par quelques bouteilles de Champagne, tout cela était un rêve d'ivrogne, assurément en soupant on avait parlé d'elle, de sa beauté, de son luxe, et il s'était dit :

— J'aurai cette femme à moi. Le mieux était de paraître accepter ses propositions, après un bon somme, le lendemain il n'}' penserait plus. Elle lui dit :

— Ainsi, mon Phi-Phi, tu me veux tout entière, tu veux que je sois ta petite, la seule qui t'aimera..., il faudra que je brise avec tous ceux que je connais...

— Oui, il faudra que cette porte soit fermée à tous, et cela avec éclat.

— Gomment avec éclat! fit-elle en riant, tu vas mettre ça dans les journaux.

— Non, je parle sérieusement, nous en causerons et je me charge de ce soin.

— Oui, jeune Phi-Phi, tu feras ce que tu voudras. Je t'aime d'abord, tu me veux, je suis à toi... Viens vite te coucher... il est tard et j'ai froid...

— Tu ne réponds pas sérieusement.

— Je vais, mon petit chien-chien, te parler sérieusement. Tout ce que tu voudras, je l'accepte, — demain, nous terminerons tout cela. Nous serons ensemble, je ne vivrai que par toi et pour toi. Mais sois gentil ce matin, ce n'est pas l'heure de régler cette affaire-là. Viens vite.

Philippe lui obéit.

C'est que c'était une splendide créature que la jeune femme qui était voluptueusement étendue sur le lit somptueux de la chambre de la rue Byron, une réputation de la galanterie parisienne, la belle Martingale.

Elle avait de vingt à vingt-deux ans, grande, admirablement faite. La santé courait sous sa peau blanche et diaphane. Le maquillage ne salissait pas sa franche beauté. L'éclat de ^es yeux n'était pas dû au contraste de cils épaissis par le mastic... La peau était fraîche et veloutée. Le teint était clair, les yeux, bleu foncé, étaient bordés de longs cils noirs et encadrés d'un cercle de bistre qui faisait ressortir leur blancheur nacrée ; le nez fin, aux narines roses, relevait à peine au bout. La bouche était un peu grande, mais pleine de sourires et de raillerie, les dents fines étaient presque transparentes. Les sourcils épais étaient châtains et les cheveux blond doré, mais d une nuance franche, indiquant que la teinture n'était pour rien dans leur éclat... Les épaules étaient superbes, la gorge forte seyait à la taille un peu longue, mais admirablement faite... Il était impossible de voir cette femme sans l'admirer, tant sa beauté était remarquable.

Et c'était un ravissant tableau dans ce grand lit que l'admirable femme pour laquelle les dentelles semblaient avoir été créées, tant elles s'harmonisaient au teint superbe de sa chair.

Alice avait cru que Philippe d'Hervey, en venant si singulièrement chez elle, n'avait agi que sous l'influence d'un souper copieux. Elle l'avait écouté d'abord avec étonnement, puis patiemment, se disant :

— Demain, à son réveil, il ne restera plus ^ ien de ce qu'il m'a dit.

Le jeune homme, très indépendant, n'avait, c'était vrai, jamais eu de relations suivies, et toujours on l'avait vu près des femmes les plus remarquées de la galanterie parisienne. Aussi, les propositions étranges qu'il avait faites à la jeune femme lui avaient-elles inspiré peu de confiance...

Au tantôt, l'étonnement de Martingale fut sans bornes, lorsque, "se préparant tous les deux, il lui avait demandé de venir déjeuner au pavillon d'Armenonville. Il lui dit :

— En déjeunant, nous causerons et nous réglerons tout cela.

— Que veux-tu dire?...

— Ce que je t'ai dit hier.

— Mais c'est donc sérieux...

— Très sérieux... Tu n'as pas, je pense, d'affection profonde que tu neveuilles briser... Tu n'aimes personne?

— Je te l'ai dit hier, je n'aime que toi...

— Eh bien!...

—Eh bien, puisque tu y reviens ce matin, que je n'ai pas de motifs pour croire que tu ne parles pas sérieusement... je vais te parler franchemeat, mon petit Phi-phi... Je t'aime bien, et c'est pour cela que je refuse.

— Tu refuses !

— Absolument; quand tu voudras, tu viendras, tu seras toujours le bienvenu, tu seras toujours bien reçu... au besoin, j'en abandonnerai cent pour venir près de toi... Mais vivre avec toi, jamais... je ne veux pas te ruiner...

— Ceci est presque une sottise.

— Mais non... Sois donc raisonnable. Puis, enfin, quel est ton but?

— Je veux que personne n'ait le droit de se promener à ton bras...

— D'abord, cela n'arrive guère, et en quoi cela t'ofFusque-t-il, puisque^ lorsque tu le veux, tu peux être celui-là?

— Ce n'est pas cela... Alice, je veux être le seul qui te fasse vivre, je veux, être ton amant... je veux que tu renonces à celui avec lequel tu es...

— C'est impossible.

— Et pourquoi ?

— En voilà des bêtises ! Pourquoi, pourquoi penser que je veux rester avec lui...

— Tu l'aimes, alors?

— Oh ! mais tu as une drôle de façon de me demander cela, tu serais jaloux par-dessus le marché... Je l'aime et je ne l'aime pas. Pas comme toi,, toujours, il n'est m aussi jeune, ni aussi brave.

— Mais il est très riche et tu crains de perdre au change.

— Je ne crains rien... je ne puis et ne veux pas faire ce que tu ma demandes.

— Et moi, je le veux.

— Ah! voilà qui est fort, par exemple..» .

— Mais, oui, ma chère, tu as été ma maîtresse, tu m'as appartenu, tuin'as fait hier des serments qu'il faut tenir aujourd'hui, je le veux.

— Mon petit Phiphi, sois raisonnable, tu me fais peur.

— Enfin, écoute bien, tu vas venir avec moi, nous allons déjeuner ensemble.

— C'est entendu... toute ma journée esta toi.

— Ce soir, nous reviendrons ensemble...

— Ça ne se peut pas...

— Je le veux, dit Philippe d'un ton autoritaire.

Martingale le regarda étonnée, ne s'expliquant pas ces façons, mais voulant toujours croire à une plaisanterie, et elle répondit :

— Tu veux que je te donne la soirée entière, eh bien! soit, et ce sera fait... dépêchons-nous, j'ai faim...

Elle sonna, sacamériste vint aussitôt.

— Donne-moi du papier à lettres et de l'encre,

— Que vas-tu faire?

— Je vais écrire afin d'avoir ma journée pour qu'on ne vienne pas nous déranger ce soir...

— Je ne veux pas que tu écrives...

— Oh! mais mon cher bon... en voilà assez... ça pouvait être drôle dix minutes, mais c'est fini. On ne me parle pas commo ça... Yeux-tu venir déjeuner? allons-y. — Veux-tu ce soir que nous soupions ensemble, je veux bien, mais j'écris... sinon...

— Je veux que tu fasses ce que je te demande.

— Eh bien, mon petit Phi-Phi— alors prends ton chapeau et bonsoir... Yoici mon dernier mot, je ne veux rien changer à ma vie... Mon cœur est trop grand, ajouta-t-elle en riant, pour n'avoir qu'un seul amour... Je veux bien du tien, mais j'ai besoin de l'autre.

— Et c'est justement cetautre-là que je veux te défendre.

— Finissons cette plaisanterie-là...

— Pourquoi ne veux-tu pas faire ce que je te demande ?

— Tu connais mon amant ?

— Oui, je le connais.

— Et c'est par jalousie que tu veux lui enlever sa maîtresse?

— Oui, c'est cela...

— Mais il est très jaloux.

— J'y compte...

Martingale réfléchit quelques minutes, puis elle dit :

— Tu ne raisonnes plus, ne discutons pas... Viens déjeuner ; je ferai ce que tu voudras. — Je reste avec toi ce soir... es-tu content?

— A la bonne heure !

Et il l'embrassa. Martingale se disait :

— Il est fou 1

Elle appela Lise, qui attacha son chapeau, mit la dernière main à sa toilette. La voiture attendait dans la cour. Ils y montèrent et se firent conduire au pavillon d'Armenonville.

Alice avait dit à Lise à part:

— Fais prévenir le comte que je dîne à la campagne ce soir, que j'y couche.

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