‹ Le fils d'AntonyChapitre 22 sur 34 · LA LETTRE DU GENERAL D HERVEY · texte numérisé non relu

LA LETTRE DU GENERAL D HERVEY

Le matin de ce même jour, Vernet, en sautant de son lit, avait hâtivement procédé à sa toilette, en quelques minutes il avait brossé, astiqué et lavé. Il avait conservé ses habitudes de soldat, jamais on ne surprenait Vernet en négligé. Lorsqu'il sortait de sa chambre, il était toujours tiré à quatre épingles. Mon Dieu, Vernet n'était pas absolument beau, on le prétendait même laid, mais il avait l'air bon. Dans sa physionomie un peu commune on lisait le dévouement, et nous pouvons au reste le peindre en deux lignes.

Vernet avait la tête presque ronde, le nez en trompette, l'œil bleu-gris, à fleur de tète, signe de bonté, dit-on; la bouche grande, à grosses lèvres bien rouges, indiquait une gourmandise de laquelle, du reste, l'ancien hussard était fier; les cheveux d'une nuance sans nom étaient toujours coupés à la Titus ; les oreilles, immenses et plates, lui servaient de baromètre. Quand l'extrémité en était rouge, le temps était à la pluie.

Vernet était un grand garçon, ses épaules étaient larges, les mains étaient dignes des épaules. Il se tenait toujours solidement campé sur des pieds immenses. Toujours vêtu d'une culotte collante, guêtre jusqu'aux genoux, il portait une veste boutonnée par un nombre infini de petits boutons. Le cou nerveux était emboîté dans un col de crin duquel ne sortait jamais de linge. Il avait supplié son maître pour qu'on le laissât toujours porter un bonnet de police ; il ne le remplaçait par une casquette anglaise que pour sortir.

Vernet, en sortant de sa chambre, était allé s'assurer que son maître n'était pas rentré. Tranquille sur ce point, il sortit et traversa presque tout Paris pour se rendre dans le quartier de l'Arsenal.

Il faisait un épais brouillard... Arrivé rue des Lions-Saint-Paul, il se promena deux fois dans toute la longueur de la rue, regardant toutes les maisons sans pouvoir reconnaître celle qu'il cherchait. Ayant enfin vu briller sur l'angle d'une porte deux panonceaux, il s'arrêta et frappa. Aucun bruit n'ayant répondu à son appel, il frappa de nouveau en maugréant :

Mais aussitôt un vigoureux soufflet calma son ai-deur. (Page 2. G.)

Est-ce que ce gratte-papier n'est pas encore levé? Est-ce qu'ils vont me laisser là longtemps à gober ce brouillard qui étouffe? Il ne veut peut-être pas m'ouvrir? Attends un peu ! Et aïe donc, là 1

Cette fois, la porte gémit sous les deux vigoureux coups do poing qui rébranlèrent. On entendit un bruit de pas et une voix qui criait :

— Eh ! bon Dieu>. on va défoncer la porte ! Ne tapez pas si fort, od y va.

La porte s'ouvrit, et une grosse commère parut en demandant :

226 LE FILS D'ANTOiNY.

— Qu'est-co que vous voulez ?

— Je désire parler à M^ Léguais, fit Vernet se redressant aussitôt et portant la main à son front pour saluer.

Le hussard entra et la femme lui dit :

— Attendez une minute.

Il se blottit dans l'angle de la porte.

Quelques instants après elle redescendait et lui demandait :

— Qui êtes-vous?

— Vernet, qui vient pour affaire de succession.

— Montez alors.

La grosse commère mentant devant, Yernet la suivit derrière. Charmé probablement par le tableau qu'elle étalait devant lui, Vernet prit sa taille et tenta quelques caresses ; mais, aussitôt, un vigoureux soufflet calma son ardeur, et la voix du notaire, qui s'était mépris sans doute à ce bruit, criait :

— Entrez !

C'est sous une pluie d'injures sourdes de la grosse femme qui ouvrait la porte, c'est en se frottant la joue que Vernet fit son entrée dans le cabinet de M" Léguais. .

— Vous frappez trop fort, dit M^ Léguais à celui qui entrait.

— Oui, fit Vernet, en se frottant de plus belle, oui, monsieur le notaire, c'est trop fort.

— Que désirez-vous ?

Vernet roulait sa casquette dans ses mains, assez embarrassé pour commencer. Enfin, il dit :

— Monsieur, je ne me trompe pas, c'est bien, ici l'ancienne étude de M*^ Duhamel ?

— Oui, mais l'étude du notaire n'est plus ici, je ne suis que le représentant des intéressés de feu Duhamel. Mais, qui êtes-vous, vous-même?

— Voilà, monsieur, moi, je suis Vernet. J'étais brosseur et serviteur fidèle de mon brave maître, le général d'Hervey.

— Ah I j'y suis.. . oui, oui l je ne vous aurais pas reconnu, mais il me souvient. C'est vous qui êtes venu apporter à M. Duhamel les dernières instructions du général, il y a vingt et quelques années ?

— C'est cela même.

— Oui, vous apportiez une lettre qui vous recommandait. — Le général avait en vous toute confiance.

— Et je n'y ai pas failli, monsieur.

— Je le crois, mon ami. Asseyez-vous. Je suis très au courant de cette affaire, j'étais le premier clerc de M. Duhamel, c'est moi qui ai fait toute cette liquidation, vous pouvez donc me parler. Vous avez dit que vous veniez pour affaire de succession; est-ce de succession?

— Non, monsieur, j'ai dit succession, c'est un mot. Je viens pour une clause

particulière de la lettre que je vous ai apportée, relativement à des papiers qui vous avaient été remis directement par le général.

J'ai une vague idée de ce que vous me dites là, mais il laut q-i»' je voie.

Attendez une seconde.

W Léguais se leva et se dirigea vers un cartonnier placé dans l'angle de la chambre. En passant devant Vernet, il parut surpris, et se pencha pour le

regarder.

Vernet fut tout décontenancé, quand il lui dit :

— Vous êtes près de la fenêtre, vous attrapez froid ; vous avez la joue toute rouge.

— Non ! non ! c'est pas le froid, faites pas attention, dit Vernet, qui rougit

jusqu'au front.

M'' Léguais apporta un volumineux dossier, le compulsa quelques minutes, prit une lettre et dit :

— Oui, voici la lettre que vous avez apportée. J'y vois:

« Cette lettre devra être remise à mon fils , si une des circonstances, notées plus haut, se présentait ; dans tous les cas, dès qu'il aura atteint Tàge de vingt-cinq ans, on devra la lui faire parvenir. Lorsque mon fils aura dépassé l'âge de vingt ans, si mon serviteur Vernet venait demander l'exécution de cette remise elle devrait être faite immédiatement à mon fils en mains propres. »

M^ Léguais leva la tête et dit :

— Cette lettre a dû être écrite furtivement, car tout cela est peu précis.

— Pour vous, monsieur, mais pas pour moi. Du reste, il n'y a pas de cause à vous garder le secret. Puisque mon maître me l'a confié , je puis bien vous le confier, et puis, ce n'est pas si grave que cela. Du reste , je ne l'ai jamais bien compris : voici la chose. Pendant les dernières heures qu'il a vécu à l'ambulance , le général m'a fait ses recommandations au sujet de ses papiers; il m'a dit : « Lorsque mon fils aura atteint vingt ans , si tu revois, dans le monde qu'il fréquentera, telle personne — vous comprenez, monsieur, le nom c'est un secret, je ne dois pas le dire — tu iras chez M^ Duhamel ; tu lui diras de faire appeler mon fils et de lui remettre immédiatement la lettre que je lui ai confiée. Il a des instructions à cet effet, et il te répondra. »

— Et c'est ce que vous venez faire ?

— Justement, monsieur. Au reste , bientôt vous aurez à la lui remettre quand même, car monsieur aura avant peu vingt-cinq ans !

— Mais, il vaut mieux, fit en souriant M^ Léguais, que vous soyez venu, car autrement , je n'aurais jamais pensé à cette affaire. Eh bien! monsieur Vernet, il sera fait ainsi que vous le désirez, je vais dès aujourd'hui étudier ce dossier, relire les lettres, et demain je ferai demander un entretien à M. le baron d'Hervey et je lui remettrai la lettre de son père.

— C'est ça, monsieur; maintenant, je dois vous demander une autie chose:

vous comprenez, j'aime bien mon maître , je Tai vu élever, je l'ai même élevé et je ne voudrais pas, le pauvre enfant, qu'il m'accusât de lui avoir fait de la peine. Je ne sais pas ce que contient cette lettre. Mais, quoi qu'il arrive, vous comprenez, je dois exécuter la volonté de mon général.

— Mais, mon ami, en agissant ainsi, vous agissez comme un homme loyal et honnête que vous êtes.

— Oui, monsieur, je sais bien, mais je voudrais que cet enfant ne sût pas que ça vient de moi. Je vous le dis, il a presque vingt-cinq ans : en raison de cela, vous le mettez en possession de la lettre du général.

— Très bien, mon ami, il en sera fait ainsi que vous le désirez.

— Eh bien ! au revoir, monsieur.

Il allait se retirer, lorsque, se ravisant, il revint pour demander encore :

— Monsieur, c'est très pressé, vous savez. Moi , j'aurais voulu même que ce fût fait tout de suite.

— Vous êtes juge de l'importance de votre démarche; je vais immédiatement écrire à M. d'Hervey et l'aviser que j'irai chez lui...

— Oh! demain, seulement demain, parce que quand je suis parli de l'hôtel M. le baron n'était pas là, et je ne sais pas s'il rentrera aujourd'hui.

— J'irai demain. Au revoir, mon ami.

Yernet se retira en faisant la révérence.

Me Léguais avait sonné pour qu'on vînt le reconduire; en se reculant, fermant la porte, il se heurta à la grosse servante qui l'avait amené.

— Encore, lit celle-ci. Ah ! brigand ! Et elle levait la main.

— Ah! non, fit Yernet, je défends l'autre.

Il descendit vivement, la servante lui ouvrit la porte , en lui lançant des 3^eux farouches. Yernet lui prit les deux bras, l'embrassa sur les deux joues , en disant :

— Plus fraîche qu'en bas, celle-là!

Et il se sauva en éclatant de rire, pendant que la grosse femme, qui montrait le poing, le poursuivait de ses injures.

Yernet, content de lui, le cœur léger, regagnant le faubourg Saint-Honoré, se disait :

— Maintenant, je suis tranquille, mon général peut être content de moi ! En arrivant à l'hôtel, Yernet fut tout bouleverse lorsque le concierge lui

dit que son maître Tavait appelé deux fois. Il courut à l'appartement du baron. Le valet de pied, qu'il trouva dans le cabinet de toilette, lui répondit, lorsqu'il demanda où était le baron:

— Monsieur est revenu tout à l'heure , il est furieux de ne pas t'avoir trouvé, tu vas être secoué. Il m'a dit de préparer vivement ses effets. Et il est monté prendre des nouvelles de madame.

Yernet, tout sens dessus dessous, se mit à préparer les vêtements, trem-

blant et crainkf, embarrassé surtout de ce qu'il dirait pour justifier son absence pendant toute la matinée.

11 aggravait surtout l'importance de sa démarche et redoutait que son maître ne découvrît ce qu'il avait fait. Il avait besoin de tout son sang-froid, de tout son calme pour s'avouer qu'il n'avait pas mal agi. Le pauvre diable, on faisant le bien, craignait d'avoir fait une mauvaise action. C'est tout tremblant qu'il demanda :

— Est-ce qu'il est en colère, monsieur? avait-il l'air de mauvaise humeur?

— Ah! certainement, il n'avait pas l'air d'être content. Il a dit qu'il ne comprenait pas pourquoi, dès qu'il n'était pas là, tu avais toujours alTaire au dehors.

— Avait-il l'air de se douter de quelque chose ? demanda le hussard avec inquiétude.

— Se douter de quoi?

— C'est vrai, tu ne comprends pas, fit Vernet embarrassé. Puisque je suis là, va à ton service maintenant, je vais préparer ses affaires.

Le valet de pied obéit. Vern f,qui se doutait bien qu'il allait être secoué d'importance, préférait être seul pour recevoir les reproches.

Lorsqu'il entendit du bruit dans la chambre de son maître, il s'acharna à brosser un chapeau, feignant de ne rien voir, de ne rien entendre, et regardant en dessous.

Son maître entra, Vernet trembla. Son jeune maître s'arrêta devant lui. Il n'osa lever les yeux et brossa plus fort. Il se figurait qu'il allait entendre cette question : « D'où viens-tu ce matin? de chez le notaire, je parie; il faut que tu te mêles de mes affaires I »

Au lieu de cela, c'est avec stupéfaction qu'il entendit Philippe lui dire d'une voix émue :

— Ah ! ah ! te voilà, coureur. Ah çà ! tu as donc des intrigues dans le quartier. Quelle femme tourmentes-tu par ici?

Vernet devint tout rouge, mais il exhala un soupir de soulagement. Son maître n'était pas fâché après lui. Il se hâta de balbutier :

— J'ai été faire des courses chez le cordonnier , et pour des raccommodages chez un tailleur à moi. J'en demande bien pardon à M. le baron, je croyais revenir plus tôt.

— Voyons, c'est bien. Personne n'est venu me demander?

— Non, monsieur le baron.

— Hâte-toi de m'habiller.

— Oui, monsieur le baron.

Et, pendant que Vernet l'aidait à sa toilette, le jeune homme reprit :

— Lorsque je t'ai renvoyé hier soir, tu es rentré aussitôt?

— Oui, monsieur Philippe.

— Personne ne s'est aperçu ici de notre soi ne et de t.. rcnlréo?

— Encore une fois, le front de l'ancien hussard devint tout rouge. Il était gêné pour mentir, et il fit un effort pour répondre :

— Non, monsieur le baron, personne n'a rien vu ; je suis rentré. .. je me 'suis couché.

— Et, ce matin, ma mère n'est pas venue, n'a pas envoyé prendre de mes nouvelles?

— Oh! non, monsieur Philippe, non; ce matin, j'étais levé de bonne heure, on n'est pas venu.

— SiJ'onte faisait demander de chez ma mère si je suis rentré, tu dirais que je me suis levé pour aller chez elle; qu'aussitôt après, je suis parti à un rendez-vous que j'avais avec mes amis.

— Bien, monsieur le baron.

— Si ma mère me faisait demander pour le dîner... ou plutôt, tu iras auparavant. Tu diras que, ce soir, je dîne en ville, qu'on prévienne ma mère, il est plus que probable que je ne rentrerai pas ce soir.

— Bien, monsieur Philippe, fit Vernet le regardant avec inquiétude. Mais, monsieur le baron sera ici demain?

— Pourquoi me demandes-tu cela?

— A cette question toute naturelle, et dite fort simplement, Vernet resta tout décontenance, ne sachant que répondre. Il fit un effort pour dire :

— Si des amis de monsieur le baron venaient dans la journée pour le voir, ne le trouvant pas, ils me demanderaient assurément s'ils pourraient le trouver demain.

— C'est vrai.

Vernet s'informait ainsi, se souvenant que le jour même une lettre de M. Léguais devait avertir Philippe qu'il lui rendrait visite le lendemain, afin de lui remettre les papiers ainsi qu'il l'avait promis. Aussi Vernet, se reprenant de courage, demanda-t-il encore :

— S'il arrivait une lettre pressée pour M. le baron , devrais-je la lui porter ?

— Non, non, je la trouverai demain. Aujourd'hui, je vais à la campagne.

— Mais, monsieur sera ici demain ?

— Je l'espère.

S:i toilette était terminée, et le jeune homme qui avait quitté quelques minutes Martingale pour rentrer chez lui, se hâta d'aller la rejoindre au bois de Boulogne, autour du lac.

Il l'avait quittée dans les Champs-Elysées, en lui disant :

— Va faire un tour au bois, dans une demi-heure, je te rejoins au pavillon d'Armenonville.

Et, en effet, il la retrouva qui l'attendait.

Il y avait environ une heure et demie qu'il l'avait quittée. Martingale s'était probablement impatientée, car elle paraissait de fort mauvaise humour.

Le jeune homme remarqua avec étonnement que Lise, sa loubrette, sortait du jardin, juste au moment où il y pénétrait.

— Lise t'a donc suivie? dit Philippe.

— Mais, non. J'avais oublié ma fourrure. Lise s'en est aperçue. Craig-nant que nous no revenions tard et sachant que nous déjeunions ici, elle est venue me l'apporter.

— Ah! c'est cela, dit Philippe; c'est que tu parais toute maussade.

— Moi! c'est d'impatience; tu me dis que nous nous trouverions ici dans une demi heure. Je la passe dans le bois : je reviens ici, et voilà une h^ure que je t'attends.

— Exause-moi, ma chère Alice, j'ai été retenu, plus que je ne le pensais, par ma chère mère. Tu ne m'en veux pas?

— Non.

— Allons, viens vite et mottons-nous à table.

Et ils se dirigèrent dans le cabinet où le couvert avait été dressé.

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