L ORDRE POSTHUME
Pendant tout le temps que dura le déjeuner, Philippe remarqua que, contrairement à gê qui s'était passé la veille et le matin même, Alice semblait accepter avec joie la proposition qu'il lui avait faite. Elle l'assurait de son amour et de sa fidélité. Elle était bien heureuse de rompre avec le passé, enfin elle allait pouvoir écouter son cœur, se consacrer entièrement à celui qu'elle aimait.
Philippe était un peu étonné de ce changement; il lui en demanda adroitement la cause.
Martingale, se souvenant qu'il lui avait défendu, le matin, d'écrire au comte, lui répondit le plus simplement du monde :
— Eu t'altendant, me promenant autour du lac, seule dans ma voiture, j'ai réfiéchi ù ce que tu m'avais proposé et je me suis dit que je devais t'écouter. Est-ce que j'aime ceux que je vois? Non ! Ai-je pour toi une véritable affection? Oui ! je te l'ai dit souvent. Tu sais bien que dans nos relations l'intérêt ne m'a jamais guidée. Je suis franche, je ne veux pas me faire meilleure que je no suis, si je devais modifier la vie que je mène, je ne sais pas ce que je ferais; je suis habituée à ce luxe, je suis habituée i\ satisfaire A peu près tous mes désirs. Mais ce que je n'aurais pas osé te demander, tu me l'as offert. Mais,, avant, je t'ai prévenu, je te préviens encore, je suis ruineuse.
— Ne parlons pas de cela...
— Eh bien! de ce jour, je suis à toi...
Philippe regardait Martingale et semblait deviner que ce qu'elle lui disait n'était pas la vérité absolue. Elle était trop abandonnée et cédait trop facilement à ce qu'elle avait défendu le matin même. Il y avait là-dessous quelque chose qu'il voulait savoir. Mais il était trop adroit pour insister sur ce point, lorsque Martingale était sur la défensive.
Il sembla accepter de bonne foi tout ce qu'elle lui disait, et ce fut un prétexte pour l'exciter à de joyeuses libations.
Alice s'abandonnait de plus en plus.
Déjà elle affirmait par sa tenue qu'elle était tout entière à Philippe. Elle lui disait qu'il viendrait tous les soirs chez elle. Elle faisait les plans de joyeuses parties, une vie nouvelle enfin que Philippe allait mener.
On avait déjeuné copieusement. Martingale avait surtout avidement bu. Elle était plus tendre et plus bavarde. C'est alors que Philippe répéta :
— Ainsi, c'est bien entendu, nous ne nous quittons plus pendant quelques jours; je suis allé ce matin chez moi pour prévenir. Nous allons enfin commencer ensemble la vie que je rêve, et pour cela, je veux être toujours près de toi. Je suis jaloux et neveux plus personne autour de toi; moi, et c'est tout !
Alice se pencha sur lui, et, la tête sur son épaule, elle lui dit :
— Il n'y aura que toi, mon Fifi ; et d'abord, il n'y a que toi que j'aime !
Et ses yeux, qu'un commencement d'ivresse animait, avaient des lueurs étranges qui ne troublaient point le jeune homme, tout entier à ce qu'il voulait savoir.
— Tu rompras avec tout le monde ?
— Mais, c'est fait? mon Fifi!
~ Gomment, c'est fait? fit celui-ci, l'interrogeant du regard...
— Oui.
— Quand as-tu écrit?
— Je n'ai pas écrit. Tu vois, il t'a suffi d'exprimer un désir pour qu'il fût exécuté.
Philippe, étonné, la regardait toujours.
— Ainsi, tu as écrit ce matin à cet homme, à ce comte, avec lequel on te voyait sans cesse?
Et il tremblait, devenait rouge en parlant !
— Ah! le comte ! Pauvre Fifi ! c'est de lui que tu étais jaloux? Veux-tu que je te parle franchement?
Et, avec le cynisme de la femme ivre, elle dit, croyant faire rire Philippe:
— Le comte! mais c'était bien plus mon banquier que mon amant.
— Et tu lui as écrit? répéta Philippe.
— Tu veux la vérité? Je suis bonne fille, je suis franche, je vais te la dire. C'est le comte qui m'a écrit, et c'est à cause de toi.
M"« Rachel était adiûii-ableineat belle. (Page 233.)
— A cause de moi ? répéta le jeune homme.
— Mais, oui, à cause de toi. C'est cette lettre que m'a apportée Lise, que tu as vue en arrivant.
— Tu as cette lettre?
— Oh! non. Jel'aurais, d'abord, je ne te la montrerais pas, pas plus que je
ne montrerais les tiennes à un autre.
Et Martingale disait tout cela sans voir le dégoût sur les lèvres de Philippe. Elle continua :
— Lise a gardé la lettre, je n'ai pas de poches.
— Que disait-il dans cette lettre? •
— Tu t'en doutes bien ? Il dit que t'ayant reçu ce matin même. ..
— Il savait cela !...
— ... Il me priait de l'oublier pour me consacrer à mes amours nouvelles. La lettre est genlille, je puis te la dire entière. Et puis, il s'est conduit en gentilhomme.
— Ah ! parce que tu me connais, il t'abandonne !
— Ah ! tiens I il avait peut-être les mêmes idées que toi I II voulait m'avoir seule.
La physionomie du jeune homme n'était plus la même ; Alice le remarqua, et lui dit :
— Mais qu'est-ce que tu as, tu es tout changé?
— Moi ! je n'ai rien. Hâtons-nous 1
— • Gomment I hâtons-nous I nous avons le temps, mon Fifi, on est bien ici.. Il faut commencer gaiement la vie que nous allons mener.
— Ma chère Alice, j'avais oublié une course très importante, nous allons partir, je vais te ramener chez toi, je te verrai ce soir, mais il faut que je parte !
— Ah I fît Alice, qui le regarda quelques secondes, cherchant à lire sur son A'isage. Ah ! c'est comme cela, déjà ! qu'est-ce qu'il y a ?
Nous avons dit qu'elle était plus que grise. Elle ajouta, avec un mouvement d'épaules :
— Tu sais, ça peut être fini aussi vite que ça a commencé.
— Tli dis des folies I Prépare-toi, nous allons vite retourner chez toi; ce soir, nous causerons.
— Va donc faire tes affaires, fit Alice, et laisse-moi ici. Je suis fatiguée, d'abord, je vais me reposer un peu, tu viendras chez moi ce soir, si tu veux.. Ne te gêne pas, ne te gêne pas, mon petit.
— Allons ! voyons 1 viens donc.
— Non, je ne veux pas ! je m'en irai seule î
— Eh bien, à ce soir, alors, dit Philippe qui, après avoir réglé l'addition, sauta vivement en voiture et se fît conduire chez lui.
Philippe n'avait rien voulu laisser voir de l'impression qu'il avait ressenr tie, en apprenant que le comte de Sancy abandonnait Martingale.
En revenant chez Alice, en l'assurant qu'il l'adorait, il ne suivait que l'idée irraisonnable qui lui avait traversé le cerveau, le matin, à la fin du souper. II voulait à tout prix se rencontrer avec le comte de Sancy. Il n'avait rien trouvé de mieux que de l'aller chercher chez Alice, sa maîtresse. Là, il voulait une rencontre, laquelle entraînerait un scandale qui obligerait à une affaire.
Tout cela était niais, enfantin, et ne pouvait avoir germé que dans un cerveau surexcité par les incidents de la nuit et les libations du souper. Ce plani
de coll^'gien se trouvait tout à coup détruit; le comte de Snncy, apprenant que Martingale recevait une autre personne que lui chez elle, rompait aussitôt et Tabandoimait. Mais alors, c'était Philippe qui était ridicule : il restait avec une femme à laquelle il tenait peu, et qui ne manquerait pas de raconter î'i tous son extravagante conduite. Il se sauvait d'elle sans réflexion , n'écoutant que ses nerfs, aussi légèrement qu'il était venu frapper à sa porte Je matin.
Peu préoccupé de la grossièreté de son départ, il ne pensait plus h Martingale; il n'avait qu'une idée : le comte. Il était étourdi que celui duquel il voulait faire son rival sût déjà le soir ce qu'il avait fait le matin. On le suivait dune I Peut-être était-ce simplement un homme lassé qui, cherchant une occasion de rompre, faisait suivre sa maîtresse, et, apprenant qu'elle avait reçu le matin môme le jeune baron, s'empressait de lui donner congé.
Tout cela augmentait sa rage, sa colère contre l'homme dont la seule vue avait fait évanouir sa mère.
Agacé, nerveux, fébrile, il s'agitait dans la voiture, cherchant le moyen de se trouver face à face avec M. de Sancy. C'est vainement qu'il cherchait, il ne trouvait rien. Tout à coup, ayant relevé la tête, sa physionomie s'éclaira. Il sourit.
Une voiture allait croiser la sienne, une splendide Victoria, dans laquelle était étendue une jeune fille admirablement belle, ayant à ses côtés une mulâtresse.
La jeune fille sourit et salua du regard.
Philippe s'inclina, semblant ravi. C'est que celle qu'il venait de voir était adorable; c'était cette jeune lille un peu mystérieuse, qu'il ne connaissait que sous le nom de Rachel. Elle méritait bien le mouvement d'admiration qu'il avait eu en l'apercevant.
Nonchalamment étendue sur des coussins, elle se laissait aller au dodelinement de la voiture. Elle paraissait dix-sept à dix-huit ans. Le front vtait superbe, le nez charmant; les yeux immenses et extrêmement noirs avaient des regards félins, dont le charme s'augmentait du cercle de bistre ou de l'ombre des longs cils d'où ils s'échappaient. La bouche, d'un dessin admirable, était un pou épaisse; toujours souriante, elle laissait voir des dents magnifiques. Cet adorable visage était encadré dans une épaisse chevelure dont les anneaux bruns et soyeux retombaient gracieusement sur ses épaules. Elle était singulièrement collfèe ; une coilÏLire orientale arrangée par des mains parisiennes.
M"e Rachel était admirablement belle : des épaules robustes d'où naissait un cou souple, une gorge de jeune fille dont les contours élégants n'alourdissaient pas la taille. Les hanches étaient voluptueuses et la veulerie de ses mouvements donnait à sa personne un charme tout oriental. Ses pieds étaient fins et mignons.
La belle créature ! Quels yeux noirs ! Quelle bouche fraîche, tranchant sur ce teint mat des Orientaux.
Elle était très élégamment vêtue d'étoffes singulières, aux couleurs étranges et de forme un peu bizarre. Quel était ce costume? De quel pays étaitelle ? On n'auraiv pu le dire. Tout cela était fait à la parisienne.
Mais, on était forcé de reconnaître que la belle jeune fille avait bien grand air sous ce costume étrange.
Elle passa, et, comme ranimé par ce rayonnement, longtemps Philippe resta souriant en pensant toujours à sa belle vision.
Sa voiture descendait les Champs-Elysées, lorsque, se secouant, il dit :
— Il ne faut plus penser à cela ! Occupons-nous d'affaires sérieuses. D'abord, je ne veux plus retourner chez Martingale, j'enverrai Vernet lui porter une lettre. Il faut que maintenant je retrouve absolument cet homme, ou au moins que je le rencontre dans un endroit où nous puissions avoir une explication, je vais rentrer à la maison, j'irai chez de Groissy après. Il m'a dit qu'il fréquentait un cercle, il m'y mènera. Oh! que de haine I que de haine j'ai pour cet homme, qui a osé lever les yeux sur ma mère !
En arrivant à l'hôtel, Vernet, qui vint au-devant de lui, lui remit une lettre. Il la lut et dit tout haut d'un ton étonné :
— Une lettre de mon père ! Demain ! Qu'est-ce que cela veut dire ? Enfin, nous verrons
Puis, il demanda à Vernet :
— A-t-on prévenu ma mère ?
— Pas encore, monsieur.
— Bien! je dînerai ici.
Et il pensa :
— Je causerai avec ma mère. Si elle me parlait de cet homme, j'essayerais...
— Monsieur ne sort plus ce soir? demanda Vernet.
— Non.
Et, se souvenant aussitôt de Martingale, il lui dit :
— Attends, tu vas porter une lettre rue Byron.
— Ah ! je sais, fit Vernet, chez M"^ Alice.
— C'est cela.
Philippe écrivit quelques mots qu'il glissa dans une enveloppe avec une liasse de billets de mille francs. Puis, ayant écrit l'adresse, il dit à Vernet :
— Va porter cela. Je vais écrire un mot que tu trouveras sur ma table, si j'étais monté chez ma mère, et qu'à ton retour, tu porteras chez M. de Groissy. Tu attendras la réponse.
— Bien, monsieur, fit Vernet, en faisant le salut militaire. Et, prenant la lettre, il partit, grommelant tout bas :
— Voilà bien des affaires. Il va se jouer quelque chose. Je crois qu'il était temps que j'aille voir M^ Léguais.
Philippe se rendit chez sa mère. La femme de chambre lui dit que la baronne d'Hervey était avec une de ses amies; toute la matinée M""* d'Hervey avait été indisposée, elle n'avait voulu recevoir personne, cela était tout naturel, à la suite de l'indisposition de la veille, la baronne avait eu besoin de repos : le jeune homme en fut cependant contrarié, tous ces incidents s'enchaînaient, et la cause en était toujours le comte de Sancy.
Que serait-il advenu si le jeune homme avait entendu la conversation de la baronne d'Hervey avec une amie — disons vite que cette amie mondaine était la vicomtesse de Sirvan — assises toutes deux sur une causeuse dans le boudoir. Adèle en toilette du matin, la baronne de Sirvan, très élégante, rendant ses visites.
— Oui, ma chère baronne, j'ai appris votre indisposition, votre évanouissement à la fête du ministère des affaires étrangères, et j'ai voulu savoir si cela n'avait pas de suite. Heureusement, je vous retrouve plus fraîche et plus belle. Il paraît qu'il y avait un monde fou; il y a eu des scènes au vestiaire ; In fin a été grotesque, mais de qui l'on parle surtout, c'est de vous, ma chère.
— Est-ce vrai? a-t-on remarqué cette faiblesse ?
— Oh non, pas à cause de cela, mais vous ne vous prodiguez pas dans le monde, on ne vous voit guère, et votre présence à cette fête a été pour la plupart une révélation ; on connaît le beau Philippe d'Hervey — et tout le monde parlant de sa maman, se figurait une vieille douairière. — Jugez de la surprise, on voit une beauté : Vous avez quarante-deux ans, je vous crois, vous en paraissez trente. Coquette, vous savez bien le contraire — on ne parlait que de vous — vous avez été l'étoile.
— Ma chère vicomtesse, vous êtes bien gracieuse, bien aimable. Mais, savez-vous ce que m'a révélé la fête d'hier, où j'ai paru si brillamment? J'ai dû reconnaître que ces plaisirs n'étaient plus démon âge, et il a fallu l'insistance de Philippe pour que je consentisse à y paraître. Ce n'est qu'extérieuremeùt que je suis jeune, le corps a bien son âge, et la preuve, c'est que je me suis trouvée malade un instant.
— C'est justement parce que vous n'êtes pas raisonnable, vous vivez en cloître, toujours seule..., à peine vous voit-on au bois, jamais aux bals, aux fêtes.
— Que voulez-vous, je ne trouve là aucun plaisir et, je vous l'assure, sans la raison que vous savez, le conseil que vous m'avez donn.é, je n'y serais pas allée.
— Ahl c'est vrai, fit M"»* de Sirvan, c'est vrai; j'oubliais cela, que je suis folle! Vous alliez pour vous trouver avec cette adorable jeune fille, que votre fils a rencontrée au bal du duc de X..., cette belle Rachel que je vous conseillais de voir, sous l'inspiration de ce cher Philippe qui n'osait vous le demander... Eh bien, ma chère Adèle, l'avez-vous vue... la trouvez-vous belle, lui avez-vous parlé?
— Mais, non, à peine entrée dans les salons, je me suis trouvée indisposée et je n'ai vu personne.
— Ah ! que cela est regrettable I
— Oui, ma chère vicomtesse, — car je vais vous parler sincèrement, — après l'expérience que j'ai faite hier soir, je vois bien que je dois renoncer au monde, je n'y trouve aucun plaisir, au contraire, je souffre et j'y serais ridicule si je voulais lutter. — Je désire que mon cher Philippe soit marié. Lorsqu'il aura une famille, qu'il ne sera plus seul, j'irai vivre dans le petit château que nous avons dans le Loiret, et là, j'élèverai mes petits- enfants... Je ne veux plus aller dans le monde.
La baronne disait cela d'un tel ton que M""^ de Sirvan l'observa longuement, cherchant à deviner le motif de cette résolution ; mais la conversation se replaçant sur le terrain sur lequel elle la dirigeait, elle reprit aussitôt :
— Vous avez tort de songer à vous exiler, vous n'en avez pas le droit à votre âge... mais vous avez raison de désirer le mariage de votre fils. Vous êtes trop jeune pour vous condamner à vivre en maman près d'un fils de cet âge.
— J'ai tant souff'ert, madame, en perdant successivement et mon mari et ma fille !... Ah! si mon visage est resté jeune, comme l'âme est vieille!
— Ne dites pas cela... un fils de vingt-cinq ans gêne une femme qui paraît votre âge ; lorsqu'il sera marié, vous serez seule, libre, et l'on dira : la jeune et belle veuve...
— Ne me dites donc pas cela, vous me fâchez. Je ne désire marier Philippe que parce que je veux vivre loin de Paris, parce que je- voudrais avoir des petits-enfants à aimer.
— Eh bien! alors, parlons de ce mariage. Je me suis informée près du duc très discrètement, vous le pensez, et je sais qu'elle est de famille noble, très riche. Elle est orpheline, c'est la fille du comte de Launay, un savant. C'est son oncle qui remplace son père ; il est de vieille noblesse, le comte de Launay, allié aux Gesvres, une fortune colossale et l'honnêteté même...
La baronne d'Hervey souriait, presque étonnée de ce que lui disait la vicomtesse ; elle s'amusait de son étrange manie de vouloir toujours faire des mariages, elle se plaisait à l'entendre, à remarquer ses airs de conviction lorsqu'elle assurait et l'origine et la fortune d'une famille.
— Ma chère Adèle, si vous le voulez, c'est là un superbe mariage pour votre fils.
— Ma chère aiiie, Philippe est très réservé avec moi; cette union me plaît, faites tout le possible pour cela. Je compte sur votre dévouement et vous laisse agir.
— A la bonne heure. Il me paraissait que ce cher Philippe, si enthousiaste d'abord, avait tout à coup changé d'avis et que c'était à cause de vous.
— Pas du tout... au contraire, et je vous en prie, accusez-vous de cela.
— Alors si Philippe semblait vouloir reculer cette union...
— Non, non, insistez, il l'aime, je le sais, vous avez des rent^ig-nemeiits précis. Je vous le répète, ma chère amie, Paris me pèse, je voudrais le fuir, je voudrais me retirer à la campagne, et je ne puis et ne veux partir que lors'iue Philippe sera marié.
— Eh bien, comptez sur moi.
A ce moment la femme de chambre rentra et parla bas à sa maîtresse. La baronne d'Hervey dit aussitôt :
— C'est Philippe. . . qu'il entre. . . Puis tout bas, à la vicomtesse :
— Ne dites pas un mot de cela devant moi; vous lui en parlerez directement.
— Oui, oui! soyez tranquille.
Philippe entrait.
En entrant, le jeune homme devina qu'on venait de parler de lui, et il en fut gêné, embarrassé. La manie de mariage de la vicomtesse de Sirvan était connue de tous, il avait trouvé fort naturel qu'ayant remarqué à un bal où ils se trouvaient ensemble la belle Rachel, celle-ci l'ayant entendu parler avec admiration de son étrange beauté, de sa nature originale, elle vînt lui conseiller un mariage; il en avait ri d'abord, puis s'était laissé entraîner ensuite, insensiblement, et peu à peu il en était arrivé à accepter ce projet. L'incident de la fête du ministre des affaires étrangères, la révélation du Petit-Jeune dans le cabinet de chez Brébant, avaient tout à coup modifié ses intentions. Il ne renonçait pas au mariage, mais il le reculait à une époque où il serait plus calme. Il voulait se trouver libre et sans préoccupation dans l'affaire qu'il cherchait.
Et devinant que la vicomtesse n'était venue parler à sa mère qu'à cause de ce mariage, il en était très ennuyé. Cependant, il s'efforça de n'en rien laisser paraître.
On causa naturellement de la fête de la veille, et la vicomtesse en raconta plusieurs incidents. Philippe s'attendait à l'entendre parler de la jeune fille, elle n'en dit pas un mot, il lui sut gré de cette discrétion. Et lorsque, se disposant à prendre congé, elle eut dit au revoir à la baronne d'Hervey, Philippe, la reconduisant, elle lui dit discrètement :
— Mon cher ami, vous savez que je vous attends, je ne fais aucun cas de votre lettre, il faut que je vous parle...
— Croyez, madame, que j'aurai bientôt le plaisir de vous rendre visite, mais de graves affaires...
— Oh ! il n'est pas de si grave affaire que celle qui m'occupe, et vous aurez beau dire, je n'accepte aucune excuse. Mais, mon cher Philippe, vous ne vous figurez pas ce que j'ai fait de pas et de démarches pour vous renseie:ner, et vous croyez que tout cela serait perdu. Non pas, je veux que vous veniez, je vous raconterai tout cela, le cœur est pris. C'est l'imagiiiation qui va être sens
dessus dessous. Vous serez étourdi... et charmé de ce que je vous raconterai sur cette admirable enfant... Venez demain.
— Demain, madame la vicomtesse, c'est impossible, je vous rends grâce de votre bonté pour moi, votre insistance est d'une véritable amie, et je vous en remercie bien. — Accordez-moi quelques jours... ce que je dis, ce n'est pas que je rononce à cette union. C'est que j'ai de graves intérêts qui m'occupent en ce moment, qu'il faut que ces affaires soient terminées pour que je puisse sérieusement m'entendre sur une chose aussi importante...
— Qu'un mariage, vous avez raison... Ce que vous venez de me dire me rassure, j'avais mal compris votre lettre, dans laquelle je croyais deviner la recherche d'un prétexte pour abandonner cela.
— Oh 1 nullement, madame... et à cette heure où nous parlons, je suis encore sous le charme de sa vision.
— Vous l'avez vue?
— Je l'ai rencontrée, en revenant du Bois, tout à l'heure...
-— Vous savez qu'elle vous connaît très bien. Il serait mal de dire qu'elle pense à vous... mais une jeune fille n'oublie pas facilement un valseur comme vous.
— Ne me dites pas cela...
— Je vous dis ce que, femme, je crois avoir deviné... Enfin, mon cher ami, nous causerons longuement de tout cela quand vous viendrez me rendre visite. Mais, quand cela ?
— Madame de Sirvan, je vous demande de m'accorder une semaine, ce n'est pas trop.
— Non, certainement... Ainsi, cette semaine, je ne vous verrai pas; mais je vous verrai dans les premiers jours de l'autre.
— J'en prends l'engagement.
— Au revoir... et rêvez d'elle...
Et, riant, la vicomtesse, après lui avoir serré la main, se retira. Philippe revint près de sa mère, qui lui dit en s'efforçant de sourire :
— Elle vient de te parler de ce mariage?
— Oui, mère, assurément ce serait la vieille tante de cette jeune fille qu'elle ne lui porterait pas plus d'intérêt.
— C'est une manie chez elle ; elle ne peut voir deux jeunes gens valser ensemble sans rêver aussitôt de les marier.
— Mais elle est veuve, elle?
— Elle dit qu'elle est veuve. J'ai entendu dire qu'elle était séparée.
— Et c'est pour cela qu'ayant souffert dans son ménage, elle veut condamner les autres aux tourments qu'elle a endurés ! dit Philippe gaiement.
— Oh ! je crois que c'est le désir d'être agréable et de faire des heureux qui la guide... je ne lui crois pas l'âme si noire.
Philippe s'assit près de sa mère, et voulant qu'elle ne s'aperçût pas de ses préoccupations, il lui dit en souriant :
Outragé dans sa pudeur, par ce qu'il avait vu dans les loges. (Page 245.) Liv. 31. 31
— Ainsi, ma chère maman, tu aimerais à me voir marier... tu accepterais que j'aimasse une autre femme que toi...
— Je sais, mon Philippe, que tu ne m'en aimerais pas moins, et je voudrais te voir heureux, je voudrais voir la gaieté, la vie renaître autour de nous, je veux avoir des petits enfants à aimer.
— Chère mère ! Et je n'ai pu te montrer celle dont nous parlions tant.
— Tu l'aimes et cela suffit ; si tu l'as choisie, c'est que tu l'auras jugée honnête et bonne...
Philippe embrassa sa mère en lui disant :
— Bientôt, ma chère mère, tu iras demander la main de celle qui sera ta fille.
Philippe avait réussi, la baronne était heureuse, elle était convaincue que son fils avait oublié l'incident de la veille. La pauvre femme ne savait pas que la preuve que rien n'était oublié, c'est que Philippe ne faisait pas la moindre allusion aux événements de la veille, il était d'une réserve extrême et elle prenait pour de l'oubli ce qui n'était que de la discrétion... Elle était bien rassurée... le jeune homme avait oublié celui qu'elle avait rencontré la veille, il était d'une réserve extrême et elle prenait pour de l'oubli ce qui n'était que de la discrétion... Elle était bien rassurée... le jeune homme avait oublié celui qu'elle avait rencontré la veille, il n'attachait pas à cette rencontre l'importance qu'elle redoutait, il ne savait pas, enfin, il n'avait rien deviné, et elle espérait qu'occupé par son mariage il oublierait cela. Son fils marié, elle se retirait dans ses châteaux, ce qui ne l'exposait plus à se rencontrer dans le monde avec celui qu'elle avait aimé, mais qu'une menace épouvantable du général d'Hervey mourant l'avait condamnée à ne jamais revoir. Ce fut une bonne soirée pour la baronne qu'elle passa près de son fils ; ils devisèrent ensemble et causèrent ensemble l'un et l'autre du mariage projeté, visant tous les deux le même but, c'est-à-dire que Philippe parlait de la belle Rachel pour que sa mère ne vît pas les tracas qui l'agitaient, et la baronne encourageait son fils et ne parlait que de son projet que pour qu'il ne lui rappelât pas les incidents de la veille.
Philippe passa une bonne nuit, il était las, et de la journée et de la nuit, et il dormit comme un juste. Il fut réveillé par Vernet, qui, tout bouleversé, vint lui annoncer la visite de M<* Léguais, successeur de feu M* Duhamel. Philippe sauta vivement du lit en disant :
— Allons, Vernet, vite, vite, habille-moi... pourquoi ne m'as-tu pas réveillé plus tôt?
— Ahl monsieur était si bien, il dormait d'un si bon sommeil, il riait, il parlait en dormant... Je vous demande s'il y a du bon sens à un notaire de venir chez le monde à cette heure-ci... j'avais envie de le renvoyer.
Et en disant cela, il ne mentait pas, l'ancien hussard ; maintenant il était effrayé de ce qu'il avait fait la veille, il avait peur de ce qu'il allait arriver, et s'il l'avait osé, il aurait dit à M' Léguais :
— Vous pouvez repartir, on n'a plus besoin de vous. Philippe reçut M* Léguais, en lui disant :
— Veuillez vous asseoir, monsieur, j'ai été fort intrigué par la lettre que j'ai reçue de vous hier, et j'attendais avec la plus grande impatience d'en avoir l'explication.
— Je vais, monsieur le baron, vous la donner en deux mots. J'étais premier clerc de M"* Duhamel. Lorsqu'il mourut, différentes affaires qui ne regardaient pas absolument l'étude furent confiées à mes soins. C'est ainsi, qu'ayant été chargé de la liquidation dos comptes de la succession du général baron d'PIervey, je me trouve avoir aujourd'hui en main la lettre que je vous apporte et qui termine cette affaire.
— Une lettre de mon père, dites-vous ?
— Une lettre du général, oui, monsieur le baron, une lettre d'Algérie, adressée quelques jours avant sa mort. La voici ; vous verrez la raison qui me fait vous l'apporter aujourd'hui, elle est écrite de sa main, sur l'enveloppe :
Un peu étonné, le jeune homme lut :
« Pour remettre à mon fils, lorsqu'il aura atteint l'âge de vingt-cinq ans. » Philippe tenait la lettre d'une main tremblante ; il ne voulait pas l'ouvrir. Il attendit que M^ Léguais fût parti. Alors il ouvrit la lettre; l'ayant lue, elle lui échappa des mains.
Il était livide — et Vernet, épouvanté, l'entendit dire :
— Il faut que je tue cet homme.
Puis, comme s'il parlait au portrait de son père accroché dans sa chambre, il étendit la main :
— Mon père, je vous le jure, je vous obéirai...
— Allons, Vernet I debout, viens avec moi. Et il se rendit chez son ami de Groissy.