‹ Le fils d'AntonyChapitre 24 sur 34 · LES RECHERCHES DE PHILIPPE · texte numérisé non relu

LES RECHERCHES DE PHILIPPE

Dans la journée, Philippe eut une entrevue avec son ami de Croissy. Il voulait que celui-ci l'emmenât au cercle où se rendait habituellement, le soir, le comte de Gancy. Mais il apprit que depuis quelques jours le comte ne venait pas au cercle; il était tous les soirs dans les coulisses d'un théâtre, où une dame du corps de ballet recherchait sa société.

Le soir même, Philippe, accompagné par Vernet, se rendit au théâtre, le

directeur était de ses amis, de ses obligés même, il se rendit au foyer, et passa sa soirée près de la danseuse peu rebelle qu'il savait avoir été distinguée par le comte. Elle avait tout promis. Philippe devait l'emmener souper le soir. — Et le comte, qu'on avait signalé dans la salle, ne venait pas. A la sortie il sérail là, sans doute, et Philippe attendait.

Vernet, depuis l'instant où il était entré dans le théâtre, s'y était perdu, il avait été jusqu'au cintre, puis était redescendu dans les dessous, sans jamais pouvoir retrouver son maître, bousculé par celui-ci, par celui-là, manquant traverser la scène lorsque le rideau était levé. Outragé dans sa pudeur, par ce qu'il avait vu en ouvrant les loges, se trompant de porte, jamais il n'avait tant vu de femmes si court vêtues. Il en rougissait jusqu'au bout du nez. Enfin, épuisé, il s'était assis près du pompier, abruti, ahuri, n'osant bouger.

Pauvre gars 1 il avait rêvé les coulisses autrement qu'il les voyait. Les coulisses 1 Qui ne s'est fait un monde de ce mot?

Il nous souvient, à nous, de l'impression ressentie lorsque nous y entrâmes pour la première fois, alors que nous étions presque un enfant. Quelle déception!...

Qui ne s'est dit : - Oh! que je voudrais voir les coulisses !

Lorsque l'œil est vif, que la joue est rose, que le menton est lisse; lorsque l'on croit à tout, que le frou-frou d'une robe fait rêver et que ce rêve empêche de dormir;

Lorsque le drame fait pleurer, qu'on sort du théâtre aimant la jeune première, estimant le jeune premier et haïssant le traître; lorsqu'on a quinze ans, enfin, qui ne s'est dit :

— Si je pouvais entrer dans les coulisses I

Un soir, après avoir acheté sur le comptoir d'un marchand de vin la protection d'un machiniste, je me glissais sur ses pas dans ce couloir sombre de ce monde mystérieux: le théâtre.

Rampant sur les dalles boueuses du corridor pour éviter le guichet du concierge, je gagnai l'escalier et m'élançai dans le cintre.

Ma cervelle bouillait, le sang battait mes tempes, mes nerfs fouettaient ma peau, je tremblais.

Caché dans les trucs, j'attendais anxieux le commencement du spectacle. Les trois coups frappés, je descendis timidement un étage.

C'étaient là qu'étaient les figurantes.

Pauvres filles, elles grelottaient dans leurs maillots de coton. Leurs figures plâtrées se refusaient au sourire qui gerce le maquillage et ride le front.

Leurs costumes, qui du parterre semblaient si riches, si frais, si beaux, étaient pauvres, sales et fanés; de leurs bouches, que le carmin faisait si jeunes, des mots grossiers tombaient.

Naïf, je leur souriais.

Elles rirent, je me sauvais et descendis un étage."

C'est là que se tenaient les choristes.

Leurs costumes étaient plus riches, leurs maillots étaient de soie, leurs broderies de galons dorés... Tout cela était bien encore un peu fané; mais enfin, l'ensemble était gracieux.

Je m'avançai, souriant.

Leurs yeux estompés, leurs figures peintes, leurs sourires dessinés sur leurs joues me firent peur. Je me sauvai.

L'étage au-dessous était occupé par les danseuses.

Le ballet venait de finir.

C'étaient elles... elles, les aimées voluptueuses qui m'avaient brûlé l'âme de leurs regards de feu et de leurs poses nonchalantes !

Mon cœur battait ma poitrine, un brouillard voilait mes yeux... C'étaient elles! .. elles 1...

J'appuyais mes mains sur mon cœur, l'écrasant comme en une tenaille. Une minute se passa ainsi, la force me vint et je m'avançai vers elles.

Oh ! les belles l

Horreur I la sueur ruisselait sur leur front que je rêvais si pur, le blanc, le rouge et le noir tatouaient les visages que j'avais vus si beaux.

Ces bouches que j'avais rêvées des nids à sourires, des cassolettes à parfums ; ces bouches contractées avaient peine à laisser échapper leur haleine poussive.

Je me cramponnais à la rampe pour ne pas tomber.

Elles me regardèrent, surprises d'abord... puis, entre deux oppressements, elles dirent en riant :

— Qu'est-ce qui a apporté ça?

Honteux, confus, je descendis rapidement les deux étages qui restaient. J'étais sur la scène.

Enfin, j'étais donc dans le monde artiste, ce que je désirais tant voir, près de ceux qui m'avaient fait rire et pleurer, près de ceux avec lesquels j'aurais voulu vivre.

Je la vis alors, la jeune première: Qu'elle était belle! Oh! comme elle méritait bien les larmes que i'avais versées. Ses cheveux blonds, tordus en nattes lourdes, encadraient son visage jeune et rose, ses cils étaient longs et bruns, ses yeux brillaient noirs et humides, sa bouche fraîche était le digne écrin de ses dents d'une éclatante blancheur.

Et puis, comme il était bien digne d'elle, son costume ! La soie emprisonnait son buste. Le satin jouait sur ses hanches souples, la dentelle couvrait ses bras fins et les diamants scintillaient sur son col superbe.

Elle entra en scène, je me précipitai sur un décor, et par un trou pratiqué par les machinistes, je l'admirai.

Lorsqu'elle sortit pour changer de costume, près d'un portant, indiscret, je cherchais à la revoir encore Qu'elle était belle!

Elle devait, dans un travesti, rentrer vite en scène. Elle se hâtait donc.

D'abord, elle retira quelques épingles et ses cheveux, et ses beaux che-

veux blonds tombèrent. Elle passa l'éponge sur son visage , et la peau devint

rude!...

Quand elle eut changé de costume, elle était maigre, elle était vieille...

Je me sauvai.

Mêlé aux oisifs et aux enthousiastes qui attendaient à la porte la sortie des

acteurs, j'attendis.

Oh ! si vous saviez ce que tous ces gens-là disaient d'elles I

Puis elles pas'sèrent une à une.

Presque toutes maigres, chétives, pauvrement vêtues... ensevelies dans des tartans affreux.

Elles passèrent insoucieuses... les laides emportant toutes nos illusions.

Elle !... elle surtout, la jeune première à laquelle je n'osais parler... tant je la trouvai respectable.

Et je restai là, seul, seul I

Cette histoire a vingt ans.

Aujourd'hui, je regarde autour de moi, je regarde ceux avec lesquels j'ai vécu, avec lesquels je vis, et je regrette... mes désillusions d'autrefois.

Au théâtre , chaque fois , le blanc , le rouge et le costume tombent, le roi ou le laquais redeviennent des homme.

Dans la vie, masque éternel, costume et fard , il faut que le ver le ronge dans le tombeau pour qu'ils nous quittent.

La vie vaut bien plus que le théâtre.

Heureux le sage qui peut sous l'aile sacrée de la famille, vivre, sans chercher dans un monde facile la réalisation d'un songe creux ! Et , ma foi ! heureux le monde, puisqu'on ne peut comme au théâtre, la comédie finie, arracher aux acteurs leurs masques et leurs costumes ! Ah! sans cela quel mépris nous aurions pour l'humanité ! Vernet avait subi cette impression à rebours, il n'osait bouger, prenant le pompier pour confident.

Il entendit son maître qui l'appelait et se précipita vers lui.

Philippe appelait Vernet afin qu'il allât chercher une voiture. — Quand celui-ci revint, le jeune baron descendait, accompagnant la jeune ballerine, Philippe passait la petite porte, offrant. sa main à la jeune femme... Mais celleci prit la main se reculant aussitôt dans le corridor en y entraînant le jeune homme — et elle lui dit :

— Je ne puis partir avec vous, je croyais être libre ce soir et l'on vient me chercher,

Philippe lui prit le bras presque de force en disant :

— Mais justement, ma belle, et j'ai la prétention que personne n'osera vous parler, vous voyant à mon bras.

— Non, cela ferait une scène...

— Et justement... Ne vous préoccupez pas de cela...

— Non, non. Demain, vous viendrez me voir.

Et la jeune ballerine refusait obstinément de soriir. A la purte du théâtre

stationnait un élégant coupé de maître ; devant la portière ouverte le comte de Sancy attendait. Il avait vu apparaître la jeune femme , il avait vu un homme qui paraissait la diriger, lui tendre la main; — il avait froncé le sourcil et s'était avancé d'un pas. — C'est alors que la jeune femme avait entraîné Philippe, et le comte l'ayant reconnu avait eu un soubresaut. Vernet rentrait; en voyant le comto, il restait stupéfait devant la porte, tout bouleversé de cette nouvelle rencontre.

Le comte de Sancy s'était reculé et était monté dans son coupé en disant à son cocher : .

— A l'Hôtel!

Sur la banquette, pendant que la voiture partait, nerveux, impatient, il arrachait ses gants, disant :

— Qu'est-ce que cela signifie?... Lui, lui, l'amant de cette fille , encore... mais cela est absurbe. Je le fuis' et le retrouve sans cesse. Il semble que le destin nous pousse l'un contre l'autre... Une querelle avec lui... oh! ce serait abominable...

Pendant que le coupé s'éloignait, Philippe, ihsistant, disait :

— Nelly, je vous en prie, en me quittant là vous me rendez ridicule et n'éviterez rien de ce qui peut arriver, car, je ne permettrai pas à un autre de prendre le bras que vous me refusez.

— Je ne vous refuse pas... sortez seul... je vous jure de vous rejoindre...

— Non pas... et qu'avez-vous à redouter?

— Vous le voulez , ne vous en prenez qu'à vous de ce qui arrivera , vous comprenez qu'au moindre scandale je vous quitte le bras et pars seule.

C'était simplement ce que demandait Philippe , il lui offrit son bras et se redressant il l'emmena. Vernet paraissait tout pâle et il balbutia :

— Monsieur le baron, la voiture est là.

— Viens ! lui répondit le baron d'un ton sec.

Vernet se plaça aussitôt près de son maître ; au ton il avait compris que la situation était grave ; il commençait à débrouiller dans son cerveau que si Philippe l'avait emmené dans ce lieu singulier, c'est qu'il avait un but, et qu'il savait devoir rencontrer Antony. C'était bien des émotions après tous les tracas qu'il avait eus dans la soirée, mais ces émotions-là lui plaisaient ; autour de son jeune maître, tout sentait la poudre.

Philippe était devenu sérieux en sortant , sa compagne un peu eff*rayée, tournait la tête de tous les côtés; ne trouvant plus le comte, ne voyant plus le coupé, elle éclata de rire. Philippe restait tout décontenancé. Il regarda autour de lui, personne. Alors il tendit la main à sa compagne rieuse, pour la faire monter dans la voiture, et se tournant vers Vernet, il dit :

— Cet homme est un lâche , il me fuit. Il n'est brave que devant les femmes... Tu le connais toi, tu l'as dû voir... dès ce matin j'ai appris que tu savais... mon père t'a donné une mission pour moi.

— Et je suis prêt à la remplir, monsieur Philippe...

- Je me suis mis à counr aussitôt (Page 253.)

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I^ J,une f.mm, penchait la tête; elle res«rJail, >fl»'*- ™' ">

de lui dire :

— Des reproches que je fais à mon domestique ; nous partons, ma chère. Il monta en voiture, et assis près de la jeune danseuse :

Ma chère belle, excusez-moi. A l'idée que vous m'abandonniez ainsi... pour un autre, j'ai été un peu vif... bien grossier...

— Mais non, je ne vous en veux pas... cela prouve que vous teniez à moi... Mais j'ai eu bieiipeur... Vous me diics pour ïin amre, ?.^ais vous savez qu'il n'a pas plus de droit que vous sur moi...

— Je sais bien qu'on n'a jamais que des faveurs.

— Ce n'est pas cela que je veux dire... Je connais à peine le comte de Sancj'...

— Cependant , il venait vous chercher , et Croissy m'a dit que vous étiez hier avec lui.

— Ah! c'est le petit Croissy qui vous a dit cela... Il m'a vu hier avec le comte, c'est vrai, et c'était hier la première foi que je le voyais , il m'a mené à souper, et m'a conduite chez moi... me demandant la permission de venir me chercher ce soir. Nos relations, vous le voyez, ne sont pas bien étendues. Et c'est pour cela que j'aurais été désespérée qu'à cause de moi, il arrivât une querelle... Vous me faissiez peur, vous paraissiez la chercher...

— Oh ! non, le dépit me rendait un peu vif.

— Le comte a agi en galant homme.

— Vous dites en galant homme , fit sardoniquement Philippe , parce qu'il s'est sauvé en laissant sa maîtresse au bras d'un autre.

— Mais je vous demande pardon, je ne suis pas la maîtresse du comte, et justement il s'est discrètement retiré, croyant que puisque je sortais avec vous, c'est vous qui étiez mon amant.

— Vous ne m'en voulez pas ?...

— Non, puisque tout s'est bien passé.

— EhbienI je serai franc, j'aurais voulu justement avoir une affaire par vous.

— Voulez-vous vous taire?... Mais, je veux bien que vous m'aimiez, je vous aimerai... très bien, mais cela pour nous aimer, et non pour vous faire tuer.

— Je vous aime, fit-il en l'embrassant, — la phrase bête de ceux qui n'ont rien à dire. On arrivait heureusement devant le restaurant.

Philippe voulait être gai. Mais ses efforts étaient vains , il était galant. Il parlait banalement, ne voulant pas paraître embarrassé près d'une femme,, mais sans pouvoir mettre une idée dans ce qu'il disait , ne trouvant que des lieux communs, le répertoire éternel du monsieur qui fait sa cour à une femme qu'il n'aime pas, qui promet tout , bien convaincu qu'il ne sera jamais obligé de tenir ses promesses.

Le jeune homme, renseigné p?r son ami de Croissy , s'était rendu le soir» au théâtre, assuré qu'il y rencon'^^'^riit le comte de Sancy, que l'on avait vu la veille avec la jeune Nelly. Il v se trouver près de la ballerine lorsque le

comte viendrait; d'un mot il feraiL naître une querelle.

C'était donc, préoccupé de cette seule affaire, qu'il avait parlé à M"' Nelly. 11 ne cherchait pas des relations. Il ne voulait se trouver avec elle que le temps nécessaire à exécuter son plan. Or, dans ces conditions, il était gêné pour lui parler et ne trouvait que des banalités.

Plusieurs fois il avait rougi en remarquant que la jeune femme contenait son rire, après l'avoir écouté. Il disait des bêtises , enfin ; il fallait bien parler, et sa pensée était si loin du genre de phrases qu'il fallait trouver

En arrivant au restaurant, ce fut pis. Il se sentait un peu ridicule; rien ne l'attirait vers la jeune femme, et cependant il ne pouvait brusquement la quitter. Combien il avait le désir d'être seul , de penser ù la mission dangereuse qu'il s'était donnée. Et il fallait rire ; il fallait se montrer empressé, galant ! Quelle piteuse mine il faisait !

Attablés dans le cabinet particulier où on les avait servis, M'^* Nelly babillait joyeusement, cherchant à donner un peu de gaieté à son compagnon, de plus en plus lugubre. A la fm , lasse de ses efforts impuissants, elle finit par lui dire :

— Ah çà ! est-ce que vous êtes malade?

— Ma chère enfant, je ne puis vous le cacher, je suis indisposé; des étourdissements, un mal de tête à ne pas voir clair.

M"« Nelly. qui ne voulait pas qu'une catastrophe arrêtât le jeune homme dans le chemin fleuri où elle comptait le mener, dit aussitôt :

— Si vous êtes malade, mon cher ami, il faut être raisonnable, ne pas rester tard à souper. Moi aussi, je suis très lasse, et la petite scène de la sortie m'a un peu bouleversée. Vous viendrez me reconduire, vous rentrerez chez vous, et demain vous viendrez me voir.

C'était aller au devant des désirs du jeune homme. Aussi Philippe réponditil tristement:

— Ma chère Nelly, vous avez raison; puisque vous le permettez, je vous conduirai jusque chez vous, et demain je vous rendrai visite.

— C'est cela!

Dans ces conditions, on le pense, le souper ne dura pas longtemps. Le garçon apporta les manteaux. M'^« Nelly s'enveloppa de ses fourrures.

Philippe, de plus en plus sombre, lui offrit son bras, la mena à la voiture, y monta avec elle, et la reconduisit.

Philippe ayant sonné à sa porte l'embrassa, en lui disant :

— Excusez- moi, j'ai un mal de tête qui me rendrait fou. A demain !

— Oui ! oui! fit-elle.

Elle entra et poussa la porte. Elle montait chez elle en disant :

— Oh ! je t'ai assez vu ce soir, toi, tu peux venir demain , c'est ma femme de chambre qui te recevra. Ah! non, j'aime mieux le comte, alors.

En ce moment, Philippe, ayant donné à son cocher l'adresse de sa demeure, remontait dans fa voiture, et se jetait dans un coin, en se disant :

— Enfin, j'en suis débarrassé!

Quand Philippe arriva chez lui, il trouva, dans l'antichambre de son appartement, Vernet, vêtu seulement d'uu pantalon et d'un gilet de flanelle. Les fenêtres du jardin étaient ouvertes.

Surpris par l'entrée de son maître, le soldat se redressa et fit le salut militaire.

— Ah çà ! que fais-tu là, dans ce déshabillé? demanda Philippe. Tout honteux, Yernet répondit :

— Excusez-moi, monsieur le baron, je me fraîchis; j'ai tant couru ce soir que j'en suis tout humide, je me donnais de l'air , à cause de la sueur. Je ne ne pensais pas que monsieur rentrerait ce soir.

Philippe entra dans son salon pendant que l'ancien hussard se hâtait de revêtir sa veste pour le suivre.

Se retournant derrière lui le baron lui demanda :

— Pourquoi rentres-tu si tard? Qu'as-tu à faire à Paris à cette heure, pour te mettre dans cet état ?

Yernet le regarda tout décontenancé.

— Quand tu me regarderas comme un imbécile? Je t'avais dit de rentrer au plus tôt, afin que tu puisses te reposer, car j'aurai besoin de toi demain.

— Faites excuse, monsieur Philippe, j'avais pas compris çà.

Et le malheureux avait l'air si contrit que Philippe reprit aussitôt :

— Dans la lettre de mon père qui m'a été remise ce matin, il me dit que je puis m'adresser à toi pour connaître un homme que je dois poursuivre partout, un homme dont tu sais le crime.

Yernet s'était redressé aussitôt que le jeune homme avait parlé de son père. D'un ton grave, il lui répondit :

— Oui, monsieur le baron, mon général m'a fait jurer , quand vous auriez vingt-cinq ans, de vous montrer, si nous le rencontrions jamais, l'homme qui a tenté d'assassiner madame la baronne.

— Et cet homme est bien celui que tu as vu ce soir?

— Oui, monsieur Philippe. Tenez ! moi, — il ne faut pas mentir, — je vais vous dire la vérité ; si le notaire est venu vous apporter cette lettre ce matin , c'est parce que j'ai été le voir hier.

— Toi I fit Philippe surpris.

— Oui, monsieur Philippe. En allant avec vous l'autre nuit, j'ai vu cet Antony qui sortait du bal du ministère. Alors, je me suis rappelé Tordre de mon général. Ne sachant comment vous raconter ce qui s'était passé, j'ai été trouver le notaire pour lui rappeler qu'à l'âge de vingt-cinq ars une lettre devait vous être remise. Yoilà la vérité. Mon général voulait se battre avec cet homme-là à son retour d'Afrique. Puisqu'il n'y a plus de justice en France, qu'on l'avait libéré, il voulait se faire justice lui-même. Il est mort là-bas et vous a laissé ce soin, je ne sais pas pourquoi. J'avais voulu m'en charger, il a refusé. 11 m'a fait jurer que je serai toujours avec vt)us jusqu'à cette époque. Me voilà prêt, monsieur le baron.

— Tu es un brave garçon, Vernet, de ce jour tu ne me quitteras pas. Il va falloir s'occuper dès demain, de savoir l'adresse de cet homme, qui se nomme aujourd'hui le comte de Sancy.

— Comte de Sancy! oh! là! là! Croyez pas ça , monsieur Philippe! il se nomme Antony tout court, c'est un bâtard, ça n'a ni père ni mère, et ça vient dans les familUs tuer les femmes des autres 1

— Je sais cela, mais on le connaît sous le nom de comte de Sancy, et il faut que demain tu m'aies trouvé son adresse.

— Mais c'est fait, monsieur? Mais, c'est à cause de cela que je me suis mouillé.

—• Qu'est-ce que tu me dis ?

— Monsieur Philippe, en sortant du théâtre, vous m'avez dit qu'il fallait trouver cet homme.

— Oui...

— Je vous ai écouté, je me suis mis à courir aussitôt du côté où la voiture était partie. Oh 1 j^avais le petit coupé dans l'œil, je l'ai rejoint sur le boulevard, je l'ai suivi, il a passé l'eau et m'a ramené du côté du Corps législatif et est entré dans un hôtel de la rue de Bourgogne.

— Très bien ! Il reste rue de Bourgogne ?

— Oui. monsieur.

— Que vais-je faire pour rencontrer cet homme ? s'exclama tout haut Philippe.

— Voilà ce que j'avais intention de faire, monsieur. Dès demain j'irai à l'hôtel, je tâcherai de m'informer de ses habitudes, où il va, et je vous le dirai.

— C'est cela I

— Demain matin, à votre réveil, soyez tranquille, j'aurai des nouvelles. Philippe se fit déshabiller et congédia son fidèle serviteur. Certainement

qu'il chercha le sommeil ; il était tard, il était fatigué ; il n'avait qu'à moitié^ menti en disant qu'il était malade. Sa tête était lourde, la fièvre le faisait frissonner, ii ne pouvait dormir ; il avait comme une hallucination ; il voyait cette femme adorable, cet ange de bonté, ce modèle de vertu, sa mère, dans son hôtel même, dans sa chambre, aux prises avec ce misérable, avec ce bâtard ; cet homme essayant de l'outrager de ses caresses, de ses baisers, la sainte femme se défendant et le bandit, ne pouvant rien obtenir d'elle, la frappant de son stylet 1 Et la justice n'avait pas puni cet homme ! Et des protecteurs inconnus l'avaient arraché au châtiment ! Depuis vingt-cinq ans, ce crime était impuni, ce crime duquel, peut-être, son père était mort ; car le colonel d'Hervey n'avait été envoyé en Afrique qu'à la suite de cette affaire et dans la prévision d'un scandaleux procès.

Mais il était là, lui! L'heure de la justice sonnerait. Il serait le châtiment, ou, s'il devait succomber, il laisserait derrière lui, pour le venger, le chien fidèle, le serviteur ou plutôt l'ami humble que son père lui avait légué, le hussard Vernet.

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