LE COMTE DB SANGY
Le comte de Sancy était rentré chez lui, très agité. Son valet de chambre l'observait avec inquiétude. Il devait se passer quelque chose de nouveau, et, Louis, le vieux serviteur, n'osait interroger. Antony était un taciturne. De l'aventure terrible de laquelle nous l'avons vu si miraculeusement sortir indemne, il lui était resté une tristesse profonde. S'il n'avait été conseillé, soutenu par son ami le docteur Delaunay, il aurait demandé au suicide la fin de cette vie cruelle, qui ne lui inspirait que dégoût.
Il n'avait consenti à vivre que sur la révélation qui lui avait été faite par le docteur que sa maîtresse était enceinte de ses œuvres, et qu'obligée d'accoucher secrètement et d'abandonner son enfant, elle le chargeait de s'en occuper et de l'élever. Alors, il avait senti sourdre en lui un sentiment qu'il ignorait... Abandonné par sa maîtresse dont la conduite toute personnelle l'avait navré, il pourrait au moins vivre par cette affection inespérée, l'amour d'un enfant.
Antony, fou d'amour, n'ayant qu'une pensée : la femme qu'il aimait, sacrifiant pour la sauver tout ce qu'il avait, la vie et l'honneur, consentant pour elle à se faire condamner comme assassin, à passer pour nn misérable que le crime n'arrête pas pour assouvir ses brutales passions — consentant à toutes les hontes, et acceptant le châtiment, Antony s'était trouvé découragé, humilié, lorsqu'il avait appris que celle qui avait voulu qu'il la tuât, s'acharnait tant à la vie qu'elle consentait à vivre, près de son époux, aimée, respectée et honorée, quand lui serait mis au ban de la société. Il haïssait les hommes, de ce jour il avait méprisé les femmes. Le monde lui faisait horreur ; cette maxime de : chacun pour soi — devise de tous, le dégoûtait de l'humanité. Abreuvé de dégoût, il n'avait consenti à vivre qu'en caressant l'espoir qu'il aurait bientôt à diriger une jeune âme, qu'il façonnerait à sa guise, avec la haine de ce qui est mal, non pas au nom du code, mais mal parce que la conscience le réprouve. Le bien n'a pas de loi, il n'a que le cœur pour guide. Hélas 1 iJ n'a souvent pour récompense «jue l'ingratitude. Ce fils de ses amours criminelles, né de ce qu'il avait de plus pur, c'est-à-dire de l'affection de son cœur, de ses relations avec celle qu'il aimait assez pour lui sacrifier tout — le sang do son sang, il voulait en faire un homme ; c'est dans cette éducation qu'il trouverait la consolation de l'ingratitude de la femme.
Il n'aurait jamais cru Adèle capable de toutes ces bassesses, de ces sacrifices à une société qui n'avait pour elle que du mépris, à une famille qui n'a-
vail pour elle que de l'indifférence. Pour le monde... le monde I elle consentait à sacrifier l'amant qu'elle aimait pour vivre avec le mari, ce grotesque dédaigneux lant occupé de sa carrière, et oubliant le ménage, Elle préférait à la vie libre, A la vie d'aisance que réclamait sa carnation superbe et sou sang jeune, la vie terne à laquelle le mariage indissoluble et le crime légal de la société moderne l'avaient condamnée.
Elle vivrait sans une tache de près ou de loin au colonel d'Hervey : elle était mariée. Le criminel condamné au bagne a l'espoir de la la liberté, il peut, par une conduite exemplaire, obtenir sa grâce. Le marié ou la mariée est condamné pour la vie, sans espoir de délivrance que la mort... ou le crime 1 Et Adèle était condamnée.
Elle avait comploté avec Antony de se sauver, d'aller vivre à l'étranger; cela était possible ; elle était enceinte et cela devait l'encourager à cette revendication de liberté. Il avait droit d'espérer qu'elle le ferait. Non! non ! criminelle elle cacherait sa faute ; femme coupable elle resterait avec celui qu'elle avait trompé, il lui suffisait d'avoir la considération des étrangers. Elle était sauvée et l'amant sacrifié. Cela était honteux, mais cela était. Et le cœur d'Antony, débordant d'amour, s'emplit de mépris. Mais le docteur Delaunay était toujours là consolant et défendant la malheureuse femme. Elle n'était pas coupable d'ingratitude ; elle avait eu peur: il fallait lui pardonner pour l'enfant à naître. Quand Antony s'était trouvé à Nice, qu'il avait appris qu'Adèle n'était qu'à quelques lieues delui, ses sentiments s'étaient modifiés. Sans scandale, il avait été rendu à la liberté. L'idée de la créature qui lui devrait la vie le remplissait de joie — l'espoir de revenir à elle lui rendait le courage et il rêvait parfois que la naissance de cet enfant serait peut-être une raison pour renouer les relations rompues, et reprendre le plan formé quelques mois avant : Adèle étant dégagée de toute influence, et Antony se trouvant près d'elle et parlant an nom de l'enfant... Disons plus, pour la sauver il n'avait pas reculé devant un crime ; pour la posséder, il ne reculait pas devant la force... Il savait qu'il était aimé, et qu'il avait des droits. Il était le père de l'enfant...
Il cachait ses idées à son ami le docteur, craignant de trouver en lui un adversaire; il attendait impatiemment l'heure de la délivrance d'Adèle, et alors la nuit il viendrait, bravant tout, s'imposer dans la maison, puis il enlèverait la mère et les enfants, comme il avait enlevé Adèle la nuit inoubliable où il l'avait rejointe à Ittenheim.
Ce plan avait été houleversé par l'arrivée du vieux Séjournet, qui l'avait mené au lit de mort du vieux duc de Gesvres.
Quand il avait été libre il avait appris, la naissance de l'enfant et la mort du général — et avait eu un grand mouvement de joie. Adèle était libre, lui il avait un nom et il était riche, il allait épouser Adèle, il adopterait les enfants... Il se mit en route pour retrouver la baronne, il ne put la joindre, — il écrivit, et une lettre qu'il reçut en réponse, écrite par une main étrangère, lui disait
qu'il devait renoncer à l'espoir qu'il nourrissait, — la baronne d'Hervey ne se remarierait jamais. Il se dit qu'il suffirait de voir la jeune femme pour changer cette inconcevable résolution, il lui jetterait à la face ses promesses, ses «erments réalisables à cette heure. Il vint à Paris et ne put savoir où était partie la baronne avec ses enfants. Sa résidence était tenue secrète.
C'est alors qu'il retrouva le docteur, qui se disposait à faire une excursion scientifique en Asie. Olivier Delaunay, lorsqu'il lui raconta ce qui lui arrivait, lui dit aussitôt que la même pensée lui était venue à la nouvelle de la mort du général d'Hervey. Il en avait parlé à la jeune femme , mais celle-ci, comme effrayée de ce qu'il disait, l'avait conjuré de n'en jamais dire un mot, surtout à Antony, qu'elle s'était juré de ne jamais revoir... Il avait insisté , et elle lui avait répondu d'un ton singulier :
— Oli! jamais! jamais! c'est impossible, ce serait notre perte à tous... Jamais! jamais!
Ne comprenant rien, il avait demandé des explications, elle s'était fâchée, puis avait pleuré et enfin, le lendemain , Adèle , sa sœur et les deux enfants étaient partis, sans que même à l'hôtel on sût vers quels lieux. Alors Antony s'était emporté, les sentiments haineux qui s'étaient effacés avaient reparu, plus cruels qu'avant; il ne prononçait plus le nom d'Adèle sans le faire suivre d'une injure, et ne pouvait s'expliquer son refus de l'agréer il en cherchait la raison dans les idées les plus odieuses.
Antony, de triste, était devenu lugubre, mordant, cruel dans ses appréciations, dans ses jugements, prenant en haine la société au milieu de laquelle il devait vivre. C'est alors que le docteur lui proposa de l'accompagner en Orient, ce qu'il accepta.
Nous savons le reste; Au retour de ce long voyage, les deux jeunes gens, habitués à un monde nouveau, se fixèrent en Syrie , y épousèrent les deux sœurs. Victimes de leur dévouement en voulant protéger des malheureux qu'on poursuivait, quelques années avant les événements qui motivèrent l'intervention française, il ne resta de la grande famille qu'Antony et la fille de son beau-frère, le docteur Delaunay, la belle Rachel.
Le comte de Sancy était revenu à Paris, fatigué, désillusionné, ayant tout à fait oublié les événements à la suite desquels il s'était expatrié. Le souvenir d'Adèle ne restait que comme une page déchirée du livre de sa vie. Il n'avaft jamais eu de nouvelles d'elle. Le docteur, dans un but qu'on comprendra facilement, lui avait dit que l'enfant n'avait pas vécu. Il ne pensait donc plus à cet amour vieux de vingt-cinq ans; il croyait que la belle baronne qui, lors de son veuvage, l'avait si sévèrement repoussé , s'était mariée depuis et devait être une bonne dame, toute confite en dévotion.
Antony avait peu vécu , sa nature bizarre lui avait donné dans sa vie un amour unique, romanesque et malheureux — Adèle. — Il s'était marié en Syrie par raison, pour pouvoir se fixer dans une famille, ^égoûté de tout,
Une jeune fille rencontre un beau garçon. (Page 263,)
sans désirs, il espérait trouver dans le mariage le bonheur, le calme et le repos. 11 avait trouvé le deuil.
C'est alors que, de retour à Paris, il avait cru satisfaire sa nature en cherchant dans les amours faciles une joie qu'il ignorait; il avait cru à l'esprit , à Voriginalité des femmes galantes dont le tout Paris s'occupait. Il fréquentait les coulisses. De chaque relation nouvelle il revenait plus déçu, plus navré; sa délicatesse farouche se heurtait à ce cynisme, ù c U esprit grossier, à ces impudences. Il ne pouvait vivre seul, et il était condamné à cette société.
Il adorait sa nièce Rachel, il l'aimait comme sa fille ; mais c'était pour un homme seul, plutôt un embarras qu'un plaisir. Il désirait au plus tôt la marier. -Alors peut-être, il reprendrait ses voyages. Cet homme s'ennuyait partout et de tout; il avait manqué sa vie. Cette vie monotone avait été tout à coup bouleversée. Le soir où, à la fête du ministère des affaires étrangères, il avait vu Adèle — Adèle toujours veuve et toujours belle, au bras de son fils... à elle et à lui... tout son être avait été remué ; depuis ce soir, sa pensée était sans cesse occupée d'eux.
La nuit, en sortant du bal, rentrant chez hii, il avait vainement cherché le sommeil. Il se demandait si le jeune homme n'avait pas remarqué qu'il lui ressemblait, il se souvenait de ce regard persistant fixé sur lui. Est-ce que véritablement la voix du sang existait? Toujours leurs yeux s'étaient rencontrés. Quel beau garçon que ce fils, quel air noble, quelle hardiesse dans la tenue, quel air de bravoure dans le regard! Il était fier de lui; pourquoi n'avait-il pas son afi'ection!... Et elle? Il l'aurait reconnue entre mille, il était impossible de lui donner son âge, c'était une véritable beauté , et ce n'était pas l'amour ancien qui le rendait partial; car, tout autour d'elle, chacun s'écartait avec admiration. En la voyant, il avait ressenti la même impression qu'autrefois à son seul regard. Son amour s'était rallumé, il avait oublié tout le passé, les lâchetés, l'abandon , l'ingratitude, l'oubli , il n'avait pensé qu'à celle qui se jetait dans ses bras en lui disant :
— Je t'aime et je ferai ce que tu voudras.
Il n'avait pensé qu'à celle qui, après qu'il l'avMt frappée de son stylet, lui tendait encore ses lèvres en lui disant :
— Je t'aime !
Cette nuit avait totalement changé sa vie,. Toute la nuit il avait pensé à eux; au jour, n'ayant pu trouver le sommeil, il s'était levé, s'-était fait seller un cheval, et était parti au Bois.. E avait besoin d'air, il souffrait; il fallait à ses souvenirs et à ses pensées un plus vaste hovmQSi, îl cheTauchait dans le bois de Boulogne , heureux de mouiller son front brûlant aux branches humides de rosée' ; avec cette fraîcheur qui caressait son cerveau, des idées plus <llou€^es, des rêves plus gais entouraieM l'avenir.
Qu'allait-il faire? D'abord, c'était une vie nouvelle, il allait rompre ces relations mondaines dans lesquelles il cherchait un charme qu'il ne trouvait pas... Est-ce qu'il n'était pas fou, à son âge, d'aller chercher l'amour chez ses courtisanes? Il bâillait chaque soir dans cette société galante. S'il voulait essayer de renouer la chaîne du passé, il fallait au plus vite eff"acer le présent. S'il pouvait marier sa nièce! Il serait plus libre, c'est vrai, mais il resterait seul ; seul, à son âge, cela était elfrayant.
Ah! le rêve qu'il faisait! Il pouvait n'être plus seul, Adèle était veuve, toujours veuve..., toujours belle... et elle était devenue pâle , lorsqu'elle l'avait vu, elle avait voulu échapper à son regard, puis elle s'était évanouie.
Il ne lui était donc pas indifférent, puisque sa seule vue avait amené cette
émotion. Emotion que Philippe avait partagée, au reste, car, tout fiéyreux, il avait couru dans tous les salons , cherchant sa mère et l'ayant letrouvée au bras de M"' de Sirvan, il l'avait, malgré sa résistance^ obligée à partir aussitôt.
Il faisait galoper son cheval, comme si l'agitation qu'il avait ressentie le reprenait à la seule pensée de sa rencontre. Après une longue promenade, il revenait par les Champs-Elysées, se demandant s'il n'irait pas, le matin même, voir Martingale, avec laquelle il voulait souper.
Il allait tourner la rue Byron, il arrêta son cheval, il venait de voir entrer Philippe dans le petit hôtel; il l'avait parfaitement reconnu et il exclama :
— Ah! cela est singulier...
Gomme le petit hôtel était occupé par plusieurs locataires, il aurait pu avoir des doutes, mais il vit presque aussitôt la fenêtre s'ouvrir et M"^*" Lise, tout à fait en négligé, pousser un battant de la persienne du boudoir.
Il rit et dit : .
— Lui, c'est de son âge, au moins. Gela me raffermit dans ma résolution. Je ne puis décemment avoir la même maîtresse, cela me donne un prétexte pour rompre.
Et c'est gaiement qu'il entra à l'hôtel de la rue de Bourgogne. Il pensait :
— Je vais écrire à Martingale ce matin... il faut rompre avec cette vie, qui me fatigue sans me donner les joies que j'y cherche. . Ge matin Alice et dans deux ou trois jours Nelly. J'en veux finir au plus tôi, je ne sais ce qui se passera maintenant, et je serais désespéré si, renseignée sur moi, elle apprenait ces liaisons absurdes.
Gela bien arrêté, le comte écrivit à M"^ Martingale, et chargea son domestique de porter la lettre. Il était plus calme, il avait fait des rêves d'avenir qui le rendaient souriant; mais il était las et il se coucha pour continuer ses songes, ses rêves ou plutôt ses désirs.
Nous avons vu comment M"" Martingale avait reçu son c »ngé, nous savons ce qui s'était passé deux jours après à la sortie du théâtre. Le comte était furieux. Était-ce un tour que lui jouait M'^^ Nelly? Non, puisque nous savons ce qu'il avait décidé à l'égard de la jeune ballerine ; mai» parce que ih il était pris en flagrant délit, parce que, s'il avait été reconnu par le.ieuue hunmie, il se sentait ridicule.
Et puis, il se demandait par quel étrange hasard, aprtis avoir vu Philippe la veille au niatin,*se rendant chez une de ses maîtresses, ii le retrouvau avec M'^*" Nelly. Naturellement il se demandait si c'était là un jeu du hasard ou si ce n'était pas un plan arrêté. Mais ceite dernière hypothèse était si pi^u probable! Est-ce que ce jeune homme le connaissait? 11 l'avait vu une seule fois, ei pour quelmotif jouerait-il ce jeu?... Non, il y avait là le hasard, un hasard bien irritant, Antony voulait se persuader que le Jeun» homme. ne layaii pas remarqué; s'il avait eu celte assuian^e, il aurait ete calme. G en étail Uni de
M"* Nelly comme de l'autre. Le comte de Saiicy, depuis le jour où il avait vu le fils d'Adèle, n'avait qu'une pensée : se rapprocher de lui. Gela faisait partie de tout un plan, auquel il avait rêvé en revenant de se promener au Bois le matin de la nuit où il l'avait vu pour la première fois. Ce plan, c'était le passé se rattachant au présent, c'était l'oubli de la longue séparation, pour vivre en époux amoureux, et en père affectueux. Il avait rêvé, presque vu cela dans les buées de l'aube; et sous la fraîcheur des rosées du matin, qui donnait le calme à son cerveau, il avait vu cet avenir possible et facile à atteindre.
A son réveil, il avait chargé Louis, son fidèle serviteur, de s'informer des maisons que fréquentaient ordinairement la baronne et son fils, il voulait s'y faire inviter. Ainsi, ils se trouveraient ensemble, ils se lieraient d'abord, il voulait s'en faire un ami, et c'est avec lui qu'il voulait se retrouver près d'Adèle. Le mobile de tout cela, c'était l'amour — Antony aimait encore Adèle — c'était le bonheur d"avoir à aimer, à chérir son fils. C'était donc un bon sentiment qui le guidait; à cause de cela — c'est la loi douloureuse de la vie — il était peu probable qu'il pût réussir. La chance appartient plus aux adroits qu'aux bons.
Le matin où nous le retrouvons chez lui, au lendemain de l'escapade de M"^ Nelly, le comte de Sancy venait de se lever, Louis venait de tirer les tentures des fenêtres, et le jour illuminait la chambre somptueuse d'un homme de goût. Une chambre Louis XIII avec son grand lit à colonnes sculptées, la haute cheminée de marbre jauni, les vieilles tapisseries de Beauvais, le plafond à solives, les fenêtres à vitrail... Dans sa grande robe de velours, Antony était superbe. Pendant que Louis l'aidait dans sa toilette , le comte lui demandait :
— As-tu du nouveau ?
— Oui, monsieur le comte, j'ai appris que M"^ la baronne d'Hervey n'allait guère dans le monde, une ou deux fois l'an au plus ; le jeune baron, Philippe d'Hervey, s'y rend plus souvent, mais il fréquente un monde peu sévère...
— Je savais tout cela; tu n'as pas d'endroit précis? Qu'importe le monde où il va?...
— M""^ la baronne va chez une amie à elle, une veuve, qui écrit dans les revues, et qui doit se remarier bientôt avec un diplomate. — A cette occasion, assurément, M'"« la baronne et son fils assisteront à la soirée...
■— Prochainement?
— Très prochainement, mais j'ignore encore la date.
— Quel est le nom de cette veuve?
— Une veuve d'une quarantaine d'années, fort belle encore, dit-on, fréquentant le monde, allant aux courses, aux premières, une dame du monde tapageur.
— Je te demande le nom.
— Je le cherche, monsieur le comte, je ne m'en souviens pas, je l'ai sur
mon carnet, M™^ la vicomtesse... la vicomtesse de... ah ! M'"Ma vicomtesse de Lancy...
— M"'^ de Lancy 1
— Oui, monsieur le comte.
— Ah ! mais cela est parfait.
— Monsieur le comte. la connaît...
— Oui, j'irai et je...
Il s'arrêta aussitôt : il pensa qu'il n'était pas prudent d'aller chez l'intime amie d'Adèle qui ne manquerait pas de la prévenir aussitôt, et son plan serait déjoué; si Adèle savait devoir, elle ou son fils, se trouver avec lui, et surtout dans cette maison pleine pour tous les deux des plus tristes souvenirs, elle refuserait d'y venir et défendrait à Philippe de s'y rendre.
— Non, je risquerais de tout compromettre; il faut que j'agisse prudemment, pensa-t-il; elle est prévenue contre moi, il faut, pour la convaincre, que je me trouve avec lui ou elle, sans que cela paraisse prémédité.
Il demanda à Louis :
— C'est tout ce que tu as trouvé ?
— Monsieur le comte, c'est la seule maison que fréquente M™^ la baronne d'Hervey. Mais, M. le baron son fils moins sévère sur ses relations mondaines, va fréquemment dans une maison de la Ghaussée-d'Antin où l'on reçoit toutes les semaines...
— Moins sévère ? Pourquoi dis-tu cela ?
— Oh ! rien de mal, monsieur le comte. Oh ! ce sont de respectables personnes, j'entends dire que c'est bourgeois, tandis que chez M"^ de Lancy, les invitations lors de ses réceptions sont très recherchées...
— Et cette dame de la Ghaussée-d'Antin ?
— Une veuve aussi, monsieur le comte, qu'on invite presque partout, mais aux invitations de laquelle on va moins, peut-être parce qu'elle les prodigue.
— Peste I tu es renseigné comme un petit journal.
— Monsieur le comte me l'avait bien recommandé.
— Et cette veuve, c'est?
— C'est M'"* la vicomtesse de Sirvan.
— M""* de Sirvan. Mais je la connais également, elle m'assomme chaque semaine de ses invitations. Et tu es certain que Philippe d'Hervey y va souvent ?
— On me l'a assuré...
— Bien. Hàte-toi de m'habiller.
Pendant que Louis coiffait son maître, Antony pensait:
— Je vais aller porter ma carte chez la vicomtesse de Lancy ; assurément, je recevrai une nouvelle invitation et j'irai ; nous verrons si je la rencontrerai là. Si je ne l'y vois pas, j'irai rendre une visite à cette chère vicomtesse. Autrefois amie intime d'Adèle, elles se confiaient chagrins et joies... Si cette amitié
a toujours duré, Adèle a dû la voir, lui raconter notre rencontre au bal du ministère ; et ma visite ne la surprendra qu'à demi. En causant avec elle adroitement, je puis connaître les véritables sentiments d'Adèle, et, sur ce qu'elle me dira, diriger ma conduite ; peut-être sera-ce plus facile que je ne le pense ? Je le saurai bientôt.
Lorsqu'il fut habillé, le coupé était attelé. Il se fit conduire rue de la Ghaussée-d'Antin, et déposa sa carte chez la vicomtesse de Sirvan. Il avait quelques courses à faire, il déjeunait en ville. Il ne rentra à l'hôtel^que vers trois heures. Le valet de pied lui remit une lettre qu'il lut aussitôt.
C'était une invitation pour lui et sa nièce à la soirée de la vicomtesse de Sirvan.
Il en fut satisfait, et il se décida à s'y rendre. Enfin, il se trouverait avec Philippe, car l'idée de se lier avec lui, de revoir Adèle, ne le quittait plus, il était temps d'en finir avec la vie qu'il menait, en se mariant avec celle qu'il avait aimée, il rachetait le passé et il retrouvait ce qu'il avait perdu presque en la connaissant, une famille. Mais il lui semblait que ce n'était là que le retour à une chose déjà faite ; lorsqu'il avait connu Adèle, elle était libre et par cela entiè-rement à lui. Il lui paraissait tout naturel de la retrouver aujourd'hui.
Sans savoir pourquoi, cependant, la maison de la vicomtesse de Sirvan ne lui inspirait qu'une confiance limitée. Il demanda qui avait apporté la lettre, et Louis, ayant été s'informer, répondit:
— M™^ de Sirvan est venue en voiture, son valet de pied a mis la lettre chez la concierge, et a demandé qu'on fît passer la carte de sa maîtresse à M'^^ Rachel... Mademoiselle a fait introduire aussitôt la vicomtesse de Sirvan, qui est restée quelques minutes avec elle...
— Bon, fit le comte, assez surpris de la visite, elle aura été près de l'enfant pour l'engager àm'accompagner; mais j'irai seul. Qu'a-t-elle été raconter à Rachel ;
Le comte se dirigea vers les appartements de la jeune fille, il rencontra la mulâtresse, la femme de son valet de chambre, qui lui dit que la jeune fille avait pleuré.
— Et pourquoi cela ? fit-il ; à la suite de son entretien avec la vicomtesse ?
— Monsieur le comte, je ne crois pas. Tout à l'heure, en traversant le petit salon, j'ai vu mademoiselle, si profondément plongée dans ses pensées, qu'elle ne m'a pas entendu entrer ni sortir... Je l'ai regardée en dessous, elle tenait un livre à la main qu'elle ne lisait pas, et elle pleurait.
Antony se hâta d'entrer dans le salon. La jeune fille était à moitié étendue sur le canapé et dormait, un livre ouvert à la main. Le comte s'avança sur la pointe des pieds; il contempla quelques minutes sa fille adoptive. La belle Rachel dormait en souriant, mais ses joues étaient mouillées. Le rêve chassait la réalité.
Elle était adorable à voir, la belle Rachel, dans son costume d'intérieur,
un costume oriental bizarre, qui lui allait à ravir et faisait plus valoir son étrange beauté.
Et le cadre allait bien à la jeune Asiatique. Le petit salon, absolument copié sur une pièce du pays, était meublé de bibelots rapportés par le comte de Sancy ; les étoffes les plus belles tapissaient les murs. Ce petit réduit était un coin d'Asie — et cela se noyait dans une demi-teinte pleine de poésie. Le soleil ne pouvait entrer ; ses rayons et sa chaleur s'abattaient sur les nattes <jui servaient de stores.
Antony contemplait la jeune fille. Pauvre belle, elle avait tout perdu bien jeune ; elle n'avait ni père ni mère, et toute sa famille, c'était lui, lui qui en cherchait une autre.
— Pauvre enfant ! elle a bien souffert déjà. A quoi bon la tourmenter. Mais pourquoi ces larmes ?
Il s'avança près d'elle et, avec toutes les précautions possibles pour ne pas éveiller l'enfant, il lui prit doucement le livre.
C'était un livre de demoiselles, des contes de jeunes filles.
On voyait encore la trace humide de ses larmes sur le chapitre qu'elle avait lu. Antony ne l'éveilla pas, et voulant savoir ce qui avait pu mouiller les beaux yeux de Tenfant, il lut : Conseils à une mariée. Le titre le fit sourire ; des idées de mariage germaient dans ce jeune cerveau. — Il lut, et à mesure qu'il lisait, son émotion redoublait:
« Parce que les arbres s'habillent à neuf, parce que les graines enterrées crèvent leurs écorces pour montrer leur nez vert, parce que ce petit tout nu de printemps fait toc-toc sur toutes les poitrines; la jeunessse envahit les mairies.
» Le carême n'y fit rien.
» Les écharpes municipales sont en haillons, le code est plus déchiré, que les contrats qu'il aide à faire.
» Mairies, adjoints, sous-adjoints, ne mangent plus, ne dorment plus... C'est une épidémie.
» Tout le monde se marie.
» Se marier, c'est si simple.
» Sur sa route, une jeune fille rencontre un beau garçon. Les yeux se parlent, les mains se touchent, les parents sourient...
» Et allez donc, monsieur le notaire, et allez donc, monsieur le maire, et allez donc, monsieur le curé !
» La chose est faite, on s'aime, on s'aimera et pour la vie.
» C'est juré.
» Mademoiselle, vous qui, les yeux à demi baissés, laissez glisser dans vos blonds cheveux quelques fleurs d'oranger, vous que la sainte mousseline enveloppe, et dont un voile virginal dissimule la timide rougeur, vous que l'écharpe municipale attend ,. qui tout à l'heure allez dire le mot terrible et charmant.
» — Oui.
» — Mademoiselle, voulez-vous me permettre de vous réciter ua conte ?
» Je commence :
» Ils s'étaient connus tout jeunes, Elle et Lui.
» D'abord, ennemis et méchants comme le sont l'un pour l'autre les enfants qui s'aiment.
» Ensuite, timides et froids, parce qu'ils sentaient en eux un sentiment qu'ils voulaient se cacher.
» Enfin, dix-huit et vingt ans, le printemps des arbres, de l'ombre, de solitude... les mains se prennent, les regards se croisent, et, conduits par les grands parents, Elle et Lui sortent de chez M. le maire pour aller chez M. le curé. Gomme ils s'adoraient I Ils voulaient se faire un nid digne d'eux.
» Une belle chambre, bleue comme leur avenir, avec un grand lit capitonné, enveloppé de rideaux discrets.
» Lui^ il avait dit :
» __ Nous quitterons la chambre, mais les meubles jamais.
» Elle avait ajouté :
» Ils nous ont vus nous unir. Ils nous verront mourir.
» — Ensemble, n'est-ce pas?
» Oh, oui... et les lèvres se l'étaient juré.
» Le lit capitonné était neuf, et comme le bois jouait, il avait grincé.
» Trois mois l'amour chanta dans l'alcôve sacrée, puis la maladie vint à son tour.
» C'est Lui qu'elle prit et qu'elle cloua sur le lit capitonné.
» Trois mois Elle resta, nuit et jour, veillant, se multipliant, défendant son époux aimé contre la mort.
» Mais comme la mort est aveugle, elle ne vit ni son teint livide, ni ses yeux mouillés.
« Elle ne vit ni le passé ni l'avenir.
« La mort voulait quelqu'un, elle le prit.
« Affolée, perdue, ne pensant pas à Vavenir^ Elle ne voulait plus quitter la chambre où il avait rendu le dernier soupir.
« Elle se plaisait, dans son lit où son corps s'était refroidi, à rêver de celui que la mort lui avait volé.
« Pendant quelques semaines son souvenir fidèle revint chaque jour dans l'alcôve.
« Pendant quelques mois, il y revint quelquefois.
« Puis, un jour comme les rideaux étaient tristes — le bleu se fane vite... on ne se figure pas comme le bleu se fane vite. Elle fit recouvrir le lit.
« Il fallait la distraire du souvenir qu'elle n'avait plus. La famille s'arrangea de façon à la faire valser avec un jeune homme fort bien et ayant une très bonne position...
— Je vous tuerai, monsieur. (Page 272.)
« Elle trouva le jeune homme très gentil.
« Mais elle rit beaucoup de sa famille qui voulait la remarier, ce qui était complètement ridicule, n'est-ce pas? Elle avait trop aimé son cher ami. Et...
« Quatorze mois après que Lui était mort, au bras du jeune homme qui était dans une très bonne position. Elle revint devant la même écharpe.
« Oui!
« C'était vraiment un homme très comme il faut qu'elle avait épousé.,, et
elle était heureuse... mais heureuse... lorsqu'une nuit, s'éveiilant en sursaut pour échapper au cauchemar, elle crut que le lit gémissait.
« Elle alluma vite sa hougie.
« Elle eut un frisson... et se pencha pour éveiller son mari... Mais elle se recula épouvantée... les yeux hrigarcis...
« L'homme qui était auprès d'elle, c'était Lui... Lui, le premier... celui auquel elle avait dit :
(( Il nous a vus nous unir... il nous verra mourir.
(( FAle voulut crier, la voix se mourut dans sa gorge.
« Il lui sembla que la bougie s'éteignait, que les rideaux de l'alcôve prenaient une forme humaine, que le lit, devenu cercueil, se serrait sur elle.
« Elle fit un effort surhumain et, bondissant de son lit, elle cria...
« Son mari se leva inquiet, il lui demanda la cause de ses cris.
— Il est là, répondit-elle en lui montrant le lit. « -—Là ? qui ?
« — Lui 1 Lui,
« Le mari croyant à un cauchemar et voulant le faire cesser lui dit : (c - Où est- il?
« Sur son indication, il alla se mettre à la place de la vision... puis, souriant, il revint vers elle :
Mais Elle.., reculant haletante, les yeux presque sortis de l'orbite, la bouche convulsive et les bras fiévreux et suppliants, elle râla :
« — Pardon ! pardon I
« Quand son mari fut près de l'atteindre, elle bondit et tomba sur le lit...
« Le pauvre homme épouvanté cria au secours. On vint, il était trop tard.
« Vous savez, mesdemoiselles, vous qui, les yeux baissés, laissez glisser dans vos blonds cheveux quelques fleurs d'oranger, vous dont un voile virginal dissimule la timide rougeur... ceci n'est point un conte, c'est une histoire. Je récris ce soir, il est huit heures et je viens de la conduire au cimetière... »
Antony n'avait pas éprouvé la même émotion que sa fille, il replaça le livre sur un meuble et, tout songeur, il murmura :
— Je voudrais qu'Adèle lut ces pages... L'enfant s'éveillait, elle exclama, joyeusement :
— Ah! c'est toi, Antony. Tu viens finir mon rêve, tu viens me dire que tu m'emmènes à la fête...
— Quelle fête, mignonne? fit-il en lui souriant.
— Oh I ne fais pas le discret. M'»^ de Sirvan m'a dit que tu av is promis de te rendre à son invitation...
— Voyez- vous ça I... c'est une menteuse. La jeune fille resta tout interdite et répéta machinalement : -j.
— Une menteuse I
— Je n'ai rien promis à M"« de Sirvan, ma belle mignonne, je ne l'ai pas
vue, et ce n'est pas ce jour que je choisirais pour te mener chez elle : A un bal prochain nous irons, mais avant je veux voir le monde qu'elle reçoit.
— Que c'est méchant, cela!... Je lui ai promis que j'irais, que tu faisais tout ce que je voulais.
— Rachel, fit gaiement Antony en lui prenant les deux mains et fixant ses grands yeux sur elle.
— Non, tu ne peux savoir mentir. Ce n'est pas toi qui as demandé, ce n'est pas toi qui as promis d'aller à cette soirée. C'est M-"^ de Sirvan qui t'a fait promettre que tu me déciderais à venir.
— Eh bien ! c'est vrai, mon oncle !... Tu parles sérieusement, je réponds sérieusement.
— Que t'a-t-elle dit pour te décider?...
— Beaucoup de choses qui sont vraies; d'abord, qu'à mon âge je ne devais pas rester éternellement cloîtrée ici.. . c'est vrai ça...
— - Je vous demande un peu en quoi cela peut regarder la vicomtesse.
— C'est dans mon intérêt qu'elle parlait...
— Voyez-vous cela !...
— Oh l tu as beau rire, elle a raison. Elle m'a dit qu'à mon âge, je devrais plus souvent aller dans le monde, que je devrais fobliger à m'y mener, que là je trouverais... du plaisir enfin...
— Dis tout... je t'écoute, fit le comte en riant.
M"* Rachel ne soutint pas le regard gai d'Antony, elle rougit et baissa la tête.
— Tu ne veux pas achever... eh bien! la vicomtesse a ajouté : Vous devriez obliger M. le comte à vous produire dans le monde. Vous ne pouvez rester éternellement cloîtrée...
— C'est ce que je t'ai dit, fit Rachel avec embarras. Et Antony continua :
— Il faut que vous pensiez à vous marier... Elle a dit cela, n'est-ce pas? Rachel tourna la tête et ne répondit pas.
— Ce n'est pas en restant toujours chez vous, en ne voyant que des voyageurs que vous trouverez un mari... Il faut venir me voir. J'ai dans mes amis de charmants garçons, très bien, ayant beau nom, grande fortune... J'ai...
M"" Rachel paraissait très ennuyée de ce que lui disait le comte d'un ton plaisant, et elle l'interrompit en répondant franchement :
— Eh bien ! oui — elle m'a dit tout cela, et toi-même me disais l'autre fois qu'il fallait penser au mariage... Elle me paraissait venir affirmer ce que tu m'avais dit.
— Tu as cru cela, ma chère Rachel.
— Certainement... et lorsque tu dis que tu veux connaître le monde qu'elle reçoit, elle m'a cité les plus grands noms...
— Et quels sont les beaux seigneurs qui seront à cette soirée î
— Oh ! je n^aî pas retenu les noms, fit La jeune fille rougissant. Antony demanda aussitôt *.
— Elle t'a cité les Malepreux, les Villedoré, de Gillac, de Gernay.
— J'ai entendu ces.noms...
— Les d'Hervey... aussi...
— Je crois que oui. . . et M"^ Rachel tournait la tête.
— Je connais à peu près tous ces messieurs. ..
— Ah!...
— Et, mademoiselle, vous seriez bien heureuse, si je vous menais à cette
soirée?..
— Oh ! oui, mon petit oncle, fit-elle, redevenant souriante et le prenant dans ses bras...
— Car vous n'avez qu'un désir, rencontrer un jeune homme charmant, vous en faire aimer et l'épouser, afin d'abandonner le vieil Antony...
T'abandonner, toi... Oh! je veux un mari qui ait... pour toi, une affection égale à mon amour...
— Ma chère Rachel, c'est M"**^ de Sirvan, et c'est toi qui avez raison. — Je serais un barbare en te refusant ce que tu me demandes... Nous irons à cette soirée... fais venir ta couturière.
— Mon oncle, je l'attends...
— Gomment, tu l'attends. . .
— Mais oui, quand M"'* de Sirvan est sortie d'ici, je l'ai envoyé demander.
— Bien, tu savais que je t'emmènerais... Mais si j'avais refusé.
— Je sais que tu es bon, je sais que tu m'aimes. Je sais que tu ne me refuses rien... Merci, Antony.
Et M"^ Rachel sauta au cou de son oncle et lui appliqua sur les joues deux gros baisers.