CHAPITRE XI
UNE SOIRÉE CHEZ M'Pe DE SIRVAN
Nous savons que M""* la vicomtesse de Sirvan était une marieuse — elle voulait le bonheur de la jeunesse, elle ne pensait guère à elle, la chère dame. Jeune encore, assez belle, elle avait été très malheureuse en ménage probablement et s'était empressée de quitter le domicile conjugal. Les femmes sont faibles, et ont besoin d'être guidées; aussi la belle vicomtesse n'était-elle pas partie seule, elle avait accepté pour partir le bras d'un ami de son mari, et
pour se mettre à l'abri, la demeure du même. — A qui elle jugeait digne de ses confidences, elle disait que son mari s'était conduit avec elle comme ua misérable et l'avaii abandonnée sans ressources pour vivre. — Ce n'est pas le mari, c'est l'amant qui l'avait abandonnée — elle disait abandonnée, parce que cela lui semblait plus euphonique que chassée, qui était le mot juste.
Mais les femmes sans ressources, de l'intelligence de la vicomtesse de Sirvan, se retrouvent très vite en très belle situation : c'est ce qui était arrivé. M""* de Sirvan n'ayant pas à se louer de son mariage, se vengeait en mariant les autres. Nous savons qu'elle était d'une nature très désintéressée, M* Leclaqué, son ancien notaire, l'affirmait.
C'est ce dernier qui répondait à ceux qui lui demandaient des renseignements sur la belle vicomtesse, qu'elle était veuve du vicomte de Sirvan, un brave officier mort en Afrique ; il ajoutait que la vicomtesse était très riche, et dans le monde on appelait la vicomtesse la belle veuve. — Ce qui était vrai, c'est que, jeune encore, elle avait très souvent, en cherchant à marier les autres, trouvé à se marier elle-même. Elle avait refusé les plus beaux partis.
La vicomtesse, en sortant de chez le comte de Sancy, bien certaine que M"° Rachel entraînerait son oncle à la soirée, n'avait pas manqué d'aller chez la baronne d'IIervey. Celle-ci était absente. Alors, avec une légèreté qu'une veuve seule pouvait se permettre, elle avait demandé à voir M. Philippe. Celui-ci était également absent. Elle avait tiré un feuillet de son carnet et avait écrit dessus :
« Ne manquez pas jeudi soir. Le comte de Sancy viendra. Amitiés. » La vicomtesse était convaincue qu'à la suite de l'entretien qu'elle avait eu avec la mère de Philippe, celle-ci avait aussitôt parlé à son fils de la jeune Rachel et du comte de Sancy, son oncle: M""^ d'Hervey, depuis la soirée du ministère des aff'aires étrangères, avait gardé la chambre, toujours indisposée, ou plutôt très préoccupée, ne voyant son fils que quelques minutes, très désireuse de ne pas avoir sujet de causer longtemps avec lui. Elle voulait que les incidents de cette soirée fussent tout à fait oubliés, car elle était aussi embarrassée par la discrétion du jeune homme qu'elle l'aurait été par ses questions.
C'est qu'Adèle se souvenait parfaitement qu'en voyant son fils regarder d'un œil provocant Antony, elle avait voulu l'entraîner. Philippe l'avaii questionnée et, emportée par ses craintes, elle avait répondu légèrement : -
— Philippe, je t'en prie, ne parle jamais à cet homme, ou une phrase à peu près semblable. Or, quelques minutes après, elle s'était évanouie. Son fils, elle le savait bien, avait deviné que la cause de cet évanouissement, c'était cette rencontre. Cependant, il s'était trouvé depuis, tous les jours, quelques moments avec sa mère, et pas une seule fois il ne lui avait rappelé cette phrase... Aussi redoutait-elle la moindre question.
Le jour où M™** de Sirvan vint pour voir la baronne, Adèle, triste, ennuyée de sa contrainte, avait besoin de se confier à une amie, et elle était allée rendre une visite à sa vieille amie la vicomtesse de Laucy. A celle-là, elle voulait tout dire.
C'est à ces circonstances que M"^ de Sirvan dut d'être obligée d'écrire à Philippe, c'est à cause de cela qu'il advint que M'"*' d'Hervey n'apprit pas que le comte de Sancy, Toncle de la belle Rachel, de celle qu'aimait Philippe, était l'homme qu'elle avait rencontré au ministère : Antony, enfin.
Mais, continuons. L'on juge facilement de l'étonnement de Philippe, lorsque, rentrant chez lui, il trouva les quelques mots que lui avait laissés la vicomtesse. Que voulait dire cela? Pas une minute il ne pensa qu'un lien quelconque rattachait la belle jeune fille dont il était amoureux à l'homme qu'il avait juré de tuer. M"Ma vicomtesse de Sirvan avait-elle appris, sans en savoir le motif, que le jeune baron d'Hervey cherchait à se trouver avec le comte de Sancy, et croyant lui être agréable, s'empressait-elle de le prévenir? C'était la seule raison qu'il trouvât. Eh, mon Dieu ! il était homme du monde, il trouverait bien un moyen d'avoir avec le comte une affaire sans faire scandale, il suffirait d'un mot pour cela... et puis, au fond, il était décidé à tout. Il arriverait ce qui devait arriver. Si cela faisait scandale, il avait pour se justifier près de la vicomtesse les quelques mots qu'elle lui avait écrits. C'était elle qui l'obligeait à venir et qui lui signalait la présence du comte.
Vernet revenait de ses recherches tout penaud : il n'avait rien appris de nouveau, il ne savait pas où l'on pourrait rencontrer le comte de Sancy. Il fut un peu étonné de voir le peu d'attention que lui portait son maître, qui, tranquillement, avait retiré sa redingote, son gilet, retroussait ses manches, et lui dit tout à coup :
— Va chercher les masques et les fleurets; vite, vite, nous allons travailler...
-— Comment, comme ça !... Vous avez du nouveau. . — Allons, dépêche-toi...
— Tiens, tiens, fit Vernet gaiement, ça va bien... Et il grimpa vivement pour chercher les plastrons et les masques, en se disant : Il va me larder ce gamin! C'est qu'il est solide maintenant sous les armes — il va se refaire la main et, tant pis pour l'autre, il peut faire préparer la charpie.
Le jeudi suivant, c'est-à-dire trois jours après les scènes que nous venons de raconter, à huit heures, lorsque la belle veuve, la vicomtesse de Sirvan entrait dans son cabinet de toilette pour s'habiller, les tapissiers donnaient les dernieï-s coups de marteau, et les domestiques époussetaient les fleurs de serre et les fleurs artificielles qui décoraient les angles des salons. Les invitations portaient neuf heures, à dix heures les salons étaient envahis, il y avait petit concert d'amateurs et bal. — Dans le concert, les jeunes filles à marier faisaient valoir leurs défauts sur le piano, et dans le bal leurs vices dans les
valses. Le concert fini, ce fut une indéfinissable cohue de toiletter tapageuses et d'habils noirs.
La vicomtesse faisait les honneurs de son salon avec une grâce et une amabilité parfaites, présentant tout le monde avec une familiarité toute maternelle. Le concert avait été peu écouté, un grand murmure emplissait le salon, les dames se plaignaient, ayant hâte de voir le bal commencer. Il était près de minuit lorsque les quadrilles se formèrent.
Partie des hommes, abandonnant le grand salon, allèrent se placer autour des tables de jeu, disposées dans un petit fum.oir.
Antony, souriant, était du nombre.
Il avait pris place à une table et jouait. Il était là depuis une grande demiheure lorsqu'il vàt au-dessus de son partenaire le visage de Philippe d'Hervey. Il lui sembla d'abord qu'il se trouvait devant un miroir qui le rajeunissait; il tressaillit et sourit en levant les yeux sur ce jeune homme II remarqua avec surprise que Philippe répondait par un regard dédaigneux et un sourire de mépris. Antony fronça le sourcil et baissa la tête. Que signifiait cet air provocant. Gêné, il aurait voulu quitter la table; il ne le pouvait.
Le partenaire du comte de Sancy se leva, offBantsa place au jeune homme qui semblait s'être placé là, attendant que la partie fût terminée pour jouer à son tour.
Lorsqu'on lui offrît la place, Philippe dit à haute voix.
— Je vous remercie bien. Je ne joue pas avec ce. . . monsieur. Et, grossièrement, il désignait le comte.
Celui-ci se dressa aussitôt comme mû par un ressort, la face pâle, l'éclair dans le regard.
— C'est de moi que vous parlez, monsieur?
— Oui, monsieur...
— Je vous somme, monsieur, de vous expliquer immédiatement... Antony faisait des efforts inouïs, visibles au tremblement qui l'agitait,
et c'est avec peine qu'il ajouta, cherchant une conciliation qu'il n'espérait plus :
— Vous vous méprenez assurément ; vous ne me connaissez pas...
— Monsieur, je vous connais... on vous nomme ici le comte de Sancy.
— On me nomme par mon nom.
Comme tout le monde entourait la table, comme de tous les côtés du salon on accourait, Antony, les poings crispés :
— C'est une querelle que vous cherchez. Vous connaissez mon nom, et, par respect pour vous et pour...
— Oh! monsieur, je n'ai pas de leçons à recevoir de vous... Vous no savez pas qui je suis; il suffira de vous dire mon nom pour vous faire comprendre que vous devez vous taire quand je parle...
Philippe n'avait que sa jeunesse pour excuser son inqualifiable sottise ; il
vit autour de lui le mauvais effet produit par sa ridicule agression, mais il continua :
— Je suis le fils du général d'Hervey. Comprenez-vous, monsieur? Philippe, fier, arrogant, attendait l'effet de ce qu'il venait de dire. Les
invités, vivement intrigués, se pressaient autour d'eux...
Le comte de Sancj^ était parvenu à se dominer. Pendant quelques secondes il avait appuj^é les mains sur son cœur, comme s'il voulait contenir les paroles prêtes à sortir de ses lèvres ; c'est d'un ton solennel qu'il répondit ;
— Je comprends, monsieur, que vous me cherchiez querelle, je pense que le motif qui vous dirige doit rester entre vous et moi. Ce n'est pas le lieu, je pense, de parler... à moins que vous n'en jugiez autrement et qu'il vous plaise de dire la cause de votre étrange provocation...
Philippe devint tout rouge, ilcompint;ilne pouvait continuer qu'en mêlant le nom de sa mère à la querelle, en faisant revivre une histoire, oubliée ou inconnue de la plupart... Il dit avec embarras :
— Avant d'en arriver à cette extrémité, je vous ai cherché, sans pouvoir vous rencontrer...
— Il vous suffisait de me chercher chez moi.
— Je le ferai, monsieur.
Antony, nerveux, avait tiré sa carte de sa poche, et l'avait jetée sur la table.
Les gens s'empressaient autour d'eux. Des amis s'interposaient. A des questions un des joueurs avait répondu à mi-voix :
— C'est une affaire de femme.
Et Antony, exaspéré, avait eu un méchant rire ; alors Philippe avait voulu s'élancer sur lui, on l'avait retenu, et, cruellement, le comte de Sancy .avait répliqué : •
— Je ne devine guère que cela en cette affaire...
— Vous êtes un misérable ! criait Philippe. Antony se retourna frémissant et répondit :
— Un mot de plus et je crie son nom.
Philippe, toujours contenu par les gens qui l'entouraient, montra le poing au comte de Sancy, criant :
— Je vous tuerai, monsieur.
Antony haussait les épaules en s'éloignant. C'était un brouhaha autour de la table dans le petit salon, M'"* de Sirvan, qu'on venait de prévenir, accourut :
— Ah ! mon Dieu, monsieur le comte, que se passe-t-il ?
— Excusez-moi, madame, pour la première fois que j'ai l'honneur de venir chez vous, d'avoir été la cause de ce scandale inexplicable.
— C'est donc vrai, cette querelle ? — M''^ Rachel à qui on vient d'en parler vous appelle...
— Je vais près d'elle, excusez-moi, madame... nous devons nous retirer...
Le fils reprenait la cause, il venait demander reparnion de l'outrage subi par sa mère
sans défense, (i a^je 21iS.)
— Je suis au désespoir, monsieur le comte, de ce qui vient d'arriver, croyez bien que j'ignorais...
— Mais, ma chère vicomtesse, c'est moi qui suis désolé d'être un troublefète...
La vicomtesse voyait le jeune baron d'Hervey qui cherchait à écarter ceux qui le retenaient pour revenir vers Antony. Elle se dirigea rapi'lement \ ers lui et lui dit d'un ton assez sec :
— Monsieur le baron, je vous en prie; je suis désolée que vous agissiez ainsi. Je croyais être assez considérée par vous pour que vous ne vous livriez pas à un pareil scandale chez moi...
Philippe se remit et balbutia :
— J'ai eu tort, je le reconnais, madame, et je vous prie de m'excuser; depuis longtemps, je cherchais le comte sans pouvoir le rencontrer..., je n'ai pu maîtriser ma colère en le voyant, j'en suis désespéré... Je vous reverrai demain, madame... et je me retire, ne voulant pas troubler votre fête...
La vicomtesse cherchait où était le comte; si le jeune homme se retirait, elle voulait retenir Antony et sa nièce.
Antony était rentré dans le salon où l'on dansait ; la scène y était ignorée, à part le petit groupe de dames qui entourait M"* de Sirvan et dans lequel se trouvait M"* Rachel. Antony était venu rassurer sa nièce, lui disant qu*on s'était mépris : il n'y avait eu qu'une légère discussion, et tout le monde l'ayant cru, on était rassuré.
Puis le comte avait été se placer à Textrémité du salon; accoudé sur la cheminée, il avait vu passer Philippe accompagné de deux de ses amis, il avait feint de ne le pas voir. Celui-ci, au contraire, en passant à quelques pas de lui, l'avait regardé des pieds à la tête, dédaigneux et provocant ; il était frémissant de colère, et Antony avait pu entendre son ami de Groissy lui dire :
— Je t'en supplie, Philippe, conduis-toi en homme du monde, ne continue pas cela... calme-toi.
— Vous ne comprenez pas l'infamie de cet homme. . . '
— Mais veux-tu te taire et venir?
Et ils l'entraînaient, mais pas assez vite pour que le jeune homme ne pût encore se retourner et dire à haute voix...
— Ce bâtard de Gesvres, je le tuerai comme un chien. Antony avait grincé des dents en disant :
— Bâtard..., il ne l'est même pas, lui I
La vicomtesse de Sirvan revenait vers lui, l'assurant de ses regrets qu'une scène semblable se fût passée, elle croyait ce jeune homme bien élevé, elle était très liée avec la mère.
A ces mots Antony eut un singulier sourire, et il lui dit :
— Eh bien ! ma chère vicomtesse, faites-moi donc la grâce de lui raconter ce qui vient de se passer.
— Mais vous l'excusez, n'est-ce pas ?... c'est presque un enfant... et...
— Oui... oui...
— J'irai lui raconter cela demain, dit la vicomtesse rassurée. Quelques minutes après, Antony se retirait emmenant M"« Rachel.
La jeune fille était nerveuse ; le comte, assis auprès d'elle dans la voiture, attribuait son état à l'inquiétude qu'elle avait éprouvée en apprenant que son oncle avait eu une querelle; il n'osait Finterroger, redoutant d'être embarrassé
pour répondre à ses questions, car il était bien décidé à ne rien dire de ce qui s'était passé; il était résolu à placer comme première condition à imposer aux témoins qu'on ne manquerait pas de lui envoyer, la discrétion la plus absolue.
Cependant, il essaya par quelques mots de rassurer la jeune fille, traitant de discussion légère, survenue sur un coup de carte, ce qu'on avait qualifié de querelle. Il vit aussitôt qu'il se trompait; M'"' Rachel igno:^ait absolument ce qui s'était passé; elle avait cru ce qu'on lui avait dit, et elle n'avait aucune inquiétude : un coup contesté avait amené des explications qui avaient terminé le différend.
Antony fut très heureux de cette constatation ; sa nièce ne savait rien et ne saurait rien : il veillerait à ce que personne ne vînt près d'elle pendant les quelques jours que cette désagréable affaire resterait en suspens. Chez lui cela était la chose la plus facile du monde, et allant au-devant des soupçons qui pourraient naître ou des indiscrétions, il affecta d'être le plus gai du monde et de s'être très diverti.
— Mais, ma chère belle, c'est pour toi que je suis allé à ce bal, j'en reviens fort satisfait pour ma part; je m'y suis très diverti — et toi, tu semblés toute triste.
— Mon oncle, tu te trompes, je me suis bien amusée... Peut-être y avait-il beaucoup de monde; cette cohue, cette chaleur m'ont un peu indisposée, c'est lé seul motif de mon abattement.
— Tu as la migraine.
— Oui, c'estcela,fît vivement la jeune fille... c'est cela... Oh! une migraine atroce.
— Que ne Tas-tu dit plus tôt, nous serions partis depuis longtemps, et tu te reposerais. Oh ! je sais ce que ce mal est douloureux, ce qu'il est pénible de rester ayant mal à la tête dans un lieu bruyant... C'est pour cela, ma pauvre belle, que tu n'as pas dansé — car, je l'ai remarqué, tu n'as pas dansé.
— J'ai valsé, mon oncle, la première valse avec M. d'Hervey. Antony tressaillit en disant :
— Avec Philippe d'Hervey... je ne t'ai pas vue... tu connais ce jeune homme.
— J'ai dansé plusieurs fois avec lui déjà...
— Où donc cela?...
— Chez Misrah-Bey, chez le comte Santa-Fera... et au ministère des affaires étrangères...
— Ah !... je ne t'avais pas vue danser...
Et Antony s'efforçait de dissimuler l'émotion qu'il ressentait. Rachel avait valsé avec Philippe ? était-ce après sa querelle ? et celui-ci avait-il parlé de leur querellé, était-ce par discrétion que Rachel paraissait ignorer ce qui venait de se passer? Il se remit vite, pensant qu'il était impossible que sa nièce
ait pu parler au baron après la querelle, puisqu'il était parti presque aussitôt. 11 dit légèrement :
— Je ne croyais pas que tu avais dansé, c'est pendant que je jouais?
— Oui, presque en arrivant... ^
Ce détail, prouvant à Antony que Philippe ignorait que la jeune fille fût sa nièce, l'affermit dans son idée de bien lui cacher la désagréable affaire. Dans l'état d'exaspération où était le jeune homme et avec son caractère emporté, le peu de réserve qu'il avait en affaire délicate, il serait capable, connaissant la parenté de Rachel et du comte, de reporter sa colère sur la jeune fille. Antony se blottit dans le coin du coupé, réfléchissant à ce qui venait de se passer et en envisageant les suites.
Si le comte de Sancy avait pu lire dans le cœur ardent, mais chaste, de la jeune fille il aurait compris tout de suite la cause de son malaise. M""' Rachel était humiliée, elle n'était venue au bal que dans l'espoir de se trouver souvent avec Philippe. En entrant dans le salon elle était au bras de M"™' de Sirvan ; son oncle venait de la quitter lorsque le jeune homme était venu l'inviter pour une valse déjà commencée: elle avait acc3pté; le jeune baron, lui disant que la valse avait été trop courte, l'avait galamment priée de l'inscrire sur un petit carnet pour les deux valses. M"^ Rachel n'aimait que valser ~ et en minaudant avait accepté l'engagement.
On avait dansé, puis poîké. Aux premiers accords de la valse, elle avait du regard cherché son cavalier, et ne l'avait pas vu venir. On était venu vingt fois l'inviter; elle avait refusé, disant qu'elle avait promis. Et le jeune baron n'avait pas paru. Elle était femme, et se promettait bien, lorsque le jeune homme paraîtrait, de lui reprocher son oubli. C'est alors qu'on était venu parler de discussion dans la salle de jeu entre le baron d'Hervey et un inconnu ; elle avait excusé le jeune homme : c'était à cause de cela qu'il n'était pas venu; il allait paraître, et, tout honteux, s'excuser; elle l'attendait et composait ses mines, ses phrases; il ne pouvait tarder, car on venait de dire que la discussion était sans importance. Philippe ne paraissait pas... Elle avait attendu, Philippe n'avait pas paru, et, très profondément blessée, refusant à tout le monde, elle avait été heureuse lorsque son oncle était venu la chercher pour partir; elle ne savait ce qu'elle aurait dit si Philippe s'était présenté, après lui avoir fait l'affront de l'inviter et de ne pas paraître.
C'est là qu'était la cause de la mauvaise humeur de la jeune fille, et cela n'était pas possible à raconter au comte de Sancy; elle n'avait d'autre explication à donner qu'une migraine. Cela lui permettait de se taire. Elle était bien en colère, la belle enfant; elle était bien humiliée, elle parlait de se venger, et au fond de tout cela elle souffrait cruellement. Elle avait envie de pleurer et elle avait hâte d*être seule dans f=a chambre pour laisser ses larmes couler.
N'était-ce pas affreux aussi? Ce jeune homme, qui disait l'aimer, qui le premier lui avait glissé ce mot brûlant dans les boucles de ses cheveux en les tourbillons d'une valse. Ce mot l'avait brûlée; seule, elle répétait, elle disait :
Il m'aime, il m'aime... Cet amour était pur et chaste, elle ne rougissait pas do se l'avouer, car la vicomtesse, sa confidente, y mêlait le mot de .nariage.
Tout cela n'était que projet, elle avait deviné que Philippe ne cherchait qu'une occasion de se déclarer; et "la démarche de la vicomtesse, qui avait tant insisté pour décider son oncle à venir à ce bal, sa visite particulière a elle, la singulière façon dont elle lui avait dit :
— Surtout, ma chère enfant, ne manquez pas. Il faut absolument que vous décidiez monsieur le comte.
Elle lui avait dit encore :
— Je compte sur vous... vous serez la reine du bal. Vous êtes si belle, si charmante. La baronne d'Hervey me parlait de vous encore hier, elle vous trouve adorable.
- La baronne d'Hervey? avait répété Rachel en rougissant.
— Mais oui, la baronne, la mère de M. Philippe d'Hervey... écoutez, je vais vous faire une confidence. M™« d'Hervey ne va guère dans le monde maintenant; c'est son fils qui a exigé qu'elle vînt au bal du ministère. J'avais dit la veille que vous deviez venir à ce bal, et c'est le jeune baron qui voulait que sa mère vous vît... Depuis ce jour, elle est ravie, elle parle sans cesse de vous.
Rachel n'avait rien trouvé à dire, elle avait souri plus fort ; mais, aussitôt, elle avait pensé que puisque son oncle, qui ne voulait jamais la mener en soirée, consentait si facilement à se rendre à celle-là, c'est que la vicomtesse s'était entendue avec lui, c'est que la vicomtesse s'était également entendue avec M""' d'Hervey; enfin, c'est que ce jour-là M. Philippe lui parlerait de graves choses... et elle avait soigné sa toilette, il fallait voir ça !
-Gomme le cœur lui battait en se rendant à ce bal ! à peine entrée, M""' de Sirvan avait dit au comte :
Monsieur le comte, confiez-la-moi...
Et celui-ci avait aussitôt cédé; ça devait être convenu; elle n'avait pas fait le tour du salon, que Philippe, l'œil brillant, l'air animé comme elle ne l'avait jamais vu, paraissait et l'invitait. — Ça, c'était visible, c'était entendu. — Elle n'en doutait pas... Il valsait, et elle sentait qu'il tremblait... Puis il l'invitait pour toutes les valses... Elle vivait son rêve... Et puis il disparaissait tout à coup. Oh ! cela était affreux I
Elle avait quitté le bal, résolue à ne plus pensera un homme aussi grossier; elle s'était dit qu'au fond elle ne pensait pas plus à lui qu'à un autre. Si elle s'était occupée du baron d'Hervey, c'est parce que M"'" de Sirvan lui avait souvent parlé de lui, elle n'aur^iit pas de peine à remplacer dans ses pensées un monsieur f^xii se conduisait aussi singulièrement. — Elle s'était dit tout cela; mais si .j. pauvre enfant avait pu juger l'état de son cœur, elle aurait constaté que toutes ses résolutions n'étaient que mensonges. Pour aimer en secret elle n'aimait pas moins et elle aimait. - La preuve, c'est qu'.n arrivant chez elle— à cause de sa mit'raine elle avait hàlivemeat soubaite la bonne
nuit à son oncle, et rentrée dans sa chambre, elle avait pleuré toutes les larmes de son cœur.
Antony, seul chez lui, résumait froidement la situation : il n'y avait pas de doute, le jeune baron d'Hervey avait appris la terrible aventure qui remontait à vingt-cinq ans. On lui avait raconté la légende qui avait couru le monde à cette époque. Un homme avait voulu posséder sa mère; femme honnête, épouse respectée, cet homme, ne pouvant la violenter, ne pouvant satisfaire sa bestiale passion, avait tenté de l'assassiner.
La justice ne l'avait pas frappé, et il était coupable de deux attentats. L'époux, appelé par son service hors de France, n'avait pu venger l'outrage. Il était mort. Le fils reprenait la cause. Homme, il venait demander réparation de l'outrage subi par sa mère sans défense. Que devait-il faire? Dire la vérité, c'eût été une infamie, et cependant accepter un duel, c'était épouvantable : pouvait-il se battre avec son fils ?
Cependant, la chose ne pouvait en rester là, l'injure avait été publique, il fallait une réparation.
L'affection ou plutôt la sympathie qu'il avait ressentie la première fois qu'il avait vu Philippe était sensiblement atténuée par la façon grossière avec laquelle le jeune homme lui avait cherché querelle. Seul chez lui, à cette heure, il se demandait si la voix du sang parlerait en lui. La voix était muette. Il n'éprouvait qu'un sentiment : la haine; et si, ce qui était probable, le jeune homme lui envoyait des témoins, il était résolu à se battre. La sentimentalité n'existait pas, c'était le fils d'Adèle et non le sien, on est le fils de qui vous élève, vous dirige, de qui vous aime et vous oblige à r'aim.er. 11 se battrait. C'est sur cette idée qu'il s'endormit.
Philippe, en sortant de la soirée de M""'' de Sirvan, était allé souper avec les deux amis qui l'accompagnaient, non pour faire un repas, mais pour pouvoir causer à l'aise, les restaurants de nuit étant seuls ouverts à cette heure. En montant l'escalier de Brébant, il aperçut le duc de Gesvres, celui qu'on appelait le Petit-Jeune; ils se saluèrent. Seul avec ses amis, il arrêta ce qu'il devait faire. De Croissy lui conseillait d'attendre les témoins du comte de Sancy.
— Le comte de Sancy ne m'enverra pas de témoins ; depuis huit jours, il se sauve lorsqu'il me voit. Ceci vous donne l'explication de ma ridicule conduite de tout à l'heure.
— Pour te conseiller, il faut savoir les motifs qui t'ont...
— Mon cher de Croissy, laisse-moi dire un mot d'abord. La raison pour laquelle je veux me battre avec le comte de Sancy ne sera connue de personne. Nous nous haïssons mutuellement, je l'ai insulté, voilà tout ce que l'on doit savoir. ..Yeux-tu, dans ces conditions, me servir de témoin?
— Je ferai ce que tu voudras...
— Je désire prendre pour second témoin le duc de Gesvres.
— Tu aurais tort, tout le monde sait qu'ils ne peuvent se voir...
— Le monde m'importe peu, je ne me bats pas pour le monde, mais pour moi, le duc méprise le comte, c'est justement pour cela que je le choisis, je ne veux pas prendre pour témoins des amis de ce monsieur...
— Je te répète ce que je t'ai dit, je déplore ce qui arrive, mais je ferai ce que tu voudras, il n'y a pas à revenir sur ce qui est fait; je te donne tort, mais je ne comprendrais pas que tu fisses des excuses, or, je m'abandonne. Un véritable ami, en pareil cas, n'a qu'à agir, ce que je ferai. Tu veux le duel?
— Oui... Oh! je sais ce que tu vas me dire : C'est un extravagant qui va exagérer la réparation, qui ira plus loin que tune le voudrais... C'est justement la raison de mon choix. Toi, je te connais, tu seras calme, sévère; lui, sera cruel, extravagant... Vous vous entendrez parfaitement. Il faut dans le choix des témoins, un batailleur, un raisonneur. C'est donc parfait, je compte sur toi pour prendre toutes les précautions, je compte sur lui pour faire de la rencontre un duel sérieux...
— Qu'entends-tu par sérieux?...
— Très sincèrement, de Croissy, je veux me battre à mort, je veux que l'un de nous reste sur le terrain...
~ Pour une querelle banale...
— Voyons, je t'ai dit, tout à l'heure, qu'il y avait dans cette affaire une chose grave... qui devait rester un mystère... *
De Croissy réfléchit quelques minutes; puis, gravement, il dit à son ami :
— Philippe, nous sommes de vieux amis, des amis de collège; tu sais que je te suis tout dévoué ; tout à l'heure je te disais encore : je ferai ce que tu voudras, et cela parce qu'étant véritablement ton ami, je t'accompagnerai sur le terrain avec la volonté d'éviter une catastrophe, d'un côté comme de l'autre... Un duel à mort, pour une raison inconnue : j'ai le regret de te dire que je refuse.
Philippe le regarda quelques secondes, et, lui prenant les mains :
— Écoute; je choisis le due de Gesvres parce qu'il sait le motif qui me fâît agir. Je n'ai pas de raison de te cacher à toi une histoire de famille, que tu as le devoir de garder secrète... Le duc est ici, nous l'avons vu tout à l'heure; fais-le demander par le garçon, va lui raconter ce que je viens de décider; demande-lui d'être mon second témoin; répète-lui mes conditions, tu verras s'il m'approuve...
— Le duc, je le sais, acceptera avec le plus grand plaisir. .. et, s'il le pouvait, il s'arrangerait à vous faire tuer tous les deux..., et son approbation ne m'entraînera pas.
— Eh bien ! de Croissy, tu diras au duc de Gesvres de te raconter la cause de ce duel, et je m'en rapporte à ton honneur. Si tu juges que la chose exige la mort d'un de nous..., m'abandonneras-tu?...
— Exige la mort d'un de vous...
— Oui. . . Enfin te ferais-tu tuer, ou tuerais-tu celui qui aurait outragé ta mère ?
— Que me dis-tu là?...
— Et si tu venais me demander de te servir en semblable afTaire, crois-tu que je te refuserais ?.. .
De Groissy, étonné, regardait son ami, cherchant vainement à s'expliquer co que voulait dire Philippe.
— Allons, Groissy, va trouver le duc, qu'il te raconte cette histoire; moi, je n'en aurais pas le courage... va, je t'attends...
De Groissy sortit du petit salon, appela le garçon et fit demander le duc de Gcsvres, pendant que Philippe allait se placer à la fenêtre, où l'ami qui les accompagnait s'était discrètement accoudé pour les laisser causer à leur aise.
Quelques minutes après, de Groissy rentrait, il était très pâle.
— Eh bien ! demanda vivement Philippe.
De Groissy lui serra la main et, la lui serrant affectueusement, il dit :
— Tu peux compter sur moi... c'est à mort que vous vous battrez et il faut que tu tues cet homme.
— Je savais bien que tu me comprendrais. — Et le duc?
— Il accepte, il voulait venir te voir tout de suite, mais je l'ai supplié de n'en rien faire ; il est avec deux dames.
— Nous te verrons demain.
— Oui, et pour que rien ne puisse transpirer chez toi, nous devons aller chez lui à six heures.
— Parfait... eh bien! mes amis, ne parlons plus de ça et soupons. Et il sonna le garçon.