‹ Le fils d'AntonyChapitre 27 sur 34 · DES HISTOIRES DE FEMMES · texte numérisé non relu

DES HISTOIRES DE FEMMES

Après souper, de Groissy accompagna jusque chez lui son ami d'Hervey,ils arrêtèrent longuement ce qui devait être fait le lendemain matin. Phihppe, plus calme, plus raisonnable, écoutait les conseils de son ami, et s'en rapportait entièrement à lui pour donner à l'affaire la marche qu'il convenait. Ils se serrèrent la main à la porte de l'hôtel du faubourg Saint-Honoré, et de Groissy, près de quitter son ami, lui dit :

•— Gontrairement à ce que tu penses, j'espère rencontrer un homme loyal

Le comte d'Eponnes, capitaine de vaisseau, et sou ami la capitaine d^nfanterieCasenac

qui, dès les premiers mots, comprendra ce que je veux lui dire, qui se prêtera à ce que nous voulons...

— Je l'espère, mais j'en doute... je t'attends demain dans la matinée...

— En sortant de chez lui, je viendrai chez toi.

— C'est cela, nous irons déjeuner ensemble, je veux éviter de me trouver avec ma mère tant que ça ne sera pas fini.

— Tu as raison. — C'est l'affaire de deux jours.

— Tu vas chez lui avec M. de Gesvres?

— Non, j'ai Ja carte de de Gesvres, mais demain je ne fais qu'une démarche officieuse.

— Enfin, nous avons tout entendu. Je m'en rapporte à toi ; à demain. Ils se quittèrent.

Le lendemain matin, Antony s'était levé de bonne heure. Sachant que la querelle de la veille aurait des suites graves, il mettait ordre à ses aff*aires. La nuit l'avait affermi dans l'idée d'accepter le combat. 11 céderait sur tout, ne demandant qu'une chose, qu'on n'ébruitât pas l'affaire, que surtout on en cachât soigneusement la cause. Il était presque un père de famille, et cette histoire de jeunesse, dont il pouvait être fier, lui qui savait seul la vérité, étant très compromettante, comme elle l'était, ne devait pas être connue. C'était la réputation d'une femme compromise, tout un passé désagréable pour lui, infamant par la légende, remis au jour après vingt-cinq ans. Au reste, le fils devait plus que lui désirer que le nom de sa mère-ne fût pas mêli à cette affaire.

Vers dix heures, son valet de chambre vint lui apporter deux cartes. Il lut les noms. Envoyant celui du duc de Gesvres, il eut un mouvement de colère et dit :

— Que veut-on?...

— C'est M. de Croissy qui désire parler à monsieur. Il a ajouté que monsieur le comte devait attendre ces messieurs.

Antony ne voulait pas recevoir chez lui le duc de Gesvres. Il dit aussitôt : ~ Tu vas dire qu'effectivement je comptais sur leur visite ce matin. Je leur enverrai l'adresse de mes amis avant midi.

Louis, assez étonné, sortit pour revenir aussitôt.

— M. de Croissy insiste et prie monsieur de vouloir le recevoir.

— M. de Croissy, seul...

— Mais il est seul, monsieur...

— Ah ! très bien, fais-le entrer dans mon cabinet.

Antony respira bruyamment. Il se rendit au devant du jeune homme. Après s'être courtoisement salués, Antony, ayant offert un siège au jeune homme, lui dit :

— Monsieur, je vous écoute...

— Monsieur le comte, vous savez ce qui m'amène, vous m'avez fait dire que vous nous enverriez avant midi l'adresse de vos témoins. Tout pourrait se

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borner lu. Je serai le témoin de M le baron dUervey. Tantôt, à cette heure, je ne suis que son ami, et c'est à ce titre que j'ai insisté pour être reçu près de vous.

Antony écoulait, les sourcils froncés, se demandant oùle jeune liomme voulait en venir. Est-ce qu'il avait chargé son ami d'arranger l'affaire et venait-il proposer des excuses d'amis? Certes, il n'acceptait une affaire avec le fils d'Adèle qu'à contre-cœur... il aurait fait le possible pour l'éviter, mais il aurait été désespéré de trouver un lâche, là où il ne voulait voir qu'un exalté, mais un brave. Celui qu'il croyait être son sang, lâche I Oh ! quel châtiment I

Il fut heureux et son visage se rasséréna dès les premières phrases. Il avait dit :

— Expliquez-vous, monsieur.

Et de Groissy répondit :

— Mon ami, en me choisissant pour témoin, m'a donné la raison de sa conduite d'hier, que vous seul pouviez comprendre; la cause de cette afïàire est une triste histoire de famille... C'est cela, n'est-ce pas, monsieur? Je n'ai pas besoin de m'étendre davantage.

Antony avait senti le rouge lui piquer la peau. Il répondit :

— Oui, monsieur.

— Je dois vous dire que M. le baron d'Hervey n'a appris cela qu'il y a dix jours. Son père,- mort sans pouvoir vous rejoindre, avait laissé à son fils la mission qu'il vient remplir aujourd'hui.

— - Ah ! très bien... Voici qui déchire un voile. M. le général d'Hervey avait laissé à son fils — je puis parler franchement avec vous — le soin de venger l'outrage dont je m'étais rendu coupable vis-à-vis de sa mère.

— Oui ! monsieur.

— Cela est fort simple. J'accepte la provocation de M. le baron d'Hervey, deux amis que je vous désignerai s'entendront avec vous. Je suis à sa disposition.

— Je savais, monsieur, que vous agiriez ainsi. Mais, je vous le répète, ce n'est pas le témoin de M. d'Hervey qui vous parle, c'est son ami, l'ami de sa famille.

— Je ne vous comprends pas.

— Monsieur, c'est une histoire vieille de vingt-cinq ans, qui, si elle est connue, va plonger dans la douleur toute une famille.

— C'est vrai. Mais j'accepte la provocation dans les conditions où elle s'est produite, une querelle de jeu.

— M. d'PIervey veut un duel sérieux...

— C'est ce que j'exige également, un duel mortel.

— Fort bien, monsieur. Or, le monde n'acceptera pas la discussion banale d'hier comme motif d'une pareille rencontre... M. d'Hervey a refusé de jouer avec vous sans me dire la raison...

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— Et que vous voulez-vous faire, monsieur?

— Je viens vous demander, monsieur, si vous ne voudriez pas, par une comédie, donner un autre motif à l'affaire.

— Si ce que vous pensez faire ne peut nous rendre ridicules, si nous n'avons pas besoin de recourir à des grossièretés, à des voies de fait, j'y consens volontiers.

— J'étais convaincu en venant ici, monsieur, que je trouverais en vous un galant homme et n'aurais pas sans cela consenti à pareille chose.

— Que pourrions-nous faire? Conseillez-moi.

— M'"' Alice ?

— Martingale... Oh ! cela serait peu sérieux...

— Peu sérieux pour vous, mais pour Philippe, qui est jeune...

— On ne se bat pas pour Martingale.

-- Gela dépend. Après la provocation de cette nuit, une nouvelle aventure survenant rendrait la querelle plus aiguë.

— Gomment s'y prendre? Vous pouvez juger plus sainement que moi.

— Voici ce que je vous proposerais... Philippe y consent. Vous vous rendriez chez Martingale ce soir et dîneriez avec elle; Philippe se présenterait, insisterait pour être reçu, et vous le feriez mettre à la porte.

— Le rôle de M. Philippe est peu agréable.

— Il l'accepte... tout, plutôt que le nom de sa mère soit prononcé... Antony réfléchit quelques instants : il trouvait la comédie qu'on lui proposait

de jouer bien légère, mais il savait gré à Philippe du sentiment qui le dirigeait et qui lui faisait accepter un rôle où les rieurs ne seraient de son côté, qu(^ s'il châtiait, le lendemain, son rival. Puis Antony avait hâte d'en finir, il répondit :

— J'accepte, monsieur; ce soir, je dînerai chez Martingale.

Il fallait tout prévoir. Les gens qui avaient assisté la veille à la singulière provocation de Philippe devaient déjà s'y intéresser et se renseigner sur ce qui en était advenu. A ceux-là on répondrait que des amis communs étaient intervenus pour éviter que cette affaire eût des suites, et, tout naturellement, l'incident que l'on avait préparé pour le soir corsait l'affaire et rendait une rencontre inévitable; ainsi la journée perdue se trouvait justifiée.

De Groissy quitta le comte en lui disant qu'il ne le reverrait que le lendemain matin. Antony pria le jeune homme de venir seul, il lui dirait le lieu de rendezvous fixé par ses témoins. Les deux hommes se serrèrent la main, et de Groissy partit.

Seul, Antony termina vivement les lettres qu'il était en train d'écrire lorsqu'on l'avait dérangé. Pour rassurer sa nièce, il lui fit dire qu'il déjeunerait avec elle à l'hôtel. Mais M"« Rachel fit répondre qu'elle garderait le lit; sa migraine ne l'avait pas quittée. La vérité est que la pauvre petite avait passé une très mauvaise nuit, que depuis le matin elle pleurait, qu'à chaque minute elle espérait recevoir la visite de M'"* de Sirvan, qui viendrait justifier l'inqua-

lifiable conduite de son protégé. Elle avait les yeux trop rouges, le cœur trop gros, pour se trouver avec son oncle, qui ne cesserait de lui parler du bal, et augmenterait ainsi ses douleurs. • >

Elle était étonnée, la pauvre belle, de ce qu'elle éprouvait ; ce jeune homme, elle ne le connaissait pas, c'est à peine s'il lui avait parlé, et il lui semblait que s'il avait été là elle l'aurait accablé de reproches, elle croyait avoir des droits. Que voulait dire cela? Elle eût été bien en peine pour l'expliquer ou plutôt bien gênée; car, elle se l'avouait, elle aimait, et elle devait aimer bien profondément, pour souffrir autant de cet inexplicable abandon de la veille.

Elle se disait bien que cela était absurde, et qu'elle devait s'efforcer d'oublier, mais il lui était plus doux de pleurer et d'espérer.

Antony, assuré que sa nièce ne se doutait de rien, tranquillisé par l'obligation dans laquelle la mettait son indisposition de ne pas rendre de visite et par cela de ne pouvoir rien apprendre sur le scandale de la veille, se hâta de s'habiller pour aller déjeuner au cabaret.

Tout était décidé, il se battait le surlendemain; il avait devant lui un adversaire sérieux. Il n'y avait plus à chercher si cet homme était fils de son œuvre, Philippe ne connaissait qu'un père, le baron d'Hervey. Sa mère lui avait appris à mépriser celui qu'elle faisait passer pour un séducteur odieux; il n'était, pour ces gens qu'il avait aimés, qu'un objet de mépris. Rien ne l'arrêtait plus et il ne retrouverait devant lui que le fils, le représentant de son rival, le colonel d'Hervey. Eh, mon Dieu! peut-être c'était seulement Adèle qui dirigeait son fils ; elle l'avait élevé en le préparant à un combat, elle était sûre de lui, et elle le chargeait de la débarrasser de celui dont elle avait honte depuis la naissance de son fils. 11 se souvenait qu'elle l'avait fui quand elle était devenue veuve; c'est de ce jour que datait sa haine. Elle voulait qu'il ne vînt pas renverser la légende par la vérité. Elle avait fini par croire qu'elle n'était pas coi» pable, et elle poussait le cynisme de sa haine jusqu'à vouloir faire tuerie père par le fils. Et Antony sentait sa rage éteinte se rallumer, il allait se venger du dédain et de l'oubli, c'est lui qui tuerait l'héritier des d'Hervey.

Le soir, il voulait avoir le beau rôle dans la comédie que l'on jouerait, il voulait racheter sa réserve de la veille. Le jeune homme sortirait de chez la courtisane ridicule comme l'avait été celui dont il portait le nom, lorsqu'il avait accepté pour lui l'enfant adultérin. Ce qui augmentait sa haine contre ce jeune homme, c'était le choix qu'il avait fait du duc de Gesvres pour lui servir de témoin; l'intention était manifeste, puisque la dernière insolence qu'il avait bavée la veille, c'était : Bâtard du duc de Gesvres.

Et ces messieurs ne trouvaient pas cela suffisant pour nécessiter un duel mortel, ils ^^oulaient une injure plus sérieuse ; ils l'auraient le soir, avec cette différence que c'est Philippe qui la subirait.

Antony chercha longuement pour trouver qui pourrait lui servir de témoins; il ne connaissait presque personne à Pans, il connaissait peu de gens

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assez intimement pour le servir dans une nfraire qui devait î^voir une tcllf-

gravité.

Après de grands efforts de mémoire, il se souvint d'un capitaine de vaisseau avec lequel il avait longtemps voyagé. Choisissant des militaires, il n'avait plus à s'occuper d'intimité. Il se rendit aussitôt chez le comte d'Éponnes, capitaine de vaisseau en congé. En deux mots, il expliqua l'affaire. Le capitaine n'était pas un bavard, il lui tendit la main en disant :

— Vous pouvez compter sur moi...

— Il me faudrait un second et je ne connais personne à Paris.

— J'ai un ami.

— Il acceptera sur votre demande?

— Oui.

— Mais il faudrait que je le lui demandasse moi-même.

— Je vous l'amènerai demain.

— Fort bien, demain matin, à dix heures chez moi.

— A dix heures.

— Et son nom?

— Gapitaifte Gasenac, un lignard...

— Très bien. Capitaine, déjeunez-vous avec moi? Je vous parlerai de l'affaire d'une façon plus étendue.

— Oui...

— Très bien, ma voiture est en bas, nous allons partir. Avez-vous faim ?

— Oui!

Ef le capitaine d'Eponnes répondait" d'une voix formidable ses paroles partaient comme des coups de feu.

— Avez-vous un restaurant préféré...

— Non.

— Voulez- vous déjeuner chez Bignon?

— Oui.

Ils partirent. Dix minutes après ils étaient à table, le capitaine avait ce qu'on nomme une belle fourchette ; si courtes que fussent ses phrases, il trouvait qu'elles prenaient trop de temps sans doute, car il ne parla plus du tout. Antony put lui raconter dans tous ses détails son affaire et lui recommander ce qu'il désirait. Ils se quittèrent, le capitaine pour aller prévenir son ami Cazenac; Antony, pour se rendre à la salle d'armes. Depuis son retour ù Paris, il n'avait pas touché un fleuret, il avait besoin de s'entraîner ce jour et le lendemain. Ce temps suffisait à lui remettre la main, car, nous l'avons dit, 11 était de première force.

A cinq heures, il se rendait au Bois. Croisant Martingale dans une Victoria, il lui fit signe d'arrêter. Celle-ci ob(4t aussitôt. Quand il vint la saluer, elle lui diC :

— Vous vous souvenez donc toujours de moi ?

— Vous êtes ma seule pensée.

Martingale éclata de rire.

— Je vous l'assure, ma mie.

— Il était bien facile de me le prouver en venant...

— Je craignais d'être mal reçu.

— Ah ! voilà une mauvaise plaisanterie, mon cher comte. Vous savez bien le contraire.

— Eh bien ! voulez-vous me donner une place près de vous ?...

— Ici... dans la voiture, fît-elle étonnée.

— M;iis oui, emmenez-moi avec vous... et gardez-moi.

— C'est sérieusement que vous me demandez cela, Antony?

— Très sérieusement.

— Mais montez, mon cher ami.

Il avait ouvert la portière et il monta dans la voiture où il fut presque enfoui sous le flot de soie et de dentelles de la belle courtisane.

— Où allons-nous? lui demanda Martingale.

— Mais je vous l'ai dit... Je dîne avec vous, chez vous...

~ Ah I voilà qui est gentil, fit-elle gaiement en lui pï-enant les mains ; et, s'adressant au cocher, elle dit :

— Justin, rentrez chez nous.

Martingale semblait très satisfaite de se promener au Bois avec le comte de Sancy. C'est que depuis dix jours le jeune Philippe avait raconté à tous ses amis qu'il lui avait suffi de paraître chez la belle courtisane, pour que le comte, qui passait pour son amant en titre, n'osât plus reparaître. — Martingale n'avait vu dans cette indiscrétion qu'une preuve de plus de la sottise et de la grossièreté de celui qu'elle avait véritablement aimé... pendant quelques jours. — Mais elle avait été blessée, on plaisantait, et elle était heureuse d'affirmer à tous que le jeune d'Hervey s'était flatté à tort.

Philippe n'était ni fat, ni grossier, il n'avait ébruité son aventure avec Martingale que dans l'espérance que son récit arriverait aux oreilles du comte, et il espérait par cela faire naître la querelle qu'il cherchait, Alice dans tout cela n'était qu'un instrument.

Mais Martingale ne savait rien de l'intention qu'avait le jeune baron d'Hervey, et dès qu'elle fut avec le comte, elle lui raconta le cancan du jour le plus gaiement du monde. Antony en fut d'abord blessé, mais il pensa aussitôt que le dépit de la belle courtisane pouvait aider à la scène qu'il cherchait, et le plus légèrement du monde il lui dit :

— S'il en est ainsi, ma chère Alice, je n'ai qu'un désir, c'est que ce jeune don Juan s'avise ce soir de venir renouveler sa tentative, et je vous montrerai, ma chère, en quelle afî*ection je vous ai.

— Que feriez-vous?

— Je le ferais — si vous me le permettez — jeter à la porte comme un laquais.

— Si je le permettrais, mais je vous y aiderais.

Loii'lnisit la jeune fille dans une petite plage de bains de mer. (Page '202.)

— Ce serait inutile, fit le comte en souriant.

— Mon cher Antony, je vous jure que je désire de tout mon cœur donner une leçon à ce petit fat... D'abord, tous savez qu'il ment... C'est un gamin que je reçois chez moi, mais qui n'a jamais été pour moi qu'un ami.

— Pourquoi riez-vous?

— Je ne ris pas.

— Vous paraissez douter de ce que je vous dis, j»^ vous assaro qu'il m'a fait

la cour, il voiulrait... il fait même croire à tout le monde qu'il a été mon amant... c'est faux.

— Ne parlons pas de cela, fit Antony, gêné par l'accent sincère avec lequel la jeune femme mentait; si ce monsieur vous ennuie, je le châtierai.

A ce moment, Martingale jeta une exclamation suivie d'un grand éclat de rire. Antony, étonné, la regarde et rougit.

Martingale regardait Philippe d'Hervey qui passait en voiture accompagné de son ami de Groissy. Mais le regard, le rire étaient pleins d'insolence, et Antony lui dit aussitôt :

— Oh! ma chère enfant, je vous en supplie... taisez-vous...

— Tous reculez, déjà? fit-elle audacieusement.

Comme dans cette phrase Antony put juger la femme! Lui, Philippe peu importait, elle n'aimait ni l'un ni l'autre, mais le scandale que cet antagonisme pouvait amener, oh ! comme elle s'en réjouissait ! Les deux hommes se rencontreraient, risqueraieut leur vie, mais ceia était charmant, on parlerait d'elle ! Et tout cela était visihle en elle, à ce point que, malgré les observalions de celui qui l'accompagnait, elle se retourna pour voir si Philippe n'avait pas fait arrêter sa voiture et ne venait pas demander des explications.

Mais le petit phaéton du jeune homme était déjà loin; il était perdu dans la foule des voitures qui encombraient les avenues à cette heure.

— Mon Dieu! ma chère Alice, que vous êtes inconséquente! pourquoi ce rire désobligeant?

— Ah î je vous trouve bon, vous. Est-ce que ce petit monsieur s'est gêné avec moi? Et vous croyez que je vais me gêner pour lui?... Vous avez le caractère plus doux que je ne le croyais. Je vous dis que ce petit monsieur a voulu vous rendre ridicule, et vous trouvez encore des raisons pour le défendre I

— Vous vous méprenez. C'est vous, c'est moi que je défends ici.

— Oui, je sais bien, ce que vous nommez les convenances. — Mais comme on n'en a pas avec moi, je n'en ai pas pour les autres. Voyons, ne vous fâchez ■ pas ; vous étiez gai, souriant, je vous fais froncer le sourcil... Ne parlons plus de ça, nous arrivons chez nous, soyez gai.

Ce dernier conseil était le meilleur, et c'est celui que suivit le comte de Sancy. Ils rentrèrent au petit hôtel de la rue Lord Byron. Le lendemain, un journal racontait :

« Hier, grand scandale chez une de nos élégantes, dans un petit hôtel du quartier des Champs-Elysées. Le jeune baron d'H... revenait du cercle, croyant trouver bon accueil et bon gîte, mais le comte de S... occupait la place, etpar^droit de conquête et par droit... d'ancienneté. Le jeune baron, troublant la fête, fut fort mal roçu par le comte et, dit-on, par la belle ; on échangea des injures, on alla même plus loin. Nous sommes tenus à la plus grande réserve, car les deux rivaux appartiennent au meilleur monde et

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doivent se battre demain. Nous tiendrons nos lecteurs au courant de l'aventure. »

La vicomtesse de Sirvan, en rendant visite à sa chère amie, la baronne d'Hervey, avait cru devoir lui montrer l'article du journal, et la vicomtesse avait été terrifiée en voyant la baronne d'Hervey jeter un cri et tomber raide sur le tapis.

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