AVANT LE COMBAT
Anfony était très contrarié du bruit qui se faisait autour de lui, autour du double scandale au bal de la vicomtesse de Sirvan et du souper chez Martingale ; il avait été très désagréablement surpris par les racontars plus ou moins vrais des petits journaux ; il n'était pas sans inquiétude, car on lui avait dit que plusieurs fois la vicomtesse de Sirvan s'était présentée à son hôtel, demandant à voir M''« Rachel : elle avait insisté. Heureusement, le comte de Sancy avait donné des ordres pour que personne ne pût arriver près de sa nièce. On avait répondu à la vicomtesse que la jeune fille, indisposée depuis quelques jours, ne pouvait recevoir. Devant cette insistance, une indiscrétion pouvait être commise, qui tourmenterait la jeune fille, dont l'état, depuis quelques jours, l'inquiétait vivement. H résolut de l'envoyer, accompagnée par la mulâtresse et sa fille qui lui servaient ordinairement de dames de compagnie, dans une petite ville de bains de mer, promettant qu'il la rejoindrait quelques jours après.
Rachel accepta avec joie ; la pauvre enfant, désespérée, souô"rant déjà du mal des jeunes filles, l'amour, avait besoin de se déplacer, de rêver seule, de tromper ce qu'elle appelait déjà ses illusions perdues. Rachel voulait cacher à tous le chagrin qui la minait. Antony parlit un matin, conduisant la jeune fille dans une petite ville de Normandie, une plage familiale. L'ayant installée avec les dames qui l'accompagnaient, il revint à Paris le même soir, et, dégagé de toufe inquiétude de ce côté, il ne s'occupa plus que de la rencontre qui devait avoir lieu.
L'affaire était grave, nouG le savons, grave par l'importance qu'y attachaient les deux hommes, bien décidés l'un et l'autre à ce que la rencontre eût une issue mortelle. Contre leur volonté, le scandale était devenu public ; c*est que la scène du petit hôtel Byron avait dépassé le but qu'ils voulaient
atteindre. Lorsque Philippe s'était présenté chez Martingale, les portes lui avaient été ouvertes pour aider à la scène que Ton cherchait. Q land il parut devant la courtisane, en tête à-tête avec le comte, celle-ci le traita avec la dernière grossièreté. Se sentant soutenue, Martingale ne reculait devant rien, le comté dut se lever et obliger le jeune homme h sortir pour que l'altercation ne aégénéràt pas en rixe. Gela avait été grotesque, ridicule ; les deux hommes en soullï'aient également, surtout Philippe qui accusait le comte d'avoir abusé du rôle qu'on l'avait prié de jouer. Tout le Paris mondain racontait la scène on l'exagérant ; il fallait, pour que cette scène grossière ne fût pas ridicule, que le duel dont elle était la cause fût sanglant. Les témoins du baron d'Hervey en se présentant le lendemain chez le comte de Sancy ne lui dissimulèrent pas qu'ils regrettaient la façon dont la comédie de la veille avait été jouée; ils auraient voulu un désaveu d'Antony, ce que celui-ci ne crut pas devoir faire. Il les mit en relation avec les amis qu'il avait choisis : le capitaine comte d'Éponnes et le capitaine Gazenac. Antony ayant dit à ceux-ci qu'il voulait un duel sérieux, qu'il acceptait toutes les conditions, les deux militaires s'entendirent rapidement. Une première entrevue avait eu lieu entre les quatre témoins sans cependant que rien fût arrêté, MM. de Gesvres et de Groissy ayant demandé à consulter leurs clients avant de rien arrêter délînitivehient.
Pendant cette interminable journée, Antony mettait ordre à ses affaires. Louis, son vieux valet de chambre, qui, dès les premiers moments, avait tout deviné, lui demanda de vouloir bien l'entendre. Antony estimait son vieux serviteur, il le traitait affectueusement et lui dit :
— Que veux-tu, Louis?
— Monsieur le comte, excusez-moi si je m'occupe de vos affaires. Vous savez que c'est l'affection et le respect que j'ai pour vous qui me dirigent.
— Oui, mon ami, qu'as-tu à me dire à ce propos ?
— J'ai appris le soir ce qui s'était passé chez M°'* la vicomtesse de Sirvan, et depuis j'ai guetté dans la maison; c'est pourquoi, abusant de l'ordre que vous aviez légèrement donné de ne laisser parvenir personne près de M"« Rachel, j'ai, malgré les relations établies entre mademoiselle et M™" de Sirvan, toujours fait dire à M'"'' la vicomtesse que mademoiselle était malade.
— Et, tu as fort bien fait.
— M""' de Sirvan a parfaitempnt deviné le motif qui nous faisait agir, mais elle ne s'est point lassée, depuis hier elle est revenue cinq fois. Une fois, elle a demandé à voir monsieur ; je lui ai répondu que monsieur le comte ne rentrerait pas de la journée. Là, je di-ais la vérité. Car c'est hier que monsieur le comte était allé conduire M"'' R.ichel. Je n'ai pas cru devoir lui dire le motif de l'absence de monsieur le conile et j'ai continué à dire que mademoiselle élan, indisposée et ne |iouv;iit r cevoir- [)ersoiine. La vicomtesse a beaucoup insisté, me suppliant de Ini dii-e à quelle heure elle pourrait trouver monsieur le comte, m'ollVani nuMue de i\a-ciit, luu disanl t^u'elie savait i'af-
204 LE FTLS D'ANTONY.
fection que j'avafs pour monsieur, que son insistance avait pour motif un intérêt des plus graves ; elle me dit beaucoup de choses encore. Je m'en tins à ce que je lui avais dit d'abord; elle me dit alors qu'elle viendrait ce matin. ^
— Tu as fort bien fait, tu feras ce matin ce que tu as fait hier, je ne veux voir absolument personne. Personne, tu entends, rien que MM. d'Éponnes et Cazenac. Tu m'as compris?
Le vieux serviteur Louis hochait la tête en signe d'assentiment, mais restait embarrassé devant son maître.
— Qu'as-tn? demanda Antony.
— Monsieur le comte, cette M""" de Sîrvan est déjà venue ce matin, je lui ai dit que monsieur le comte était absent, elle a insisté. Elle m'a remis sa carte, me disant de vous la faire passer. J'ai dû affirmer de nouveau que monsieur le comte n'était pas là. Alors elle est repartie furieuse, elle vient de revenir, elle n'est pas seule.
— Ah! elle est là.
— Oui, monsieur le comte, avec une dame qui a également ii^sisté pour vous voir, qui m'a remis sa carte. J'ai dit que monsieur le comte était absent. M'^'e de Sirvan m'a dit qu'elle était certaine du contraire. Elle sait qu'hier monsieur le comte était en voyage, elle sait, je ne sais par qui, que monsieur le comte a été conduire sa nièce à la campagne, et elle affirme que monsieur le comte est revenu. La dame qui l'accompagne m'a remis alors une carte que j'ai prise en disant qu'effectivement monsieur le comte était revenu, mais sorti le matin. Je ne pouvais donc remettre la carte qu'à son retour, ces dames se sont assises et ont dit qu'elles attendraient monsieur. Elles sont dans le petit salon qui sépare l'appartement de monsieur de celui de mademoiselle, je ne sais ce que je dois faire.
Antony eut un mouvement d'impatience :
— As-tu pris la carte de cette dame?
— Non, monsieur le comte, je l'ai laissée sur le guéridon, elles auraient pu croire que je les avais trompées, que je venais la portera monsieur, mais je l'ai lue.
— Qui est-ce?
— M"''= la vicomtesse de Lancy.
~ Que me dis-tu là? exclama Antony. M"** de Lancy, non, non, c'est surtout celle-là que je ne veux pas recevoir. Et il marchait à grands pas dans son cabinet, vivement agité, parlant haut, ne s'occupant pas de Louis dans lequel il avait toute confiance, s'écriant :
— ■ M"'^ de i^ancy, qu'est-ce que cela veut dire? Est-ce que ce monsieur a été tout raconter à sa maman? On m'envoie des femmes, maintenant. Des témoins le matin, des femmes le soir. Oh! mais tout cela est bien singulier; ces gens-là vont prévenir la police. Je ne veux pas que ces dames restent ici.
Va dire la véritc'; ; que tu m'as remis leurs cartes et que je refuse- absolument de les recevoir.
Comme Louis ne bougeait pas et semblait plus embarrassé encore :
— Eh bien ! que fais-tu Jà, tu hésites, veux-tu m'obliger à y aller grossièrement moi-même?
— Oh! non, monsieur, c'est que j'ai encore d'autres choses à racontera monsieur le comte.
— Quoi ! dit Antony en relevant la tête.
— Il m'a semblé, monsieur le comte, que j'avais déjà vu M""" de Lancy.En sortant du petit salon, je suis resté quelques minutes derrière la tapisserie, pour la voir encore sans qu'elle m'aperçût, cherchant A me rappeler où je l'avais vue.
— Tu l'as vue, il y a vingt-cinq ou vingt-six ans, en revenant de Strasbourg, c'est chez elle que tu vins m'annoneer le retour du colonel d'Hervey.
— Ah 1 je me souviens, monsieur, oui, oh ! cette dame semblait bien vous aimer.
— Oui, c'était une bonne amie. Mais achève.
— Or, derrière les rideaux, j'entendis M""^ de Sirvan dire : Chère amie, jo crois que vous n'aurez pas plus de chance que moi, il ne vous recevra pas.
— Il y aurait une chose à faire alors. Si nous pouvons le voir, il faut envoyer immédiatement quelqu'un de sûr près de sa nièce, puisque nous savons où elle est. On lui dira ce qui se passe; elle reviendra aussitôt et, par elle, ils parviendront à éviter ce malheur.
— C'est ce qu'il y a de mieux à faire, vous avez une excellente idée, n'insistons pas ici et occupons-nous d'envoyer quelqu'un là-bas.
Elle allait se lever, quand Mme de Lancy la retint en lui disant :
— Attendez, son valet de chambre doit l'avoir été prévenir, s'il est ici. S'il revient nous dire encore qu'il n'y est pas, nous agirons.
— Ah! mon Dieu! mon Dieu! fit Antony, ces femmes, avec cette rage de faire du bien, elles font du mal à tout le monde.
Il pressait sa tête dans ses mains, disant : Mais c'est odieux cela? Que faire ? Il réfléchit quelques instants, puis il dit à Louis :
— J'ai besoin de toi, tu ne peux me quitter, tu vas me chercher dans la maison quelqu'un de sûr, une femme, qui va partir immédiatement et qui portera une lettre à t-"* femme. Nous éviterons ainsi ce qu'elles pourraient faire. Il faut gagner du temps avant qu'elles n'agissent ; en tout cas, tu vas donc aller leur dire que, rentré, je suis en conférence avec mes amis, dans l'impossibilité de les recevoir maintenant et qu'elles veuillent bien prendj*e la peine de revenir à six heures. Je les recevrai.
Ainsi, je les tiens jusqu'au soir et les mets dans l'impossibiliié de retrouver Rachel avant demain, et demain, je l'espère, tout sera fini.
— Bien, dit Louis qui sortit aussitôt.
Antony était très ennuyé de l'immixtion de la vicomtesse de Lancy dans
296 LE FILS D'ANTOiNY.
cette affaire ; il se refusait à croire ce qu'il avait pensé dans un mouvement décolère, que Philippe avait parlé de Tavenlure chez lui: cela n'était pas probable et ne s'accordait guère avec le désir exprimé que le nom de sa mère ne fût pas prononcé. Ce n'était donc pas à lui qu'il fallait reprocher cette indiscrétion, mais bien plutôt à M"* de Sirvan, qui dans tout cela poursuivait un but qu'il ne s'expliquait pas.
Son insistance à le voir, lui ou sa fille, était inconcevable. Que venait faire cette femme en tout cela? Il la connaissait à peine. Leurs relations mondaines, à peine ébauchées, ne justifiaient pas sa conduite; mais ce n'était pas l'heure de songer à cela.
Louis rentra. Ces dames étaient parties, annonçant qu'elles reviendraient entre cinq et six heures.
— Très bien ? fit Antony en se mettant à son bureau.
Pendant que j'écris la lettre que j'adresse à ta femme, tu vas aller immédiatement chercher la personne qui doit la porter.
— Si monsieur le comte veut bien s'en rapporter à moi, cela va être fait sans qu'il ait besoin de s'en occuper.
Antony glissa les quelques lignes sous enveloppe ; puis, les ayant remises à Louis, il dit :
— Fais vite le nécessaire, je vais déjeuner dehors et ne reviendrai que ce soir. Et il partit.
Antony ne se trompait pas, M"® de Sirvan avait tout fait, et son but était facile à concevoir. Une rencontre entre Antony et M. Philippe, à propos d'une querelle arrivée chez elle, nuisait à ses relations; puis, cela brisait le plan qu'elle avait conçu de marier M"^ Rachel au jeune baron d'Hervey.
M"® de Sirvan était sans scrupules et jugeait les autres comme elle. En se rendant chez la baronne d'Hervey elle pensait qu'en décidant celle-ci, pour empêcher l'affaire entre son fils et le comte, à aller chez ce dernier, de cette entrevue il pourrait résulter et un arrangement et la reprise du. petit plan matrimonial qu'elle avait conçu. Disons bien vite qu'elle ne croyait pas un mot du récit des journaux. On voulait parler de la rencontre projetée et n'en sachant pas le motif, on avait inventé le scandale de la rue Lord-Byron.
Grands furent sa surprise et son efi*roi en voyant la baronne d'Hervey s'évanouir au premier mot ! La baronne ayant repris connaissance, c'est vainement qu'elle voulut lui raconter ce qui s'était passé chez elle. Adèle avait deviné que ce n'était qu'un prétexte, elle avait remarqué le changement survenu dans les allures de son fils Philippe depuis la soirée du ministère des affaires étrangères; elle ne doutait pas que son fils ne sût la vérité. C'était la menace posthume de son mari qui s'exécutait, l'enfant avait mission de venger son père.
Qu'allait-elle faire ? Pendant que la vicomtesse de Sirvan lui parlait, elle cherchait le moyen d'empêcher la rencontre; il le fallait à tout prix, dût-elle se sacrifier elle-même. Elle ne voulut rien dire du passé à l'indiscrète M"** de
2iJ7
Or, depuis quatre jours plus de la moitié de la journée se passait à ferrailler.
(Page 299.)
Sirvan et, cependant, comme dans les démarches à faire elle pouvait avofr besoin d'elle à cause de ses relations avec Antony, elle la pria de vouloir bieu l'aider à éviter que la querelle eût des suites.
La vicomtesse lui conseillait nettement d'aller tout de suite trouver le comte de Sancy; elle frémit en l'entendant.
Se trouver en présence d'Antony, elle ne se sentait pas ce courage.
A son refus, M"" de Sirvan lui dit :
— Ma chère amie, alors, qu'allez-vous faire, comment pensez-vous éviter cette rencontre ? car il faut l'éviter à tout prix.
— J'y suis résolue comme vous, dit Adèle, qui réfléchit quelques minutes. Puis elle lui dit :
— Voulez-vous tout de suite me faire la grâce d'aller, en mon nom, chez M. le comte de Sancy? vous lui direz que je le supplie de pardonnera mon fils. Je m'engage à faire écrire par Philippe une lettre qui désavouera et regrettera sa conduite.
— Oh ! mais fort hien, fit aussitôt M"** de Sirvan; du moment que M. le haron écrira cette lettre, tout est fmi, j'en suis certaine. Et, ma chère amie, je peux vous le dire maintenant, à la suite de cette inconcevable querelle, M. le comte de Sancy, lorsque je lui dis que vous seriez désespérée d'apprendre ce qui s'était passé, me dit :
— Madame, je vous prie de le raconter à sa mère.
— Ah I fit Adèle en portant vivement la main à son cœur. Puis, pour qu'on ne vît pas son émotion, elle reprit vivement :
— Ma chère amie, je vous en prie, allez bien vite chez M. de Sancy, répétez-lui ce que je viens de vous dire. Je vous attends.
— Je m'y rends immédiatement pour revenir aussitôt chez vous.
— Allez !
Elle la reconduisit jusqu'à la porto; il était temps, la vicomtesse étant partie. Adèle, accablée, fondit en larmes, puis réagissant contre son émotion, elle essuya ses yeux et sonna sa femme de chambre. Adèle pensait qu'elle n'avait que deux amies qui savaient son passé. L'une, Clara, en ce moment éloignée de Paris, et qui ne pouvait lui servir. L'autre, la vicomtesse de Lancy, qui l'avait aidée de ses conseils le jour de la catastrophe.
C'est chez elle qu'elle voulait se rendre ; redoutant que la démarche de M"* de Sirvan fût sans succès, ne voulant pas en tenter une elle-même, elle allait demander à M""^ de Lancy, l'ancienne amie d'Antony, de lui rendre ce service, convaincue qu'elle serait écoutée.
Son amie savait tout; elle n'avait plus de pénibles aveux à faire : elle pourrait librement parler à Antony, lui faire comprendre qu'il était impossible qu'il se battît avec son fils.
Elle lui disait la vérité enfin, ce qui avait obligé la mère à son ingratitude, et il était impossible que l'homme qu'elle avait aimé ne consentît pas à lui faire le sacrifice de son amour-propre pour la vie de son enfant.
Quand sa femme de chambre rentra, elle lui dit :
— Donnez l'ordre d'atteler le petit coupé et venez vite m'habiller. La femme de chambre allait sortir; elle la. rappela pour lui demander :
— M. Philippe est-il chez lui ?
— Non, madame.
— Est-il sorti seul ou avec Vernet?
— Monsieur est sorti seul. Depuis quelques jours on le voit à peine à
LE FILS D'ANTOxNY. 209
riiôtel; mais Vernet ne peut sortir, nous ne savons ce qu'il a : il a un bandeau sur le visage et des douleurs aux jambes et aux bras.
— Bon, je lui parlerai en revenant. — Faites atteler et dépêchez-» eus.
En disant que Vernet ne pouvait sortir de rhôtcl parce qu'il était indisposé, la femme de chambre était au-dessous de la vérité.
Le pauvre hussard ne tenait plus debout. Il n'osait plus se regarder dans une glace tant il était méconnaissable.
Nous avons dit que Vernet avait été le professeur d'armes de son jeune maître, Philippe d'Hervey.
Mais l'élève était devenu plus fort que son professeur; ce dont ce dernier, du reste, était très fier.
Vernet, qui savait que la rencontre entre Philippe et Antony devait être sérieuse, s'était mis à la disposition du jeune homme pour le remettre en main. Or, depuis quatre jours, plus de la moitié de la journée se passait à ferrailler. Vernet, qui voulait surtout donner confiance à son maître, se sacrifiait volontiers, ce qui, joint à la supériorité du jeune homme, avait contribué à mettre le brave hussard dans un piteux état.
Du ventre au col il était meurtri par les coups de bouton du fleuret, il en était gonflé. Changeant de linge après les assauts, quand il se regardait dans la glace, il se trouvait les premiers jours l'apparence d'une énorme volaille truff'ée. Puis, les coups noirs avaient pris des teintes vertes et violacées. En se regardant, il avait été épouvanté. Il s'était dit : Seigneur du bon Dieu, on dirait que je me gâte !
Mais cela n'était rien, ses vêtements cachaient tout cela. Ce qui était visible, c'était un coup paré prime trop mollement qui avait bossue le masque, frappé la joue et le nez et gonflé le visage, en lui donnant des teintes étranges. Le malheureux avait beau entourer sa figure de foulards, ce qu'on voyait était si singulier qu'on lui en éclatait de rire au nez. Mais le brave garçonne regrettait rien; il pensait :
— Il m'en a assez donné pour savoir comment en donner un bon à l'autre.
Aussi était-il plein de confiance sur l'issue de la rencontre. Mais il désirait qu'elle eût lieu au plus tôt; car il avait hâte de cesser les leçons. C'est à cause de cela que Vernet ne quittait plus lliôtel ; mais comme les domestiques riaient, en le voyant, il ne quittait plus la chambre, disant qu'il était malade. 11 avait aussi pour cela une autre raison. C'est que Philippe lui avait recommandé la plus parfaite discrétion, surtout vis-à-vis de sa mère.
Aussi ne redoutait-il rien tant que d'être appelé par M'"*' la baronne d'Hervey. Il aurait été gêné par ses questions et, comme il mentait très maladroitement, il n'aurait rien pu cacher. Il avait préparé sa réponse, si on le faisait demander. Son état, aurait-il dit, l'empêchait de quitter sa chambre.
De plus, on ne pouvait venir le trouver, à cause des remèdes qu'il prenait
et qui lui avaient été ordonnés par le médecin. Vernet, en somme, ne paraissait dans l'appartement que quand son jeune maître Philippe était là. Aussi, quand un des domestiques frappa à sa porte, il répondit : •*
— Qui est là? On ne peut pas entrer, je suis au lit. Le domestique dit à travers la porte :
— Vernet, c'est madame qui te demande; prépare-toi à son retour, ello veut te parler.
— Je ne peux pas, fit-il, je suis couché ! *
— Lève-toi.
— Je ne peux me tenir dehout.
— Il faut absolument que tu descendes, habille-toi.
— Mais je ne peux m'habiller, j'ai le corps à vif, je suis obligé de rester tout nu; c'est pour cela que je m'enferme. Dis-le, parce que si on monte on sera forcé de me voir comme ça.
— Mais qu'est-ce que tu as?
— Je ne sais pas.
— Qu'est-ce que t'a dit le médecin ?
— - Il m'a dit qu'il me défendait de me lever, de m'habiller, de sortir, de recevoir, de parler.
— Mais qu'est-ce que ça? Il a dû te le dire?
— Il a dit ; C'est très grave.
— Ça a un nom ?
— Oui.
— Lequel?
— Je ne peux pas le dire, les médecins ça a pour les malades un tas de noms baroques qu'on ne comprend pas.
— Qu'est-ce qu'il t'ordonne?
— De tout, un tas d^ choses mauvaises à boire et qui m'empêchent de recevoir personne.
— Mais que faut-il dire à madame ?
— Il faut lui dire que ça va très mal et que lorsque j'irai mietix, je descendrai.
— Bien.
En entendant le domestique s'éloigner, il avait dit :
— Enfin, il me laisse tranquille.'., ahl non, que je ne descends pas! Pour être questionné et ne savoir que direl Pour sûr que ce n'est pas moi qui vais aller raconter cette affaire-là. La pauvre femme n'en dormirait plus. Ça en serait du jolil Elle se figurerait que M. Philippe est déjà mort. Et moi de ce côté-là je suis tranquille. S'il lui en colle seulement la moitié de ce qu'il m'a donné, le bel Antony ne brillera pas.
Content de lui, Vernet a^'ait bourré sa pipe et la fumait avec délice ; lorsqu'il entendit la porte de l'appartement de dessous s'ouvrir et se fermer. Il courut aussitôt, car Vernet n'était pas couché, mais tranquillement assis
sur son fauteuil, à la porte du petit escalier de service qui communiquait aux appartements de son maître.
Reconnaissant le pas de Philippe, il descendit aussitôt. Quand il parut, le jeune homme lui dit gaiement, d'une gaieté un peu affectée, il est vrai :
— Eh bien ! mon vieux Vernet, tout est arrangé.
— Arrangé, fit l'ancien hussard étourdi.
— Oui; c'est pour demain matin à sept heures. Nous nous battons à mort. Si une blessure forçait d'interrom.pre le combat, une nouvelle rencontre aurait lieu après la guérison !
Vernet eut comme un frisson .
— Ah I c'est ce que vous appelez arrangé.
— Arrangé ainsi que je le désire, oui ! Ah! mon pauvre vieil ami, je t'ai mis dans un si piteux état que tu ne pourras nous accompagner ; mais, ne crains rien, ton élève te fera honneur.
— Gomment, monsieur, vous pensez que je resterai là I... C'est bien assez que je ne puisse être un de vos témoins. Non, vous ne me refuserez pas d'y aller. Bon sang de bon Dieu! mais vous m'auriez donné aussi bien autant de coups d'épée que de fleurets, je me traînerais plutôt ou je me ferais porter près de vous. Non, non, je veux être là, et s'il vous touche, ah ! bon Dieu ! je ne le manque pas, moi.
— Que dis-tu, malheureux, tu es fou?
— Gomment vous, alors, vous croyez que je vous laisserais abîmer de sangfroid et que je ne dirais rien.
Philippe haussa les épaules en riant :
— Mon pauvre ami, tu n'entends rien à tout cela. Et lui frappant amicalement sur l'épaule, ce qui fit faire une épouvantable grimace au hussard, il ajouta:
— Vois-tu si, comme je l'espère, je tue ce monsieur...
— Très bien, comme ça, ça va. ,
— Vois-tu le lendemain, qu'un vieil ami comme toi vienne me trouver, m'obligeant à me battre avec lui.
— Non, à celui-là, vous dites :
— J'en ai tué un, ça fait le compte.
— Ça ne serait pas juste.
— Eh bien ! mon pauvre ami , c'est cependant ce que tu voudrais faire, ton affection t'égare, il faut ne compter que sur moi. Et crois-le, mon vieux Vernet, quand je dis, moi : c'est assez. Oui, oui, je le sens... je le tuerai,
— Vernet était un peti embarrassé. Il reprit cependant:
— Raison de plus alors, vous ne pouvez refuser de m'emmener. Je sais n'être pas présentable ainsi. Mais n'ayez pas peur, je serai beau. Du reste je serai loin de vous. Ça n'a rien d'extraordinaire. Vous emmenez votre ordonnance, c'est tout naturel, cela.
— C'est bien, console-loi, tu viendras ; mais ma mère ne s'est pas occupée de moi ?
— Non, si... enfin, c'est pas sans peine, eîle aurait voulu s'en occuper, balbutia Vernet, vous m'aviez dit si elle me demandait de lui répondre ça et ça ; mais je crains toujours qu'on ne voie que je ne dis pas la vérité. Alors, je l'ai évitée.
— Ah çà ! que me chantes-tu là, que s'est-il passé?
— Elle m'a envoyé demander, elle voulait me parler et alors..» alors je n'y suis pas allé.
— Comment cela ? Tu n'as pas obéi à ma mère ?
— J'ai fait dire que j'étais malade.
— Ah ! ah! très bien, dit Philippe en riant, tu as mieux fait. Ainsi, il n'y avait pas d'indiscrétion possible.
Une voiture sortait de la cour de l'hôtel.
— Qui sort donc maintenant? demanda Philippe. Vernet alla regarder à la fenêtre et dit :
— C'est Madame.
En effet, c'était M™" d'Hervey qui se rendait chez la vicomtesse de Lancy.
L'amie de la baronne demeurait, on s'en souvient, dans la partie du faubourg Saint-Honoré qui commençait autrefois le faubourg du Roule.
Adèle s^ fit annoncer chez son amie, qui le. reçut aussitôt. En voyant son visage bouleversé, la vicomtesse lui dit :
— Oh ! mon Dieu ! ma chère Adèle, je devine, on vous a appris ce qui se passe.
— Vous le savez déjà, Marie, c'est à vous, ma vraie amie^ que je viens aussitôt vous demander d'empêcher cette affaire, qui serait un crime.
— Je suis d'abord, je vous le déclare, tout à votre disposition. — Je me disposais, lorsque l'on m'a raconté cela tout à l'heure, à me rendre chez vous. La chose n'a pas eu une grande importance par elle-même, m'a-t-on dit, et peut-être tout s'arrangera-t-il.
— Que me dites-vous là ? Mais vous ne savez donc rien ? fit Adèle d'un air
égaré .
— Je sais tout, fit en souriant M"*^ de Lapcy.
— Assurément, l'on vous a exagéré les faits, Adèle, asseyez-vous et écoutezmoi, je vais vous raconter la vérité.
La baronne obéit comme machinalement, regardant son amie, semblant ne pas comprendre ce qu'elle lui disait.
— Voici ce qui est arrivé, commença la vicomtesse de Lancy. Votre fils, notre cher Philippe, est depuis quelque temps amoureux fou d'une belle étrangère que nous avons rencontrée plusieurs fois au bois, mais fou à ce point (il n'a peut-être pas osé vous le dire, mais il songe à se marier), — qu'il est de- Tenu extrêmement jaloux d'un homme qu'il voyait quelquefois avec elle, qui
lui paraissait trop jeune pour être son père et qui du reste ne portait pas son nom. Tout cela est peut-être mystérieux, et vous savez que tous les jeunes gens aiment le mystère. Bref, M"* de Sirvan donnait, il y a quelques jours, une soirée à laquelle assistait votre fils, qui y était venu pour rencontrer son adorée.
Je dois vous dire encore que c'est cette marieuse de vicomtesse de Sirvan qui poussait Philippe dans ces idées de mariage, et qui même ne s'en serait pas tenue là et en aurait parlé également à la jeune fille. A cette soirée, Philippe valsa avec la belle Rachel. La valse finie, il reconduisit la jeune fille près de M^^ de Sirvan et la vit quelques minutes après causant avec le comte de Sancy.
Vous jugez de sa fureur.
Rencontrant quelques minutes après le comte à une table de jeu, il lui cherche une querelle ridicule que, paraît-il, le comte a le bon sens de ne pas prendre au sérieux. Mais notre jeune chevalier s'était emballé. N'ayant pas réussi le soir dans la querelle qu'il cherchait, il va le lendemain et le surlendemain poursuivre le comte jusque chez sa maîtresse, une certaine Martingale dont vous avez entendu parler parfois, — à propos de Philippe même, ajouta-t-elle en riant. De là nouvelle affaire, scandale, envoi de témoins, et l'on doit se battre en duel, peu sérieux assurément, car le comte est un homme raisonnable qui voudra ne donner satisfaction qu'à notre Philippe. Peut-être vaudra-t-il mieux les laisser faire. Philippe assurément un duel cela le pose... comme il le fait remarquer. Mais si vous le voulez, chère amie, et c'est ce que je voulais aller vous dire, il suffit d'un mot pour que Philippe se jette dans les bras du comte.
— Que voulez-vous dire ? fit Adèle en pâlissant, un mot?...
— Mais oui ; il suffit que vous disiez à notre Philippe :
<( Mon cher enfant, l'homme avec lequel tu veux te battre est l'oncle de celle que tu voudrais épouser, de la belle Rachel, et son assiduité auprès d'elle, qui te choque, est une raison de plus pour te le faire estimer. >
Comm-ie Adèle regardait son amie d'un air singulier, paraissant étourdie de ce qu'elle entendait, la vicomtesse reprit :
— Vous voyez, ma chère amie, que vous avez tort de vous tourmenter, que cela finira le plus simplement du monde.
— Ah ! ma pauvre Marie ! fit alors Adèle, prenant affectueusement les mains de son amie et fondant en larmes, vous ne savez rien, rien, rien. Mon fils peut être tué.
— Voulez-vous ne pas pleurer ? Je vous assure que je sais la vérité, et je la tiens d'amis particuliers de Philippe et des ses témoins.
— Vous ne savez rien, i^a vérité, je vais vous la dire d'un mot; vous qui savez tout, vous allez le comprendre. Le comte de Sancy, adversaire de Philippe, c'est Antony.
— Ah ! mon Dieu ! que me dites vous là ?
— C'est Antony, revenu en France, ayant repris son nom après la mort de sa mère, Li comtesse de Sancy. Antony s'est marié, il est veuf, il était parti en Asie, vous vous en souvenez, accompagnant un de vos bons amis, vous vous en souvenez.
— Oui, Olivier.
— Ils ont épousé les deux sœurs. Olivier est mort.
— Ah! mon Dieu ! quelle histoire me dites-vous là ?
Adèle continua d'une voix rapide pour arriver vite au point important de ce qu'elle voulait dire.
— Il y a quatre ou cinq ans, lors des derniers événements de Syrie, ce malheureux Olivier, sa femme, la sœur de sa femme furent massacrés, Antony restait seul avec la fille d'Olivier, Rachel de Launay.
— Ah ! c'est vrai, je n'avais pas remarqué le nom. De Launay, ce pauvre Olivier 1
— Philippe ignore absolument que le comte de Sancy est seulement parent de la jeune fille. Depuis le bal du ministère où, au bras de mon fils, je me suis évanouie en apercevant Antony, Philippe a eu des soupçons : vous vous souvenez que le général d'Hervey, avant de mourir, apprenant mes relations avec Antony et ma situation, avait adressé à son notaire une lettre qui devait être remise à son fils lorsqu'il aurait vingt-cinq ans. Je sais que Philippe a reçu celle lettre. Tout ce que j'avais fait après la mort du général d'Hervey pour éviter de rencontrer Antony a été inutile. Depuis vingt-cinq ans, Antony reparaît, et c'est mon fils que le colonel a choisi pour le venger. Oui, ma pauvre Marie, Philippe se bat pour venger l'honneur du nom qu'il porte. Philippe va se battre avec son père.
Et la malheureuse fondait en larmes. Vainement elle voulait contenir ses sanglots. Emue et bouleversée, la vicomtesse de Lancy cherchait vainement à la consoler: enfin elle lui dit :
— Vous avez raison, ce duel est impossible. Il n'aura pas lieu, je vous le garantis. Je vais aller trouver Antony.
— - Ohl Marie, fit la baronne en se jetant dans ses bras et en l'embrassant, c'est ce que je venais vous demander. — Ohî n'est-ce pas, vous lui direz que c'est impossible... Un père ne peut tuer son enfant. Dites-lui pourquoi je ne l'i i pas revu, dites-lui que je lui demande grâce à genoux pour tout ce qu'il a souffert pour moi...
— Ne pleurez pas, Adèle, rassurez-vous, je vous le répète encore, ce duel n'aura pas lieu. Essuyez vos yeux, qu'on ne voie point que vous avez pleuré. Je vais sonner pour me faire habiller et me rendre chez le comte de suite.
Adèle, obéissante, se tut, essuya vivement ses yeux, puis dit :
— M""« de Sirvan n'a pu réussir à le voir ; mais elle le connaît. Si vous vouliez passer la prendre chez elle, elle vous accompagnerait chez lui.
— Et croyez-vous qu'Antony ne tressaillira pas? (Page 312.) — Oui, très bien, c'est ce que je vais faire. Mais où vous trouverai-je? chez
vous?
— Oh I non, je crains de me trouver en face de Philippe. C'est affreux, ne plus oser parler ni regarder son fils, oh I mon Dieu I
- Adèle, mon amie, du courage; vous allez rester ici, vous dînerez avec moi ce soir, vous m'attendrez et tout à l'heure je vais vous apporter une réponse satisfaisante.
— Que Dieu vous entende et vous conduise î
— GhutI voici Justine.
Quelques minutes nprès, la vicomtesse partait dans le petit coupé de M"''' d'Hervey, allait prendre M"'*= de Sirvan et se rendait avec elle chez le comte de Sancy.
Nous avons vu la réception qui leur avait été faite. Moins d^une heure après, M"'' de Sancy en informait son amie.
La vicomtesse lui racontait qu'il leur avait été impossible de voir Antony; mais enfin, sur la présentation de sa c irte, après avoir fait dire qu'il n'était pas là, il s'était décidé à fixer un rendez- vous pour le soir. Alors, elle était partie avec M"** de Sirvan ; elle avait été reconduire cette dame chez elle, et M"*' de Sirvan lui avait dit qu'elle ne pourrait revenir raccompagner le soir, chez le comte de Sancy. Des lettres qu'elle avait trouvées à son retour l'obligeaient à rester chez elle. M"** de Lancy terminait en disant:
— Ma chère amie, quand j'ai cru voir qu*Antony refusait absolument de nous recevoir, que nous n'obtiendrions rien, nous avions pensé à employer M^'* Rachel, sa nièce. J'aurais été la trouver, j'aurais été lui raconter ce qui se passait, et l'enfant aurait obtenu ce que nous voulons.
— Et pourquoi n'avez-vous pas fait cela ?
— Eh [ ma chère Marie, c'est ce qu'il y aurait de mieux à faire encore maintenant.
— C'est impossible.
— Et pourquoi?
Ne voulant pas que sa nièce eût connaissance de cette désagréable
affaire, Antony l'a prudemment envoyée à la campagne, dans les environs de Dieppe. Ce matin il eût été facile de la faire revenir avant demain matin, car nous savons où elle est. Maintenant il est trop tard. Or, voici ce que j'ai pensé. Je crains qu' Antony ne vous ait fait dire qu'il serait chez lui ce soir que pour se débarrasser de nous. Ce soir, il fera ce qu'il a déjà fait avec nous^ il ne nous recevra pas ; car, je vous l'ai dit, M"»» de Sirvan ne peut m'accom-
pagner.
Il faut prendre les grands moyens,, et il n'y a pas à hésiter. S'il ne me reçoit pas, moi, il y aune personne qu'il recevra, c'est vous. Il faudra m'accompagner.
— Jamais, ja^riais.
— Et cela avait été dit d'un ton tel que M'"'' de Lancy la regarda désespérée.
Voyons, ma chère amie, je suis incapable de vous donner un mauvais conseil, il faut m'écouter; si pénible que soit cette démarche, il faut la faire.
— Non, c'est impossible, je ne pourrais me retrouver en sa présence. Je ne saurais lui parler. Si vous m'aviez vue à la soirée du ministère des affaires étrangères, vous comprendriez ce que je vous dis. A sa vue, je me suis toute
troublée, je ne puis exprimer ce que je ressens, ce que je souffre pour parler justement, je serais incapable de dire un mot ; si je me défaillais devant lui, je n'aurais que des larmes.
— Et, ma chère Adèle, cela suffirait. Vous voyant pleurer, il comprendrait. Il sait, lui.
— Mais c'est justement parce qu'il sait, qu'il veut se battre avec cet enfant, et que connaissant le mystère de sa naissance, il sera impitoyable. C'est de moi qu'il veut se venger sur Philippe.
— Vous êtes coupable, et vous allez lui demander grâce, c'est peut-être la seule chose qu'il demande, vous voir à ses genoux, lui demandant pardon du passé.
— Non, non, c'est impossible! fit Adèle en fondant en larmes.
— Mais alors, ma chère amie, que voulez-vous faire? Je vous assure que je crois ma visite tout à fait inefficace; je ne doute pas qu'il refuse de me recevoir. Il n'y a qu'une pei'sonne devant laquelle les portes s'ouvriront, c'est vous.
— Oh I mon Dieu ! mon Dieu ! gémit Adèle.
Il y eut un silence de quelques instants pendant lequel M'°* de Lancy observait son amie, espérant toujours. Envisageant froidement la situation, elle se déciderait à ce qu'elle croyait l'unique moyen d'empêcher co duel.
Adèle pleurait, se désolait, mais ne se décidait pas.
M™° de Lancy reprit :
— Ma chère amie, il faut prendre une décision, je ne veux pas vous désespérer, je vous dis ce que je crois être la vérité, je ferai ce que vous voudrez, je retournerai chez Antony, il ne me recevra pas, s'il me reçoit, je juge que je ne pourrai pas réussir; au contraire, plus libre avec moi pour se justifier, il nous accusera et accusera Philippe, refusant toute concession.
— Mais de quoi voulez-vous qu'il m'accuse? De quoi peut-il accuser Philippe? Est-ce que je suis coupable, moi? Nai-je pas été victime en tout ceci? Il m'accusera de l'avoir abandonné lorsque j'étais veuve, de l'avoir oublié, d'avoir dérobé l'enfant que j'avais promis de lui confier; mais, est-ce ma faute, cela? Le général a reconnu son fils contre ma volonté, et je perdais l'avenir de mon enfant si j'avais consenti à revoir Antony lorsque j'étais libre; puisque le général avait mis cette condition à son silence, à son pardon ùi extremis, que je ne reverrais jamais Antony, que je ne me remarierais jamais. Si je manquais à cette volonté, la vérité serait connue de tous (les ordres avaient été donnés pour cela) et ce scandale me perdait en perdant l'avenir de mon enfant.
— Antony ne sait rien de tout cela, et c'est justement ce qu'il faut que vous lui disiez vous-même.
— Non, non, c'est impossible I
— Mais, malheureuse I vous voulez donc que ce duel ait lieu?
— Oh! non.
— Ne préférez-vous pas vous sacrifier, plutôt que de sacrifier votre enfant?
— Oh ! mon Dieu! mon Dieu! que me dites-vous là? exclam.'^ Adèle, dont les sanglots redoublèrent.
— Mon amie, il ne faut pas pleurer ; il faut agir. Ne perdons pas un temps précieux. Il faut vous décider pour ce soir.
Il y eut encore un silence, au bout duquel la baronne d'Her^ey reprit :
— Vous me parliez tout à l'heure de cette jeune personne. M"* Rachel de Launay. Si M"^ de Sirvan ne m'a pas menti, elle aime Philippe.
— C'est vrai, je le sais, les enfants s'aiment.
— Il faut à tout prix qu'on voyage cette nuit, qu*on aille chercher cette jeune fille. Au besoin j'irai, je parlerai à cette enfant, moi. Oh! elle m'écoujora, je la .ramènerai et vous la conduirez chez son oncle, elle lui dira qu'elle aime Philippe, qu'il ne peut pas se battre avec celui qu'elle a choisi pour son fiancé.
— Il ne faut point faire de rêve, dit tristement M"" de Lancy, il faut rester dans la réalité. Ce que vous dites est impossible, il est trop tard.
— Mais non, cette enfant peut être ici demain.
— Il est trop tard, ma chère Adèle. Il le faut, je vais vous dire toute la vérité. Gomme M™* de Lancy avait dit ces derniers mots d'un ton solennel, Adèle,
essuyant vivement ses yeux, la regarda et d'une voix anxieuse :
— Oh ! mon Dieu ! qu'y a-t-il encore ?
— En revenant de chez le comte de Lancy, je vous ai dit que j'avais reconduit M""» de Sirvan. On l'attendait chez elle... des personnes de ses amis, qui nous ont donné des nouvelles de ce duel ; elles sont graves.
— Parlez, parlez vite, fit Adèle tremblante.
— Un duel a été décidé, il a lieu demain matin à la première heure, dans des conditions terribles.
Elle s'interrompit pour dire à son amie presque défaillante :
— Allons, du courage, du courage... Écoutez-moi...
— J'en aurai , achevez.
— Ils doivent se battre à mort. Au cas où le duel devrait cesser à cause d'une blessure grave, après la guérison du blessé, il recommencerait de nou- A eau jusqu'à ce qu'il y ait mort d'homme.
— Oh I mon Dieu, gémit la baronne livide.
— Il faut bien que vous sachiez tout, je vous en prie, du courage. Il faut donc que ce duel n'ait pas lieu! Il le faut absolument. Pour l'empêcher, c'est ce soir qu'il faut agir, je vous l'ai dit, la rencontre a lieu demain matin. Où? On l'ignore. Si c'était loin de Paris, il devrait partir dans la soirée. Il ne faut donc pas compter sur M""' Rachel. C'est ce soir qu'il faut que vous voyiez Antony. Comprenez-vous maintenant?
— Oui, fit Adèle. Comprimant ses sanglots; s'eflforçant de i Jagir contre son émotion, se redressant, elle dit :
— Il le faut, j'irai, il fera de moi ce qu'il voudra, il me tuera, mais il ne se battra pas. Marie, vous m'accompagnerez.
— Oh! oui, ma pauvre Adèle.
M"* de Lancy la pressa dans ses bras et l'embrassa en pleurant.