‹ Le fils d'AntonyChapitre 29 sur 34 · LE CALVAIRE D UNE FEMME · texte numérisé non relu

LE CALVAIRE D UNE FEMME

Sa résolution prise, la baronne d'Hervey attendait impatiemment l'heure à laquelle elle devait, accompagnée par M°« de Lancy, se rendre chez Antony. Elle avait hâte d'en finir et cependant elle redoutait cet entretien. Elle était fiévreuse, agitée, elle racontait à Marie ce qu'elle dirait au comte de Sancy, moins pour chercher ce qu'elle devrait dire que pour tromper sa peur et son impatience, cherchant à s'afl'ermir dans sa résolution. M°' de Lancy devinait ce qui se passait en elle ; aussi, pour l'encourager, l'entretenait-elle dans cet état, approuvant ce qu'elle disait, lui donnant confiance.

La pauvre femme s'étourdissait de ses paroles, ne voulant pas douter de leur efi'et. Comme le désespéré décidé à mourir, qui ferme les yeux pour aller au-devant du danger, elle imposait silence à sa raison et n'écoutait que son désir.

La demi-journée lui parut infinie. A l'heure du dîner, elle se mit à table, mais ne put manger ; elle avait l'estomac fermé par la fièvre, et lorsque la vicomtesse de Lancy lui dit :

— C'est l'heure ; le coupé est attelé, nous allons partir ! Elle se leva et dit d'une voix sèche :

— Je suis prête !

M°* de Lancy, tout en ressentant la vive émotion de son amie, était plus maîtresse d'elle-même. Elle jugeait mieux la situation, et, avant de partir, voulant éviter une nouvelle déception, elle régla ce qu'elle devait faire.

— Ma chère Adèle, il faut penser à tout et ne pas risquer de perdre le dernier espoir que nous avons. Vous savez tout, c'est demain qu'ils doivent se battre, si la rencontre a lieu à l'étranger ou dans un endroit éloigné de Paris, ils partiront ce soir. Il faut donc absolument que nous voyions Antony tout à

l'heure, il ne faut pas risquer de nous heurter comme ce matin à des ordres donnés. Antony, en apprenant que je suis allée chez lui, peut penser qu'après m'avoir envoyée, vous vous déciderez à venir vous-même. Il a pu donner l'ordre de ne pas vous recevoir. C'est contre cela qu'il faut nous préparer. Son valet de chambre est celui que vous lui avez connu.

— C'est Louis.

-- Oui, il ne faut pas qu'il puisse vous reconnaître.

— Oh! je suis bien changée, bien vieillie.

— Non pas, vous n'êtes assurément pas la même qu'à cette époque, mais les années ont passé sur vous sans trop vous vieillir. Croyez-moi, ce n'est pas l'heure des compliments, je dis la vérité. Louis peut vous reconnaître, c'est ce qu'il ne faut pas. Si Antony consent à me recevoir, c'est vous qui entrerez; s'il refuse, nous enfreindrons ses ordres et forcerons sa porte. Si vous étiez reconnue, peut-être cela serait-il plus difficile.

— Je suis prête à tout, à braver sa colère, ses injures, à soutfrir un scandale ; mais accompagnez-moi, et jusque devant lui ne me quittez pas : aidée, j'aurai du courage, -

— Ce n'est pas ce que je veux dire, je vous connais et je suis sûre de vous. Que voulez-vous dire, Marie? Je ferai ce qud vous commanderez.

La vicomtesse paraissait un peu embarrassée ; enfin ayant amené la baronne sur une causeuse, elle s'assit près d'elle, et, lui tendant les mains, elle lui dit affectueusement :

— Adèle, je vous disais que vous êtes peu changée. Faites comme si vous deviez aller à une fête; si vous voulez être coquette, vous pouvez vous rajeunir de dix ans, paraître presque ce que vous étiez lorsque vous avez connu Antony. . -

«— Mais que pensez-vous donc ? fit Adèle toute rougissante.

— Je pense qu'il faut que, vous revoyant, Antony éprouve une émotion telle qu'il ne puisse vous résister; il faut que ce passé qu'il paye aujourd'hui, ce passé qui l'a rendu si heureux, pour le faire tant souffrir après, reparaisse devant lui.

— Ma chère Marie, je n'ose vous comprendre.

— Il faut me comprendre et m'obéir. — Vous allez passer dans mon cabinet de toilette, vous allez vous habiller plus coquettement — il faut dire le mot — vous allez vous maquiller, ajouta-t-elle, essayant de rire. Nous serons seules, vous n'avez rien à craindre de la médisance, c'est pour l'éviter que je vous dis de procéder à votre toilette ici,'au.lieu de retourner chez vous.

Adèle regardait son amie avec étonnement, ne sachant que penser de ce qu'elle lui disait. La pauvre femme n'était plus coquette et ne comptait guère sur sa beauté. La vicomtesse insista en disant :

— Adèle, croyez-moi, faites ce que je vous dis, il faut se hâter.

— Il me semble que cela est bien inutile...

•—Faites ce que je vous demande en grâce... Prête, habillée, vous vous enveloppez le visage d'un voil« épais. Louis ne vous reconnaî ra pas, vous passerez pour M"' de Sirvan... et, une fois chez Antony, il faudra bien qu'il vous reçoive.

— Ma chère amie, je ne veux rien vous refuser, je ferai tout ce que vous voudrez, mais je ne peux vous dire combien cette comédie me répugne, com- Men je souffre à me préparer.

— Où voyez-vous une comédie? Vous allez franchement, sincèrement, le rappeler à la raison, lui dire que ce qu'il veut faire est impossible et, pour cela, vous essayez de frapper son imagination avant de vous adresser à son cœur. Croyez-vous, Adèle, que je vous proposerais un moyen indigne de vous? Non! Allez-vous chercher à faire revivre en lui l'amour éteint? Nonl Gcst celle qu'il vit pour la première fois mourante qu'il doit revoir aujourd'hui. Je voudrais que vous fussiez vêtue ainsi que vous l'étiez lorsque, il y a vingtcinq ans, vous sortiez de cette même demeure pour vous rendre chez vous. C'est ce passé qui se dresserait devant lui auquel il ne pourrait résister; ce n'est plus l'amante qu'il reverrait, c'est la femme qu'il avait perdue, c'est la mère de son enfant. Groye?:-moi, allez, n'ayez pas de scrupules pour une iieure de coquetterie si utile. Venez avec moil

— Allons, je ferai ce que vous voudrez. Adèle se laissa conduire.

M*"^ de Lancy la mena dans son cabinet de toilette; elle avait tout fermé afin de ne pas être dérangée par les servantes. C'est elle qui chercha une robe dans la nuance que lui rappelaient ses souvenirs. Adèle c»": son amie étaient à peu près de même taille. En quelques minutes elle fut habillée, aidée par M""^ de Lancy qui lui servait de femme de chambre.

Alors, elle s'assit devant la glace.

La vicomtesse vit bien qu'elle était incapable de faire son^ visage.

— Allons, fit-elle en souriant, ne bougez plus; c'est moi qui vais vous rajeunir.

M""* de Lancy était experte en cet art, un petit secret qu'elle gardait pro')r<blement pour elle. Péché -mignon, au reste, d'une jolie femme passant ilu vilain côté de la quarantaine.

Sous ses doigts les cils et les sourcils de son amie devinrent plus soyeux, le teint plus frais, le regard parut plus brillant, les lèvres plus rouges.

Adèle ne bougeait pas; son visage restait immobile, semblable à ces mortes que l'on maquille, que l'on farde avant de les mettre au tombeau.

Quand W^ de Lancy eut terminé, secouant ses doigts maculés de ronge et de blanc, frottant ses mains l'une contre l'autre, ellv^ se recula pour voir son œuvre au point; et, souriante, contente d'elle, elle dit :

— Maintenant, ma chère belle, venez, donnez-moi la main.

Elle prit la main d'Adèle obéissante, et la mena devant la grande glace, qui la refléta entièrement.

— Eh bien! reconnaissez-vous maintenant la jeune et belle, l'adorable baronne d'Hervey, et croyez-vous qu'Antony ne tressaillera pas en vous voyant venir lui reprocher le crime qu'il projette?

— Vous êtes bonne, merci, ma chère Marie, partons.

— Prenez ce châle de dentelles; je vous demande un Instant pour mettre mon chapeau.

Quelques minutes après, les deux femmes étaient dans le coupé et se faisaient conduire chez le comte de Sancy.

Antony attendait ses témoins. Contrairement à ce qui avait été dit à la vicomtesse de Lancy, les conditions de la rencontre n'étaient pas absolument réglées.

Les témoins du comte de Lancy n'acceptaient pas qu'une nouvelle rencontre eût lieu lorsqu'un des adversaires blessé serait guéri.

Ils demandaient qu'on acceptât que le duel cesserait lorsqu'un des combattants serait assez grièvement blessé, et l'honneur serait satisfait.

Ou on ne se battrait pas à l'épée mais au pistolet, dans des conditions sérieuses. C'est à ce propos que les témoins avaient une dernière entrevue avec MM. de Croissy et de Gesvres. Il était plus que probable que la rencontre ne pourrait pas avoir lieu le lendemain matin , l'affaire se terminerait au plus tôt dans la soirée ou le lendemain.

Obligé de rester chez lui pour attendre ses amis, Antony n'avait pas oublié lo rendez- vous pris par M^" de Lancy. Il avait pu refuser de recevoir M"® de Sirvan qu'il connaissait peu, mais il ne pouvait agir ainsi avec son ancienne amie, Marie de Lancy.

Qu'allait-il faire? Il n'y avait qu'un moyen, qui lui avait répugné en toute circonstance, mais qu'il n'hésitait pas à employer avec la vicomtesse. Il mentirait, il lui dirait que l'affaire était exagérée par tout le monde ; qu'elle était en voie d'arrangement ; qu'en somme il espérait qu'elle n'aurait pas lieu ; il promettrait même qu'il serait très conciliant.

Évidemment M'"'' de Lancy croirait en ce qu'il dirait, car déjà, dans le monde, on devait savoir que le duel n'aurait pas lieu le lendemain. La cause, les témoins s'étaient engagés à n'en rien dire. C'est sur cette hypothèse qu'il établirait ses mensonges. Aussi, quand Louis vint prendre ses ordres, il lui rappela la visite attendue en disant :

— Monsieur, quand ces dames vont venir, M"* Lancy et M""^ de Sirvan, que devrai-je leur dire?

— Tu les recevras; si cela était possible, j'aimerais mieux en recevoir une seule, M""* de Lancy. N'importe! tu me préviendras, j'irai les trouver au salon.

— aelavez-vous, madama, relevez-vous, je vous prie. (Page 315.)

Et, en disant cela, il pensait qu'il valait mieux les voir ensemble : M«« de Lancy serait ainsi plus gênëe, ne pouvant invoquer le passé ni faire allusion a la vérité.

Le vieux domestique, fort ëtonné, sortit. Le pauvre Louis était bien triste, il avait peur pour son maître; il était bien heureux de l'intervention de ces femmes. S'il l'avait osé, si M- de Lancy était venue seule le matin, au risc^ue d être grondée, il l'aurait priée d'amener la baronne d'Hervey. Quand son maître lui ht qu'il recevrait M- de Lancy, il eut une lueur d'espoir.

Louis était le confident de son maître, il avait connu ses relations avec la baronne d'Hervey (on s'en souvient), mais il n'en avait jamais connu les suites. Philippe d'Hervey n'était pour le vieux serviteur que l'adversaire de soa maître. **

Il se promettait le soir, si la visite de M"* de Lancy n'avait pas les résultats désirés, de lui donner le conseil devant lequel il avait reculé le matin.

Quand les deux dames se présentèrent, il les dirigea vers le salon peu éclairé, bien convaincu que M"* de Lancy était accompagnée de M""= de Sirvan.

Adèle était enveloppée dans un grand châle de dentelles qui lui cachait le visage. Arrivée dans le salon, pendant que Louis allait prévenir son maître, Marie voyant Adèle trembler, lui prit la main et lui dit :

-— Courage, courage î je le verrai d'abord, il faudra bien qu'il vous reçoive.

Louis reparut, disant :

— M. le comte prie ces dames d'attendre, il vient. Il se retira.

— Il vaut mieux que vous soyez seule avec lui, dit la vicomtesse.

— Oh! ne m'abandonnez pas, supplia Adèle.

— Vous ne pourriez parler libr<îment devant moL Du courage, je vous laisse.

Et elle se retira vivement par la porte par laquelle le domestique était sorti.

On entendait marcher. Adèle leva les yeux au ciel , semblant deiM»der à Dieu la force et l'énergie qui lui faisaient défaut. Elle murmurait :

„. — Oh ! mon Dieu, mon Dieu, donnez-moi du courage.

Antony entra, il s'avança vers Adèle, un peu surpris de la voir seule, mais pJus libre pour lui parler familièrement.

Il dit :

— Excusez-moi, ma chère Marie, de ne point vous avoir reçue ce matin, il y a si longtemps que je ne vous ai vue que vous ne pouvez douter du désir que j'ai de vous voir, et je suis bien heureux que vous ayez consenti à vous déranger de nouveau. Dites-moi ce qui me vaut l'honneur et le plaisir de votre visite ?

Gomme la personne à laquelle il s'adressait ne répondait pas, le comte, la regardant, remarqua qu'elle* tremblait.

— Ah ! mon Dieu ! mais qu'avez-vous donc, Marie ?

— Ce n'est point Marie, Antony, c'est moi, la baronne d'Hervey, arrachant le châle qui la couvrait et le jetant loin d'elle, se montrant resplendissante^ plus belle de son émotion et de sa peur.

— Adèle 1 exclama Antony I

En entendant la voix de celui qu'elle avait aimé, en entendant prononcer son nom, la baronne, presque défaillante, tomba à genoux, et, les mains jointes, elle supplia :

— Oui, c'est moi, c'est moi qui viens vous demander grâce pour Philippe, pour notre enfant; grâce ! Antony, grâce !

Le comte de Sancy, stupéfait, restait comme atterré. C'est en vain qu'il aurait voulu cacher son émotion, il ne trouvait pas un mot à dire. Il avait étô surpris; il ne savait que répondre.

Il se recula d'abord ; puis, se dominant, il dit d'une voix tremblante :

— ^ Relevez-vous, madame, relevez-vous, je vous prie.

Adèle cachait sa tête dans ses mains et pleurait.

Il y eut un silence d'une longue minute pendant laquelle Antony redevint maître de lui-même.

Alors, calme et froid, il s'avança vers Adèle, lui prit la main, l'obligeant à se relever, et lui disant :

— Madame, je vous en prie, relevez-vous, veuillez vous asseoir, je ne vous comprends pas, nous nous expliquerons en quelques mots. Vous me parlez de votre enfant, madame ? Je n'ai pas de grâce à faire ; provoqué par lui pour des raisons que j'ignore, j'ai dû accepter le combat auquel il m'obligeait, je ne puis rien pour l'éviter et je vous avoue franchement que je ne m'explique en rien votre démarche. Je ne l'ai pas provoqué, j'ai été insulté par lui, je n'ai pas demandé réparation de l'injure; c'est lui au contraire qui m'a envoyé des témoins pour me demander réparation des injures qu'il m'avait adressées. Je vais où il veut me conduire. Il veut se battre, je me battrai. En raison d'un passé dont je regrette d'être obligé de parler, je suis forcé de me mettre à sa discrétion. Je le fais. Il est impossible d'agir autrement. Que voulez-vous que je fasse, madame? ^

Adèle s'était assise tremblante ; elle regardait le comte de Sancy, paraissant tout étourdie de ce qu'elle venait d'entendre. Elle était bouleversée par son attitude ; préparée pour une scène violente dans laquelle Antony lui reproche rait amèrement le passé et son ingratitude et son oubli dédaigneux, elle était écrasée par son calme.

Elle ne savait que dire, et comme il lui redemanda de nouveau :

— Vous êtes juge, madame, de la conduite que je dois tenir, dites, que dois-je faire?

— Vous ne devez pas vous battre avec Philippe.

— Et, quelle raison trouvez-vous pour cela, madame ? Insulté, provoqué par un homme, je me mets à sa disposition. Je ne puis faire autrement. Que venez-vous me demander ? De le ménager? A quel titre ? Est-ce que je le connais, moi, cet homme ? Pour vous, parce qu'il est votre enfant? Est-ce qu'on va me ménager, moi ? Coupable par votre volonté, pris, enfermé, prêt à être jugé, condamné, vous êtes-vous intéressée à moi ? J'allais être traité comme un assassin. Avez-vous demandé grâce, vous? Je m'étais sacrifié pour

vous, vous ai-je jamais retrouvée depuis? Vous m'avez oublié. Libre et heureuse, vous n'avez plus pensé à celui qui n'avait été malheureux que pour vous et par vous. Vous ne m'avez aimé que comme on aime le fruit défendu. Lorsque vous étiez libre, veuve, lorsque vous pouviez légitimer cet amour fait de sacrifices, vous avez tout oublié pour chercher sans doute des amours nouvelles.

— Oh î ne dites pas cela.

— La vérité est cruelle à entendre. Je n'ai pas de ménagements à avoir, vous n'en avez pas eu pour moi.

— Vous m'accusez à tort, je me justifierai quand vous le voudrez, mais d'abord renoncez à ce duel.

— Jamais! jamais! j'ai trop souffert, l'heure de me venger est venue, je n'ai pas de grâce à faire, puisque vous n'avez pas eu de pitié.

— Antony, vous m'accusez ; j'ai indignement agi avec vous ; pour me sauver vous n'hésitiez pas à vous sacrifier. Antony, sur mon enfant, je vous le jure, je voulais tout quitter pour vous rejoindre. Si je n'avais été surveillée, guettée, dirigée, je quittais tout, emmenant ma fille et je me sauvais avec vous, mais alors j'étais blessée, afl'aiblie, on m'a emmenée à Strasbourg. De ce jour je

n'étais plus maîtresse de moi Plus tard, mais alors j'ai été surprise, on

est venu prendre mon enfant au nom de mon mari. Après, si je me suis cachée, si je refusais de vous revoir lorsque, veuve, j'étais libre, c'est que M. d'Hervey avait ordonné, si je vous revoyais jamais, de me prendre mon enfant... Il l'ordonnait, tous dis-je, dans une lettre qui devait être portée à un de ses proches parents, lequel devait, pour l'honneur du nom, faire un procès dans lequel on raconterait notre liaison C'était la honte, le déshonneur pour moi. Seule, je vous le jure, je l'aurais fait. Vous m'aimiez.. . ., je vous aimais. Mais ce que je ne voulais pas, c'était que la honte de la mère fût le châtiment de l'enfant. Je ne voulais pas perdre l'avenir de mes enfants» et je me sacrifiais pour l'honneur de celui que vous voulez tuer.

— Il y a longtemps que cette confession eût dû m'être faite, je n'y crois plus. Tout est fini entre nous, madame, c'est vous qui l'avez voulu. Votre fils e^t un étranger pour moi. Dieu décidera entre nous deux. Vous ne savez pas, vous, ce que j'ai souffert de votre oubli méprisant. Est-ce que, mère, vous ne deviez pas veiller, pour éviter ce qui arrive aujourdhui, à ce que votre fils eût pour moi quelque considération? Mais non, je suis passé gênant et méprisé quand mon nom a été prononcé chez vous : c'était celui d'un cynique, d'un misérable, qui n'avait pas reculé devant un crime pour satisfaire la passion que vous lui aviez inspirée. Vous étiez la respectable victime et moi le misérable assassin. Allons! madame, laisse?-nous nous battre : il faut bien que je justifie les accusations que vous avez laissé porter contre moi.

Adèle suppliante s'écria :

— Antony... insultez-moi, injuriez-moi, méprisez-moi...; mais ne touchez pas à notre enfant...

Si vous me refusez, olil je vous le jure, je vous suivrai jusque sur le terrain du combat, je me jetterai entre les épées et je crierai la vérité, ou vous tuerez la mère et l'enfant... le vôtre I

Ce cri de mère était déchirant. Antony en fi.t ému. Adèle le vit et elle reprit :

— Antony, quoi que vous pensiez, sachez-le, l'amour d'autrefois est toujours resté dans mon cœur; étouffé, mais non éteint.

Antony dit vivement :

— Oh! ne mentez pas, Adèle, ne mentez pas.

— Je ne mens pas.

Il la regarda quelques secondes, puis, prenant sa tête dans ses mains, il exclama :

— Oh ! je voudrais vous croire !

— Écoutez-moi, fit Adèle.

Elle allait encore tomber à ses genoux. Il la releva, la fit asseoir, s'assit devant elle, et dit :

— Parlez, dites-moi toute la vérité.

La baronne d'Hervey lui raconta alors tout ce qui s'était passé, tout ce que nous savons, sous quelle crainte perpétuelle elle avait vécu, avec quel soin elle avait toujours évité la rencontre qui lui avait été fatale.

A ce moment, on frappa à la porte.

Antony, d'une voix douce, pria la baronne d'essuyer ses yeux.

Adèle lui dit ;

— Vous allez me quitter, répondez-moi, Antony. Antony... dis-moi que lu ne tueras pas notre enfant.

Le comte de Sancy la prit dans ses bras, l'embrassa au front et lui dit :

— Adieu, va, je vais essayer d'éviter cette affaire.

— Oh ! fit-elle, tu cherches à me tromper.

— Écoute bien, je te jure qu'il n'arrivera rien à Philippe. Adieu.

Avant qu'elle pût le remercier, peut-être pour échapper à l'émotion dont il n'était plus le maître, il s'arracha des bras de M""® d'Hervey et alla ouvrir. C'était Louis qui venait lui dire que ses témoins l'attendaient. Alors, très cérémonieusement, il salua la baronne d'Hervey en lui disant :

— Au revoir, madame; vous pouvez compter sur ma parole.

— A demain I fit à mi-voix Adèle.

— Oui, répondit-il en lui pressant la main, à demain I

Et fiévreux, agité, il rentra dans son cabinet, pendant que Louis reconduisait M""^ d'Hervey et M"*' de Lancy.

Le vieux domestique eut un geste d'étonnement en entendant la baronne répondre à une question de la vicomtesse :

— Il m'a juré que Philippe n'avait rien à craindre.

Louis, quoiqu'il l'eût désiré, n'osait espérer que la baronne d'Hervey ait réussi, dans l'entretien qu'elle venait d'avoir avec son maître, à empêcher le

duel qu'elle redoutait. Seule, avec M'»'^ de Saiicy dans le petit coupé, Adèle, encore toute tremblante d'émotion mais visiblement rassurée, raconta, dans tous ses détails, l'entretien qu'elle venait d'avoir avec Antony. Quand elle eut fini, la vicomtesse ne paraissant pas partager sa quiétude, elle lui demanda ce qu'elle pensait. Et la vicomtesse lui répondit aussitôt :

— Ma chère Adèle, je ne partage pas votre confiance, ce n'est pas ainsi que cette scène devait finir. Je crois qu'Antony, pour échapper à vos supplications, vous a trompée. Il n'a pas l'intention d'arrêter l'affaire, et pendant que nous repartons, je sais qu'il reçoit ses témoins, peut-être se dispose-t-il à partir pour la rencontre de demain matin.

— Non, c'est impossible, il ne m'a pas trompée; je connais Antony, il ne sait pas mentir. Je ne comprends pas ce que vous voulez dire en prétendant que cet entretien ne pouvait se terminer ainsi.

— Je veux dire, ma chère amie, que si Antony avait en lui le sentiment qui vous dirigeait, il aurait partagé votre émotion. Après vos explications, bien convaincu que, lors de votre veuvage, il vous avait été défendu, il vous était impossible de le revoir, de renouer les relations brisées par une catastrophe, il aurait du vous pardonner, vous tendre les bras et vous dire :

« Allons embrasser notre enfant. »

Non, au contraire, pendant que vous parliez, assurément il ne pensait qu'à hâter la rencontre.

Vivement troublée, Adèle regardait son amie et lui demandait :

— Qui vous fait penser cela ?

— Je vous le répète, si l'intention du comte de Sancy était de ne pas se battre, d'arranger l'affaire, vous ne partiriez pas ainsi de chez lui. Tout cela est froid, banal, ce n'est pas ainsi qu'une aussi grave affaire peut se terminer. Vous seule pouviez être l'intermédiaire entre Philippe et lui.

— Vous vous trompez, Marie ; il a évité avec soin de voir dans mon enfant une autre personne que le fils du général d'Hervey. C'est à cause de Tavenir de mon fils que tout cela arrive, et il a évité toutes choses pouvant le compromettre. Si vous voyez l'impression que j'ai ressentie en le quittant, c'est que je puis avoir foi en ses paroles. Philippe n'a rien à craindre; c'est un serment qu'il m'a fait.

~ Il a juré? demanda Marie.

— Oui, il a juré que je n'avais rien à craindre pour mon fils. Et je vous assure qu'à cette heure je suis absolument tranquille sur ce point. Je crois ce qu'il m'a dit, il m'a parlé avec un accent qui ne peut tromper.

La vicomtesse de Lancy pensa quelque minutes. Elle cherchait quel était le moyen qu'emploierait Antony pour tenir la promesse qu'il avait faite. Gomment refuserait-il de se battre au point où en était l'afïaire?

Pour qui connaissait la nature du comte de Sancy, tin arrangement dans ces conditions était bien improbable, car la vicomtesse jugeait qu'Antony ne

LE FILS D'ANTONV.

pouvait renoncer à l'affaire qu'en renouant l'amitié brisée avec la baronne d'Hervey, qu'en redevenant l'ami intime de la famille. ,

Les deux hommes, dans l'état des choses, ne pouvaient éviter d'aller sur le terrain qu'en devenant d'intimes amis, afin qu'on ne pût suspecter le courage ni de l'un ni de l'autre.

Cela n'était pas, puisque le comte de Sancy avait à peine parlé de Philippe, et paraissait avoir eu hâte de se débarrasser de la mère.

Pour s'éclairer sur ces derniers points, M"»^ de Lancy lui demanda quelle était l'attitude d'Antony en lui promettant que la vie de son fils serait sauvée.

Adèle lui raconta fidèlement la scène, ajoutant :

— Je lui avais tout dit, tout avoué, il reconnaissait que c'était la fatalit^ qui m'avait constamment tenue loin de lui, il croyait bien que ma pensée l'avait toujours suivi.

Il pleurait, il était ému, il me pressait affectueusement la main, il détournait son regard du mien pour cacher l'émotion qu'il éprouvait.

Il ne savait que faire, il n'osait me refuser, mais il comprenait déjà qiï'jl n'avait pas le droit de tuer Philippe. Je l'assurais que s'il sauvait mon enfant j'étais prête à tous les sacrifices. *-

Alors il me regarda longuement, puis il dit :

— La fatalité veut que nous soyons sans cesse séparés. Il parut avoir arrêté un plan dans son cerveau, et de cet air sombre, fatal, que vous lui connaissez, qui me le rappela ainsi qu'il était autrefois, il me dit :

— Ne pleurez plus, Adèle, je vous jure que vous n'avez rien à craindre pour votre enfant, et je lui dis: Merci, et j'embrassai ses mains, je lui dis au revoir. Il paraissait avoir hâte de finir cette scène, il me dit : Adieu, adieu I

— Il ne vous a pas dit qu'il vous reverrait dans quelques jours, cette affaire étant terminée.

— Non, rien.

— Ah ! c'est singulier ! dit M'^^ de Lancy d'un ton qui fit relever la tête à Adèle pour lui demander :

-— Que trouvez-vous de singulier à cela ?.0h ! Marie, je vous en prie, que pensez-vous? dites-le-moi.

— Je crains qu'Antony ne vous ait ditla vérité.

— Que voulez-vous dire? Antony m'a assuré que ce duel n'aurait pas lieu.

— 11 ne vous a pas dit cela, dit vivement M™* de Lancy, ils se battront...

— Mais non ! '. •

— Ils se battront, vous dis-je ; mais Philippe n'a rien à craindre. Antony,, désespéré, se sacrifie ; il se fera tuer.

— Ah ! mon Dieu ! que me dites-vous là ?

— Je vous dis ce qui doit être.

La baronne d'Hervey prenait sa tête dans ses mains ; se souvenant de l'attitude d'Antony devant elle, elle s'écriait :

— Mais oui, mais oui, je comprends maintenant 1 Quand il détournait la tête, quand il me disait : Je jure que votre enfant n'a rien à craindre ! oui, il était résolu à aller sur le terrain mais à ne pas se défendre...

Quand je lui disais au revoir, par deux fois il m'a dit;: Adieu I adieu I Oh ! exclama-t-elle, je ne veux pas perdre mon enfant, mais je ne veux pas que mon fils tue son père.

Elle fondit en larmes.

M"* de Lancy lui dit aussitôt :

— Ce que vous venez de dire, ma chère Adèle, est la vérité. Il ne faut pas pleurer ; il faut agir, il n'y a pas de mesure à garder ; la vérité seule peut les sauver tous les deux.

— Mais que faire ?

— Il faut d'abord nous assurer de ce qui va se passer, rentrons chez vous et interrogeons Vernet auquel son maître aura défendu |de parler, mais que nous obligerons bien à nous répondre.

La baronne d'Hervey était épouvantée de ce que lui avait dit son amie , elle était forcée de reconnaître la justesse de son raisonnement.

Depuis qu'elle s'était retrouvée en présence d'Antony, depuis qu'il lui avait parlé, qu'il lui avait affectueusement pressé les mains, qu'elle avait senti s^ lèvre sur son front, elle n'était plus la même. Elle voulait sauver son fils, mais elle ne voulait pas que le père fût sacrifié. Autour d'elle tout le monde avait souff*ert, par elle et pour elle. Seule, après la faute, de toutes les accusations elle était sortie indemne ; la calomnie qui l'avait poursuivie n'avait servi qu'à faire ressortir plus vivement son honnêteté.

Ses quelques mois d'amour, de bonheur, de passion farouche, Antony les avait payés de toute sa vie.

Le général d'Hervey en était mort, car elle savait que son mari s'était fait tuer.

Aujourd'hui c'était son fils qui pour son passé allait risquer sa vie.

Il était temps qu'elle payât sa faute ; c'était à son tour de se sacrifier pour racheter le mal qui avait été fait; surtout pour éviter celui qui allait se faire encore.

Que ferait-elle ? Elle l'ignorait... Mais elle était décidée à tout !

Quand le petit coupé entra dans l'hôtel, lorsque les deux femmes en descendirent, Adèle fit aussitôt appeler Vernet. Celui-ci refusant de paraître, prétextant toujours de son indisposition, la baronne se rendit dans les appartements de son fils.

C'est M"* de Lancy qui insista, disant qu'il le fallait à tout prix. Mais comme il disait ne pas pouvoir marcher, elle donna ordre de le prendre et de le conduire au salon.

Quelques minutes après l'ancien hussard parut, bien préparé à jouer son

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rôle, bien costumé, bien grimé surtout : il avait la tête enveloppée de linges et boitait en marchant. Pour avancer au milieu du salon, il était presque porté par le valet de pied et le cocher. En le voyant en si piteux état, la baronne le fit asseoir et lui dit aussitôt :

— Mon pauvre garçon, si j'ai exigé qu'on vous amenât malgré le douloureux état dans lequel vous êtes, c'est que j'ai une grave chose à vous deman- «der, c'est qu'il y va de la vie de votre maître, de mon fils pour lequel, je le sais, vous avez une grande affection.

— Je suis aux ordres de madame, balbutia Vernet.

Sur un signe de la baronne les deux serviteurs qui avaient accompagné Vernet s'éloignèrent.

La baronne dit aussitôt :

— Vernet, je sais que M. Philippe vous a recommandé vis-à-vis de moi la plus grande discrétion.

Depuis quatre jours, je le devine, vous n'évitez ma présence qu'à cause de cela. Plusieurs fois je vous ai fait demander sans que vous veniez.

— Madame la baronne, gémit Vernet, je ne... peux.

— Ne vous justifiez pas, vous aviez raison en obéissant à votre maître. 9i, aujourd'hui, je réclame de vous de mentir à la promesse que vous lui avez faite, c'est qu'il y va de sa vie ; plus ! de notre honneur !...

Vernet comprit la chose à sa façon et, plein de feu, oubliant son rôle, il se redressa et dit :

— Oh I madame la baronne, ne craignez rien : c'est mon élève, son honneur, il saura le défendre, et c'est cette canaille, ce gredin d'Antony qui payera ses crimes passés. Il va le châtier...

— Taisez- vous, malheureux, fit la baronne, taisez- vous. Parlez plus respectueusement du comte de Saucy.

A ces mots, Vernet, tout bouleversé, retomba sur sa chaise, croyant qu'il allait véritablement être malade. H n'en pouvait croire ses oreilles. C'était la baronne d'Hervey qui réclamait qu'on respectât Antony, le comte de Sancy, qui, n'ayant pu réussir à la violer, avait tenté de l'assassiner I

Son étonnement fut plus grand encore en entendant la baronne d'Hervey continuer :

— Vernet, c'est au nom de votre chef, au nom du général d'Hervey, c'est en mon nom que je vous commande de me dire ce qui se passe. Je sais que vous êtes la cause de ce qui arrive aujourd'hui; c'est vous qui avez fait remettre à Philippe une lettre que j'avais recommandé qu'on ne lui remit jamais. C'est vous, vieux serviteur de la famille, qui y avez apporté le trouble, peut-être la mort.

Vernet était épouvanté, il regardait sa maîtresse avec des yeux hagards; dans la naïveté de son cœur il croyait à tout ce qu'il entendait et il se croyait véritablement coupable. C'est vrai, c'était lui qui, plus soucieux de l'honneur

de la famille elle-même, avait amené par son zèle exagéré la terrible affaire.

A ce moment seulement, il envisageait la mort possible de son jeune maître. C'est lui qui en serait la cause. A cette pensée son sang le brûla, il se redressa nerveusement, porta la main à sa tête comme pour s'arracher les cheveux, faisant tomber et la mentonnière et le bandeau qui lui couvraient le visage, et montrant dans son accès de douleur la plus épouvantable grimace. «

Il avait des larmes aux yeux en répondant :

— J'obéissais à mon général, madame la baronne, et c'est vrai que c'est affreux, pardonnez-moi, commandez-moi, j'obéirai. Oui, c'est vous qui êtes ma maîtresse. Que faut-il faire?

— Dites-moi^a vérité.

Alors, Vernet, tout à coup transformé, après avoir voulu que son jeune maître se battît avec Antony, ne pensait plus qu'à empêcher le combat.

Il raconta à la baronne d'Hervey tous les préparatifs du duel, lui apprit ce que nous savons, que le soir même une nouvelle entrevue des témoins devait avoir lieu, dans laquelle on devait décider si au lieu d'une rencontre à l'épée, on ne se battrait pas au pistolet.

Et Vernet gémissait en disant qu'à cette arme, il ne pouvait pas répondre de la vie de son maître. C'était ça qu'il fallait éviter. A l'épée l'élève de Vernet ne courait aucun danger.

Pendant que le brave serviteur se désolait, la vicomtesse de Lancy disait à son amie :

— Comprenez-vous, maintenant, ce qui se passera, Adèle ? Ils se battront au pistolet et à courte distance. Vernet vient de vous le dire ; Antony ne tirera pas et se laissera tuer par Philippe. Voilà pourquoi il vous a dit adieu.

— Non, non, cela est impossible, exclama Adèle, ne pensant plus à Vernef.

— Où allons-nous ?

— Nous retournons chez le comte de Sancy.

Vernet regardait les deux femmes bouleversées, tout surpris de ce qu'il venait d'entendre.

Quoi ! les deux femmes s'entendaient avec celui qui devait se battre avec Philippe I Elles l'avaient vu et elles y retournaient. Il n'osait parler, mais il était atterré. M'"*' de Lancy suivait son amie qui l'entraînait, ne cherchant pas à la faire revenir de son projet, comprenant bien que c'était le soir même qu'il fallait agir.

Puisque l'entrevue des témoins avait lieu le soir, c'est que l'on était décidé à se battre le lendemain. C'était donc immédiatement qu'il fallait entraver l'affaire.

Adèle ne doutait plus. Quand le petit coupé dans lequel elles venaient de monter se dirigea de nouveau vers l'hôtel du comte de Sancy, la baronne d'Hervey dit à son amie :

— Vous aviez raison, le malheureux se sacrifiait encore. Oh! je m'explique

maintenant son allure, l'accent de sa voix lorsqu'il m'a dit adieu. Jl pensait : Son fils n'a rien à craindre; c'est moi qui succomberai.

La baronne d'Hervey étaif dans un état indescriptible. Ce L'était plus la logique et le bon sens qui la dirigeaient ; elle n'obéissait qu'à sa volonté d'empêcher par tous les moyens la rencontre qui devait avoir lieu. Elle pensait fort justement que ce n'était plus un combat mais un suicide d'une part, un assassinat inconscient de l'autre.

La vicomtesse de Lancy, tout en partageant son émotion, essayait de la calmer; mais Adèle répondait toujours ;

— J'ai peur! Dieu veuille que nous arrivions avant qu'ils soient partis!

Lorsque la baronne d'Hervey sortait de chez le comte de Sancy, n^us avons dit que celui-ci recevait ses témoins.

Le capitaine de Gasenac avait proposé que le duel eût lieu au pistolet ; à cet effet, il s'était rendu chez le comte de Sancy pour prendre ses dernières instructions, et comme on voulait terminer les arrangements le soir pour que la rencontre eût lieu le matin à la première heure, le capitaine avait donné rendez-vous aux témoins du baron d'Hervey chez Anton3^

Dans cette dernière entrevue les conditions seraient arrêtées et le rendezvous pris pour le lendemain.

Le capitaine Gasenac n'était pas bavard, on l'a vu. H exposa en quelques mots à Antony les raisons pour lesquelles le pistolet serait préférable à l'épée. A l'épée, avait-il dit, étant tous les deux de première force, après un long combat, vous risquez de vous blesser gravement peut-être, mais non mortellement. Une nouvelle rencontre serait nécessaire qui pourrait amener le même résultat. C'est le contraire au pistolet : étant tous deux bons tireurs, infailliblement l'un de vous restera sur le terrain. Gela était dit de la façon la plus calme du monde.

Antony l'écouta froidement. On n'aurait pas dit qu'il s'agissait de lui. H répondit:

— Mon cher capitaine, je suis absolument de votre avis. Une rencontre au pistolet est préférable. Ges messieurs vont venir tout à l'heure, je me retirerai, vous les recevrez dans mon bureau. Vous dresserez le procès-verbal de votre entrevue. Il faut absolument que nous en ayons fini demain avant dix heures. On se battra où ils voudront. Si la rencontre devait avoir lieu à l'étranger, il faut que nous partions ce soir, ces messieurs doivent être prêts. Sans cela, demain matin, rendez-vous à la première heure.

— Ce point est entendu, n'est-ce pas, messieurs?

— Parfaitement, répondit le capitaine.

— Voici les conditions que j'exige. Naturellement, on échangera autant de balles qu'il sera nécessaire, jusqu'à ce que l'un de nous soit à terre.

— Oui.

— A quinze pas...

— Oui. •

— Tir à volonté...

— Oui.

— Chacun des adversaires pourra faire cinq pas...

Si calme que fût le capitaine, il eut un mouvement en arrière et exclama :

— Est-ce que vous êtes fou ! Il reste cinq pas ; mais c'est à bout portant l

— C'est bien cela.

— Mais c'est impossible.

— Je le veux.

Le capitaine regarda fixement Antony, puis échangea un regard avec son second et, résigné, il dit : -

— Soit ! Mais je ne sais ce que vont dire nos adversaires, quand nous allons leur faire part de ces conditions.

— S'ils ont véritablement le désir d'une rencontre mortelle, ils ne peuvent refuser.

— Je ne sais. J'avoue pour moi... je n'ose refuser... mais la chose me paraît épouvantable.

— Allons donc! capitaine, vous-même avez compris qu'une rencontre à l'épée menaçait de n'être pas sérieuse.

— C'est vrai, mais de là au tir à cinq pas, à volonté, tonnerre de Dieu! ça change.

— C'est ma volonté absolue.

— Cela A^ous regarde. Pour nous, comme à l'heure où vous me l'avez demandé, nous marcherons.

— Merci, fit Antony, en lui prenant la main.

— Nous ferons notre possi])le pour que la rencontre ait lieu autour de Paris.

— Comme il vous plaira. ■

A ce moment Louis frappa à la porte du cabinet, son maître alla lui ouvrir. Le vieux serviteur dit :

— Ce sont ces messieurs qui demandent la capitaine Casenac.

— Attends, tu les feras entrer tout à l'heure. Et s'adressant au capitaine :

— Les voici, je vous laisse, je rentre dans ma chambre où je vais terminer de mettre ordre à mes affaires. Car, je vous le répète : je compte que nous partirons ce soir ou demain matin.

— Soyez tranquille.

Antony étant rentré dans sa chambre, Louis introduisit dans le cabinet M. de Croissy et le duc de Gesvres.

Ces messieurs venaient déclarer que leur client, Philippe d'Hervey, acceptait la rencontre au pistolet, et qu'ils venaient en régler les conditions. Au premier mot que dit le capitaine Casenac d'une rencontre à quinze pas, avec faculté aux deux adversaires de marcher cinq pas et de tirer à volonté, de Croissy sursauta et, blême d'épouvante, exclama :

— Mais c'est de la folie, ce serait un assassinat!

LE FJLS D'ANTONY. 327

Le duc de Gesvres, au contraire, se frottant les mains, approuvait de la tête en disant :

— C'est fort bien ; ils veulent une rencontre sérieuse, ils l'auront ainsi. De Groissy, se remettant, dit alors : ^

— Messieurs, je vous déclare d'abord que, pour ma part, je refuserais absolument de servir de témoin dans un pareil duel. Mais je ne suis pas seul, M. le duc de Grôsvres approuvant, je ne peux aller contre lui. Ces conditions sont telles que je crois nécessaire d'en référer à notre client. S'il les accepte, je me retirerai, et par cela, forcément, la rencontre devra être remise à demain. Je vous demande donc, messieurs, de vouloir bien clore là notre entretien, afin de nous permettre de voir ce soir même M. d'Hervey. Nous nous retrouverons demain, à dix heures, au rendez-vous que vous fixerez, car nous n'étions venus ici que croyant n'avoir que quelques mots à échanger pour l'heure de la rencontre. Dans ces conditions nouvelles, tout est remis,

— Vous refusez? demanda le capitaine Gasenac.

— Non pas, fit aussitôt le Petit-Jeune.

— Non, messieurs, reprit de Groissy, nous vous demandons le temps de consulter M. d'Hervey, car, je vous le répète, personnellement, je ne l'accompagnerais pas dans une semblable affaire. Nous pourrions, si vous le voulez, nous entendre en fixant la rencontre à quinze pas, le tir au commandement.

— Oh ! non, non, fit vivement le capitaine Gasenac, ces conditions sont absolues, M. le comte de Sancy ne se battra pas si l'on ne veut pas les accepter.

— Très bien, messieurs, vous maintenez que M. le comte de Sancy ne se battrait pas si ses conditions n'étaient pas acceptées ?

— Oui, monsieur.

De Groissy causa à voix bas^e avec le Petit-Jeune. G'est ce dernier qui reprit :

— Messieurs, nous croyons nécessaire, pour dégager notre client de ce qu'il peut advenir, de dresser procès- verbal de ce que vous venez de nous déclarer. Y consentez-vous?

— Parfaitement, messieurs.

— Veuillez le rédigervous-même, dit le capitaine GaSenac en offrant le siège placé devant le bureau du comte.

Le procès-verbal fut dressé à haute voix par de Groissy, les quatre témoins le signèrent, puis MM. de Groissy et de Gesvres se retirèrent.

Antony, prévenu du départ des témoins de son adversaire, vint demander au capitaine ce qui était arrêté.

Il ne cacha pas sa mauvaise humeur en apprenant le remise de l'affaire au lendemain.

Les témoins se retiraient lorsque Louis parut tout bouleversé.

Ayant reconduit ces messieurs, il demanda à son vieux domestique ce qu'il voulait. ^

— Oh! monsieur, fit Louis, c'est M""* d'Hervey, accompagnée de M"* de Lancy, qui revient; elle veut absolument vous parler, elle est dans un état indescriptible.

— Qu'advient-il encore? fit Antony ennuyé. Ne pouvais-tu dire que j'étais absent ?

— Obi monsieur, j'ai dit cela, mais elles n'ont pas voulu m'entendre. M"« la baronne d'Hervey a dit qu'elle voulait vous parler, qu'il le fallait absolument, qu'elle resterait ici jusqu'à ce qu'elle vous ait vu.

Louis mentait de moitié : il avait bien dit à la baronne qu'il croyait que le comte de Sancy ne voudrait recevoir personne ce soir-là, mais il lui avait promis qu'il allait faire tout son possible pour le décider à venir. Car le vieux serviteur tremblait sur l'issue de la rencontre, et il n'espérait qu'en M""® d'Hervey pour l'empêcher.

— Allons! j'y vais, fit le comte. Si quelqu'un se présentait à l'hôtel, n'importe qui, introduis-le aussitôt afin de me débarrasser de ces visites.

— Bien, monsieur.

Et le comte se dirigea vers le salon.

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