CHAPITRE in
QUE CELUI d'entre VOUS QUI n'A PAS PECHE LUI JETTE LA PREMIERE PIERRE I
En sortant de l'hôtel de la rue de Bourgogne, MM. de Gesvres et de Groissy se rendirent au faubourg Saint-Honoré, à l'hôtel d'Hervey, où Philippe leur client les attendait.
Le jeune homme était de mauvaise humeur. Bien convaincu que l'affaire se réglerait le soir pour se terminer le lendemain matin et espérant (il le désirait) que la rencontre eût lieu à l'étranger, il faisait ses préparatifs pour le voyage. Il était de mauvaise humeur, disons-nous, parce qu'il n'avait pas trouvé, dans Vernet,le serviteur zélé qu'il rencontrait d'habitude. Celui-ci était toujours ou dans sa chambre ou dans une pièce voisine, et chaque fois que le jeune homme avait quelque chose à lui dire, il ne pouvait le trouver. Il lui semblait qu'il l'évitait.
Était-ce à cause de l'émotion qu'il éprouvait en sachant que le lendemain matin le baron qu'il connaissait depuis son enfance allait risquer sa vie ? Il le croyait, mais il trouvait le sentiment mal venu à cette heure.
Celui-ci ne s'était relevé qu'en voyant les agents s'éloigner en entraînant l'homme qui
Tavait attaqué. (Page 326.)
Attendant d'un moment à l'autre ses témoins et peut-être obligé départir aussitôt, Philippe pensa à sa mère. Tout en désirant lui cacher ce qui se passait, il ne voulait pas partir sans l'embrasser, car le sort des armes pouvait faire de ce baiser son dernier adieu. Tout en préparant ses affaires, sans en avoir conscience, il parlait tout haut; il disait :
■— Pauvre femme ! Je lui laisserais de moi un trop pénible souvenir, il faut absolument que je la voie. Que diable I j'aurai bien le courage de me faire une
physionomie gaie pendant quelques minutes. Je vais prévenir ma mère. Alors il appela Ve^::.et; contrairement à ce qu'il voyait d'habitude, l'ancien hussard, au lieu de s'empresser d'accourir à son ordre, ne répondit pas. Philippe crut même qu'il s'éloignait.
Il ouvrit la porte, et ne le voyant pas, croyant qu'il s'était trompé, pensant • que Vernet était remonté dans sa chambre, il appela le valet de pied qui fermait l'antichambre, et il lui demanda :
— Savez-vous si M'"*' la baronne d'Hervey est encore chez elle ; si elle est couchée ?
— Monsieur le baron, madame est sortie tout à l'heure.
— Gomment ! madame est sortie à cette heure-ci ?
— Oui, monsieur le baron. Madame était rentrée pour parler à monsieur le baron, monsieur n'était pas ici, il n'y avait que Vernet.
Je crois qu'elle l'avait chargé d'une commission pour monsieur le baron.
— Que me dites-vous là? Ma mère a vu Vernet, et il ne m'a pas dit ça ; il m'a dit au contraire qu'il ne pouvait pas se bouger.
— C'est vrai , monsieur le baron , et sur Tordre de madame, nous avons dû, Justin et moi, l'aller chercher dans sa chambre et l'aider à descendre.
— Qu'est-ce que vous me dites là ? Gomment! il a joué cette comédie, et il ne m'a rien dit ? Allez mo chercher Vernet, vivement, dans sa chambre. , "
— Je vais dire à Justin de m'accompagner, et nous le porterons.
— C'est inutile, montez seul, dites-lui que je lui ordonne de venir immédiatement, ou je vais le chercher moi-même.
— Oh ! mais, monsieur, fit le valet de pied, je vous assure qu'il est très malade, nous l'avons porté, il ne tient plus de...
— Allez ! vous dis-je, et hâtez-vous.
Et, furieux, Philippe marchait à grands pas dans la chambre.
Quelques minutes après, Vernet descendait, précédant le valet de pied, étourdi du changement qui s'était si subitement opéré dans son état.
L'ancien hussard était blême. En toute autre occasion Philippe n'aurait pas manqué d'éclater de rire en le voyant, tant son visage était transformé et par le coup de fleuret qui l'avait gonflé et tuméfié, et par son ahurissement craintif. Vernet tremblait de tous ses membres.
Après avoir parlé à la mère, c'est-à-dire après avoir manqué à la parole qu'il avait donnée à Philippe, il allait être obligé de répondre au fils, après la parole qu'il avait donnée à la baronne d'Hervey. Dès qu'il parut, Philippe s'écria :
— Eh! que signifie cette comédie, monsieur Vernet? Vous me mentez, vous me trompez, vous avez vu ma mère, vous ne m'avez rien dit. Elle vous a parlé, vous ne le me dites pas. Ah çà! maintenant, toi aussi tu me trahis?
— Oh! non, non, monsieur, exclama Vernet, ne dites pas ce mot-là, je ne
suis pas un traître. Je ne peux cependant pas désobéir à votre mère. Elle m'a commandé au nom du général, de votre père.
— Elle sait tout alors?
— Oui, monsieur Philippe, tout, tout. Ah! c'est affreux à voir, l'état dans lequel elle est. Mais ce n'est pas moi qui lui ai tout dit, je vous le jure.
— Quel est le misérable qui a été trouver cette pauvre femme? Que t'a-t-elle dit? Que veut-elle?
— Elle veut à tout prix vous empêcher de vous battre. Philippe haussa les épaules en disant :
— Gela est impossible. Elle n'est pas là; elle est pariie?
— Oui, monsieur, fit Vernet, baissant la tête, redoutant un nouvelle demande, tremblant d'être obligé de dire où était allée la baronne.
En ce moment, on frappait à la porte, Vernet s'empressa d'aller ouvrir ; c'était le valet de pied qui venait annoncer que MM. de Groissy et de Gesvres demandaient à parler au baron d'Hervey. Il les avait fait entrer dans le fumoir du baron.
Aussitôt, Philippe dit :
— G'est bien, dites à ces messieurs que j'y vais immédiatement. Puis, s'adressant à Vernet :
— Toi, tu vas rester ici; il faut que je te parle. Je suis étourdi de ton h^^pocrisie ; je ne te croyais pas cap-able de me tromper.
— Oh [ monsieur Philippe, protesta l'ancien hussard, ne me dites pas ça ! Je vais vous dire tout, tout !
— Attends-moi, dit Philippe ; nous causerons tout à l'heure Le jeune homme alla rejoindre ses témoins.
Quand de Groissy lui montra le procès-verbal et lui dit les graves conditions que l'on exigeait, Philippe se raidit, une large pâleur couvrit son visage; mais ce fut un nuage presque imperceptible qui passa sur son front. Il se dompta tout aussitôt, et répondit froidement :
— G'est bien, j'accepte. Terminez ce soir et finissons-en demain.
— A la bonne heure ! fit le duc de Gesvres, je savais bien que vous accepteriez et que nous pourrions régler l'affaire.
— Pardon, fit aussitôt de Groissy, mon cher Philippe, je suis trop ton ami pour aller plus loin. D'une part,*je désapprouve un duel dans ces conditions: puis j'avoue franchement que je ne me crois pas le courage d'y assister. Il est encore temps aujourd'hui, ce soir, de trouver un ami qui me remplacera et qui terminera l'affaire.
Philippe regarda son ami avec surprise, puis d'une voie émue il lui dit :
— Si tu m'abandonnes, de Groissy, de ma vie je ne te pardonnerai. G'est parce que j'avais besoin d'un véritable ami que je me suis adressé à toi, c'est parce que j'étais certain que lorsque je te révélerais les motifs de ma querelle, tu serais prêt à tout, que je t'ai confié le soin de cette affaire... Me refuser
maintenant, c'est me blesser... reculer parce que les conditions sont sérieuses serait une lâcheté, dont tu ne veux pas me rendre coupable...
De Groissy baissait la tête, il était très embarrassé pour répondre, et lorsque Philippe insistant lui dit :
— De Groissy, réponds-moi... Veux-tu nous fâcher?
— Non, j'irai jusqu'au bout... Mais de quel éternel remords je serais poursuivi, s'il arrivait un malheur.
— Ehl sapristi, monsieur de Groissy, fit le Petit-Jeune, vous n'êtes pas dans votre rôle... J'accompagne notre ami sur le terrain avec la conviction qu'il y couchera son adversaire.
De Groissy sembla se secouer pour se débarrasser des idées noires qui le tourmentaient et s'écria :
— Vous avez raison... Tu le veux..., soit!
— Merci, fit Philippe, lui pressant les mains.
Le Petit-Jeune, après avoir regardé l'heure à sa montre, dit :
— Il est bien tard pour en finir ce soir. — Nous sommes obligés de remettre l'affaire à demain, maintenant.
— Gela me contrarie, mais puisque vous ne pouvez l'éviter, faites donc que cela se termine dans la matinée.
— Arrêtons définitivement tout ce soir, reprit de Groissy. Puisque tu acceptes, nous note reverrons que pour nous rendre sur le terrain. A la première heure, demain, nous terminerons avec les témoins. Trouve-toi, à onze heures, chez Brébant; l'affaire ne pouvant avoir lieu que dans l'après-midi, nous déjeunerons.
— G'est entendu, à onze heures, chez Brébant.
— Mais fixons bien tout, dit le Petit-Jeune. On se battra ainsi que l'exigent ces messieurs.
- Oui, oui, j'accepte.
— Naturellement dans les environs de Paris?
— Oh ! oui, en partant demain cela remettrait la rencontre à après-demain et je ne vous cache pas que je suis las, je ne vis plus, je ne dors plus, dans l'état d'énervement dans lequel je suis...
— Encore un peu de patience.
^ Nous nous procurerons des armes neuves demain matin.
— En sortant d'ici, dit le Petit-Jeune, je passe au cercle, où je trouverai le docteur et je lui donnerai rendez-vous, il déjeunera avec nous.
— G'est cela...
— Au revoir, couche-toi, repose-toi bien pour être dispos...
— Soyez tranquille, je serai calme et froid.
Ils se serrèrent la main. Philippe reconduisit ses témoins pour venir retrouver Vernet qui, tout tremblant, l'attendait dans le salon.
— Maintenant, à nous deux. Malgré ma défense, tu as tout dit à ma mère.
— Non! monsieur Philippe, je vous jure que je n'ai rien dit. D'abord,
M""^ la baronne savait tout. Elle m'a questionné sur la rencontre. Je lui ai dit la vérité, que \e ne savais rien... puis qu'on devait se battre, mais que rien n'était encore arrêté.
— Qu'a-t-elle dit ?
— Oh! je ne sais pas... M"^ la baronne m'a dit que c'est moi qui étais la cause de tout cela...
Il parut hésiter, puis, comme s'il prenait un parti :
— Je veux tout vous dire... moi, si j'ai aidé à ça, la vérité, c'est que mon général me l'avait ordonné, votre adversaire était un ennemi, et quand j'ai prononcé son nom...
— Le nom de qui?
— De cet Antony... j'ai dit : M. Philippe tuera ce misérable, ce gredin O'Antony... Ah! alors j'ai été bouleversé... M""" la baronne m'a commandé de parler plus respectueusement de ce misérable.
— Que me dis-tu là ? fit Philippe.
— La vérité, monsieur; mais ce n'est pas tout, j'ai entendu que M"^ la baronne disait qu'elle revenait de chez M', le comte de Sancy.
— Ma mère a été chez le comte de Sancy! exclama le jeune homme, qui devint pâle...
— Oui, monsieur Philippe...
— Qu'a-t-elle été faire?
— Je ne sais pas, mais je me doute qu'elle veut empêcher ce duel.
— Oh! mais cela est atroce... ma mère chez ce misérable ! Quel accueil lui a-t-on fait?... l'a-t-il reçue?...
— Je ne sais, mais elle est partie d'ici ne vous trouvant pas, pour retourner chez le comte
— En ce moment, ma mère est chez lui...
— Oui, monsieur, j'ai entendu, après l'avoir dit ici, qu'elle donnait l'adresse au cocher.
— Oui, mais, c'est épouvantable... Mais je deviens un lâche, pour lequel une femme va demander grâce... Mais je deviens ridicule. Oh ! mon Dieu !
Et le jeune homme, bouleversé, fou de rage et de colère, marchait dans le salon, arrachant ses cheveux...
— J'étais là, arrêtant les conditions du combat, pendant qu'elle allait supplier qu'on m'épargnât... Et tu ne me disais rien, brute, tu me laissais déshonorer.
— Monsieur Philippe, mais ce n'est pas moi qui...
— Tais-toi, viens, viens avec moi. Oh ! il faudra bien qu'il se batte ; il faut que je voie du sang..^ Et devant ma mère, je le souffletterai, le misérable...
— Voulez-vous des armes? demanda Vernet, se disposante suivre son maître.
— Non, non. H dirait que je veux l'assassiner. Viens, Vernet.
— Et Philippe se précipita hors de l'hôtel, suivi par son fidèle hussard.
Dans Li rue, il héla une voiture et monta dedans. Vernet grimpa près du cocher et donna l'adresse du comte.
La distance est courte du faubourg Sainfc-Honoré à la rue de Bourgogne, la voiture ne mit que quelques minutes à la franchir. Lorsqu'elle s'arrêta devant l'hôtel du comte de Sancy, Vernet sauta du siège, se précipitant pour ouvrir la portière à son maître. Mais celui-ci, que la fièvre brûlait, celui-ci qui se tordait d'impatience depuis le départ, avait déjà mis pied à terre. Il entra dans l'hôtel en disant à l'ancien hussard :
— Attends-moi ici, et ne bouge pas.
En le voyant dans la cour de l'hôtel, cherchant le côi;é par lequel il devait se diriger, le portier vint à lui et lui demanda :
— Que voulez-vous, monsieur?
— Je veux parler immédiatement au comte de Sancy.
Le portier allait reconduire; il disait déjà qu'à cette heure, le comte ne pouvait recevoir, lorsqu'un valet de pied vint aussitôt dire que le comte avait donné l'ordre d'introduire immédiatement ceux qui se présenteraient.
— Alors, allez, monsieur, dit le portier, indiquant le valet de pied, qui s'inclinait, se disposant à conduire le jeune baron.
Quand le valet et le visiteur disparurent sous le vestibule, le concierge,, maugréant, vint se placer sur l'angle de la porte, comme pour respirer l'air du soir. Il remarqua les deux voitures attendant à la porte. Sur l'une d'elles, était appuyé Vernet, furieux, grognant, tirant ses moustaches comme s'il voulait mieux fermer sa bouche pour empêcher les jurons et les sacrements d'en sortir, roulant des yeux terribles en regardant le portier, qull considérait comme un ennemi.
Ah ! l'ancien hussard avait de la peine à contenir sa rage. 11 aurait voulu satisfaire sa colère sur quelque pékin. Si le "portier avait seulement osé lever les yeux sur lui, il n'aurait pas hésité à lui sauter à la gorge.
Il crispait ses mains, grinçait des dents, regardant toujours autour de lui sans trouver personne ; la rue était déserte à cette heure.
Tout à coup, un homme se glissa le long du mur; il était négligemment vêtu, tout en ayant un chapeau haut de ferme, une longue redingote boutonnée jusqu'au col. Il portait sous son bras une serviette d'avocat. S'arrêtant devant le concierge de l'hôtel, il le salua obséquieusement et lui demanda si l'on pouvait voir Baptiste.
Le concierge répondit qu'il ne savait pas si M. Baptiste était là ; qu'en tout cas ce n'était; pas l'heure de rendre visite aux gens de la maison.
Vernet, en voyant l'homme, l'avait regardé des souliers au chapeau, grognant: « Qu'est-ce que c'est encore que ce particulier-là? Que vient-il faire ici?» Il avait un peu penché la tête pour écouter ce qu'il demandait ; il avait entendu le concierge réconduire, puis l'individu reprendre alors : ' — Excusez-moi, monsieur. Puisque je ne peux voir M. Baptiste, jo
peux alors demandera vous-même le renseignement que je venais réclamer de lui.
— Quel renseignement? dit le portier d'un air hautain.
— On parle beaucoup d'un duel entre M. le comte de Sancy et M. le baron d'Hervey. Connaissant par ses bontés M. le comte de Sancy, ayant pour lui une reconnaissante affection, je voulais savoir quand ce duel avait lieu. Dep;iis que j'ai connaissance de cette rencontre, je vis dans la plus grande inquiétude. Ah ! monsieur, si le malheur voulait qu'un homme aussi bon, aussi généreux, tombât victime d'un écervelé...
L'individu finit sa phrase par un cri que répéta le concierge. C'est que Vernet qui écoutait le dialogue, disait en fermant ses poings : « De quoi vient se mêler ce particulier-là ; qu'est-ce que ça lui fait qu'on se batte? Son bon... son généreux..., ça me fait l'effet d'un mouchard ! De quoi ! Qu'est-ce qu'il dit?... M. Philippe, un écervelé ! Attends, mouchard. »
L'ancien hussard s'était précipité sur lui et lui avait asséné un coup de poing entre les deux épaules, ce qui avait achevé la phrase ; d'un autre coup, il avait envoyé rouler le portier dans la cour de l'hôtel. Il y avait longtemps qu'il avait envie de passer sa rage, le brave Vernet, et il s'était tant retenu, il voulait se rattraper. Aussi se précipita-t-il sur les deux malheureux qu'il avait jetés sur le pavé, et tapant à tour de bras, et sur l'un et sur l'autre, il s'écriait pour s'exciter :
— Ah ! gredins ! ah ! sales pékins ! vous dites du mal de mon maître! ah ! l'on dit que je suis la cause de ce qui arrive, ah ! je vais vous faire payer ça. Et il tapait, il tapait à s'en fouler le poignet, n'écoutant ni les cris désespérés du malheureux concierge qui appelait sa femme à son secours en gémissant :
— A l'assassin ! Zénobie, à moi...
Ni les protestations du malheureux qui criait :
— Laissez-moi ! je suis maître Leclaqué, ancien notaire, c'est M'''^'^ de Sirvan qui m'envoie, vous me payerez cher ce que vous me faites.
Mais rien n'arrêtait Tancien hussard, il frappait toujours et les deux cochers qui se trouvaient à la porte durent sauter de leur siège pour se précipiter sur Vernet et l'arracher de dessus le malheureux qu'il frappait.
M^ Leclaqué, une fois debout, ramassait les papiers qui s'étaient échappés de sa serviette, relissait son chapeau du revers de sa manche, on disant :
— Misérable ! je saurai qui vous êtes, vous payerez cher ce monstrueux attentat !
Le concierge, une fois debout, s'était mis précipitamment à courir du coté du Palais-Bourbon.
M^ Leclaqué se glissait le long du mur pour fuir, effrayé de voir l'ancien hussard se débattre entre les bras des cochers, écumant de rage et lui criant:
— Tu veux savoir ce que je suis ? C'est à Vernet, brigadier au 3« hussards,. que tu as eu affaire. Tu te sauves, lâche ! mais viens donc !
Leclaqué se sauvait, quand le hussard, se débarrassant de ceux qui le tenaient, se mit à sa poursuite.
AP Leclaqué, en voyant le hussard se précipiter de nouveau vers lui, se sauvait plein d'épouvante. Les injures et les menaces, les défis que jetait Vernet, stimulaient encore plus l'ancien notaire. Qu'avait-il fait à cet homme, qui assurément en voulait à sa vie? Cet inconnu augmentait son effroi.
Il courait, il courait, haletant; mais, moins leste que l'ancien hussard, il perdait du terrain, la force allait lui manquer, et déjà il sentait presque derrière lui le souffle de son bourreau.
Il se heurta tout à coup à un groupe d'hommes qui venait devant lui, et au même moment il sentit la lourde main de celui qui le poursuivait s'abattre sur lui, il s'écroula presque sur le choc, le malheureux se croyait perdu... il était sauvé.
Il s'était jeté dans un groupe d'agents que venait de requérir le concierge de l'hôtel du comte de Sancy.
Le portier, désignant Vernet aux agents, leur dit :
— Arrêtez-le! c'est luil le voilà! l'assassin!
Les agents voulurent s'emparer de l'ancien hussard. C'était tenter une rude besogne, car celui-ci, aveuglé par la rage et la colère, ne voyant et ne discernant plus, se débattait en invectivant et en frappant ceux qui voulaient l'appréhender. Il ne fallut pas moins de cinq hommes, non pour conduire, mais pour traîner le malheureux Vernet au poste du Palais-Bourbon, et dans quel état, mon Dieu! Déchiré, abîmé, contusionné, Vernet ne sentait rien. Son corps était habitué aux coups, depuis les leçons qu'il avait données à son jeune maître.
Quand, épuisé, ne pouvant plus se tenir, il se laissa tomber dans le poste, sa veste et sa chemise déchirées, laissant voir son torse, les agents ne furent pas peu étonnés de lui voir le corps tout tigré. Ses chairs avaient un peu l'aspect de l'estomac d'une dinde truffée. Aussi les agents s'éloignèrent-ils vivement après l'avoir traîné dans le violon, s'essuyant les mains en disant :
— En voilà un qui a une vilaine maladie, ça lui fera du bien d'aller au Dépôt. Là, on le guérira.
Le concierge de l'hôtel faisait sa déposition au brigadier du poste, accusant Vernet seulement de guet-apens, introduction la nuit dans une maison habitée, de tentative d'assassinat, cela dans un but qu'il ignorait, mais qui assurément devait avoir le vol pour mobile.
Dans la bagarre on avait laissé étendu dans le ruisseau M** Leclaqué. Celui-ci ne s'était relevé qu'en voyant s'éloigner les agents qui entraînaient l'homme qui l'avait attaqué.
Ah ! le pauvre malheureux était lugubre à voir. C'est avec peine qu'il se
il !i
— Demain' vous me tuerez, vous! (Page 342 )
releva, qu'il s'assit sur le bord du trottoir, s'essuyant avec son mouchoir, essayant de remettre ses vêtements en ordre.
Le chapeau qu'il lissait avec tant de soin ressemblait à un soufflet d'accordéon lorsqu'il le remit sur sa tête. Il rangea avec soin ses papiers ^dans sa serviette et se redressa péniblement; c'est à peine s'il pouvait se traîner sur «es jambes. Ah! il ne pensait pas à se plaindre, le malheureux Leclaque ! Ti ^'oxrou o.i^iir. /ïAcir rio cA rptrmivAr pn Dréseuce de celui qui l'avait si vigou-
II n'avait aucun désir de se retrouver en présence reusement traité.
M* Leclaqué n'avait pas reconnu l'homme qui l'avait frappé, et cependant l'attaque dont il avait élé victime ne l'étorinait que médiocrement. On eût dit que ce n'était pas la première fois que semblable chose lui arrivait.
Peut-être M^ Leclaqué avait il dans sa vie fait des misères à de pauvres gens ne pouvant lui répondre, mais qui se vengeaient ainsi lorsqu'ils le rencontraient. C'est ce qu'il paraissait croire en disant d'un air résigné :
— Voilà ce que ça coûte d'avoir été huissier!
Le malheureux renonçait même à l'espoir de faire punir ceux, qui le traitaient ainsi. C'est que M** Leclaqué n'aimait pas à se trouver en face de la justice, môme comme plaignant. Il évitait avec soin tout ce qui pouvait le faire aller dans un bureau de police.
Le malheureux, en marchant, gémissait, se tâtant, se frictionnant et disant :
— Et il faut aller ce soir Chaussée-d'Antin, c'est épouvantable ! Demain, j'en suis convaincu, je ne pourrai remuer ni bras ni jambes. Ahî le coquin I quel peut être celui-là? Un individu que j'aurai fait vendre et qui me suivait, car il me guettait, le misérable!
En arrivant au quai, il héla une voiture et se fit conduire rue de la Chaussée-d'Antin.
Quand il parut devant la vicomtesse de Sirvan, elle exclama :
— Ah! mon Dieu! Leclaqué, dans quel état êtes-vous, d'où sortez-vous, que vous est-il arrivé?
— C'est pour le service de M"*^ la vicomtesse que j'ai failli me faire assassiner.
— Ahî mon Dieu! que me dites-vous là, par qui?
— J'arrivais à l'hôtel du comte de Sancy prendre le renseignement dont madame m'avait chargé, afin de savoir si définitivement ce duel avait lieu demafftnatin. Au premier mot,, un homme que je ne connais pas s'est rué sur moi, n m'a roué de coups, je me suis sauvé, il m'a poursuivi, m'a rejoint et m'a riîîs dans cet état,
— Devant l'hôtel du comte de Sancy, dites-vous; et quel est le misérable?...
— Oh! ne cherchez pas, madame, je vais me hâter de vous dire ce que je sais et rentrer chez moi me soigner, car je crains bien demain de ne pouvoir quitter le lit.
— Ah! mon pauvre Leclaqué, vous allez vous reposer un peu, vous remettre, on va vous soigner ici.
— Non, madame, je vous remercie, ne vous inquiétez pas, je suis un peu habitué à cela. Je dois vous dire ce que je sais, madame. Le duel n'a pas lieu demain matin, ils se battent au pistolet. Lorsque j'ai été si violemment attaqué, je voulais prier le concierge de me faire savoir demain, ainsi que vous me l'aviez recommandé, où le duel aurait lieu, afin que, si cela eût été nécessaire, vous puissiez vous y rendre, et vous ne le savez pas, je venais prie?"-
madame d'envoyer demain un autre que moi, je ne me sentirai plus le courage de retourner dans cette maison, je ne puis...
— Oh! cela est impossible, il faut coûte que coûte que vous vous occupiez de cela, vous coucherez ici, on vous soignera, demain vous serez en état, vous vous ferez accompagner, s'il le faut. Demain malin, la personne que vous savez revient avec Rachel, il faut donc absolument que nous sachions l'endroit où a lieu la rencontre; j'ignore l'heure de son arrivée. Peut-être n'auronsnous que juste le temps d'arriver sur le terrain pour empêcher un malheur. Vous prendrez du monde ici, s'il le faut. Au jour vous les posterez près de l'hôtel du comte de Sancy, il faut que je sois renseignée.
— Madame, je le sens bien aujourd'hui, je serai incapable d'agir demain.
— Il le faut, vous dis-je; mais, Leclaqué, vous savez bien l'importance de cette affaire. Tout dépend de ce qui se passera demain. Si la rencontre est évitée ainsi, vous comprenez bien que cela ne peut se terminer que par le mariage que nous voulons. Allons , Leclaqué, du courage. Après cette affaire, vous aurez de quoi vous reposer.
— J'obéirai à madame, fit M® Leclaqué avec résignation.
— A la bonne heure 1 Vous allez vous reposer ici, on va vous soigner et avec du repos cela ira mieux ; croyez-moi.
M® Leclaqué hochait la tête d'un air de doute; mais, se domptant, les affaires reprirent le dessus et il dit :
— Madame la vicomtesse est-elle bien sûre que la personne qu'elle a envoyée ramènera M"® Rachel?
— J'en suis assurée. Maintenant, on doit être près de la jeune fille, s'ils ne sont déjà en route, et ils doivent arriver demain matin à Paris par l'un des premiers trains.
— On aura été bien vite.
— Il le fallait. Vous comprenez qu'en voyant les hésitations de M""* de Lancy, qui hésitait à faire venir la mère, j'ai dû agir, prévoyant ce qui arrive, c'est-à-dire que la rencontre aurait lieu demain. Le comte, en refusant de nous recevoir le matin, continuait un système qu'il avait commencé avec moi; sa promesse de nous recevoir ce soir ne servait qu'à gagner du temps, et ainsi nous perdions toutes chances d'entraver cotte affaire. En quittant M"'" de Lancy, j'ai fait partir ma femme de chambre, qui est fort adroite, vous la connaissez, avec une lettre rappelant immédiatement M"*" Rachel près de son oncle dont la vie est en danger. Pour éviter tout soupçon, je lui disais de ramener avec elle les personnes qui l'accompagnent. Demain matin, M"^ Rachel sera ici. Il faut que nous sachions où la mener.
Sur l'ordre de la vicomtesse, M^ Leclaqué fut conduit dans une chambre. On s'empressa autour de lui. Lotionné, frictionné, couvert de compresses, on le coucha. L'ancien huissier s'endormit comme un juste, sans colère, acceptant la correction qu'il avait reçue par un inconnu sans l'accuser. Dans l'exercice de son ministère, il avait fait tant de malheureux qu'il ne pouvait se plaindre
du mal qu'on lui avait fait. Il était fortement convaincu que celui qui l'avait frappé était une ancienne victime qu'il avait assaillie à coups de papier timbré. 11 se consolait en disant que c'était une dette de moins.
M™^ de Sirvan avait recommandé qu'on l'é^^eillàt au jour. Elle avait dit en> outre que deux de ses domestiques accompagneraient M^ Leclaqué, se mettraient à sa disposition, obéiraient à ce qull commanderait. La vicomtesse, oik l'a vu, n'avait pas perdu une minute. Elle avait deviné les hésitations de^ M"^* d'Hervey, elle ignorait le passé et jugeait qu'elle ne pouvait compter que sur elle. Aussi, rentrée chez elle, elle avait envoyé sa femme de chambre avec mission de ramener M''*" de Saiicy.
Son plan était des plus simples. Elle savait que Philippe aimait Rachel, elle était assurée que Rachel avait remarqué le jeune homme : c'était de cet amour qu'elle voulait se servir pour empêcher le duel. Ni le comte, ni Philippe, ne pouvaient repousser la jeune fille, tous deux étaient obligés de l'écouter, et la situation naîtrait de la rencontre.
En permettant à Rachel de retourner, dès son arrivée à Paris, chez son oncle; en lui laissant le soin de décider le comte de Sancy à renoncer au duel, elle risquait de ne pas réussir.
Le comte, seul avec elle, reprenait son autorité et repoussait la jeune fille, refusant d'écouter ses prières; ou il l'éloignait de nouveau en l'assurant que l'affaire était arrangée.
Dans les deux cas, tout était compromis, surtout ce qui dirigeait les agissements de la vicomtesse, c'est-à-dire le mariage de la jeune fille avec Philippe.
Il ne fallait pas que l'affaire s'arrangeât entre les témoins ; alors le duel n'avait pas lieu, mais les adversaires restaient séparés.
Elle voulait brutaliser la situation, obliger les deux hommes à se tendre la main en tenant celle de la jeune fille.
C'était le lendemain matin que Rachel devait venir. Elle voulait l'aller chercher à la gare, lui raconter à sa façon ce qui se passait, l'effrayer et la troubler assez pour être entièrement maîtresse d'elle, afin de la diriger à su guise.
C'est après avoir bien arrêté son plan dans tous ses détails, que ^I'^^ de Sirvan rentra dans sa chambre.
Nous avons laissé le comte de Sancy au moment où, quittant ses témoins, il se dirigeait vers le salon dans lequel l'attendait la baronne d'Hervey. Antony était ennuyé de cette nouvelle visite. Il avait assuré à Adèle que sou fils n'avait rien à redouter, que voulait-elle donc?
Résolu à se rendre sur le terrain pour s'y faire tuer, il aurait désiré n'être plus tourmenté, occuper la nuit qui lui restait à mettre ordre à ses aiiaires et assurer la situation de sa nièce.
C'est le front soucieux, l'air ennuyé, qu'il parut dans le salon.
Aussitôt, Adèl'j se précipita vers lui. Il la regarda quelques secondes,
étonné du changement qui s'était opéré en elle. Ce n'était plus la femme qu'il venait de quUter, toute tremblante d'émotion après la promesse qu'il lui avait faite. C'était une femme ardente, le regard flamboyant, rajeunie par la fièvre qui colorait son visage. Elle lui fit l'effet d'une apparition. Il la revoyait dans son costume de soirée, décolletée, telle qu'il l'avait quittée il y avait vingtcinq ans, lorsqu'elle se jetait dans ses bras en lui disant :
— Je t'aime 1 tue-moi !...
Elle s'était élancée vers lui, lui pressait les mains, elle lui parlait avec la même chaleur qu'autrefois. C'était Adèle, sa maîtresse, qu'il retrouvait devant lui. Elle disait :
— J'ai tout compris, et je reviens te dire que je ne veux pas de ton sacrifice. Je veux que tu vives, entends-tu, je ne veux pas que tu te fasses tuer par ton enfant. Je dirai la vérité à tous, je n'ai plus rien à cacher aujourd'hui, c'est à mon tour de racheter le mal que j'ai fait. Non, tu ne te battras pas, tu ne te feras pas tuer par ton enfant. Après tout, je suis libre maintenant, je suis veuve ; mon fils est un homme. Il ne peut souffrir de ce qu'on dira de sa mère, et je dirai à tous que tu étais mon amant. Libre aujourd'hui, je viens te dire qu'il faut que tu m' obéisses, car l'amour que j'avais pour toi ne s'est jamais éteint. Je l'ai caché, étouffé, pour élever mon fils. Je t'aime toujours, Antony! Je ne veux pas que tu meures, entends-tu? Je viens te répéter ce que je te disais autrefois : Ta vie est à moi comme l'homme est au malheur. Fais ce que tu voudras, mais il faut que ce duel n'ait pas lieu, il le faut ou sinon c'est moi qui dirai à Philippe :
— Épargne cet homme, c'est ton père.
Antony était tout bouleversé devant ce flot de paroles incohérentes, il restait sans pouvoir répondre, balbutiant :
— Tais-toi, Adèle, ce que tu demandes est impossible. Alors Adèle passa ses bras autour de son cou et lui dit :
— Antony, Antony, je sais qu'on viendra te chercher ce soir, je sais que vous allez vous battre demain. Je veux que tu viennes avec moi, que tu restes avec moi, je ne te quitterai pas! Tu ne peux repousser celle que tu as perdue.
En la tenant dans ses bras, en sentant glisser sur son visage son haleine brûlante, en rencontrant ses regards, en la voyant belle comme autrefois, en sentant sous ses mains tressaillir sa chair; ébloui par ses épaules superbes, il se rajeunissait, il revoyait celle qu'il avait aimée, plus belle qu'autrefois. Son sang le brûlait. Il avait peine à contenir son désir de prendre la jeune femme entre ses bras, appuyer ses lèvres pour lui dire :
— Je t'aime toujours.
Il fit un suprême effort et essaya de la repousser.
— Grâce ! criait Adèle, grâce ! pitié, au moins pitié!
A ce moment la porte du salon s'enfonça, Philippe parut, blême de colère. Yoyant sa mère presque dans les bras du comte, le suppliant; en entendant
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erier pitié, grâce, un épouvantable juron sortit de ses lèvres, et il s'élança ea s'écriant :
— Misérable! n'outragez pas la raère pour lui vendre la vie de son fils!
— Sa main levée allait s'abattre sur le visage du cjomte de Sancy,, mais, celui-ci avait vu le mouvement; rapide, il lui saisit le poignet et, d'un mouvement violent, il rejeta le jeun« homme jusqu'au milieu du salon.
Alors, fou de colère, aveuglé par l'outrage qui l'avait menacé, il s'écria :
— Oh! c'en est trop, je vous tuerai demain.
La baronne d'Hervey, épouvantée, regardait et son fils et Antony. A ce dernier mot, elle jeta un cri, et allait tomber sur le tapis, lorsque Philippe, s'élançant^ la reçut dans ses bras.
M"'^ de Lancy et Louis s'étaient précipités dans le. salon et essayaient de calmer le comte. Philippe portant sa mère dans ses bras la traînait hors du salon.
Prêt à franchir la porte, il jeta un regard de défi et de mépris au comte de Sancy, en lui disant :
— Demain vous me tuerez, vous ! Vous croyez qu'il est aussi facile de tuer un homme dans un combat que d'assassiner une femme, nous verrons cela.
— Misérable ! fit le comte.
Philippe emporta sa mère jusqu'à la voiture. Il chercha Vernet auquel il aurait voulu la confier pour la ramener à l'hôtel, et remonter braver le comte, Vernet étant introuvable il dut accompagner sa mère jusqu'à l'hôtel.
M™^ de Lancy, eff'rayée par l'épouvantable scène à laquelle elle venait d'assister, essayait de calmer le comte, d'atténuer l'inqualifiable agression de Philippe. Mais Antony qui s'était calmé aussitôt lui dit :
— Tout cela devait finir ainsi un jour ou l'autre. C'est la faute ancienne que nous payons aujourd'hui. C'est le châtiment que la justice a refusé à la société, et qui nous vient par le destin. Cette femme coupable souffrira par la mort de son fils, et moi je me ferai justice moi-même.
— Antony, vous ne tuerez pas votre enfant.
— Je le tuerai, vous dis-je. Je me tuerai ensuite. Il faut ce sang pour laver l'honneur de cette maison.
— Oh 1 mais c'est épouvantable ! exclama la vicomtesse de Lancy en pleurant et en tombant presque défaillante sur un fauteuil.
Sur un signe fait à Louis par Antony, on s'empressa autour d'elle et ayant donné l'ordre à son vieux serviteur de ne plus le déranger il rentra dans ses appartements.
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