DES ETONNEMENTS DU COLONEL D HERVE Y
Le colonel d'Hervey attendait désespéré que le docteur sortît de chez sa femme; lorsqu'il le vit, il courut au-devant de lui, et demanda avec inquiétude :
— Eh bien I docteur, cela va-t-il mieux?
— Oui, colonel, rassurez-vous, la crise est passée. Elle a été plus forte que je ne la prévoyais, mais maintenant vous pouvez être tranquille, je réponds d'elle.
— Ah I docteur, merci I
Et, prenant le colonel à part, le docteur lui dit :
— La vérité, colonel, c'est que la blessure est peu dangereuse. M™^ d'Hervey a bien plus été touchée par la peur, par l'agression, que par l'arme.
— Pauvre chère amie, je comprends cela. Mais, docteur, songez que ma femme est devenue mère, sans cesser d'être encore une enfant. Je l'ai épousée au sortir du couvent. Elle était si timide, si modeste, que je me sentais embarrassé près d'elle, moi brutal, grossier... Nous sommes les natures les plus opposées. Depuis trois ans que je suis marié, c'est à peine si j'ai passé trois mois près d'elle. Mariée, elle est presque restée jeune fille, elle ne voyait guère que des dames, des amies du couvent, elle allait peu dans le monde. Vous jugez si la petite sauvage a dû être efirayée en voyant tout à coup un homme pénétrer chez elle, la nuit...
— C'est effrayant. Je crois que le malheureux était fou.
— Nom de Dieul fou ou non— c'est un abominable gredin— qui payera ça.
— Colonel, ne vous mettez pas en colère. Il faut que tout soit calme dans la maison.
— Je vous obéis. Vous restez avec moi.
— Oui, colonel, je passerai la nuit chez vous... '
— As-tu fini de pleurer?.., Est-il laid cette brute-là. (Paore 50.)
— Vous avez peur de complications nouvelles.
-- Non pas, colonel, je vous en donne ma parole. Je veux, au milieu de la nuit, si nous n'avons pas de fièvre, changer le pansement. Il faut que demain elle prisse répondre au juge d'instruction... et je redoute ça.
— Vous le redoutez? interrogea le colonel.
— Oui... avec la nature impressionnable de M"^^ d'Hervey...
— Mais, tonnerre de Dieu! il fallait me dire ça. Est-ce que j'ai besoin de
toute cette police-Lî chez moi?... Est-ce que mes afï\iires regardent tous ces gens-là? Est-ce que je leur demande quelque chose? — La justice est saisie.
— La justice est saisie... Est-ce que je l'ai demandée, moi? Est-ce que j'ai besoin de ces gens-là pour faire mon affaire ? — Que cet Antony soit fou ou non, c'est affaire entre nous... Je ne veux pas qu'on interroge ma femme.
— Colonel, ne vous emportez pas, nous avons d'ici à demain tout le temps nécessaire pour aviser à cela...
— Vous avez raison, docteur; mais vous m'assurez que cette chère Adèle ne court aucun danger.
— Je vous le jure.
— Le colonel eut un gros soupir de soulagement, et en riant comme s'il étouffait de garder si longtemps ses jurons habituels, il sacra :
— Tonnerre de Dieu! Bon sang! Cent dieux! — Ça va mieux maintenant, je respire à mon aise...
Puis, au bout d'une minute :
— Docteur, depuis ce matin, vous n'avez rien pris, moi j'ai atrocement déjeuné; vous allez me faire le plaisir de dîner avec moi. Nom de Dieu! vous m'avez assez tourmenté depuis ce matin, vous n'allez pas me refuser ça.
— Non, colonel, j'accepte et avec plaisir.
Le colonel appela Vernet. Quand celui-ci parut, il reprit son ton sévère et lui dit :
— Te voilà, brute, n'est-ce pas que c'est lui qui est la cause de tout? Ayez donc confiance en ça maintenant ! Savoir qu'une malheureuse femme est mourante, et faire un bruit pareil... un orgue de cathédrale !...
Vernet, l'œil suppliant, essaya de dire :
— Grâce! mon colonel, je dormais.
— Tu dormais, tonnerre de Dieu de misérable! je le sais bien et cela montre ton cœur ; elle se mourait et tu dormais, toi... tu ronflais.
Le hussard fît une épouvantable grimace et, fondant en larmes, il gémit :
— Oui, mon colonel, je suis un misérable, faites-moi grâce.
— As-tu fini de pleurer?... Est-il laid, cette brute-là?
— Grâce! mon colonel!...
— Colonel, pardonnez-lui ; le pauvre diable avait passé deux jours et deux nuits.
— Eh bien ! et moi donc!
Le docteur n'osa pas dire que le colonel, enfermé dans la chaise, avait pu dormir à son aise, tandis que le malheureux, accroupi sur le siège, n'avait eu que son manteau pour échapper aux morsures de la bise des nuits d'hiver ; mais, connaissant le fond de la nature du vieux soldat, il dit simplement :
— Ah ! c'est que vous, colonel, vous êtes un ftutre homme que tous ces gaillards.
Le colonel eut un petit mouvement de tète et un sourire modeste en répondant :
— C'est vrai ! Allons, va à la cuisine, et dis qu'on nous fasse dîner le plus tôt possible... et tâche d'être plus adroit et plus humain, une autre fois,, nom de Dieu!
Et comme le colonel lui avait familièrement frappé sur l'épaule pour le pousser dehors, comme il lui avait souri, le visage du hussard s'épanouit, et, la voix tremblante d'émotion, il sortit en disant :
— Je rattraperai ça, mon colonel...
Resté seul avec le vieux soldat, le docteur était fort gêné. Il poursuivait un but, il voulait parler et il était embarrassé pour aborder le sujet. 11 était satisfait déjà de ce point : c'est que le colonel, si cela se pouvait, ne demanderait pas mieux, pour échappera un scandale public, que d'éviter une instruction et une enquête, et de réduire l'affaire aux proportions d'un accident ou d'une catastrophe intime. Mais ce n'était pas tout, et après quelques minutes d'entretien sur l'état de la blessée, le docteur dit le plus naïvement du monde :
— Quel heureux hasard a fait que justement vous arriviez à Paris ce jour l... Si vous n'aviez pas été là !...
Le colonel fronça aussitôt les sourcils et dit :
— Ce n'est pas le hasard, docteur, et vous me faites remarquer une chose à laquelle je ne pensais pas... J'ai reçu une lettre...
Le docteur se mordit les lèvres, regrettant sa question pour les doutes qu'elle éveillait.
Le vieux soldat, la figure assombrie, croisant ses bras sur la poitrine, vint se placer devant Olivier Delaunay, un peu gèaé de cette attitude.
— J'ai reçu une lettre là-b>as, me disant que si je tenais à l'honneur démon nom, si je redoutais le ridicule, je devais me hâter de revenir ; peut- être, ajoutait-on, serait-il trop tard.
— Ohl mais c'est une infamie...
— Je le crois, docteur... Mais... écoutez-moi, vous êtes mon ami... un véritable ami, n'est-ce pas?
— Ah 1 mon cher colonel, en pouvez-vous douter ?
Et il serrait affectueusement les mains du baron d'Hervey.
— Non, je vous crois, bon Dieu, et c'est pour cela que je vous adresse cette question : Est-ce que la conduite - je ne dis pas l'inconduite — mais la légèreté, l'enfantillage de ma femme pouvait donner lieu à pareilles médisances ?
— Non colonel, non ! non I je l'affirme I
— Est-ce que cet Antony, qui la poursuivait, la compromettait par...
— Colonel, je vous interromps ; écoutez-moi. Jamais M'"^ d'Hervey n'allait dans le monde ; Jamais on n'a pu remarquer qu' Antony la poursuivait, car jamais on ne les a vus ensemble. Antony, vous le savez, avait manqué — on le croyait — épouser avant vous M"^ Adèle de Ghambly. Lorsque vous dûtes vou&marier,
se voyant évincé, il disparut. Il est revenu à Paris il y a quelques mois. Des misérables ont abusé de ce retour et de votre absence pour inventer ces calomnies Est-ce qu'Antony n'avait pas un grand amour secret pour celle à laquelle il avait dû renoncer? Je le crois, mais il cherchait à l'oublier; il l'avait oublié'^. .Irt le voyais souvent; il n'en parlait jamais. Il allait dans le monde ; M"*^ d'Hervey n'y paraissait pas ; les domestiques, qui l'ont connu autrefois, vous affirmeront qu'il n'a jamais franchi le seuil de l'hôtel en votre absence.
— Avouez que ceux qui m'écrivaient étaient bien renseignés, puisqu'on arrivant un homme s'était introduit chez moi.
La remarque était spécieuse et fit rougir le docteur, mais il se remit aussitôt, et répondit impudemment :
— C'est à croire que les misérables qui vous ont écrit ont organisé ce piège. — Je n'attribue la présence d'Antony chez M™'' d'Hervey et son odieuse tentative sur elle qu'à un moment de folie, et j'en cherche la cause dans la rencontre inattendue qu'il fit de M""* d'Hervey, pour la première fois depuis son mariage, à la soirée de M™« de Lancy. — Il a vu M"** la baronne, il a voulu lui parler; elle l'aura éconduit; puis, ne voulant pas se trouver sans son mari dans un salon en présance de celui qui avait dû l'épouser, voulant éviter les médisances (car il cherchait à lui parler). M""® d'Hervey est partie, — Antony, fou de rage, aura eu cette odieuse et absurde pensée.
— Vous avez peut-être raison... Mais, ne parlons plus de cela, fit le colonel en passant deux fois la main sur son front, comme s'il voulait chasser lu trouble que le doute amenait dans ses pensées...
On vint annoncer que le dîner était servi. Le colonel, prenant le bras du docteur, l'entraîna dans la salle à manger. Vernet ne quittait jamais son colonel ; pendant que le valet de pied allait prévenir le baron d'Hervey, il attendait dans la salle à manger, soigneusement astiqué, ciré, brossé, en petite tenue et tout à fait à son aise, un tablier blanc devant lui, une serviette sur le bras. C'est Vernet, qui, connaissant les goûts du colonel, le servait selon ses désirs, lui versait les vins qu'il aimait, devinait enfin ce dont il avait besoin. Un juron indiquait à Vernet qu'il devait enlever l'assiette; un sacrc^ment, qu'il devait changer de vin, et, muet, il obéissait, sans jamais se tromper. Le chef se contentait d'apporter les plats ; c'était Vernet qui s'occupait du service.
Dès qu'ils furent attablés, le docteur essaya de faire parler le colonel ; il voulait savoir surtout, si Antony n'avait pas un ennemi qui cherchât à les perdre tous les deux ; il venait d'apprendre que le colonel avait été prévenu par une lettre des relations du jeune homme ; la délation n'affirmait pas, mais mettait en éveil, laissait deviner quel pouvait être l'auteur de cette infamie.
Se souvenant de la scène qui s'était passée la veille, à la soirée de M"" de
Lancy, il se refusait à accuser la bavarde M°" de Camps. Cette femme pouvait être médisante, mais non infâme à ce point ; elle n'avait aucun motif de haïr Adèle ou Antony ; elle pouvait, dans le monde, faire du mal en bavardant sur l'un et sur l'autre, mais cela était inconscient ; elle pouvait, dans son désir de tout savoir, aller au delà de la vérité — ou plutôt dire la vérité -- car ce qu'elle avait dit était vrai ; mais entre les rencontars de femmes — les commérages, disait-on à cette époque — et la dénonciation au mari, il y avait une grande différence. C'était une mauvaise et haineuse action de laquelle le docteur Olivier Delaunay croyait M"* de Camps incapable.
Une vengeance de femme ? Mais M"* de Camps n'avait aucun motif de se venger d'Adèle ou d' Antony. C'était la première fois depuis fort longtemps qu'elle les retrouvait dans le monde. C'était la première fois du moins pour M""^ la baronne d'Hervey, avec laquelle jusqu'alors ses relations avaient toujours été des plus aimables. La méchanceté de la veille était unique, et même le docteur en cherchait la raison. Cela avait amené une scène terrible: Antony s'était penché sur elle, lui avait parlé bas, puis à haute voix il lui avait rendu le mal qu'elle venait de faire en disant :
« Je mettrais en opposition avec cette femme honnête, méconnue, une de « ces femmes dont toute la moralité serait l'adresse, qui ne fuirait pas le dan- « ger, parce qu'elle s'est depuis longtemps familiarisée avec lui, qui abuserait « de sa faiblesse de femme pour tuer lâchement une réputation de femme, « comme un spadassin abuse de sa force pour tuer une existence d'homme ; « je prouverais enfin que la première des deux qui sera compromise sera la a femme honnête, et cela non point à défaut de vertu..., mais d'habitudQ. Puis, « à la face delà société, je demanderais justice entre elles ici-bas, en attendant « que Dieu la leur rendit là-haut. »
Ces paroles avaient sifflé dans le salon comme des coups de cravache, et M'"*' de Camps était partie, le regard plein de haine, la bouche menaçante. C'était là une ennemie irréconciliable, mais cette ennemie datait de la veille, et elle n'avait pu, le soir même, envoyer une lettre au colonel, à Strasbourg. Le colonel était informé depuis trois jours. Depuis plusieurs jours donc, une lettre était partie de Paris. Qui avait écrit cette lettre ? Voilà ce que le docteur aurait voulu savoir, car c'était là qu'était le danger pour tout le monde.
En entreprenant de les sauver — Antony, du crime, Adèle, de la faute, le colonel, à son insu, du ridicule... et de la douleur surtout, il fallait, dans la longue comédie qu'il allait essayer déjouer, que personne ne vînt déranger ses plans.- Il ne pouvait réussir qu'à la condition, s'il n'était pas aidé, de n'être pas combattu.
Il était très réservé avec le colonel, il avait wl l'effet produit par le souvenir de la lettre. Le baron d'Hervey était moins confiant, il croyait toujours en sa femme, mais il avait un peu dans le cerveau de ce proverbe niais -- démenti par toutes les catastrophes : pas de feu sans fumée.
Le colonel, c'était visible, se demandait depuis vingt minutes ce qui, dans la conduite de sa femme, avait pu motiver la délation. Aussi le docteur s'y prit-il par tous les moyens pour chasser ce nuage. Le colonel aimait la table, bonne chère et bon vin, et il y réussit vite. A mesure que le dîner s'avançait, le colonel devenait plus gai, et sans l'entendre, on l'eût pu voir à son visage, dans lequel le nez, comme un thermomètre, était envahi par le rouge, aussitôt qu'il faisait plus beau dans le cerveau du vieux soldat.
Le docteur la voyant tout à fait bien lui donna quelques conseils, dont nous comprendrons, bien mieux que le colonel, et le but et l'importance, — il disait, résumant l'entretien, après avoir trinqué :
— Colonel, je puis vous affirmer qu'avant dix jours la blessée sera debout, sans traces apparentes de la catastrophe. Ne pouvez-vous pas emmener M™*' d'Hervey à Strasbourg?
— Non, je peux l'y emmener quelques jours en retournant, mais je ne puis la garder là- bas... Si je n'avais mes amis, le café et le service, j'y mourrais d'ennui. La pauvre belle n'y tiendrait pas un mois à ce régime-là.
— Je suis de votre avis. Voici ce que je vous conseille : Vous l'emmenez quelques jours avec vous, puis elle revient ici, au cœur de l'hiver, ce qui n'est pas très gai lorsqu'on ne va pas dans le monde. M™* d'Hervey a besoin de distractions pour oublier tout ça, — surtout si ce procès a lieu...
— Sacredié! je crois bien, je ne pensais plus à ça.
— Paris lui sera insupportable, constamment elle entendra parler de nouveau de cette malheureuse affaire.
— .11 faut l'éviter, — nom de nom ! — je ne le veux pas, — on va bien nous ficher la paix.
— C'est justement pour cela : il faudrait que M"" d'Hervey, sur mon ordonnance et pour raison de santé, allât passer la fin de la froide maison en Italie, à Nice, avec sa fille, sa sœur...
— Mais c'est une idée ça...
— Elle partirait dans un mois — reviendrait dans quatre ou cinq. Elle ne court aucun danger, je vous le répète, mais elle sera longue à se remettre tout à fait... Il faut qu'elle se soigne pendant ce temps au moins... et surtout, sous un beau ciel, dans le calme, loin du monde.
— Mais, sacredié! — vous avez trouvé... Voilà ce qu'il faut qu'elle fasse. Eh bien ! docteur, il faut la décider. C'est vous que cela regarde.
— Vous êtes de mon avis?
— Mais absolument... Elle échappe ainsi à toutes ces langues de vipère et met fin à toutes les calomnies.
Le dîner se termina en arrêtant le plan du voyage. — Disons-le, si le colonel paraissait heureux et assuré, le docteur Olivier Delaunay était radieux.
Le docteur Olivier voyait bien que la confiance du vieux soldat était entamée ; la lettre anonyme qu'il avait reçue à Strasbourg, qui l'avait fait
venir rapidement à Paris, en lui dénonçant la conduite de sa femme, — la cause, au reste, de tout ce qui était arrivé, — rf^stait comme un point noir dans son cerveau. Qu'allait-il advenir d'Antony, lorsqu'il aurait rejoint son régiment? Si celui-ci sortait de pris. m, n'allait-il pas, en apprenant que sa victime était sauvée, tenter de n(>uvfdlf>s entreprises sur elle, et n était-il cas de son devoir de veiller? C'est à cause de cela que le plan du docteur plaisait au colonel.
M""^ d'Hervey, pour raison de santé, quittait Paris, accompagnée de sa sœur; elle se' rendait dans les environs de Nice; elle y passait la mauvaise saison, elle se trouvait ainsi à l'abri dn celui que le colonel appelait un abominable gredin, — et par cela le vieux soldat se trouvait rassuré sur sa santé et sur l'existence de celle qui portait son nom.
Le docteur pouvait ainsi remplir une partie de son plan; la sœur de M""^ d'Hervey. Clara, était son amie dévouée, sa confidente. Elle avait toute confiance en elle; elle ne lui cachait rien. Or, ce serait pour le mystérieux accouchement une aide utile. Adèle d'Hervey, dans cinq mois, mettrait au monde un enfant, sans que personne le sût, et, cruelle coïncidence, comme son père, le malheureux naîtrait sans nom, sans famille, condamné dès le jour de sa naissance à être abandonné et renié par sa mère.
Mais le docteur ne s'arrêta pas à cela, le but principal était atteint, le plus naturellement du monde et, sans que l'ombre d'un doute planât, le colonel consentait à s'éloigner de sa femme. Adèle d'Hervey, par cela, était absolument sauvée. Olivier se réservait d'exagérer désormais les suites de la blessure, afin de pouvoir justifier de l'état maladif dans lequel le commencement de grossesse allait faire entrer la jeune femme. Puis ce serait, au retour, l'explication toute naturelle de sa faiblesse et de sa pâleur.
Adèle d'Hervey était sauvée, on n'avait plus rien à redouter du colonel, complice aveugle de son malheur. Un seul point tourmentait le docteur, une menace devant laquelle il fallait se hâter, un ennemi qui devait veiller :[ l'auteur de la lettre anonyme.
Il fallait au plus tôt éloigner le colonel de Paris, il fallait que sa femme l'accompagnât pendant quelques jours, afin qu'elle pût veiller autour de lui pour éviter une nouvelle lettre qui était à redouter.
Le docteur reprit l'entretien sur ce sujet en disant :
— Puisque nous en sommes sur ce point, mon cher colonel, il faut le régler, car il y a urgence ; le voyage ferait du bien à notre malade.
— Je le crois, mais, sacredié ! docteur, elle est couchée ; vous la trouviez, il y a quatre heures, dans un état désespéré, et maintenant vous en parlez comme s'il n'y avait qu'à commander : Attention ! En avant, marche !
— C'est que, monsieur d'Hervey, je crois que la nouvelle de son départ rapide de Paris, l'assurance qu'elle échappera aux indiscrétions des gens de justice, feront autant que le meilleur pansement, et j'estime que dans quatre ou cinq
jours, en choisissant une bonne chaise de poste, vous pourrez vous mettre en route.
— Gomment! avec moi! Gomment arrangez-vous ça? Vous parliez de l'Italie, de Nice.
— Oui, après, — mais vous partez tous ensemble.
— Qui, tous ?
— M""^ d'Hervey, sa fille, sa sœur...
— Glara... oui, elle est gaie. Mais ils crèveront d'ennui à Strasbourg, ce n'est pas là qu'elle guérira, au contraire.
— Elles n'y séjourneront pas longtemps. Elles passeront quelques jours avec vous, le temps de visiter la ville, les environs...
— Ah! bien, je leur fais voir la cathédrale, les casernes, le Broglie, et je les mène un jour à Baden-Baden.
— C'est ça même.
Il était tout heureux, le colonel, des plaisirs calmes qu'il allait .donner à sa famille. Le docteur continua :
— Ges dames passent quelques jours près de vous, puis, par la Suisse et la haute Italie, un voyage admirable, elles gagnent Nice, — évitant la traversée des Alpes en cette saison.
— Sacredié, vous auriez fait un bon marqueur d'étapes, vous.
— Gela vous semble-t-il bien, colonel?
— Mais c'est parfait! Réglez tout cela avec ma femme; on fera prévenir sa sœur. Je suis prêt... Mais vous savez, il ne faut pas que ça traîne, je suis venu ici sans permission régulière .
— Demain, nous fixerons l'heure du départ.
— Mais, j'y pense... il faut qu'elle soit soignée, et si elle quitte son docteur?
Olivier attendait l'observation, il sourit en disant :
— Mon cher colonel, si j'ai conseillé Nice à notre malade, c'est parce que je m'y rends dans une quinzaine, et si je vous prie de l'emmener une dizaine de jours à Strasbourg, c'est parce que nous nous retrouverons ainsi à son arrivée à Nice — et qu'à Strasbourg je la recommanderai pendant son court séjour à un de mes amis, professeur à la faculté de médecine là-bas.
— Ah! vous pensez à tout... Allons, docteur, un verre... Vernet, va dire à Jean d'aller nous chercher dans sa cave une bouteille de chambertin de 1811 — de la comète, docteur, il a vingt ans de bouteille. Get imbécile-là dit qu'il va se gâter et qu'on doit se hâter de le boire, nous allons juger ça... au rétablissement de nrjL pauvre Adèle.
Le hussard s'était précipité, il revint presque aussitôt précédant Jean, qui n'avait pas voulu lui confier la vénérable bouteille. Jean portait ça comme un saint sacrement; Vernet, rien qu'en regardant la bouteille, avait des éclairs dans les yeux et il passait sa langue sur ses lèvres. Assurément sa pensée était ;
— Tais-toi! C'est moi, Antony! (Page 61.)
— S'ils pouvaient en laisser un verre au fond de la bouteille l Le co/onel suivait d'un regard attentif tous les mouvements de Jean qui débouchait la vieille bouteille. L'opération faite, il prit lui-même la fiole pour la verser, ce qu'il fit avec une religion qui dénotait un sérieux amateur. Ayant empli les verres, il prit le sien, le caressa doucement dans ses mains, le tiédissant de la chaleur de sa chair afin d'en dégager le bouquet, puis le soulevant un peu en l'air, il cligna de l'œil pour mirer son rubis diaphane, puis le secouant légèrement, il le redescendit sous son nez dont les narines
aspirèrent bruyamment le parfum aimé ; après quoi il y mouilla tout doucement ses lèvres, et la tête penchée en arrière, le regard vague, lentement, il dégusta le vin fameux...
Ohl qu'il était heureux de hoire, le colonel, et avec quelle joie il dit à Jean :
— Imbécile ! il est exquis ! encore meilleur que l'an passé. Qu'en ditesvous, docteur? Voilà un bon médicament pour les malades.
— Pour ceux qui sont atteints de trop de santé... Maintenant, colonel, il se fait tard, vous devez vous reposer ; moi, je vais aller voir ma malade.
— Très bien, docteur. Vernet va vous conduire, et il viendra me donner des nouvelles.
— C'est cela.
Quelques minutes après, le docteur était au chevet d'Adèle.
Celle-ci reposait profondément. Le docteur l 'étudia quelques minutes : «a respiration était calme. Ayant doucement pris sa main qui pendait hors du lit, il tâla son pouls et le trouva régulier, le visage était souriant pendant le sommeil, un songe heureux faisait tout oublier pour quelques heures. Cela valait mieux que tous les médicaments du monde ; le docteur se renseigna près de la femme de chambre sur ce qui s'était passé pendant son absence, et, bien tranquille sur l'état de sa malade, il approcha un fauteuil devant la cheminée, et, s'y étendant, il posa les pieds sur les chenets, se préparant à s'indemniser à son tour de sa laborieuse journée ; il dit à la femme de chambre qu'elle pouvait se reposer également, mais sur le canapé du boudoir, afin de l'avoir tout de suite s'il avait besoin d'elle.
Est-ce que le docteur redoutait une nouvelle crise? Non, il était calme sur l'état, sur la situation et sur les idées de sa malade; mais comme, dès le matin, les magistrats pouvaient revenir, et, n'écoutant pas le colonel, immédiatement procéder à l'interrogatoire de la victime, il préférait ne pas s'éloigner, afin, dès qu'Adèle s'éveillerait, de lui raconter ce qu'Antony lui avait confié.
Rassuré sur le sort de ceux auxquels il se dévouait, Olivier Delaunay s'endormit comme un juste. Il faisait petit jour, lorsqu'il s'éveilla en sursaut, croyant entendre son nom. Il ne s'était pas trompé. Après avoir appelé deux fois M. Delaunay, Adèle appelait à mi-voix, pour ne pas éveiller sa femme de chambre.
— Docteur!
Celui-ci se leva aussitôt et courut auprès de la malade, lui demandant avec inquiétude :
— Qu'avez-vous, madame, qu'avez-vous?
— Rien, rassurez-vous, docteur, je suis très bien, au contraire, c'est à peine si je sens que j'ai été blessée.
Le docteur tâta son pouls, l'interrogea sur son état et, tranquille, après
avoir fermé les verrous des portes, il revint s'asseoir à son chevet. Adèle dit alors :
— Eh bien! docteur, vous l'avez vu?
— Oui, madame, ne parlez pas, écoutez-moi, et, d'abord, sachez bien ceci,
le devoir c^; ma profession est de garder les secrets que son exercice me
fait connaître, mais il n'est pas besoin de cela. Je suis votre ami, votre frère, un confesseur, qui ne demande pas pour savoir, mais afin que ce que vous lui direz puisse lui servir à vous sauver...
— Je le sais, monsieur Delaunay, vous êtes un ami de ma famille, et je vois qu'en cette circonstance vous me considérez comme une sœur. — Oh! je vous le jure, je ne suis pas coupable, j'ai lutté, j'ai... je ne veux, je ne dois pas l'accuser, puisque je l'aimais... Mais, je fus victime... et maintenant, plus que lui, je suis perdue...
— Taisez-vous, taisez-vous, madame, je vous en prie. Ecoutez-moi, — je dois avoir un nouvel entretien avec Antony, entretien pendant lequel je lui parlerai tout autrement que je ne l'ai pu faire d'abord. J'ai feint de croire C3 qu'il me disait.
— Il vous a menti.
— Oh ! non, madame,, mais je n'allais lui demander que ce qu'il répondrait aux juges, afin que vous puissiez fortifier par votre déposition ce qu'il dirait. Le brave garçon se sacrifie pour vous sauver.
— A quoi bon, fit Adèle avec amertume, puisque maintenant je ne puis plus cacher la faute ?
— Madame d'Hervey, je vous répète ce que je vous ai dit ; je vous sauverai.
— Mais le colonel. . . Et puis, la vie déshonorée. . . Non î non ! docteur.
— Encore une fois, madame, je vous prie, espérez.
— Yos consolations sont d'un ami... Mais qui me connaît, qui m'aime, devrait préférer me voir mourir. . .
— Et puisque je vous ai promis de vous y aider... si vous le jugiez nécessaire... Laissez-moi agir...
Puis, en souriant, il ajouta :
— Tuer les gens, c'est notre métier.
Toute à ses sombres pensées. M"** d'Hervey leva sur lui un regard ardent et l'interrogea :
— Mais vous n'avez pas la pensée d'odieuses manœuvres... de me sauver par un nouveau crime.
— Oh! madame d'Hervey! Oh! en raison de votre état, j'excuse une semblable pensée sur moi... mais c'est bien affreux.
— Excusez moi, docteur. Ah ! je suis si malheureuse I Et, fondant en larmes, sans qu'il pût la consoler :
— Je suis bien misérable ! Un honnête homme, qui m'avait donné son nom, qui m'avait confié son honneur... Devenir une femme indigne, et êtremèrel... Oh! c'est afî'reux!... et j'ai tant lutté! Que ne m'a-t-il tuée, mon Dieu!...
— Madame d'Hervey, je vous en prie, du courage... Voyons, essuyez Vos beaux yeux, ne pleurez plus, écoutez-moi... et vous allez voir que si vous avez encore quelques ennuis à éprouver, l'avenir est moins noir que vous ne le voyez.
Adèle sembla faire un effort, puis essuyant ses yeux, passant la main sur son front, après avoir replacé plus coquettement les bandeaux de ses cheveux, — la femme est toujours femme, — elle dit, changeant de ton :
— El que vous a dit Antony, docteur?
— Ce que vous devez répondre.
Et, dans les plus minutieux détails, le docteur raconta l'entretien auquel nous avons assisté, n'omettant rien, appuyant sur les points qu'il croyait utile d'établir plus clairement devant les magistrats enquêteurs.
— Ah! le brave et honnête homme, comme il se sacrifie, mais à quoi bon, maintenant ? Que ne m'a-t-il tuée !
— Mais ne répétez donc pas cela, madame, ah 1 si le malheureux vous avait tuée, il devrait payer ce crime par l'échafaud.
— Oh! mon Dieu! fit Adèle, frissonnant.
— S'il était libre, seulement, vous pourriez fuir avec lui, emmenant votre fille, vous iriez loin de France, vivre ensemble, sous un autre nom, vous élèveriez vos enfants...
— Que me dites-vous là? fit aussitôt Adèle, regardant le docteur et se reprenant à espérer.
Femme, elle oubliait tout. Que lui importait de quitter le monde qui la méprisait, d'abandonner cet époux qu'elle voyait à peine un mois l'an..., elle pouvait retrouver un monde qui la respecterait, là croyant la femme de l'homme avec lequel elle serait. Cet homme, Antony, c'était celui qu'elle aimait, qui l'aimait, et qu'elle aurait sans cesse près d'elle; elle aurait près d'elle sa fille, qui croirait toujours qu'Antony était son père, et elle élèverait cet autre enfant qui remuait déjà dans ses entrailles... Oh! femmes, que de fragilités dans vos pensées! et, dès que l'amour dirige, que la vie devien belle, que l'honneur ou la honte tiennent peu de place, si vous avez le semblant de l'un et si. vous seule savez que vous méritez l'autre I
Adèle demanda au docteur :
— C'est cet avenir dont vous me parliez.
— Pour que nous puissions l'atteindre, il faudrait qu'Antony fût libre.
— Que me voulez-vous dire, alors?
— Je veux vous dire qu'il faut penser à délivrer Antony.
Adèle redevint sombre, elle réfléchissait. Le docteur cherchait à lire sur son visage ce qu'elle pensait, il voulait la juger entièrement avant de lui parler de ce qu'il avait convenu avec le colonel d'Hervey. Tout à coup, comme prenant une décision, Adèle releva la tête, et rougissante, d'une voix nerveuse, elle dit :
— Docteur, voici la vérité. — Je fuyais Antony, je l'aimais, j'avais peur de
LE FILS D'ANTONY. • Gl
lui, peur de son amour, peur de moi, car je craignais de ne pas lui résister. Sur le conseil de ma sœur, je partis rejoindre mon mari à Strasbourg. Antony, apprenant mon départ, me suivit, il me rejoignit au relais d'Ittenheim, à deux lieues de Strasbourg, la nuit. — Arrivé avant moi (il u'a tout dit depuis), il retint les seules chambres libres de l'hôtel, il loua et acheta chevaux et voitures. — Quand j'arrivai, je ne pus continuer ma route, je dus attendre jusqu'au lendemain matin le retour des chevaux. J'étais tranquille et Antony était loin de mes pensées. — Je demandai une chambre, on dut aller prier un voyageur de vouloir bien m'en céder une; le voyageur accepta. C'était Antony, vous le devinez ; il avait dévissé le verrou qui fermait la porte entre les cleux chambres. J'allais me mettre au lit lorsqu'un homme se précipita chez moi. Folle, épouvantée, je criai au secours; il se jeta sur moi et m'emporta dans ses bras, en me disant :
— - Tais-toil C'est moi, Antony. Voici la vérité ! Je fus coupable.
— Oh! le malheureux, fit le docteur.
Adèle fondant en larmes, cachant sa tête dans ses mains, acheva :
— Et maintenant, docteur, je l'aime! je l'aime et j'ai horreur de mon mari. En disant ces mots, la malheureuse femme tressaillait et frissonnait, sa
pensée envisageait l'avenir; elle se voyait sans cesse attachée à son mari devant lequel le souvenir de la faute reviendrait toujours; elle devait vivre heureuse, respectée, et l'autre, celui qu'elle aimait, serait, à cause d'elle, emprisonné, et son nom ne serait qu'un objet de honte et de mépris. Cet homme, qu'à cause d'elle on allait juger et condamner comme s'étant introduit la nuit dans une maison habitée, aj^ant prémédité le viol de la femme qu'il avait assassinée, cet homme était son amant! C'est elle qui lui avait dit, en sortant de chez M""^ de Lancy, lorsque rouge et confuse des médisances de M"^ du Camp, elle venait de s'apercevoir que le monde n'ignorait rien de ses relations avec lui ; c'est elle qui lui avait commandé de venir chez elle, et elle lui avait donné la clef de la porte du jardin, et elle était descendue ouvrir la porte de la serre, elle avait éloigné sa femme de chambre qui voulait la déshabiller. Elle avait commandé à son amant de venir parce que, affolée parla révélation, elle ne savait que faire; elle rêvait à ce que le docteur venait de dire quelques minutes auparavant : fuir avec sa fille et Antony, aller vivre avec lui à l'étranger sous un nom de fantaisie... Elle perdait la tête, elle avait peur, elle avait conscience de sa faute et elle voulait échapper au châtiment qui commençait par le mépris du monde. C'était elle, enfin, qui était la cause de tout; si Antony était un assassin, c'est qu'elle avait voulu qu'il la tuât, et Antony, qui était sa victime à elle, était à cette heure le coupable.
La malheureuse femme était navrante à voir, elle pleurait, elle sanglotait, elle souffrait cruellement.
Le docteur l'observa longuement, il voulait la juger, il voulait savoir si son intérêt à elle passait avant celui d'Antony.'Ce qu'il voulait faire ne pouvait être entrepris qu'à la condition de satisfaire à leur désir à tous deux. Envoyant cette
Qo LE FILS D'ANTONY.
douleur, cette désolation, le docteur n'hésita plus, il comprit qu'il avait la suprême consolation, puisqu'il sauvait l'honneur de la femme, permettait à l'enfant de vivre, et que, pour sauver Antony, il ne s'agissait plus que de travestir la vérité. 11 dit :
— Je vous en prie, madame d'Hervey, ne pleurez plus, écoutez-moi. Ce soir, j'ai dîné avec le colonel, et voici ce que nous avons convenu :
La jeune femme se redressa aussitôt. Sous ses larmes, son regard curieux brilla, ses traits se détendirent et elle demanda vite :
— Qu'avez-vous convenu avec mon mari?
— Vous allez essayer de vous épargner l'enquête et les interrogatoires. Dès que cela vous sera possible, vous quitterez Paris, — c'est-à-dire dans un ou deux jours, avec votre fille, votre sœur Clara, vous allez à Strasbourg.
Avec le colonel, vivre avec mon mari? Et la jeune femme devint toute
rouge, et sa chair était si brûlante que les larmes étaient séchées. Elle était comme étourdie, lorsqu'elle dit :
Mais vous n'y pensez pas... Mais, docteur, le colonel m'a quittée il y a
plus de six mois, lorsque, dans quelques mois, il s'apercevra de ma grossesse...
Mais...
— Mon Dieu ! mon Dieu! comme vous allez vite au-devant du malheur que je veux éviter ! Vous partez tout de suite de Paris, parce qu'ainsi vous échappez à tous les propos malveillants. Vous allez avec votre mari, parce que ceux qui Tont i)révenu de vos relations avec Antony ne vont pas manquer de continuer leurs délations, et que, près du colonel, vous veillerez et éviterez qu'une nouvelle lettre lui arrive, et votre sœur Clara, au besoin, se chargera de ce soin.
— Oh! mon Dieu! vous craignez semblable chose?...
— Il faut tout prévoir. J'espère bien que cela n'arrivera pas, dit aussitôt le docteur en voyant l'effroi qui se peignait sur le visage de la jeune femme; mais vous ne restez avec le colonel que quelques jours, le temps que tout cela soit oublié ici, et vous savez comme tout s'oublie vite à Paris.
— Mais, après?...
— Vous passez quelques jours là-bas; puis, vous partez en Italie, du côté de Nice ou de Menton.
— En Italie.
— Je partirai de Paris le lendemain du jour où vous partirez pour Strasbourg, j'irai chercher la petite maison où vous descendrez, dans un village perdu sur le bord de la mer. Là, vous passerez les quelques mois utiles, vous n'aurez près de vous que votre sœur. Votre blessure justifiera au retour votre état de faiblesse.
— Et tout le monde ignorera.
— Tout le monde ignorera que M"*' d'Hervey a mis au monde un enfant...
— Mais le malheureux, qu'en ferez-vous ?
— Le docteur, souriant ne put à'empêcher de répondre à cette interrogation bien humaine, où la femme et la mère se révélaient à la fois.
— Ahl c'est bien cela, madame... vous l'aimez. Eh bien! ne vous inquiétez pas de lui. Si vous consentez, je vais m'occuper de la délivrance d'Antony, et, pour le sauver, il suffit de déclarer ce que je vous dirai... Antony, libre, se trouvera au village où vous laisserez votre enfant le lendemain de votre
départ.
— Oh! c'est vrai! c'est vrai! ce que vous me dites là...
— C'est vrai! Vous voyez que vous pouvez être calme... Vous n'avez rien à redouter.
La jeune femme restait le regard fixe, et, sans avoir conscience qu'elle parlait haut, elle répétait :
— Mon enfant... le fils d'Antony... le fils d'Antony. On frappa doucement à la porte de la chambre.
— Chut! fit le docteur en allant ouvrir.