LE PASSE
Philippe était monté dnnsla voiture avec sa mère. II l'avait assise près de lui et la tenait dans ses bras. La baronne d'Hervey était évanouie ; par moments ses membres s'agitaient dans des spasmes nerveux, ses lèvres remuaient, elle parlait. Philippe écoutait et ne pouvait rien entendre. Il était plus ennuyé qu'effrayé de l'état de sa mère, dont la nature nerveuse était souvent sujette à ces syncopes. Après une émotion violente, il lui fallait quelques heures de repos pour reprendre connaissance.
— Que s'était-il passé? se demandait Philippe.
Il regardait sa mère et ne pouvait s'expliquer son costume de soirée. Pourquoi avait-elle revêtu ce costume ?
Ce ne pouvait être pour se rendre chez le comte de Saney.
Était-elle en soirée et avait-elle appris par les invités avec lesquels elle se trouvait, et la querelle et le duel qui devait avoir lieu le lendemain ? Si cela était, sa mère avait dû comprendre aussitôt le motif qui l'avait dirigé ; alors elle était revenue à l'hôtel, elle avait interrogé Vernet et avait tout appris.
Mais où diable était passé Vernet? Qa'était devenu cet imbécile? so demandait encore Philippe. Les démarches que la baronne d'Hervey avait faites avaient exaspéré le jeune homme, mais il se l'expliquait facilement. Avant tout, elle était mère, sachant que son fils devait se battre avec le comte de Sancy, qui à tort ou à raison passait pour être très adroit dans l'art de l'escrime, elle n'avait vu que le danger que courait son enfant, et, avant tout, elle s'était résignée, pour empêcher ce duel, à se rendre chez l'homme qui l'avait outragée, croyant que cet hom.me, en raison du passé, ne pouvait se refuser à ce qu'elle venait demander.
C'est pour cela qu'il l'avait vue suppliante et demandant grâce. Heureusement il était arrivé à temps pour empocher celte démarche d'avoir un résultat qui l'aurait rendu ridicule.
Lui qui connaissait la grandeur d'âme de sa mère, lui qui savait quelle noble et digne femme elle était, il souffrait à l'idée de l'humiliation qu'elle s'étai '^infligée à cause de lui.
Quand il arriva à Ihôtel, il fit entrer la voiture jusque dans la cour, devant le péristyle. Le vieil hôtel était sombre, tout dormait.
Au valet de pied qui vint pour l'éclairer, il ordonna de se retirer, ne voulant pas qu'on vît -sa mère défaillante. Il prit alors la baronne dans ses
bras et Tassit dans un fauteuil qui se trouvait dans un petit cabinet .qui précédait sa chambre.
Alors, il sonna la femme de chambre. Celle-ci vint aussitôt.
Effrayée en voyant sa maîtresse inanimée, elle s'écria :
— Oh ! mon Dieu, qu'est-il arrivé à madame la baronne ?... Philippe l'interrompit vivement.
— Ce n'est rien, Lise, nous étions ensemble en soirée, la chaleur a suffoqué M'"'' la baronne. Je me suis empressée de la reconduire; en montant l'escalier, elle s'est évanouie. Ce n'est rien, vous savez que ma mère est sujette à ces indispositions. Occupez-vous d'elle vivement.
La femme de chambre s'avançait pour dégrafer sa maîtresse dont Philippe soutenait la tête en lui faisant respirer des sels.
En voyant Lise regarder la baronne avec surprise, il s'écria :
— Eh bien ! voyons, vous n'avez pas entendu ?
— Mais dans quel costume revient madame ?
— Eh bien, n'est-ce pas vous qui l'avez habillée ?
— Mais, monsieur, madame en partant était en costume de ville, je ne connais pas cette toilette.
Philippe fronça le sourcil, mais il lui déplaisait d'interroger la femme de chambre au sujet de sa mère, il se contint, se réservant de s'expliquer plus tard ce qu'il venait d'entendre.
— Que vous importe, Lise ! Hâtez-vous donc, dégrafez ma mère, je ferai prendre de ses nouvelles tout à l'heure.
Et pour laisser la femme de chambre libre de déshabiller la baronne, il se retira, murmurant :
— Qu'est-ce que cela veut dire ? Ma mère ne s'est pas habillée ici dans ce costume de soirée pour se rendre chez le comte ? Voilà qui est étrange. Oh I je saurai demain ce que cela veut dire. Il faut que dès ce soir j'informe le comte de Groissy de ce qui s'est passé ce soir chez le comte de Sancy.
Je vais me rendre chez lui ; s'il n'y est pas, j'irai à son cercle. Il n'y a pas à reculer, il faut que cela finisse et que la rencontre ait lieu demain matin.
Il remonta dans la voiture qui l'avait amené et se fit conduire chez son ami.
Dans le petit salon qui précédait la chambre de la baronne d'Hervey, M^'^ Lise était agenouillée devant sa maîtresse. Ne pouvant la dégrafer, elle coupait le corsage, se disant toujours :
— Voilà qui est bien singulier ! Madame qui a une garde-robe en ville ; ce n'est pas un vêtement neuf; on voit bien qu'il a déjà été porté. Mais quelle drôle de chose, elle avait l'air toute troublée, en partant, et elle allait se faire coiffer, se faire habiller, pour aller en soirée, à un bal peut-être 1 Ces gens-là, on ne sait jamais ce qu'ils pencent, fiez-vous donc à leur air candide. Je ne me serais jamais doutée que madame avait un appartement en ville. Mais je comprends ça, on peut avoir l'air d'une vertu ici, pour aller s'amuser au
- Chut: pas détruit, on entendrait. Je vais t'en conter une bonne. (Page 3^7.,
La femme de chambre reprit :
-^ in t, c est révoltant. Mais, regardez-moi comme elle se .erre dans sa robe c'est ça qui la suffoque, qui la fait étouffer '
Et M"e Lise coupait la ceinture, dénouait les cordons du jupon. La gorgé
(le la baronne se soulevait. Elle respirait plus facilement. La femme de chambre le remarqua et dit en se levant :
— Ahl voilà qu'elle revient, où a-t-elle mis la potion qu'on lui ordonne toujours? Ah! dans sa chambre, peut-être.
Elle courut dans la chambre do la baronne.
Adèle ouvrait les yeux, regardant autour d'elle sans se rendre compte de l'endroit où elle était, puis, tout à coup, la pen&ée d'Antony lui revint. Elle se retrouvait dans le costume où elle était allée chez Antony. Elle se trouvait BUY le même fauteuil, dégrafée, où il lui avait dit :
— A ton dernier soupir, tu ne haïras pas ion assassin?
— Je te bénirai, mais hâte-toi.
— Ne crains rien, la mort sera Ici avant lui; mais songes-y, la mort.
Il lui semblait qu'elle entendait secouer la porte comme lorsqu'elle avait répondu :
— Je la demande, je la veux, je l'implore. Je viens la chercher. Antony l'avait embrassée et en disant :
— Eh bien ! meurs.
Toute cette scène repassait devant ses yeux. Son impression était telle qu'elle porta la main à son sein sur la cicatrice de la blessure, en jetant XI n cri.
La femme de chambre rentra, effrayée, s'écriant :
— Mon Dieu ! mon Dieu ! qu'avez-vous, madame ? Elle se remit aussitôt et dit :
— Rien, rien. — Puis regardant autour d'elle :
— Mais comment suis-je ici?
En proie à la plus vive émotion, elle prit son front dans ses mains, cher- * chant à remettre un peu d'ordre dans ses idées troublées. Sa femme de chambre, inquiète, s'empressait autour d'elle. Elle regardait sa toilette sans
s'expliquer la raison pour laquelle elle s'était ainsi vêtue. Elle tressaillit
Adèle se souvenait.
Elle eut un frisson à la pensée de la scène atroce à laquelle elle venait d'assister.
Lise lui dit :
— Madame attrape froid, elle devrait rentrer dans sa chambre et se mettre au lit.
— Oui, vous avez raison, Lise, j'ai froid, fit-elle en frissonnant encore. Elle avait hâte d'être seule dans sa chambre, elle était gênée par la pré-^
scnce de sa femme de chnmbre, qui, à mesure qu'elle la déshabillait, legardait la robe avec surprise, puis les fleurs qu'elle lui retirait de sa coiffure.
Lise n'osait interroger, mais elle avait de la peine à se contenir. Ce qui l'ennuj^ait surtout, était que la femme de chambre remarqua le soin qu'elle avait pris de rajeunir son visage. Pour éviter d'être indiscrètement interrogée, elle dit :
— Hâtez-vous, Lise, je suis brisée; si je tarde à me mettre au lit, je sens que je vais de nouveau défaillir.
M^'^ Lise remit au lendemain la satisfaction de la curiosité qui la dévorait, elle aida sa maîtresse encore faible à se rendre dans sa chambre; elle la coucha. Le lit fait, la petite lampe baissée, après avoir demandé à sa maîtresse si elle n'avait plus besoin de ses services, elle se retira. La femme de chambre pensait :
— Il y a l\i-dessous une affaire d'amour. A cet âge-là I Après tout, elle est jolie, et comme elle était arrangée, elle ne paraissait pas plus de vingt-cinrj ans. Ces femmes-là, comme ça sait monter le coup aux hommes! Assurément, elle était allée à un rendez-vous dans une soirée, et le monsieur lui aura fait de la peine, alors elle aura eu ses vapeurs; et le grand dadais de fils qui était là et qui n'y voit rien, a reconduit maman.
Et satisfaite de sa généreuse pensée sur sa maîtresse, M"° Lise, après avoir tout mis en ordre, alla défaire le lit dans sa chambre, puis, sans bruit, elle monta aux étages supérieurs. Elle pensait :
— Quand on voit ces gens-là de près, ça vous les fait mépriser... C'est que tout le monde la croit sage comme une sainte. Ça fait pitié.
Elle était arrivée devant une petite porte, l'ouvrit sans bruit et elle entra en disant :
— C'est moi, Justin...
•Le cocher, agréablement surpris de ce réveil, sauta du lit pour venir embrasser M"° Lise.
— Chut ! pas de bruit, on entendrait. Je vais t'en conter une bonne.
Et M''^ Lise se hâta de se déshabiller en racontant à mi-voix à Justin ce qu'elle avait remarqué dans la conduite de sa maîtresse; elle amplifia un peu sur les détails ; elle se mettait au lit en terminant, et M. Justin concluait en disant :
— Toutes ces femmes-là, c'est vicieux comme le péché.
— Ça dégoûte, n'est-ce pas? disait M"^ Lise.
La baronne d'Hervey, seule dans sa chambre, s'était assise sur son lit et pleurait. Qu'allait.-elle faire? Après la scène qui venait de se passer chez le comte de Sancy, il ne fallait plus espérer un arrangement, et cependant elle ne pouvait laisser ce crime s'accomplir. Mais que faire?... Où était Philippe?
Elle pensa un moment à sonner la femme de .chambre pour l'envoyer réveiller son fils, mais c'était donner l'éveil aux gens de l'hôtel sur ce qui se passait.
La baronne d'Hervey avait des amis influents au ministère de l'intérieur. En avisant la police, on pouvait au moins retarder la rencontre. \^n retard, c'était peut-être le temps d'éviter une catastrophe. C'est par cela qu'elle se décida à commencer. Elle se leva, revêtit sa robe de chambre, et écrivit au ministre. Au matin, on porterait la lettre.
C'est Philippe qui l'avait ramenée, il devait être chez lui. Elle allait le
réveiller, lui parler, et avoir une explication avec lui : elle ne pouvait plus reculer devant le sacrifice. C'est la vérité qui obligerait son fils à renoncer au duel. Gela était épouvantable, mais elle devait s'y résigner.
Toute tremblante, évitant de faire du bruit, d'éveiller personne dans l'hôtel, elle sortit de son appartement par la porte qui servait autrefois aux communications avec l'appartement de son mari, lequel était occupé par son fils. Dans sa robe de chambre sombre, son flambeau à la main, elle était tragique,, superbe encore des restes de sa coiffure de soirée, elle avait une étrange physionomie en traversant les couloirs obscurs dans le silence profond de la nuit.
Elle pensait qu'à cette heure son fils, préoccupé de ce qui devait se passer le lendemain, était encore debout. Elle le chercha dans le salon, dans le bureau; ne trouvant personne, elle s'avança vers sa chambre et écouta à la porte. Même silence de plomb. Philippe était brave, et, la veille du combat, il reposait , insoucieux du danger , il reposait. Elle frappa à la porte de la chambre, puis frappa plus fort. On ne répondait pas. Elle ouvrit alors; s'éclairant de son flambeau, elle courut jusqu'au lit. Le lit n'était pas défait.
Son fils absent à cette heure, un doute affreux traversa son esprit. Ellevoulut l'éclaircir et se dirigea par le petit escalier de service vers la chambre de Vernet. La chambre du vieux serviteur était ouverte, vide, en désordre y des masques et des épées mouchetées étaient à terre.
Elle descendit dans la chambre, appelant, criant. Personne ne venait,- elle criait qu'on attelât immédiatement, pour aller où? Elle ne savait; au ministère, à la préfecture de police, aux Tuileries même. Il fallait qu'on empêchât le combat, car elle n'en pouvait plus douter, son fils était parti pour se rencontrer avec le comte de Sancy.
A ses cris on s'éveillait dans l'hôtel, on entendait les portes s'ouvrir, elle se laissa tomber sur un siège, et pressant son front dans ses mains, elle imagina ce qui s'était passé. Ignorant les usages du duel, elle pensait que son fil& ne l'avait rencontrée chez le comte de Sancy que parce qu'il se rendait audevant de son adversaire et venait le chercher pour se battre, lui et ses témoins.
A cette heure, ils étaient en route ; on avait profité de son évanouissement chez le comte pour la ramener chez elle, et les hommes étaient partis. Au jour, ils se rencontreraient, le père se battrait avec son fils, cola était épouvantable !
Mais qu'était donc devenue son amie Marie de Lancy, qui l'accompagnait? Pourquoi l'avait-elle abandonnée, pourquoi avait-elle laissé faire ? Ne pouvant lutter, elle se tordait de douleur et gémissait. Lorsque les domestiques entrèrent dans le salon, ils la crurent folle.
De tous les gens de l'hôtel, seuls M"^ Lise et Justin n'étaient pas présents. On s'empressa autour de la baronne. Elle questionnait tout le monde et fui rassurée en apprenant que Philippe avait dit au concierge que le lendemai:i
matin, de très bonne heure, il devait être debout, afin de recevoir sans bruit MM. de Groissy et de Gesvres. Le concierge devait aller éveillei M. Philippe à leur arrivée. Ainsi Philippe n'était pas parti, elle le reverrait, elle pourrait encore faire une dernière tentative. Elle congédia tous ses gens, en expliquant son inquiétude à l'égard de son fils, qu'elle n'avait pas revu le soir. Tous les domestiques s'éloignaient, lorsque M"^ Lise parut. Elle dit qu'elle dormait profondément ; lorsqu'elle avait entendu du bruit dans l'hôtel elle s'était habillée hâtivement. Elle priait sa maîtresse de l'excuser de ne pas avoir répondu plus vite à son appel ; elle avait été dans son appartement, n'avait trouvé personne et venait seulement d'apprendre qu'elle était chez son fils.
La baronne venait d'entrer dans son appartement, lorsqu'un coup de sonnette se fit entendre. Adèle croyant que c'était son fils qui rentrait recommanda à ses serviteurs de ne rien dire de ce qui s'était passé. Les domestiques regagnèrent tous leur chambre, et, suivie de sa femme de chambre, elle se hâta de se rendre à son appartement, ne voulant pas que son fils la trouvât chez lui.
Elle était à peine dans sa chambre, lorsque le concierge vint lui dire que la personne qui avait sonné était M""* de Lancy, qui voulait la voir et qui avait dit qu'on l'éveillât, si elle était endormie.
Adèle donna l'ordre d'introduire immédiatement son amie. En la voyant, elle lut immédiatement sur son visage que la vicomtesse avait de graves choses à lui dire. Elle congédia sa femme de chambre, lui ordonnant d'attendre quelques minutes dans le petit salon qui attenait à son cabinet de toilette^ afin de reconduire M"^® de Lancy lorsqu'elle se retirerait.
Seule avec son amie, elle se retira dans sa chambre et, s'étant enfermée^ elle lui demanda :
— Eh bien ! Marie, qu'y a-t-il ?
La vicomtesse lui raconta ce qui s'était passé, lorsque son fils l'avait prise dans ses bras pour la ramener chez elle.
Elle lui dit qu'il n'y avait plus rien à espérer d'Antony.
Il s'était enfermé chez lui et avait refusé de la recevoir.
Il avait déclaré que le combat aurait lieu le lendemain, mais un combat épouvantable.
Il était décidé à tuer son adversaire et résolu à se frapper ensuite. En l'écoutant, Adèle tremblait de tous ses membres. Elle regardait son amie d'un air égaré.
Celle-ci disait :
— Il faut à tout prix empêcher ce duel. — Et elle balbutiait :
— Oui, oui, il le faut ! Mais comment?
Alors la baronne raconta qu'elle avait écrit une longue lettre au ministre. Maintenant qu'elle savait que le duel ne devait avoir lieu que le lendemain matin, on pouvait, si cette lettre était remise la nuit, mettre des gens à la porte de l'hôtel du comte de Sancy et, de l'hôtel, les gens suivraient
les deux adversaires jusque sur le terrain, et là ils empêcheraient la rencontre.
A cette heure, la chose était difficile, mais M™^ de Lançy s'offrit cependant à l'exécuter.
Elle connaissait assez le préfet de police pour ne pas craindre de lui faire parvenir la lettre au milieu de la nuit. Elle s'en chargeait^ et Adèle fut rassurée ainsi sur ce qui avait été convenu pour le matin. Les agents empêchant le combat, elle avait ainsi le temps d'agir auprès de son, fils. Son amie L'interrogea sur ce qu'elle devait faire. Elle refusa de le lui dire. Résignée à tout, elle était convaincue qu'elle obligerait son fils à renoncer à la rencontre. Il était urgent que la vicomtesse se rendît chez le préfet de police, qu'elle avait encore des chances de trouver debout. La vicomtesse se leva, se disposant à partir ; c'était la veillée des armes, elle ne se coucherait pas et se tenait à la disposition de son amie. Adèle lui dit qu'elle attendrait le retour de son fils, La vicomtesse de Lancy s'engagea à voir le préfet de police, et à obtenir de lui ce que la baronne demandait. Les deux femmes s'embrassèrent, et Marie dit à Adèle :
— Du courag*e! C'est Philippe qu'il faut décider, il ne faut plus espérer rien d'Antony; du courage!
Restée seule, la baronne d'Hervey se demanda ce qu'elle allait faire, ou plutôt ce qu'elle dirait à son fils. La vérité? Non ! cela était impossible. Elle ne pouvait dire à ce jeune homme que le nom qu'il portait légalement n'était pas le sien ; qu'il n'était pas le fils de celui pour lequel il voulait sacrifier sa vie. En lui disant la vérité, elle pouvait empêcher le duel ; mais quelle situation faisait-elle à son fils ? Que devenait-il dans le monde où il vivait? Est-ce que l'enfant pourrait supporter le poids de la faute de sa mère et, après l'avoir arraché aune mort relativement honorable, ne l'obligeait-elle pas, par le ridicule dont elle allait le couvrir, à un suicide honteux? Et puis, aurait-elle le courage de dire à son fils :
— J'ai trompé celui dont tu portes le nom, tu n'es pas le fils de mon mari, tu es le fils de mon amant ; je ne veux pas que tu te battes avec ton père.
Non, non, cela était impossible. C'est elle seule qui devait se sacrifier, et non son fils qu'elle perdait ainsi.
Elle voulait laisser à son enfant un nom sans tache.
Il n'était pas coupable de la faute de sa naissance, il ne devait pas en subir le châtiment.
Son fils l'adorait, elle le savait. En se tuant à ses pieds, s'il refusait de renoncer à ce duel, forcément elle l'empêchait. Le scandale de sa mort empêcherait forcément la rencontre d'avoir lieu. Elle éviterait ainsi le combat entre le père et le fils, et elle garderait l'honneur du nom. Avec elle, elle emportait dans la tombe le secret de la naissance de son fils. Sa conduite, en agissant ainsi, n'était-elle pas toute naturelle? Qui pourrait la condamner? La mission des mères n'est-elle pas, même au prix de leur existence, de
sauver leur enfant? A ce but, ne doivent-elles pas sacrifier et ^eur fierté et leur vie ? Si elle ne voulait pas s'abaisser à l'aveu de sa faute, c'est parce que l'honneur qu'elle sacrifiait n'était pas le sien, et qu'elle n'obtenait la vie de son enfant qu'en le déshonorant.
ilîl" se redressa, et forte, de ce qu'elle venait d'arrêter dans son cerveau, elle attendit son enfant. Quand il rentrerait elle se rendrait près de lui, elle le supplierait de renoncer à ce duel. Si son fils refusait, elle se placerait devant lui et elle se tuerait à ses pieds.
Adèle alla ouvrir un petit meuble qui se trouvait à la tête de son lit. Dans im tiroir secret, elle prit un stylet sur le pommeau duquel était gravée cette devise :
— Adesso e sempre.
C'était l'arme avec laquelle, il y avait vingt-cinq ans, Antony l'avait frappée, arme qu'elle avait précieusement conservée, dont la lame encore rouillée par son sang était cachée dans une lettre ; lettre que le général, baron d'Hervey, lui avait adressée à Cannes, dans laquelle il lui disait qu'il connaissait la faute, que pour l'honneur de son nom il la tiendrait cachée, qu'il reconnaîtrait l'enfant, mais qu'il ordonnait à la mère de ne jamais revoir Antony. Elle laissa la lettre et ne prit que l'arme, qu'elle cacha dans son corsage.
Puis, sombre et résolue, elle alla s'appuyer le long de la fenêtre, le coude sur l'espagnolette, le front sur la vitre, elle guettait le retour de son fils.
Il était deux heures du matin lorsque la petite entrée de la porte cochère s'ouvrit. A la lueur de la lanterne placée près de la loge du concierge, elle reconnut son fils. Il rentrait sans bruit. Elle était prête au sacrifice. Elle se redressa et se dirigea vers les appartements du baron d'Hervey.
Philippe rentrait accablé ; il s'était jeté sur le canapé du salon, et, la tête dans ses mains, il pensait à la rencontre qui devait avoir lieu le matin. Il quittait ses témoins ; tout était entendu : avant midi, l'affaire serait terminée.
Était-ce l'influence de la nuit, la gravité de la dernière scène qui avait eu lieu entre lui et le comte, ou les nouvelles conditions du combat ? Philippe n'avait pas peur, mais il envisageait la mort possible, même probable ; il se disait :
— Je serai tué, mais ma mère sera vengée.
Pauvre femme ! quelle épouvantable vie je vais lui faire ! J'ai été humilié en la voyant ainsi implorer mon adversaire; mais, puis-jc la condamner? N'est-ce pas tout naturel l'intervention d'une mère en pareil cas ?
Est-ce qu'elle comprend les questions d'honneur, elle ? Elle ne pense qu'à sauver la vie qui lui est chère, celle de son enfant... Je voudrais la revoir encore, l'embrasser ; mais c'est une scène cruelle que je redoute. Il serait indigne que j'allasse sur le terrain risquer ma vie sans lui avoir dit adieu. Écrire, pour quoi lui dire ? A quoi bon ? Elle sait tout. Si j'étais sûr qu'elle dormît à cette heure, je me rendrais près d'elle sans bruit, j'irais l'embrasser.
Il se secoua comme pour réagir contre la sentimentalité qui Tenvahissait, pour imposer silence à son cœur :
— Il faut agir en homme, dit-il.
Il prêta tout à coup l'oreille, il lui sembla qu'il entendait marcher dans le couloir. On tournait le bouton de la porte du salon. 11 crut que c'était Vernet qui venait prendre ses ordres et s'excuser de sa disparition, il tourna la tête, et tressaillit en apercevant sa mère dans l'encadrement de la porte.