‹ Le fils d'AntonyChapitre 32 sur 34 · LA VEILLEE DES ARMES · texte numérisé non relu

LA VEILLEE DES ARMES

En abandonnant sa mère aux soins de sa femme de chambre, Philippe s'était fait conduire chez son ami de Groissy. Celui-ci n'était pas rentré ; mais il apprit par son domestique qu'il avait dîné à son cercle avec le duc de Gesvres. Il était probable qu'il y passerait la soirée.

Le jeune homme se fit conduire au cercle. De Croissy y était retourné après son entrevue avec lui; c'est le duc de Gesvres qui l'avait entraîné afin de rencontrer le docteur, qu'ils devaient emmener avec eux le lendemain. Philippe emmena de Croissy et le duc de Gesvres dans un coin du salon. Il leur raconta, en quelques mots, ce qui venait de se passer à l'hôtel du comte de Sancy. Il les supplia, s'il en était temps encore, de se rendre chez les témoins . du comte , pour fixer la rencontre au lendemain matin. Il s'attendait à rencontrer des objections de la part de Croissy ; mais, au contraire, celui-ci l'approuva. Du moment que la mère de Phihppe commençait à agir, on avait tout à redouter.

Il fallait en finir au plus tôt. De Gesvres avait prié les témoins du comte de Sancy de leur fixer un lieu de rencontre au cas où, le soir même, ils auraient besoin de les voir. Le capitaine Cazenac avait répondu que jusqu'à minuit et demi lui et son partenaire se trouveraient au café du Helder. On regarda l'heure. Il était un peu plus de minuit. En se hâtant, on pouvait encore les trouver, le cercle étant voisin du café.

De Gesvres demanda à Philippe de lui donner ses dernières instructions. Le jeune homme dit qu'il acceptait tout; il ne demandait qu'une chose : que la rencontre eût lieu le matin, à la première heure.

— Mais, objecta de Croissy, tu n'auras pas le temps de te reposer.

— Je ne pourrai dormir. Je ne me reposerai que quand tout sera fini. Le jour vient tôt, on pourrait partir de. Paris à quatre heures du matin, si ces messieurs y consentent.

Et se trouva Lientôt nez à nez avec la soubrette. (Page 355.)

De Groissy allait encore protester quand de Gesvres dit :

— Allons, allons, faisons ce qu'il veut, il faut en finir; si nous ne nous pressons pas, M'"« d'Hervey, conseillée par des amis, pourrait adresser une plainte au préfet de police. Nous deviendrions ridicules.

— Allons ! fit de Groissy en se levant nous revenons dans quelques minutes, si c'est possible, ce sera.

Ils partirent.

De Groissy se résignait. A la fin il se lassait de ces allées et venues, de ces démarches constantes, mieux valait brusquer l'affaire. Puisqu'il acceptait d*êLre témoin contre son gré, il avait hâte d'avoir fini.

Philippe alla se placer devant une table de jeu, il joua, gagnant tout ce qu'il voulait

Au bout d'une demi -heure, de Groissy revint seul. L'affaire était entendue. Le capitaine Gazenac s'était chargé défaire prévenir immédiatement Antony; et le duc de Gesvres avait déposé de Groissy à la porte pour aller réveiller son armurier, afin d'avoir des armes neuves. Il devait venir reprendre de Groissy au cercle. On devait se trouver le lendemain entre cinq et six heures à Saint-Germain, et la rencontre aurait lieu dans le bois.

Philippe parla de souper en attendant l'heure du déi)art. De Groissy refusa, il dit qu'il exigeait que Philippe rentrât chez lui immédiatement ; ils iraient avec de Gesvres le chercher vers quatre heures. Il avait besoin de se vêtir autrement. Il lui recommanda de mettre des vêtements noirs, boutonnés jusqu'au col. Enfin, tout fut entendu. Quand de Gesvres revint, il lui serra la main, se disposant à sortir. Le Petit-Jeune dit :

— J'ai renvoyé mon coupé en recommandant qu'on revienne ici dans deux heures avec le landau, et tout ce qui sera nécessaire. J'ai fait mettre de bons chevaux. Allez vous reposer et attendez-moi.

Ils se serrèrent la main. PhiUppe sortit, bien disposé à ne pas se reposer, voulant lutter contre l'état de fièvre qui le brûlait depuis sa visite chez le comte de Sancy. Il rentra chez lui, à pied, suivant lentement les boulevards, réfléchissant à ce qu'il avait encore à faire pendant le temps qui lui restait. Peut-être passait-il sa dernière nuit; à cette heure, le duel qu'il avait exigé lui semblait absurde.

Pourquoi avait-il fait un point d'honneur de cette affaire morte, oubliée, presque méconnue de tous ?

S'il allait mourir 1 Antony ne serait pas puni, sa vengeance était niaise ; au contraire, il laissait sa mère en butte à tous les souvenirs du passé. N'aurait-il pas mieux fait de ne jamais parler à cet homme , de ne jamais s'occuper de lui ? La vie qu'il risquait de quitter était si belle ; l'avenir s'annonçait si riant. Singulière anomalie, toute cette grosse et triste affaire était venue suspendre un rêve si heureux. Gette adorable enfant, qu'il n'avait vue que pour l'aimer, revenait à sa pensée. Il la Aboyait, belle et souriante, au bal de M"'" de Sirvan, plus affable avec lui, ayant su qu'il était question de les marier ensemble.

G'est pour quitter ce rêve charmant, prêt à devenir une réalité, qu'il avait été provoquer le comte de Sancy.

Quelle était belle, Rachel; comme il sentait son cœur plein d'amour pour elle! Est ce que cet avenir était \enu? Est-ce qu'à ses vœux de bonheur ce serait la mort qui répondrait?

11 chassa ces pensées, disant :

— Eh! mon Dieu, la justice est avec moi. •

Je tuerai cet homme; et pour oublier cette triste aventure, je ne penserai qu'A elle.

Il arrivait près de l'hôtel d'Hervey, il s'arrêta.

Il ne voulait pas encore rentrer chez lui. 11 craignait que sa mère ne Tattendît, et à tout prix il voulait éviter une entrevue avec elle. Il avait besoin de toute son énergie; que pouvait-il répondre aux larmes de sa mère?

Il voulait réagir contre la tristesse que la nuit jetait dans son âme. Il eut une idée folle. Il pensa à se rendre chez Martingale, pour y passer les dernières heures de cette veillée d'armes.

Il se disait que la belle courtisane, en apprenant le lendemain la mort do l'un des deux adversaires, pourrait être toujours poursuivie par le remords d'avoir été la cause du duel. N'était-il pas humain de la rassurer? C'était peutêtre aussi le moyen de passer plus gaiement les heures qui lui restaient.

Il s'achemina vers la demeure de Martingale. Assurément, il ne pouvait, ce soir-là, rencontrer le comte chez elle.

Quand il arriva rue lord Byron, il vit à travers les feuillets des persionnes filtrer les lumières de la chambre à coucher; Martingale ne dormait pas. Il frappa, entra et se trouva bientôt nez à nez avec la soubrette que nous avons déjà vue.

En le voyant, celle-ci eut un geste de surprise; elle exclama :

— Vous!

— Oui, fit-il, en lui glissant quelques louis dans la main; il faut que tu décides Martingale à me recevoir.

— Mais, c'est impossible.

— Pourquoi? Elle m'en veut toujours autant que ça? Je viens lui demander pardon.

— Oh ! ce n'est pas cela. Elle serait enchantée de vous voir, au contraire.

— Eh bien! elle est là, j'ai vu de la lumière dans sa chambre.

— Oui, mais elle n'est pas seule.

— Gomment ! le comte est ici, demanda vivement Antony.

— Le comte? Oh! non pas lui, monsieur Philippe, je dirai à madame que vous êtes venu, elle sera bien contente, revenez demain.

— Déjà, dit Philippe en riant; lu lui diras que je l'embrasse. Au revoir.

Il partit. Il n'y avait pas à hésiter. Il ne pouvait rester ainsi dans la rue, il se décida à rentrer chez lui. Il regarda l'heure à sa montre, il lui restait le temps de se préparer.

Ne voulant éveiller personne, il ouvrit lui-même la porte, et évitant d'être entendu par le concierge, auquel il avait donné des ordres, avant son départ, il se dirigea vers son aiipariement.

Philippe y rentrait las, fatigué. Il avait regardé le ciel, cherchant à voir l'annoace de l'aube; mais une grande heure au moins le séparait du moment eii ses témoins viendraient le cii^^rcher. Pour éviter qu'on fît du bruit, lorsque

ces messieurs se présenteraient, il laissa les portes seulement fermées au pêne.

Dans le salon, il ne s'étonna pas de voir de la lumière. Yernet était rentré sans doute, et, pour éviter de subir les reproches de son maître, il avait allumé les candélabres, et s'était hâté de monter dans sa chambre. Philippe s'était jeté sur un canapé. La tête dans ses mains, il pensait aux événements qui allaient suivre. Il était résolu.

Cependant, cette veillée d'armes lui semblait pénible. Il en cherchait la cause dans l'énervement de la scène qui s'était passée chez le comte, et dont le souvenir l'obsédait. Il était encore sous le coup de l'humiliation qu'il avait ressentie, en voyant sa mère aux genoux du misérable qui l'avait jadis outragée. La victime suppliant le coupable. Il attribuait son impression à cette interminable nuit, aux difficultés qu'il avait rencontrées pour arriver à son but. Ce n'était rien de tout cela, il n'avait pas peur, mais il avait conscience du danger qu'il allait courir, et pour se rendre au combat, le calme lui manquait. Il ne faisait point son devoir, il en était gêné.

Il redoutait une entrevue avec sa mère et, cependant, il la désirait, il sentait qu'il ne pouvait ainsi aller risquer sa vie sans aller dire adieu à celle pour laquelle il était tout au monde, à celle qui n'avait vécu que pour lui, à celle qui n'avait pas craint d'aller s'abaisser devant son adversaire, espérant, au prix de cette humiliation, protéger sa vie. 11 souffrait, il était oppressé, parce qu'il voulait embrasser sa mère avant de sa rendre au lieu du combat; il avait comme un pressentiment que dans ce baiser tenait sa vie. S'il partait sans la revoir, on le ramènerait mort à Thôtel d'Hervey, et de quel oubli, de quelle ingratitude la malheureuse femme Taccuserait-elle! Quelle épouvantable vie il allait lui faire, en lui laissant ce remords, que son fils s'était fait tuer pour elle! Elle croirait qu'il ne lui avait pas pardonné d'avoir été chez son adversaire, et puis n'était-il pas plus raisonnable d'obéir à son cœur.

La baronne d'PIervey savait tout, l'affaire et ses causes; l'explication serait courte en réveillant en elle le souvenir de son mari, mort sans avoir pu venger l'outrage qu'on lui avait fait. Son mari, soldat, allait au combat sans que s DU épouse, jeune et mère, songeât à l'empêcher de faire son devoir. Ce qu'elle jugeait que devait faire le père, pouvait-elle forcer l'enfant à ne le pas faire?

Non, fils de soldat, il devait être fils de son père. Pour la question d'honneur, il ne faut pas reculer devant aucun sacrifice. Eh mon Dieu! quoi que dit sa mère, il aurait bien le courage, si elle lui donnait un conseil indigne de lui — conseil de mère — pour ne pas l'écouter; et puis il pouvait lui mentir encore, lui faire croire que l'affaire allait s'arranger, justement à cause de la visite qu'elle avait rendue au comte de Sancy. Il l'embrasserait : dans ce baiser, en lui disant au revoir, il lui donnerait le suprême adieu, et c'est plus calme qu'il se rendrait sur le terrain.

Au fond, il aurait voulu qu'elle dormit, il l'aurait embrassée sans bruit. Sur sa table, il laisserait sa carte sur laquelle il écrirait:

— Tu dormais, je t'ai embrassée, bien doucement pour ne pas t' éveiller. Je vais me battre plein de confiance, car c'est pour châtier le misérable qui t'a insultée. C'est pour obéir à la volonté de mon père. Ton souvenir et ton amour me protègent. Ne crains rien, je t'embrasse de tout mon cœur et de toute mon âme, ma mère chérie. Au revoir?

Il concluait ses pensées en disant :

— Je me rendrais près d'elle sans bruit, j'irais l'embrasser.

Il se secouait pour réagir contre la sentimentalité qui l'envahissait. Il hésitait encore pour se rendre près d'elle, lorsqu'il entendit marcher dans la pièce qui précédait le salon.

Nous avons dit qu'il avait cru d'abord que c'était Vernet qui, levé de bon matin à cause de l'affaire, venait prendre ses ordres, lorsque tout à coup la porte s'était ouverte, et il avait vu sa mère sur le seuil.

Il s'était levé aussitôt, tout tremblant, en voyant l'étrange physionomie de la malheureuse femme, dont les yeux étaient hagards, la coiff'ure échevelée et dont les lèvres étaient rouges, le front blanc, les joues roses, les sourcils et les cils bien noirs : c'était le maquillage enfin qui, comme un masque, cachait, son désespoir. La physionomie était étrange, et fit une yive impression sur le jeune homme qui s'écria :

— Mère, c'est toi, à cette heure, oh! mon Dieu! qu'as-tu, que veux-tu? Alors Adèle se précipita sur son enfant, le prit dans ses bras, et d'une voix

qui alla troubler le jeune homme jusqu'au fond de son âme, elle dit :

— J'ai, que je vais mourir si tu ne veux pas m'entendre. Je veux que tu m'écoutes, que tu ne te battes pas avec le comte de Sancy.

— Mère, ne me demande pas cela, c'est impossible; c'est à l'ombre de mon père mort que j'obéis ; c'est pour notre honneur que je me bats.

— Tu ne te battras pas.

— Mais, ma mère, il est trop tard maintenant pour que je puisse reculer. Je suis le fils d'un soldat, et vous ne voudriez pas que je passasse pour un loche.

— Je ne veux pas que tu te battes, répétait la mère, d'une voix déchirante, pendue au col de son enfant.

— Il m'a insulté, il a achevé sur le fils ce qu'il avait commencé sur la mère et sur le père.

— Je ne veux pas que tu te battes.

— C'est impossible, mère, embrasse-moi. Ton baiser me protégera, embrasse-moi et retire-toi.

Tout à l'heure on va venir, il ne faut pas qu'on puisse croire que ma mère a pardonné au misérable, contre lequel je vais me battre, l'outrage qu'elle a subi. Retire toi, ma mère chérie. Tu ne veux pas que ton enfant soit ridicule, qu'on rie de lui.

— Je veux que tu ne risques pas ta vie. Je me moque de leur rire, je me moque du ridicule. J'ai assez souffert pour tout braver. Tu es à moi, tu es

mon fils, je t'ai élevé pour moi, je suis resté veuve pour ne penser qu'à mon enfant ; tu n'as pas le droit de disposer de ta vie, tu n'as pas le droit de venger une injure que tu ignores, qui me regarde, moi, et que j'aipardonnée

— Mon père n'a pas pardonné, lui.

— Et que nous importe ton père? exclama Adèle. Tu ne sais rien de tout cela. On t'a menti, on t'a trompé. On a faussement accusé le comte de Sancy.

— Que me dis-tu là, mère? dit le jeune homme en fronçant les sourcils, blessé de ce qu'on parlât si légèrement de son père.

— Mais, malheureux, fit la baronne d'Hervey en fondant en larmes, mais tu ne comprends donc pas que je ne peux rien dire, que je ne veux rien dire ?

Oh! mon enfant, mon Philippe, crois-moi.

— Non, ma mère. Femme, vous vous révoltez contre un combat, vous ne voulez pas de sang pour venger l'honneur, vous êtes prête à tous les par* dons ; mais, homme, c'est l'honneur qui me commande, et si je t'écoutais, je serais lâche. Allons, mère, relève-toi.

— Non, fit Adèle. •

On entendit la porte de la rue s'ouvrir, puis des pas dans la cour. Philippe tressaillit, prit sa mère dans ses bras, et voulut l'entraîner en lui disant :

— Retire -toi, mère, retire-toi, ne crains rien. Dieu veille sur moi. On vient me chercher, il ne faut pas qu'on te voie ici.

En entendant les derniers mots, la baronne d'Hervey eut un geste désespéré, et tombant aux genoux de son fils, ne pouvant contenir ses sanglots, elle gémit :

— Oh ! je t'en supplie, mon enfant, aie pitié de ta mère, écoute-moi.

— Non, non, c'est impossible.

Il voulait se reculer pour s'éloigner, afin d'aller au devant de ses témoins. Se traînant sur ses genoux, elle suppliait en criant :

— Pitié î mon enfant, pour ta mère, je ne veux pas que tu te battes avec lui.

— Ne crains rien, il ne me fait pas peur, fit Philippe, se méprenant sur le sons du mot.

Adèle supplia encore, en se cramponnant à ses genoux.

— Je ne veux pas que vous vous battiez, je ne veux pas que tu le tues, je ne veux pas qu'il te tue.

Sa mère était folle de douleur ; le malheureux garçon avait les larmes aux yeux, il sentait l'émotion qui l'attendrissait, il fit un dernier effort, et la repoussa doucement.

Il courait vers la porte, Adèle vit le mouvement, elle se redressa vivement, s'élança, et, se plaçant devant lui, elle lui dit :

— Tu ne veux pas écouter mes prières. Alors je te défends do te battre avec lui.

— Laisse-moi. rrère, laisse-moi !

Il essaya de la repousser. Alors, tirant le stylet qu elle avait tenu caché, elle lui dit :

— Philippe, si tu sors d'ici, je me tue, entends-tu bien ? je me tue, et tous les deux, toi et lui, vous aurez à vous reprocher ma mort.

Philippe fut effrayé ; il était blessé de ce lui qui revenait sans cosse, à chaque phrase, lorsqu'elle parlait du comte de Sancy. Il voulut désarmer sa mère.

— Finissons-en, mère tu n'a plus ton bon sens, donne-moi cette arme.

Il lui tenait le bras, mais elle se dégagea de l'étreinte, elle vit les témoins, qui venaient d'assister à la dernière partie de la scène, ils n'osaient entrer et faisaient signe à Philippe de s'échapper.

Alors elle s'écria :

-— Puisqu'il faut ma vie pour empêcher que tous les deux vous commettiez ce crime, que la volonté de Dieu soit faite.

Et elle se frappa de son arme.

Philippe Jeta un cri, et avec les témoins, il se précipita près de sa mère qui tomba dans ses bras.

Philippe regardait sa mère, se refusant à croire à ce qui venait de se passer. En la voyant inanimée, il porta vivement la main à son cœur, sa main s'emplit de sang ; ne sentant plus de battements, il eut peur, il ciia :

— Mère, mère réponds-moi.

Puis il eut un cri déchirant :

— Elle est morte, mon dieu !...

De Groissy et de Gesvres prirent la baronne dans leurs bras. Philippe, fou de douleur, gémissait. Au bruit, les gens de l'hôtel s'étaient éveillés et accouraient...

Pendant que le malheureux jeune homme s'était affaissé sur un siège et sanglotait en disant :

— Ma mère ! ma mère ! c'est moi qui suis cause de sa mort ! Oh ! mon dieu ! mon dieu !

On transporta la baronne dans sa chambre. De Groissy disait, au duc de Gesvres qu'il ne pouvait abandonner son ami dans cet état. Il le priait d-e se rendre au rendez-vous, il préviendrait ces messieurs de ce qui venait d'arriver, il s'entendrait avec eux pour que l'alFaire fut reculée de quelques jours.

Le vieux duc de Gesvres était fort mécontent, mais cependant il se rendit aux conseils de Groissy.

U partit De Groissy, resté seul avec Philippe, n'essaya pas de le consoler'. 11 savait

Lien qu'il est des douleurs qu'on n'atténue pas, que les larmes seules rendent moins aiguës.

La douleur du jeune homme était de celles-là : elle était trop légitime pour qu'il ne la respectât pas. Il laissa Philippe gémir et pleurer et se retira sans hruit.

Il alla questionner les gens de l'hôtel groupés devant la porte des appartements de la baronne; il apprit que celle-ci respirait encore. Le valet de pied était allé chercher le médecin, et la femme de chambre et une autre servante de la baronne étaient près d'elle.

M""^ d'Hervey n'avait pas repris connaissance, mais son pouls battait encore.

De Groissy retourna aussitôt auprès de son ami. Il lui dit de reprendre courage, de ne point pleurer.

Celui-ci y répondit d'une voix déchirante :

— Mais ma mère est morte I Ma mère s'est tuée pour moi !

— Ne désespère pas, fit vivement de Groissy ; monte vite chez elle : elle n'est que blessée. On est allé chercher un médecin.

A ces mots, le jeune homme se redressa vivement :

— Tu ne me mens pas? Est-ce vrai? Oh! mon Dieu? mon Dieu! ne me donnez pas cette douleur I

Et il se précipita vers les appartements de la baronne.

En le voyant, les personnes qui attendaient à la porte de la chambre s'écar« talent vivement. Il entra, s'avança près du lit où on avait étendu la malheureuse femme. Il s'agenouilla, lui prit la main, sanglotant.

— Ma mère, ma mère, réponds-moi, je t'obéirai.

En posant ses lèvres sur le poignet, il sentit que le pouls battait. Il se releva alors, prit sa mère dans ses bras, lui appuya la tête sur sa poitrine, la couvrant de baisers, disant :

— Tu vivras, ma mère, tu vivras! Je ne veux pas que tu meures !

Et il lui sembla que les lèvres se remuaient pour lui répondre, que l'œîl s' entr' ouvrait pour le regarder. Il eut un cri de joie, en disant :

— Oh! mère chérie, pardon, je t'obéirai.

Le docteur arrivait. On se tut aussitôt. Il se pencha sur la blessée. Philippe se recula pendant que la femme de chambre dégrafait la robe et coupait la chemise, découvrant la gorge admirable de la baronne.

La plaie était un peu au-dessus du sein, se dirigeant vers le bras; elle saignait abondamment. Pendant que le médecin la regardait attentivement, pressant les chairs, Philippe l'observait.

Il lut sur le visage du docteur que la blessure n'était point mortelle.

Le docteur s'occupa d'abord de rapidement panser la blessée, sans se préoccuper de son état de syncope.

— Quand il eut fini, il dit eu se tournant vers Philippe qui le regardait haletant :

Ne crai«s rien, more; je reste près de toi. (Page 362.)

— La blessure est cravp moia v\.- -u

— Dhf rv.. • '^^'^^^' ^^is j ai bon espoir.

Philippe, en préparant l'encre et le papier, vit sur une tablette une lettresur laquelle il reconnut la grosse écriture du baron d'Hervey, de son père.

Assez étonné, il la prit aussitôt et laissa la place au docteur qui se mit à écrire son ordonnance.

Philippe glissa la lettre dans la pocîie de son gilet et retourna près de sa mère, qui, peu à peu, reprenait connaissance.

On avait envoyé faire exécuter l'ordonnance du docteur. Ayant suivi ses prescriptions, la blessée, revenue à elle, mais tout à fait affaiblie par le sang qu'elle avait perdu, ne pouvant parler, avait remué les lèvres en tournant son regard vers Philippe. Elle semblait heureuse de le voir près d'elle. Le jeune homme comprit ce qu'elle demandait; prenant sa main, il se pencha sur elleet lui dit :

— Ne crains rien, mère ; je reste près de toi.

Le regard anxieux qui demandait plus, il le comprit et il dit :

— Je te jure, ma mère chérie, que je ne te quitterai pas, je reste à ton chevet, je renonce momentanément à ce diiel. Quand tu seras rétablie, quand tu seras debout, tu me guideras, j'écouterai tes conseils, je te jure, je t'obétrai. Repose-toi donc, sois calme; je te répète, je te jure, ma mère, que je m*ete quitterai pas.

Adèle sourit à son fils pour le remercier, elle lui tendit les lèvres, ÎE sepencha sur elle et l'embrassa.

On fit prendre la potion à la blessée. Elle s'endormit.

Quand ello reposa, on éloigna tout le monde. Il fallait à la malade q-mel'qTiïes heures de repos absolu. Philippe seul resta près de sa mère.

Le médecin qu'il reconduisit jusqu'à la porte répondit à ses questions^ inquiètes, qu'il reviendrait M soir, et qu'alors seulement, il dirait la graviité de la blessure; jusqu'alors il ne la jincgeait pas mortelle, il lui paraissait que le fer, entré au-dessus du sein, avait glissé &ur une côte, il ne eroyait pas qu'aucun organe essentiel fût atteint; mais il ne pourrait être affîrmatif qu'à sa seconde visite.

Jusque-là, il fallait à la malade xm silenxîe absolu, l'empêcher de parler, lui épargner toute émotion.

Le docteur l'interrogeant, Philippe dut raconter ce qui s'était passé. Le docteur insista de nouveau, disant qu'il fallait donner des ordres à tous ceux qui l'approcheraient, pour qu'ils lui déclarassent, si elle les interrogeait, que l'affaire était arrangée, que le duel n'aurait pas lieu; la catastrophe survenue avait décidé les témoins à s'interposer entre les adversaires. Philippe, naturellement, s'engageait à aider par ses déclarations à ce mensonge. Ayant reconduit le docteur, il appela la femme de chambre, la seule qui pouvait s'approcher de sa mère et lui fit sa leçon. Puis, il rentra dans la chambre ; sa mère donnait.

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