AVE MATER
. Philippe, après s'être assuré que sa mère était calme, se dirigea vers la fenêtre qui ouvrait sur les jardins. Il songeait à ce qu'il allait advenir des suites de cet incident. Qu'allait penser le comte de Sancy de la baronne d'Hervey, qui préférait se tuer plutôt que de laisser aller son fils sur le terrain.
Si la situation n'avait menacé d'être tragique, elle eût été ridicule. A cette heure, il eût voulu pouvoir causer avec de Groissy, s'entendre avec lui, savoir ce que l'on devait faire ; mais de Groissy était parti sans qu'on s'aperçût do son départ.
Peut-être était-il chez lui, et comme les appartements de la baronne correspondaient avec ceux de son fils, Philippe se dirigea vers le salon, et, ne voyant personne, il appela un domestique. On lui dit que M. de Groissy était parti depuis longtemps, disant que, si Philippe s'informait de lui, on lui répondit qu'il reviendrait dans la soirée. M. le baron n'avait pas besoin de penser à ses affaires, on s'en occupait. Il songea alors à Vernet. On lui répondit que l'ancien hussard, parti la veille avec lui, n'était pas rentré à l'hôtel.
— Qu'est-ce que cela veut dire? pensa Philippe.
Il remonta près de sa mère. On avait fait recommander au concierge de refuser toute visite, en disant qu'un accident était arrivé le matin à M'*^ la baronne, qui l'obligeait à garder la chambre, son fils était près d'elle et ne pouvait recevoir personne. La porte était absolument défendue.
Philippe, revenant chez sa mère, se trouvait dans la pièce précédant la chambre à coucher.
Ayant entendu sonner à la porte de l'hôtel, et se souvenant de l'ordre donné au concierge, il voulut voir quels étaient les visiteurs qui se présentaient, espérant peut-être voir rentrer Vernet ou venir de Groissy.
Il alla à la fenêtre qui donnait sur la cour et souleva doucement le rideau. Sa stupéfaction fut grande ; il eut d'abord un mouvement d'impatience, puis, un cri de surprise. Il venait de voir la vicomtesse de Sirvan, c'est ce qui l'impatientait. Mais ce qui le surprit, ce qui le bouleversa, c'est qu'il vit entrer avec elle une jeune fille qu'il reconnut, Rachel ! Rachel, amenée jusque chez lui par la vicomtesse. Mai? cette femme devenait folle 1 Cette rage de le servir l'aveuglait. Il devina ce qu'elle voulait faire. Évidemment elle amenait Rachel pour que la jeune fille se joignit à sa mère pour empêcher le duel. Gela devenait le comble du ridicule, et il sentit le rouge lui îuonter aii visage. Il se hâta de fermer la fenêtre et rentra dans la chambre.
364 LE FILS D'ANTOiNY.
La baronne d'Hervey reposait doucement ; il se pencha sur elle et fut tout à coup tranquillisé sur son état.
Fiévreux, agité, il avait de la peine à modérer son impatience. Il aurait voulu savoir ce qui se passait au dehors, ce qu'avaient fait ses témoins. Il espérait que la vicomtesse de Sirvan se retirerait avec Rachel et attendrait ; il ne pensait qu'elle pût aller chez le comte de Sancy, carVhilippe ignorait absolument que la jeune fille était la nièce du comte. Il ne connaissait Rachel que sous le nom de M"o de Launay.
Plusieurs fois, il avait vu le comte, M. de Sancy près d'elle ; il en avait éprouvé une haine jalouse. Il était singulier déjà que la vicomtesse de Sirvan osât amener M^'» de Launay chez sa mère, car, au fond, c'est à peine s'il avait vu la jeune-fille. Des projets avaient été formés, il est vrai, mais il n'y avait eu aucune entrevue sérieuse. Du moins, il l'ignorait.
Mais il supposait qu'à cette heure, il n'y avait pas d'autre raison à la démarche de la vicomtesse, accompagnée de la jeune fille.
Il resta longtemps accoudé à la fenêtre qui donnait sur le jardin, il pensa au bouleversement amené dans sa vie par sa querelle avec le comte.
Si le comte de Sancy ne s'était pas trouvé devant lui, à la soirée du ministère des afi'aires étrangères, ce jour-là il présentait Rachel à sa mère. A cette heure, au lieu de veiller à la malheureuse femme blessée, il serait avec elle, occupé des préparatifs des fiançailles.
Il se demanda si cette indiscrète et bavarde M"'^ de Sirvan n'avait pas raconté l'aff'aire à la jeune fille à cette pensée, il était irrité. Il se trouvait niais, ridicule. Car, cela était probable, quelle autre raison avait la jeune fille pour consentir à venir chez sa mère, seule avec M""^ de Sirvan? Il se secoua pour se débarrasser de cette préoccupation. Il allait marcher tout fiévreux dans la chambre, mais un mouvement de sa mère l'arrêta. Sans bruit, il vint se replacer devant la fenêtre, et s'y assit. 11 fallait occuper son temps.
Machinalement il mit la main dans sa poche, et y trouva la lettre qu'il avait ramassée sur le petit meuble, en préparant au docteur ce qu'il fallait pour écrire l'ordonnance. Il regarda le papier jauni, et, remarquant la date, il dit:
— Tiens, cette lettre est écrite quelquesjours avant la mort de mon pauvre père... C'est à ma mère qu'il écrivait.
C'est avec une certaine émotion qu'il la déplia. Au premier mot, il eût un tressaillement ; 11 continua, et à mesure qu'il lisait, sa main tremblait et son visage devenaitlivide.
Puis la lettre lui glissa des mains, et il s'affaissa dans le fauteuil, portant la main à son front, craignant que son cerveau n'éclatât, ses yeux se fermèrent et un moment, il crut qu'il allait mourir.
Il réagit cependant, et les deux coudes sur les bras du fauteuil, le corps penché, il resta longtemps le regard fixe; parfois ses dents grinçaient, ses
mains se crispaient, la sueur perlait sur son front, puis tout à coup ses yeux s'emplirent de larmes, et sanglotant, il gémit :
Oh ! mon dieu, mon dieu, c'est épouvantable.
Philippe venait d'apprendre la vérité, il venait de s'expliquer la phrase étrange de sa mère en se frappant :
— Pour éviter ce crime, je sacrifierais plutôt ma vie.
La lettre, nos lecteurs l'ont deviné, était celle que le général d'Hervey avait adressée à sa femme, en lui annonçant que, pour l'honneur de son nom, il cacherait la faute et reconnaîtrait l'enfant.
La lettre était longue et claire ; elle reprochait à la femme la faute commise ; elle établissait l'impossibilité de la paternité du général, qui depuis plus d'un an n'avait vu sa femme lorsque l'enfant allait naître ; elle racontait dans tous ses détails le voyage de Strasbourg, le retour du mari, surprenant sa femme avec son amant, la comédie du crime ; ce n'était pas Antony, c'était la femme qui s'était frappée. Pour sauver l'honneur de sa maîtresse, Antony avait consenti à passer pour un criminel, mais la baronne l'avait protégé contre la justice et l'avait sauvé.
Antony était le père de son enfant ; de celui qu'il condamnait à s'appeler le baron d'Hervey, de celui qu'il réclamait pour le faire élever dans la haine d'Antony, son père; de celui auquel il donnait la mission, l'ordre plus tard de le venger en tuant son père.
C'était épouvantable enfin, et le jeune homme comprenait à cette heure les angoisses de sa mère, ses terreurs lorsqu'elle l'avait vu prêt à aller se battre avec Antony... son père.
Qu'ailait-il faire ? Philippe n'avait jamais connu celui dont il portait le nom; il n'avait pas été élevé par lui. Il n'avait jamais eu d'affection pour un père, il n'avait eu que de la vénération pour sa mémoire. Au monde un seul être s'était dévoué pour lui, c'était sa mère. Sa mère, qui, malgré sa faute, n'avait eu qu'un seul souci, l'honneur de son fils. Proclamer la vérité, c'était un scandale impossible. Allait-il reprochera sa mère sa faute ? C'eût été odieux ; et cependant il sentait que la vie n'était plus possible si sa mère était obligée de lui faire l'aveu de son indignité.
Pleurant, il restait la tête dans ses mains, cherchant un dénouement qui ne blesserait pas sa mère, qui lui permettrait de garder éternellement le secret qu'elle avait caché jusqu'alors. Il avait l'âme trop haute pour acepter qu'une mère pût rougir devant son fils. Pour le monde, il était et resterait le baron d'Hervey; la légende pour laquelle il se battait devait toujours rester. Il fallait que le monde crût toujours que c'était parce que sa mère auait résisté aux violences d'un homme, que cet homme avait tenté de l'assassiner. Il fallait que ce secret ne fût jamais dévoilé ; qu'il restât enfoui dans la conscience de ceux qui le connaissaient.
Quand Philippe releva la tête et essuya ses yeux, il était résolu.
Il ramassa la lettre, et sans bruit se dirigea vers la cheminée et la brûla ;
puis se dirigeant vers le lit, il s'agenouilla, prit doucement une des mains de ■ la Llessée, y posa ses lèvres et dit : ,
— Ma mère, je vous salue et je vous bénis. Au toucher des lèvres, Adèle s'éveilla. Reconnaissant son fils, inquiète,
elle dit aussitôt :
— Philippe tu ne me quitteras pas.
— Mère, dit Philippe, mes témoins sont en ce moment chez M. le comte de Sancy, ils lui portent mes excuses.
— Oh ! mon Philippe, fit Adèle en l'attirant vers elle. En l'embrassant, elle sentit que ses joues étaient mouillées.
— Tu as pleuré ? fit-elle.
— Oui, de te voir souffrir, mais c'est fini, maintenant, quand tu seras debout, nous irons ensemble chez le comte de Sancy, et c'est toi qui m'excuseras pour lui.
Philippe, calme, lui sourit. Elle fut rassurée.
La malheureuse femme, à laquelle son fils n'avait répondu qu'en voyant sa mine inquiète , avait eu un moment de terreur.
Le changement qui s'était produit si rapidement dans les intentions de Philippe avait-il pour cause la révélation dupasse? Est-ce que, blessée, dans un moment de délire, elle avait avoué sa f^iute? Est-ce que son fils savait que son père était son adversaire? Elle s'était rassurée en voyant le soupire calme du jeune homme, en l'entendant dire qu'à la suite de l'émotion qu'il avait éprouvée en voyant sa mère se frapper, dans une crise de larmes, il avait cherché la cause de la douleur qui avait pu porter sa mère à cette extrémité.
La fièvre et la colère qui l'animaient depuis quelques jours était tombée, il avait pu juger plus froidement ses actes. Il avait, sans raison, insulté, provoqué son homme, qui s'était conduit, vis-à-vis de lui, en parfait gentilhomme. Calme, écoutant sa raison, il était prêt à le reconnaître et à s'en excuser. La baronne d'Hervey crut à cette histoire. On croit facilement ce qu'on désire. Elle respira plus librement, convaincue que son enfant ne savait rien et assurée que Philippe tendrait la main au comte de Sancy.
Le soir, lorsque le médecin revint, après, avoir observé sa malade, examiné la blessure, il dit gaiement :
- Il n'y a aucun danger, je ne crois même pas nécessaire de vous ordonner le repos; ce n'est qu'une piqûre légère, il est vrai que, quelques millimètres plus bas elle était mortelle ; reposez-vous donc, madame, demain vous vous lèverez sans y penser.
Philippe embrassa sa mère, qui lui dit encore :
— Tu ne m'as pas menti, n'est-ce pas, tu as bien renoncé à ce duel?
— La preuve, ma chère mère, puisque le docteur dit que demain tu ne te ressentiras plus de ta blessure; dès le matin, je t'emmène et nous irons, déjeuner ensemble.
Adèle, souriante, eiribrassa son fils et, plus cahne, elle s'endormit. 4
' Alors, Philippe dit à la femme de chambre de la veiller, se rendit chez lui et s'habilla hâtivement. Il allait sortir, lorsqu'il vit entrer Yernet, tout piteux.
Ne pensant plus à Téquipée de l'ancien hussard, tout entier à ce qui l'occupait, il lui dit seulement :
Vernet, viens avec moi.
— Vernet était effrayé ; il trouvait la voix de son maître bien dure ; il n'était pas grondé et il n'en avait que plus de crainte. Assurément, il y avait dans tout cela quelque chose de menaçant.
Il trembla, lorsque, près de sortir, son maître lui dit encore :
— C'est toi qui es la cause de tout cela ; si tu te contentais de te mêler de tes affaires, rien de cette désagréable histoire ne serait arrivé; c'est la juste récompense des bontés que j'ai pour toi. C'est une leçon, du reste.
Vernet baissa la tête et ne répliqua pas. Il était bien évident pour l'ancien hussard que son maître lui reprochait son équipée de la veille. Vernet ne pouvait pas penser à la démarche qu'il avait faite chez le notaire; pour lui, cela était vieux. De plus, il était convaincu que son maître partageait la haine qu'il avait pour Antony. Ces reproches ne pouvaient donc porter que sur la façon dont il avait traité la veille et l'inconnu et le concierge de l'hôtel ; mais il avait payé déjà cela bien largement, puisqu'il avait passé la nuit et une partie de la journée au poste, puisqu'on lui avait déchiré tous ses vêtements. Il n'avait eu que le temps, en arrivant à l'hôtel, de monter dans sa chambre pour se vêtir plus convenablement.
En lui parlant aussi sévèrement, que pensait donc son maître ; quelle punilion lui réservait-il ?
Vernet était convaincu que les gens de police s'étaient présentés à l'hôtel et avaient dit pis que pendre sur son compte. A cette heure, il reconnaissait le mériter; il se souvenait de la façon dont il avait traité les agents qui l'avaient arrêté. On n'était venu à bout de lui que par la force, et en estimant qu'il n'avait rendu que ce qu'il avait reçu, ce qui était bien au-dessous de la vérité, en en jugeant par ce qu'il avait subi, les agents devaient être dans un vilain état.
On avait probablement dit tout ça à son jeune maître; et celui-ci ne lui disait rien; mais assurément il l'emmenait avec lui pour le mener devant le commissaire qui allait lui parler de la belle façon. C'est, tout honteux et très inquiet, qu'il suivait son maître
En le voyant, après avoir descendu le faubourg Saint-Honoré traverser la place de la Concorde, dans la direction de la rue de Bourgogne, ses appréhensions redoublèrent. On le menait à l'hôtel de Sancy; qu'avait-il fait; le concierge avait-il été mortellement atteint? Et à mesure qu'on avançait, la sueur ruisselait sur les joues de l'ancien hussard.
En arrivant près de l'hôtel, un homme placé dans l'encoignure d'une
porte, et que Vernet reconnut aussitôt, se sauva en criant à quelques personnes :
— Sauvez-vous, sauvez-vous, c'est le fou d'hier.
C'était M* Leclaqué, qui, épouvanté, fuyait en entraînant les hommes avec lesquels, depuis le matin, il observait les gens, qui sortaient de l'hôtel de Sancy.
C'est à peine si Philippe soucieux remarqua l'incident. Vernet se glissait le long du mur; il crut défaillir en voyant le baron entrer dans l'hôtel, en lui disant :
— Viens, tu m'attendras en bas.
Philippe traversait la grande cour, lorsque le concierge apercevant Vernet, jeta des cris épouvantables.
— Fermez les portes, fermez les portes, c'est le foui
Philippe, étourdi, regardait autour de lui, regardait le concierge, ne s'expliquant pas la raison de cet effroi.
Vernet piteux, la tête basse, le dos courbé, n'osait faire un pas.
Le concierge courait dans la cour, appelant les domestiques, fermant les portes. Philippe entrait sous le péristyle; il disait son nom au valet de pied, lorsque la porte s'ouvrit, et le comte de Sancy parut.
Étonné et inquiet, en apercevant le jeune homme, il dit vivement :
— Que voulez-vous, monsieur?
— Quelques minutes d'entretien, si vous voulez me les accorder.
— Entrez, monsieur.
Il traversa la pièce qui précédait lo salon, il ouvrit la porte et pria le jeune homme d'entrer.
Au moment où Philippe franchit le seuil, on entendit un petit cri de surprise.
Philippe eut un mouvement; c'était Rachel, qui, entendant crier dans l'hôtel, accourait près de son oncle.
Le comte entra vivement et voulut éloigner sa nièce.
Philippe restait sur le seuil de la porte, tout décontenancé, le rouge au front. Ce qu'il avait prévu était arrivé. Jusque chez le comte de Sancy, M"^ de Sirvan avait amené celle qu'elle lui avait fiancée.
Il fut plus surpris et plus embarrassé encore en voyant le comte parler familièrement et paternellement à la jeune fille. Rachel était donc une parente du comte? Il n'en put douter, en l'entendant dire :
— Je t'en supplie, mon enfant, laisse nous, tout à l'heure, je t'appellerai. Rachel dirigea ses grands yeux pleins de larmes sur le jeune homme, elle
-eut un regard suppliant en faisant la révérence pour se retirer.
Philippe était désorienté ; il ne savait quelle contenance tenir.
Quand le comte revint, après avoir reconduit la jeune fille jusqu'à la porte, il se tourna vers lui en lui disant :
— Monsieur, veuillez prendre un siège, je vous écoute.
- Oh ! mademoiselle, suppliait Philippe. (Page 370.) P«ia. qui écr„,,„ ,„„ 0.™.. 1 i '•"'""■ ""™ "" "'•'■" '•
- Oh I monsiPnr fl, I «'^cuser et de me pardonner.
^onsieur, fit le comte de Sancy, tout tremblant, bouleversé par le
regnrd et par l'accent du jeune homme, c'est votre mère qui vous oblige ù cette démarche et je...
— Non, monsieur, non, c'est à mon cœur que j'obéis.
— Que me dites-vous là? fit le comte fixant son regard sur Philippe, cherchant à lire sur son visage l'étendue de la phï'ase qu'il venait de prononcer
Il vit le jeune homme pâlir, il vit ses yeux se mouiller, deux larmes coûter sur ses joues; les lèvres du jeune homme tremblaient lorsqu'il babutia :
— Ne m'en demandez pas plus, monsieur, je sais, je sais. Antony lui prit vivement la main. Philippe tomba à genoux et dit .
— Pardon.
— Relevez-vous, relevez-vous, fit vivement Antony, redoutant qu'on n'entrât et qu'on ne vit le jeune homme à genoux devant lui.
On frappait à la porte.
— Relevez-vous vite, reprit encore Antony, c'est Racheil, c'est ma nièce. Qu'on Jie nous voie pas ainsi.
— Vûtre nièce! exclama Philippe, se relevant.
Il y eut un silence, pendant lequel les deux hommes se serraient affectueusement la main.
Philippe souriait, Antony cherchait à contenir ses larmes. Cette scène n avait duré que quelques minutes, les deux hommes n'avaient échangé que quelques mots; cependant ils s'étaient compris tous deux.
La porte s'ouvrait, et Kachel inquiète entrait, le visage bouleversé, elle s'ëlançait^^ers son oncle, et vite, sans lui permettre de l'arrêter, elle dit :
— Mon oncle, cela n'est jpas vrai, cela est impossible, vous ne vous battex pas? Je ne le veui?: pas.
— Mais, fit aussitôt le comte, tenant toujours la main de Philippe, quelle histoire viens-tu nous raconter-là? Nous battre ! à quel propos, mon Dieu? Est-ce pour la demande que l'on vient me faire? Tu refuses donc?
Rachel, toute décontenancée, fixait ses grands yeux clairs sur lès deux hommes, n'osant croire à ce qu'on lui disait. Antony sourit .au jeune homme et, s'adressant à sa nièce, il dit :
— M. le baron d'Hervey vient pour me demander la main de M"" Rachel de Launay, ma nièce; je disais à M. le baron d'Hervey que ma nièce était habituée à m'imposer toutes ses volontés, que je ne pouvais répondre pour elle. Tu es entrée à ce moment, et, ma chère enfant, je to laisse ce soin.
Pendant que M"® Rachel, toute rougissante, ne savait quelle contenance tenir, Philippe pressait chaleureusement la main d'Antony, et lui disait :
— Oh! merci, monsieur le comte, monsieur...», mon père...
— Chut! fit i^ntony.
Et s'adressant vivement à Rachel, il dit :
— Tu vois, il paraît presque sûr de ta réponse, puisqu'il me donne déjà le nom par lequel tu m'appelles ordinairement.
' — Oh! mademoiselle, suppliait Philippe.
— Monsieur le baron, balbutia llachel, j'obéirai à mon oncle.
— Voilà qui est entendu. Alors, mon cher baron, embrassez votre fiancée. Le soir même, M'*" Rachel, accompagnée par son oncle, se montrait dans
une loge à l'Opéra. Souvent, elle se penchait pour parler au baron d'Hervey, assis derrière eux. Les habitués les regardaient curieusement, se racontant qu'à la suite d'une explication, les deux hommes s'étaient réconciliés et que cette amitié avait été renouée par le mariage projeté de Rachel de Launay et du baron d'Hervey. /
Le lendemain, la baronne d'Hervey, faible et pâle, était étendue sur une chaise longue dans son salon, lorsque le comte de Sancy se présenta chez elle. Philippe et M"*^ Rachel assistaient à l'entrevue. Ils ne purent échanger que quelques paroles.
Adèle lui avait dit tout bas lorsqu'il s'était incliné pour lui baiser la main :
— Pardon!
Et Antony avait longtemps gardé la main sur ses lèvres»