‹ Le fils d'AntonyChapitre 5 sur 34 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LES INQUIÉTUDES DU COLONEL d'hERI^'

C'était le colonel d'Hervey qui venait savoir des nouvelles de sa femme. Mais il fallait avoir la conscience de la situation, l'habitude de modérer ses impressions pour ne pas éclater de rire, en voyant le brave homme.

Le colonel d'Hervey avait passé une nuit épouvantable, pleine de cauchemars, sa marmotte était sur le côté et les coins du foulard se dre-ssaient siir son front comme deux cornes ; ses moustaches, qu'il teignait, avaient perdu le brun sous la sueur. Le regard était effaré, hagard, le visage était fatigué, la face pâle, seul le nez restait criard de ton, il était d'un rouge insolent.

Quels songes épouvantables avaient hanté le cerveau du colonel? lui seul pouvait le dire. Le matin, tout mouillé de sueur, il s'était dressé sur son lit, et il avait crié :

— Je le tuerai, je le tuerai.

Puis, deux fois, il avait passé la main sur son front, et enfin, après avoir regardé autour de lui, il avait ajouté :

— Ce n'est pas possible, j'ai rêvé... Non! ce n'est pas possible — sacré nom de nom! — et il s'était jeté en bas du lit, il avait sonné son brosseur, mais Vernet dormait à poings fermés, il n'avait répondu que par un ronfiement formidable. Vivement impressionné par les cauchemars de la nuit, le colonel ne s'était pas em.porté, ne voyant pas son domestique venir, il s'était habillé tout seul... Mais comment?... Il avait enfilé sa vaste culotte, chaussé sespantouffes et il s'était précipité vers la chnmbre de sa femme.

Nous avons dit que les appartements du colonel communiquaient par le

boudoir avec les appartements de la baronne d'Hervey. Il avait gratté à la porte, et le docteur lui avait ouvert. Alors, le colonel, d'une voix tremblante, lui avait demandé :

— Ah ! docteur, qu'est-ce qu'il y a de nouveau?

— Mais, rien, colonel; la baronne va très bien ; elle dort.

— Merci ! merci !

Et le vieux solfiât, soupirant bruyamment, passait la main sur son front, essuyant la sueur qui perlait à la racine de ses cheveux.

— Qu'avez-vous donc?

— Ah! tonnerre de Dieu! j'ai passé une épouvantable nuit, — et, prenant le bras du docteur, il l'attira dans le boudoir, fermant la porte derrière lui, et alors modérant sa voix, il dit :

— Oh! mon cher docteur, si vous saviez ce que ce seul mot : Il n'y a rien de nouveau, m'a fait de bien. Ah? nom de Dieu ! je respire maintenant. Ecoutez î toute la nuit j'ai eu un épouvantable caiichemar, à la suite des événements d'hier. Vous savez, eh bien, ma pauvre Adèle était là, sur le lit, et je la voyais mourant... mourant comme je vous le dis, en mettant au monde un enfant qui n'était pas le mien.

Le docteur devint livide ; il balbutia.

— Ah! colonel, que dites-vous là ?,..

— C'est une folie, sacredié, je le sais bien, et la preuve c'est que je viens, tout de suite... la chose qui m'avait le plus frappé, c'est que je voyais la pauvre femme étendue, inanimée, morte sur le lit... Oh! bon sang de bon Dieu! ce tableau, je l'ai encore devant les yeux en vous parlant. Ah! mon cher ami, S4 vous saviez ce que vos paroles m'ont fait de bien.

— Je vous réponds de M""' d'Hervey, maintenant.

— Ah ! merci! Dites donc, est-ce que je pourrais la voir, la pauvre chère belle, l'embrasser... oh ! cela me ferait du bien.

— Attendez une seconde, colonel, je vais voir si elle dort, fit le docteur tout bouleversé par ce que le vieux soldat venait de lui dire, et heureux de pouvoir le quitter quelques minutes...

C'est pour la forme seulement qu'il se dirigeait vers le lit. Aussitôt il fut effrayé en voyant le visage de M""* d'Hervey.

— Oh ! mon Dieu ! qu"avez-vous ?

— J'ai tout entendu... Il sait, nous sommes perdus, il sait..;

Le docteur se pencha vivement vers elle, et, à voix basse, il lui dit vite :

— Taisez-vous... taisez-vous... Il ne sait rien, mais il faut qu'il vous voit... feignez de dormir... ohlje vous en prie, madame, laissez-moi vous diriger... il va venir, il se penchera vers vous, il vous embrassera, dormez. '

— Oh ! non ! non ! Je ne veux pas le voir.

— Dormez... mais dormez donc, il se penche à la porte et regarde.

— C'était vrai, le colonel impatient passait la tête, et regardait dans la chambre, pour s'expliquer le motif de son attente. Le docteur, heureusement,

M. le ministre voudrait qu'il ne se fît pas de bruit, ni de scandale. (Page 71.)

veillait sur la porte, et c'est en obligeant M"® d'Hervey à ne pas bouger, c'est en feignant d'observer son état qu'il lui commandait de dormir. Mais le dernier commandement était un ordre, — et Adèle avait compris. — Sa tête était retombée sur l'oreiller, les yeux s'étaient fermés.

Le docteur s'était tourné alors et avait dit à mi-voix au colonel : — Elle dort; venez, monsieur d'Hervey, mais, chut! pas de bruit. Et le colonel s'était avancé sur la pointe des pieds.— Oh; le vieux

soldat, qu'il était grotesque dans son costume de nuit, et qu'il était heureux que sa jeune femme eût les yeux fermés et ne pût le voir; malgré la gravité de la situation, le docteur faisait les plus grands efforts pour garder son sérieux. Que sa marmotte était drôlement placée, que sa moustache avait une bizarre façon, et qu'il était singulièrement vêtu !...

Pauvre brave ! quelle horrible nuit il avait passé : dans cette nuit il avait tout perdu : l'honneui, l'affection, tout... Et comme il était heureux de son réveil. On aurait ri de lui qu'il eût peut-être trouvé cela très gai. II était si heureux 1 C'était un rêve, sa femme vivait, sa femme était toujours sa digne compagne, celle qui avait préféré sacrifier sa vie à son honneur.

Le grotesque, duquel un moment le docteur avait craint de rire lui fit couler les larmes des yeux, lorsqu'il le vit se traînant sur le tapis, à petits pas, pour ne pas éveiller sa femme, s'avancer près du lit, se mettre à genoux, et tendre doucement ses grosses lèvres pour embrasser Adèle.

Ce baiser, sur le front d'Adèle, fit l'effet d'un choc électrique, la jeune femme tressaillit, le docteur prit aussitôt le colonel par le bras, le releva vite en disant :

— Oh! colonel, que faites- vous? Vous allez l'éveiller.

Et il entraînait au dehors le vieux soldat, qui se laissait conduire comme un enfant. Avant de passer la porte, il se retourna, et, les yeux mouillés, baisant le bout de ses doigts, il lui envoj-a un baiser en disant d'une voix émue :

— Oh! la chère enfant, si vous saviez comme je l'aime, maintenant!

Le docteur le poussa dehors juste au moment où, toute frissonnante, Adèle se redressait, et avec le drap essuyait la place où la bouche du colonel s'était posée, en disant ;

— Son baiser m'a brûlé la peau !,..

Et le brave soldat, ému, serrait la main du docteur, ne pouvant articuler un mot pour lui dire merci d'avoir sauvé celle qu'il aimait. Il avait eu trop peur la nuit, dans son rêve ; il était trop heureux maintenant, et tout ce qu'il put dire ce fut :

— Ah ! nom de Dieu! docteur, eh bien, merci, làl...

Et, pour cacher son émotion, il retira vivement sa main de celle d'Olivier Delaunay, il passa sa manche sur ses yeux, et, se retournant, raide, droit, il rentra dans ses appartements ; il se heurta au hussard Yernet qui, une main au fronï, l'autre sur la couture de la culotte, lui dit :

— Colonel, un pékin qui vous demande.

— Eh! sacré bougre d'imbécile... je ne reçois personne à cette heure.

— C'est ce que j'ai dit, mais le particulier a insisté, il a dit qu'il était chargé d'une grave mission pour le colonel.

r— Est-ce que c'est un des individus qui sont venus hier ?

— Je ne sais pas, mon colonel, mais il a une figure aussi désagréable; ça m'a encore l'air d'être un homme de police.

— Tu vas me ficher ça à la porte? Tu lui diras qu'il se mêle de ses affaires et qu'il me laisse tranquille.

— Le ficher à la porte ! répéta le hussard Vernet, paraissant content de l'ordre, j'y vais, mon colonel.

Et il partit pendant que le baron d'Hervey regagnait sa chambre. Quelques minutes après, le hussard revenait, l'air ahuri.

— Qu'y a-t-il encore?

— Ah! mon colonel, il m'a dit qu'il fallait absolument que vous l'écoutiez. Il vient de la part du ministre de la guerre.

— Du ministre de la guerre! répéta le colonel, pâlissant... Allons, vite, Vernet, viens m'habiller.

— Ah! oui, vous ne pouvez pas le recevoir déguisé en pékin.

Le colonel était très intrigué par cette visite matinale, il avait hâte de se trouver en présence de l'homme que lui envoyait le ministre.

Le ministre de la guerre! qu'est-ce que cela voulait dire? Il était très inquiet, le colonel, et il criait ses plus épouvantables jurons, en pressant son brosseur de l'habiller. Quand il fut prêt, après s'être regardé dans la grande psyché du cabinet de toilette, et avoir constaté qu'il ne manquait rien à sa petite tenue, ayant lissé ses moustaches, ramené ses cheveux sur les tempes S0U8 le bonnet de police, il dit à Vernet i

— Gomment se nomme ce particulier-là?

— Je ne le lui ai pas demandé, mon colonel.

— Gomment! imbécile, tu me déranges, tu me fais perdre une heure à m'habiller, et tu ne sais pas seulement le nom de la personne?

— J'y vais, mon colonel.

Et le hussard se précipita au dehors pour revenir presque aussitôt. Le valet de pied, en le voyant prendre la carte du visiteur, lui avait tendu le petit plateau d'argent qui servait d'ordinaire pour présenter les cartes et les lettres aux maîtres; — mais le hussard, ne connaissant pas l'usage, avait pris le plateau d'une main, la carte de l'autre, et il entra ainsi, offrant la carte à son colonel. Pendant que celui-ci lisait le nom du visiteur, Vernet, vivement embarrassé, se demandait à quel usage pouvait bien servir le plat d'argent qu'on lui avait donné ; il le glissait sous son bras, puis essayait de le dissimuler derrière lui, redoutant que son colonel en relevant la tête ne le vît avec un plateau à la main. Pourquoi diable Jean lui avait-il mis ça dans les doigts?

Le colonel d'Hervey, ayant lu la carte, dit tout haut :

— Séjournet, ancien notaire... Je ne connais pas ça, fais-le entrer. Vernet sortit, jeta le plateau au domestique en lui disant :

— Tu ne peux pas garder ta vaisselle, toi... Si vous voulez me suivre, le colonel vous attend. —Et pendant que M. Séjournet le précédait, il disait à Jean :

— Oh! je te repincerai, toi, à faire tes blagues.

A peine entré dans le salon, le colonel fit un signe au hussard, qui avança des

sièges près de la cheminée; puis, lui ayant montré la porte, Vernet, se retirant aussitôt, il dit au nouveau venu :

— Monsieur Séjournet, je n'ai pas l'honneur de vous connaître. Puis-je savoir ce qui me vaut l'avantage de votre visite?

— Monsieur, ma mission près de vous est très grave. Je viens pour la cruelle affaire survenue hier matin chez vous.

— Ah! très hien. Je comprends. Il m'a dit ministre de la guerre; c'est ministre de la justice qu'il voulait dire.

— Pardon, colonel, je dois vous expliquer... Le colonel interrompit très vivement.

— Je sais, je devine, mon Dieu! monsieur, je suis le maître chez moi, je juge qu'il n'est pas nécessaire de tourmenter ma femme, déjà victime de ce gredin. Je sais tout et suis en état de satisfaire la justice.

— Vous vous méprenez, monsieur, je ne suis pas ce que vous croyez.

— Vous venez pour avoir des renseignements sur la tentative criminelle, vous venez pour procéder à un interrogatoire... des constatations... un tas de machines, enfin, auxquelles je veux m'opposer.

— Ce n'est pas cela du tout, colonel... Mais, ce que vous venez de me dire en me déclarant que vous désirez éviter le scandale, des interrogatoires, des constatations, une instruction enfin, me fait espérer que ma mission sera facile.

— Ah çà ! qu'est-ce que vous me dites ? — fit le colonel en fronçant se& gros sourcils. Je ne vous comprends pas; je ne vous connais pas. Vous venez, dites-vous, me parler de ce qui est arrivé ici hier : à quel titre ? Que me voulezvous ? Qui vous envoie ?

— Je ne puis vous donner pour ce que vous me demandez aucune explication.

— Ah çà ! mais qu'est-ce que vous me fichez, vous? — fit le colonel, furieux de s'être dérangé, de s'être hâté pour rien. — Vous n'êtes pas chargé d'instruire l'aifaire. — Vous n'êtes pas de la police, ni un magistrat, et vous vous introduisez chez les gens en parlant de ministre !...

L'homme était tout décontenancé par l'allure et le ton du colonel ; vainement il essayait de parler, sans pouvoir être écouté.

— Monsieur le colonel, veuillez, je vous prie...

— En voilà une histoire ! mais ne vous gênez pas, vous venez chez les gens, prendre des nouvelles de leurs aff'aires... Ah ça ! petit vieux, pour qui me prenez-vous?...

Le colonel était menaçant et M. Séjournet, ancien notaire semblait très inquiet des suites de sa visite ; après les jurons, le colonel arrivait aux injures, bientôt il allait passer aux menaces. Le visiteur tira alors de sa poche une large lettre portant le cachet ministériel et, la tendant, il se reculait.

— Qu'est-ce que c'est que ça?

— La lettre de M. le ministre.

— Quel ministre?

— Le ministre de la guerre.

Le colonel se calma aussitôt et se redressant comme un officier devant un supérieur :

— Du ministre de la guerre... et vous ne le disiez pas?

— Vous ne m'écoutez pas...

— Excusez-moi, fit le colonel tout rouge. J'ai le verbe un peu haut, permettez. Et il prit la lettre et la lut avec la plus grande stupéfaction. Il avait lu :

(confidentielle).

« Le colonel d'Hervey rejoindra son poste dans les vingt-quatre heures, » emmenant avec lui sa femme. Il écoutera les avis et conseils qui lui seront » donnés par le porteur, afin d'éviter le scandale autour de son nom, au sujet » du douloureux accident survenu chez lui.

» Pour le ministre,

» (Illisible) »

Le visage du vieux soldat était tout bouleversé lorsqu'il leva les yeux sur le porteur de l'ordre étrange qu'il recevait.

— Monsieur, je ne m'explique pas en quoi mes affaires privées regardent M. le ministre... Veuillez vous asseoir. Vous avez, paraît-il, des conseils à me donner.

En disant ces mots, le colonel d'Hervey n'était plus le même, il s'était soudainement transformé, il avait grand air; son regard ardent restait fixé sur M. Séjournet ; son front plissé révélait ses craintes, son inquiétude ; il y avait dans l'ordre laconique qu'il recevait une obscurité menaçante. De quel droit le ministre intervenait-il dans sa vie privée, à quel titre envoyait-il un homme qui devait lui donner des conseils, ce qu'il traduisait plus justement par « des ordres verbaux. »

Il était irrégulièrement parti de Strasbourg, il risquait d'être puni, puisque ce départ, qu'il croyait ignoré, était connu de ses supérieurs. On ne parlait pas de ça. On disait seulement que le colonel avait vingt-quatre heures pour se mettre en route, et il devait partir avec M"*^ d'Hervey. On était bien renseigné, au ministère, puisque l'on savait l'état de la blessée. Et cependant, depuis son arrivée, la veille au matin, il avait fait refuser sa porte à tout le monde, les magistrats seuls avaient pénétré dans l'hôtel.

Très inquiet, le colonel, ayant placé son siège devant M. Séjournet, s'assit à son tour et reprit :

— Qu'avez-vous à me dire, monsieur?

M. Séjournet, qui avait suivi avec attention sur la face du vieux soldat l'effet produit par la lecture de la lettre, qui avait avec satisfaction constaté le changement survenu dans son ton et dans sa manière, commença doucement à lui dire :

— Monsieur le colonel, vous êtes entouré de la sympathie de tous, vous êtes aimé de tous ceux qui vous connaissent ; lorsque le douloureux événement arrivé hier a été connu en haut lieu...

— En haut lieu ? répéta le colonel surpris.

— On s'était vivement préoccupé de l'importance de l'affaire. L'honorabilité de M. d'Hervey ne pouvait être mise en doute. Cependant, votre arrivée à Paris était étrange...

— Ah ça ! je ne vous comprends pas, que voulez-vous dire ?

— On a pensé que vous étiez la victime d'une intrigue.

— D'une intrigue ?

— Oui, colonel ; une enquête rapidement faite nous a démontré qu'on ne s'était pas trompé. On voulait, en compromettant M"*^ d'Hervey, vous rendre ridicule ; des gens qui vous en veulent... paraît-il...

Le colonel, écoutant, ressemblait assez à un homme recevant, sans s'y attendre, une douche d'eau froide. Il ouvrait la bouche, écarquillait les yeux... Lui, on lui en voulait, il était la victime d'une intrigue !...

M^ Séjournet, ancien notaire, continuait avec le plus grand calme :

— Vous ne me comprenez pas ?

— Pas du tout ! fit le colonel avec un gros soupir.

— Voici, vous avez reçu une lettre anonyme à Strasbourg, vous disant que, pour sauver votre honneur, vous deviez vous hâter de venir.

— C'est vrai, et je suis parti une heure après. Le général était couché et je n'ai pu demander la permission. Puis, comme on risquait de me la refuser, je m'en suis dispensé. Mais comment savez-vous cela?

— La lettre ! les magistrats instructeurs et le commissaire de police, en faisant les constatations hier matin, l'ont trouvée, dans la chaise de poste, très chiffonnée. Or, des interrogatoires d'Antony il ressort ceci que, depuis trois ans, il n'avait jamais revu M"*^ d'Hervey, qu'il avait connue comme une sœur, qu'il espérait épouser . Mais, apprenant qu'elle devait se marier, il avait quitté la France pour l'oublier ; il est revenu il y a quelque mois.

— Je savais tout cela, fit le colonel en rongeant sa moustache et en fronçant ses gros sourcils...

M^ Séjournet dit incidemment:

— A cette heure, la politique envahit tout. Sitôt que l'on sait qu'un officier est aimé, dès qu'on croit qu'on doit compter sur lui, vous ne pouvez vous imaginer les odieuses manœuvres employées pour le perdre aux yeux de ses chefs.

Le colonel s'était tout à coup redressé.

— Moi, moi on voulait me perdre !

— Le prince vous aime particulièrement, il vous a eu haute estime et cela suffit pour qu'on cherche à vous perdre.

— Ah ! vous disiez qu'en haut lieu on s'était préoccupé.,. C'est de cela... Monseigneur le duc mon compagnon d'armes,..

~ Justement, reprit M'' Séjournet ; c'est lui qui a voulu l'enquête, sachant bien que M"^ d'Hcrvey était la plus pure des femmes... Eh. bien I je reviens aux lettres. Antony, interrogé, a déclaré que la seule fois qu'il a vu M"^ la baronne d'Hcrvey, c'est avant-hier soir, à la soirée de M""* la vicomtesse le Lancy. Au sortir de cette soirée, une lettre lui a été remise. Cette lettre disait qu'il était attendu Ja nuit même chez M""^ d'Hervey.

— Qu'est-ce qui avait écrit ça ? fit le colonel, bondissant.

— C'est ce que nous cherchons ; ce que nous avons constaté, c'est que la lettre est de la même écriture que celle que vous avez reçue à Strasbourg.

— Tonnerre de Dieu !... éclata le vieux soldat.

— Colonel, voici la vérité. — Ne pouvant vous attaquer dans votre courage, dans votre loyauté, dans votre intelligence, — vous êtes un de ces officiers sur lesquels le gouvernement compte, à juste raison, — on essaye de vous perdre par le scandale pour vous rendre impossible dans la mission que le prince désire vous confier.

— Ils n'y réussiront pas, fit le colonel en se redressant, et du même ton qu'il aurait dit : Je fais sauter tout le monde plutôt que de me rendre.

— Colonel, voici ce que je suis prié de vous conseiller: Laissez-nous le soin de rechercher l'auteur ou les auteurs de cette infamie. Nous le ferons secrètement, évitant avec soin le scandale. Pour cela, il faut que vous senibliez n'attacher aucune importance à ce qui s'est passé, que votre voyage pour Paris ait pour motif d'emmener M""^ la baronne et votre fille avec vous à

Strasbourg.

— C'est bien ça... mais le gredin?

— Antony ? Oh ! monsieur le baron, ce malheureux garçon a cru lui-même être tombé dans un guet-apens ou on voulait le faire prendre par le mari chez sa femme. •

— Mais c'est un roman que vous me contez là.

— C'est ce roman que des misérables avaient comploté : Antony entrant chez votre femme, l'entendant appeler au secours, vous voyant surgir tout à coup avec des défenseurs, n'a plus eu qu'une pensée, tuer ceux qui l'avaient attiré dans un piège, il a frappé la femme, il vous eût frappé vous, si l'on ne s'était emparé de lui et la phrase qu'il a dite était la juste réponse au guetapens dans lequel il croyait être tombé.

— Cet... Antony a cru que j'étais capable...

— Il croit tout, c'est un maniaque, un fou, dans le monde on dit original ;• la vérité, c'est qu'il est irresponsable.

— On enferme ces gens là alors... surtout lorsque comme celui-là, ils n'ont pas de famille : on est certain de ne faire de la peine A personne.

Après une pause de quelques secondes. M" Séjournet reprit :

— M. Le ministre voudrait qu'il ne se fit pas de brait, de scandale autour du nom d'un officier de votre valeur, qu'il réserve à de hautes destinées.

Le colonel était rouge comme une guigne, il tournait la tête dans son col

de crins, en toussant ; jamais il n'en avait reçu autant en plein visage. — M' Séjournet le vit, il pouvait tout demander ; aussi aclieva-t-il :

— Il vous conseille par ma voix de ne faire aucune plainte, de vous désintéresser, de déclarer qu'il n'y a eu qu'une rixe, suite d'une méprise, que M"' la baronne d'Hervey a été légèrement blessée — en tombant ; — qu'enfin il n'y a pas lieu à poursuivre.

— Tout cela, monsieur, est très bien, je ne demande pas mieux, mais, ou ce monsieur... Antony sera alors enfermé dans une maison de fous...

— Mais ne vous occupez pas de ça. Antony n'a pas d'importance, on peut le relâcher, le garder, personne ne s'occupe de cet homme, tout le monde s'occupe de vous.

— Ah!

Le colonel toussait plus fort.

— Puis-je, monsieur le baron, aller dire au ministre, qu'acceptant ses conseils, vous allez écrire au procureur du roi, dans le sens que je viens de vous indiquer, et que vous partez demain avec M™^ d'Hervey pour Strasbourg.

— Pardon, si M""^ d'Hervey est en état de voyager.

— Gela est entendu...

— Et puis, qu'est-ce que vous voulez que j'écrive au procureur du roi ?

— Oh I c'est bien simple, et si cela vous gêne, je puis vous faire un brouillon ; je suis habitué à ces sortes d'affaires.

— Ah I fit le colonel, qui réfléchit une grande minute, pendant laquelle, tout en le regardant en dessous, Séjournet cherchait dans ses papiers. Le colonel grognait tout bas : ,

— Gela est plus raisonnable, et puis il y va de ma situation. — Antony ; je le ferai veiller, et une fois ma femme là-bas, en Italie, c'est moi qui le jugerai... Oui, cela vaut mieux.

Il reprit haut :

— Monsieur, veuillez être assez bon pour me rédiger ça et je signerai. Je m'entends mieux à faire un ordre du jour qu'à ce genre de supplique, en faveur d'un manan qui...

— Je vais vous copier ça.

— M. Séjournet, je vous prie de bien considérer ceci : Je ne veux pas que vous parliez au profit de cet Antony : celui-là, qu'on fasse de lui ce qu'on voudra. Je désire que l'on me laisse tranquille, je prie la justice de ne pas se mêler de mes affaires, je ne me trouve pas outragé par ce qui s'est passé

chez moi. — Je ne demande qu'une chose, qu'on abandonne cette affaire. — Mais, je ne réclame rien, ma femme et moi, nous refusons de déposer... seulement je me réserve pour plus tard le soin de finir directement la chose avec Antony.

— Que voulez-vous dire ? fit M** Séjournet inquiet.

— Ne vous occupez pas de ça, écrivez votre papier et je le signerai. Pcn-

Ce misérable... (Page 79.)

dant que vous écrirez, je vous demande la permission de prendre des nouvelles.

— Faites, monsieur, faites.

Le colonel sortit et M« Séjournet ne fut pas long à faire la copie de la lettre ; il se contenta de fouiller dans la serviette qu'il portait sous son bras, il y prit une feuille de papier sur laquelle la lettre était entièrement écrite, n'attendant que la signature et il se disait :

- -.^ Ils seront contents, ce'a a été beaucoup plus facile que je ne Tespérais.

Le colonel d'Hervey s'était dirigé vers les appartements de sa femme, il avait retrouvé le docteur et il lui avait demandé :

— Gomment va-t-elle ?

— Très bien.

— Ecoutez, docteur, je reçois à l'instant un ordre raide. — Il faut que je parte ce soir ou demain matin au plus tard, avec M™^ d'Herve3^

— Il le faut, c'est un ordre ? demanda Olivier Delaunay d'un air satisfaîL

— Absolument... (et lui parlant bas) Il y a autour de cette affaire une monstrueuse machination. Heureusement nous avons vu clair, et c'est pour éviter de nouvelles complications qu'il faut ce soir même, demain au plus tard, que nous ayons quitté Paris.

Le docteur, un peu étonné, se demanda si le colonel ne devenait pas faa : le ton confidentiel, l'air important avec lequel il racontait cela, l'inquiétaient sur le bon sens du vieux militaire.

— Ah I vous êtes victimes de machinations ?

— Un véritable complot, des jaloux... Heureusement, j'ai des amis en << haut lieu » !

— Ah ! et on vous commande de partir vite ?

— Il le faut ; ainsi nous éviterons les enquêtes, les interrogatoires... Mais est-il possible de la faire voyager ?

— Dès ce soir vous pouvez partir, colonel, je réponds d'elle, il faut choi^ sir une chaise de poste spéciale ; mais ceci est mon affaire. Si vous voulez partir ce soir, je trouverai cela.

— Eh bien! docteur, c'est entendu, occupez-vous-en immédiatement, et nous partons ce soir. Vous allez la prévenir.

— Oui, colonel, comptez sur moi ; une chaise avec deux coupés, l'un ayant un lit et l'autre pour vous.

— Ohl moi, au besoin, j'irai sur le siège et Vernet montera en postillon.

— Non, je connais des voitures confortables pour malade, vous serez tous parfaitement.

— Enfin, je m'en rapporte à vous, docteur.

— Comptez sur moi, et à ce soir.

— Ah 1 bon sang de bon Dieu ! j'ai hâte de me retrouver là-bas, vivant de ma vie tranquille. — A ce soir.

Le colonel monta dans ses appartements pendant que le docteur allait avertir sa malade de ce qui venait d'être décidé. — Adèle d'Hervé}^ en parut heureuse, elle demanda :

— Et vous vous occuperez d'Antony ?

— Madame d'Hervey, en jpgeant par la tournure que prennent les choses, Antony sera libre dans quelques jours, je puis vous l'assurer. Dans quinze jours au plus tard, je vous reverrai et vous donnerai de ses nouvelles.

LE FILS D'ANTON y. 7^

— Je ne veux avoir qu'une nouvelle, docteur: sa liberté. Libre, je ne dois cl ne veux pas le revoir. C'est à cette condition que j'accepte vos soins. Antouy libre est mort pour moi. Je veux racheter par ma conduite la faute commise.

— Vous l'aimiez?

— Ohl ne dites-pas ce mot, fit-elle en pleurant, docteur, je vous en prie^ aidez-moi à me sauver, ne me faites pas perdre courage. Au nom de ma fille, je ne consens à vivre que parce que vous m'avez dit qu'il recueillerait son enfant... Moi, j'ai le mien, le seul que j'aie le droit d'aimer.

Le docteur eut un imperceptible mouvement d'épaules, il savait bien ce que valaient ces paroles-là. La malheureuse adorait Antony et devait adorer son enfant. Il lui demanda :

— Ainsi, vous vous sentez assez forte pour partir ce soir?

— Mais, docteur, je vous l'ai dit, hier, seulement, j'étais faible, et cela bien plus à cause des événements de la nuit et de la journée que de ma blessure. A cette heure, je ne souffre pas, et, n'étaient vos prescriptions, je me lèverais et marcherais.

— N'en faites rien ! Si vous êtes aussi bien, tantmieux; maisilestnécessaire qu'aux yeux de tous vous soyez toujours grièvement atteinte^ne l'oubliez pas : c'est de cette situation que dépend la quiétude de l'avenir.

— Je vous obéirai en tout...

— Au revoir !

— Où allez-vous ! ^

— M'occuper d'avoir la voiture nécessaire à votre départ... et voir Antony.

— Ah I Elle lui avait tendu la main, il la prenait pour lui dire : Au revoir I A ce mot, elle la serra plus fort et ne la quitta pas. Le docteur demanda, bas :

— Avez-vous quelque chose à lui dire :

laie ne répondit pas, mais ell« fondit en larmes, et Olivier Delaunay la consolait:

— - Voyons, madame d'Hervey, il faut du courage... Parlez... Alors, faisant un effort, elle fit:

— Dites-lui que je l'ai bien aimé... et qu'il faut qu'il m'oublie.

— C'est tout?...

— Oui 1 oui ! fit-elle vivement ; allez I allez ! laissez-moi ! Et elle sanglota.

Le docteur la regarda avec compassion quelques minutes, et il sortit en murmurant :

— Ah! la pauvre femme !

Fortement ému par ce qu'il venait de voir, sachant bien les souffrances que Toulaif cacher la malheureuse femme, le docteur sortait de l'hôtel, lorsqu'il se trouva côte à côte avec un petit homme portant une serviette d'avocat, qui

76 ' LE FILS D'ANTOiNY.

en sortait également. Le petit homme s'arrêta sur le seuil de la porto cochère et lui demanda:

— N'est-ce pas à monsieur le docteur Olivier Delaunay que j'ai l'honneur

de parler?

— Mais si, monsieur, que me voulez-vous?

— Pardon, monsieur, je vous dirais mon nom qu'il ne vous renseignerait pas, j'aime mieux vous dire que je m'intéresse à M. Antony votre ami, et que C*est à son sujet que je voudrais vous parler.

— Monsieur, je suis très pressé; mais, si vous le voulez, je vous offre une place dans ma voiture, et tout en faisant nos affaires, vous pourrez me parler, — fit Olivier Delaunay soupçonneux.

— J'en suis très honoré, monsieur et j'accepte.

Sur un signe d'Olivier, le portier avait fait avancer la voiture, dans laquelle le docteur fit monter le petit homme, puis monta ensuite. Dès que la voiture fut en marche, le docteur Delaunay demanda:

— A qui ai-je l'honneur de parler, d'abord ?

— M. Séjournet, monsieur, le vieil ami de M. Antony.

— Vous êtes l'ami d'Antony ?

— Oui, monsieur, je sais que vous même êtes un de ses meilleurs amis. Je sais que vous êtes le seul qu'il ait reçu dans sa prison.

— Ah I vous savez cela.

Oui, monsieur, je sais que vous vous y rendez en ce moment, et comme

à cause de cela nous n'avons pas de temps à perdre, je vais vous parler franchement. C'est moi qui sers d'intermédiaire entre la famille mystérieuse d'Antony et lui.

— Vous I fit le docteur, vivement surpris.

— Et je viens vous prier de lui dire: « On sait ce qui s'est passé, on empêchera que l'affaire prenne une certaine gravité. Des ordres obligent le colonel d'Hervey à partir dès ce soir avec sa femme, de ce côté, enquête et instruction vont cesser, mais pour obtenir une ordonnance de non-lieu, sans être obligé d'agir près des magistrats, il faut que dans le seul interrogatoire qu'il subira demain, il déclare ce que nous avons déclaré...

— Ainsi, monsieur, c'est une mission dont vous êtes chargé près d'Antony, et dont le but est sa délivrance.

— Absolument, monsieur ; en parlant à Antony, vous lui raconterez notre entretien, vous lui direz que c'est son vieil ami Séjournet, — il me connaît — fit le petit homme en souriant, c'est moi qui me suis occupé de lui depuis qu'on l'a mis en pension, et, je dirai plus, c'est moi qui allais chez sa nourrice prendre de ses nouvelles et payer les mois. — Vous verrez qu'il <iCOutera ce que vous lui direz.

— Du moment où il s'agit de sauver Antony, je suis tout à vous ; achevez ce que je dois lui dire.

— Il doit déclarer qu'en sortant de chez M"' la vicomtesse de Lancy, un

domestique vint lui remettre une lettre urgente, qu'il lut aussitôt, cette lettre le priait de se rendre le matin même chez M"" d'Hervey ; on avait, à cet effet, ouvert la Dorte du jardin. — M"* d'IIervey voulait avoir un derni'^r entretien

avec lui.

— Mais que me dites-vous là... Mais c'est faux— il ne voudra pas coraprorneltre M""" d'Hervey.

— Eh ! il est bien question de compromettre quelqu'un. — En deux mots, voici ce que nous inventons et que croit à cette heure le colonel d'Hervey que je quitte. Le même misérable qui lui a écrit une lettre à Strasbourg, lui disant de revenir en toute hâte, qu'il surprendrait sa femme avec son amant, a écrit également à Antony, qui n'avait jamais revu Adèle depuis son départ ; ce misérable l'attirait dans un guet-apens ; en voulant le faire surprendre par le mari. — Antony, voyant le piège, a voulu sortir; il a menacé et la femme et le mari, et c'est peut-être en tombant que M""* d'Hervey s'est légèrement blessée. Tout cela est absurde, mais c'est suffisant... Puisque ni M. ni M"^' d'Hervey ne déposent de plainte, nous obtiendrons facilement une ordonnance de non-lieu.

Le docteur hochait la tête ; il connaissait son ami, et il savait que ce que M' Séjournet demandait serait bien difficile, sinon impossible, et cependant c'était le salut. H lui répondit :

— Monsieur, je crains bien de ne pas réussir, Antony ne consentira pas à mentira ce point, c'est une nature entière, droite, qui ne transige pas...

— Je le sais. Eh bien ! dites-lui que c'est notre système ; si on le lui dit, qu'il ne le démente pas, et à toute interrogation qu'il refuse de répondre.

— Ah ! peut-être obtiendrai-je ça.

— Monsieur le docteur, je compte sur vous... je vais rassurer... ceux qui s'intéressent à Antony. Youlez-vous faire arrêter la voilure ? je vous quitte là. Si vous le permettez, docteur, j'irai ce soir chez vous.

— J'allais vous en prier.

La voiture s'arrêta, le petit homme sauta prestement à terre en disant: Au revoir ! Et, quelques minutes après, le docteur Delaunay rentraità la Conciergerie et le guichetier le conduisait aussitôt près d'Antony.

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