‹ Le fils d'AntonyChapitre 6 sur 34 · CE QUI CHANGEA TOUT A FALT LES IDEES D ANTON Y · texte numérisé non relu

CE QUI CHANGEA TOUT A FALT LES IDEES D ANTON Y

L'égalité devant la loi n'existait pas plus à l'époque où se passe notre récit, qu'elle ne reçoit aujourd'hui une application régulière, et cette vieille formule, inscrite en tête des codes français, n'avait d'autre valeur que celle attachée à toute pièce rare.

Considéré en cet état, il semblait que cet axiome législatif, mais hors de portée, ne pût être compris de tous. C'est ce qu'il fallait, et vraiment les gouvernants d'alors, aussi bien que ceux d'aujourd'hui, eussent été contrariés étrangement de voir effectuer l'application de ce principe tel qu'il est indir que.

Ces choses, fort belles du reste, font bien en tète d'une réglementation générale à laquelle elles donnent un excellent vernis de justice. Faire précéder tous articles des lois de celui-ci :

« Tous les Fi^'ançais sont égaux devant la loi » constitue une rare intelli*gencedela réglementation. Comment, en effet, susciter les observations ou les récriminations de ceux qui ne voudraient pas accepter ; l'un telle loi, l'autre tel article, puisque tous sont égaux et doivent se soumettre à l'ensemble du code.

Personne n'a songé à se plaindre des lois en elles-mêmes, lois parfaites, et fort bien écrites. Une loi paraît toujours fort juste, à la lecture. Mais, si les lois, faites pour être appliquées, semblent dès l'abord réunir en elles tous les éléments nécessaires à leur justification, il s'opère dans leur application une transformation dont l'observateur peut facilement étudier toutes les phases.

Tous les français sont égaux devant la loi. Le code dit cela, mais le code a une vertu non prévue de ceux qui l'ont constitué, il peut être commenté.

Le résultat de ces commentaires est toujours approprié à la valeur morale, financière, sociale et... amicale de celui qui est l'objet d'une application de la loi. - '

Il nous semblerait toutefois bien difficile de commenter cette phrase bien nette, très claire, où chaque mot à sa valeur réelle ; « Tous les français sont égaux devant la loi. » Lajcasuistique, cependant, ne perd pas ses droits, et cet article si bien défini a ses commentateurs quotidiens.

Est-ce à dire que l'on supposât un seul instant qu'il ne fallût pas condamner tous les coupables et acquitter tous les innocents ? Erreur, la justice est instituée pour l'application de la loi. Elle remplit son mandat, mais avec des nuances quotidiennement variables.

Pour Antony l'application de la loi avait des douceurs extrêmes, il était riche, mais cela n'était pas tout, il était protégé, et on devait le considérer autrement que les autres. Quelle était cette protection si puissante ? Nous le saurons plus tard.

Mais est-ce là une raison et peut-on, en vertu des ccnsidératiohs spéciales qui s'attachent à la valeur de l'incriminé, ne pas adopter le système des considérations personnelles ? Il y a des degrés dans le crime, dit la loi, et ses commentateurs, gens très juridiques, affirme-t- on, s'écrient : « Il y a des degrés dans les personnalités. »

— Mais, dira-t-on, le crime est le même I

— Mais, répondra-t-on, l'auteur est tel homme I

• Ah I quelles manières différentes de considérer l'auteur d'un crime incriminé I

Ce misérable, va-nu-pieds, au paletot en loques, au pantalon effiloqué, suant la misère par tous les pores, à la figure hâve, décharn'^e, au front creusé, mourant de faim, sans asile et sans foj^er, voleur.

Quel que soit le motif qui l'a poussé à commettre un tel acte, cet homme coupable, doit être ^'ondamné.

Il l'est, et dans des proportions qui établissent surabondamment Ihorreur du délit commis par ce misérable.

Qu'une infraction similaire à la loi soit commise par cet autre, au nom bien sonore, appartenant à ce qu'on est convenu d'appeler le monde, et possédant tout ce qui manque au premier : dans l'esprit des justiciers sera-t-il considéré comme coupable au même chef que le va-nu-pieds précédemment condamné ?

En vertu de la distinction dans les personnalités, on peut affirmer que l'homme du monde bénéficiera de cette distinction et que le fait imputé à

crime au vagabond perdra de sa gravité dès qu'il sera appliqué à cet homme

du monde.

Et cette inégalité dans l'application delà loi pointe toujours ; on la retrouve dans toutes les circonstances où sont mêlées les deux individualités contraires que nous venons d'indiquer.

La réglementation pénitentiaire, égale pour tous, est habilement circonvenue dans son application, au profit ou au détriment des intéressés. Sous la vareuse du prisonnier,les conditions sociales extérieures ne disparaissent pas. Le vagabond, au dehors, est toujours le vagabond en prison; l'homme du monde, le favorisé de la fortune, avant son incarcération, jouit des mêmes avantages dans sa cellule.

Antony avait été transféré à la Conciergerie. Il y avait été conduit dans des conditions spéciales, il y était entré sous le couvert de ménagements peu usités, et on lui avait assigné une cellule différente, par le confortable, de la plupart de celles affectées aux autres prisonniers.

La cellule 31, appelée la Pistole, domicile provisoire d'Antony, avait été précédemment occupée par différents personnages, célèbres par leur position, leur fortune ou leur caractère politique. Elle était assez spacieuse, bien aérée et éclairée par une large fenêtre garnie de barreaux absolument dérisoires, scellés dans la pierre par pure formalité et pour ne pas changer la couleur locale de l'établissement.

Son ameublement était simple mais confortable. II consistait en un lit en fer, luxe tout spécial, à cette époque, dans les prisons de l'État, en divers sièges simples mais commodes, une table et une toilette.

Le prisonnier avait obtenu l'autorisation de se faire envoyer tous les objets nécessaires à son entretien. Déplus, la cellule 32, adjacente à la sienne, lui avait été réservée comme logement de «on domestique, au cas où il aurait

exprimé le désir d'être servi de la sorte. En attendant, il employait un p:eôlier ordinaire à ses soins particuliers.

"Antony était prisonnier, il est vrai, mais il jouissait d'avantages soigneusement interdits à ses compagnons. La porte de sortie de la Conciergerie lui était seule défendue, et, sauf la liberté extérieure, il avait la faculté de se promènera son aise dans les diverses parties de la prison affectées aux détenus et aux services ordinaires.

Il avait de plus la faculté de recevoir les visites qu'il lui plaisait et de vivre à son entière fantaisie.

L'égalité réglementaire n'existait pas pour lui.

Sans qu'il sût pourquoi, pour Antony les règlements n'avaient plus de sévérité ; il pouvait, dans sa prison, faire ce qu'il voulait, il y était plutôt consigné qu'enfermé. Les employés le servaient et le guichetier en chef lui avait demandé s'il voulait faire venir son domestique, lui déclarant que les prisonniers qu'on traitait comme lui avaient droit à cette faveur. >

Antony n'avait pas voulu abuser de cette faveur, il y avait à cela une cause que nous devons raconter, car elle éclairera un coin sombre de notre histoire que les aveux d'Adèle d'Hervey au docteur ont déjà mis au jour, sur ses relations avec Antony.

Lorqu'après trois ans d'absence, Antony se retrouva en présence de celle qu'il avait aimée, et cela dans une dramatique circonstance, l'amour éteint s'était rallumé plus vif que jamais. Adèle était devenue mère, elle aimait peu son mari, mais elle respectait le père de son enfant, celui dont elle portait le nom. Elle sentit le danger, une entrevue exigée par Antony ne lui laissait aucun doute sur ce qui la menaçait, elle était forte encore, elle pouvait résister, elle pouvait agir, surtout conseillée et soutenue par sa sœur Clara, son amie, sa confidente. C'est Clara qui lui dit qu'elle ne trouverait son salut que dans la fuite, la force que près de son mari, le courage d'oublier que dans la pensée de sa fille qu'une faute de sa mère pouvait souiller dans l'avenir.

Pour tromper Antony, elle lui fixa le rendez-vous qu'il exigeait, et le matin même elle partait en chaise de poste rejoindre son mari à Strasbourg. Antony, nous le savons, se mit à sa poursuite, il était accompagné de son valet de chambre Louis. En arrivant à Ittenheim, il acheta les chevaux et les voitures qui se trouvaient au relais, et il fit partir son domestique par le relais qui attendait pour Strasbourg, lui donnant l'ordre de demeurer à Strasbourg, d'y surveiller le colonel d'Hervey et de s'informer si le colonel quittait son poste.

La nuit, à la soirée de la comtesse de Lancy, après l'épouvantable scène faite par M"** du Camp, Antony avait compris qu'il y avait du danger dans l'air. A peine M'"*' d'Hervey avait-elle quitté les salons pour rentrer chez elle, que le domestique d'Antony le faisait demander ; il avait fait la route à francétrier, il arrivait de Strasbourg et il venait dire à Antony que le colonel avait subitement quitté son poste sans rien dire ; qu'il le devançait de quelques

'«TiC-N

heures. C'est alors que le jeune homme, comprenant le dan^^^or, s'était aussitôt rendu chez sa maîtresse par la porte du jardin, dont il avait la clef et par laquelle il entniit chaque nuit. Il avait trouvé Adèle pleurant, encore sous le coup des délations de M™^ du Camp; il lui avait dit la vérit''. Assurément, le colonel savait tout, il revenait ; il n'y avait plus de salut pour eux que dans la fuite ou dans la mi ."t. Ils étaient jeunes, ils s'aimaient, ils ne voulaient pas mourir. — Antony cucrchait à décider Adèle à fuir en emmenant son enfant ; elle acceptait, lorsque tout à coup le colonel était apparu.

C'est alors que, sur sa demande et pour sauver l'honneur de sa maîtresse, pour que l'enfant pût vivre sans qu'on lui jetât à la face la souillure de sa mère, il l'avait frappée de son poignard, expliquant son crime, en déclarant que s'il l'avait assassinée, c'est qu'elle n'avait pas voulu céder à sa passion ; il avait tenté de l'outrager et, n'y pouvant parvenir, surpris dans son odieuse tentative, il l'avait tuée.

Telle était la vérité. Or, s'il avait fait venir son domestique* dans la prison, ^es juges instructeurs auraient pu songer à l'interroger, et, d'un mot, il aurait détruit la fable qui sauvait l'honneur de sa maîtresse. Il aurait raconté le voyage à Ittenheim, puis son séjour de plus de trois mois à Strasbourg, son active surveillance sur le colonel et enfin son retour à Paris, lorsqu'il avait vu ce dernier quitter hâtivement Strasbourg, son arrivée à l'hôtel de Lancy, où l'on confirmerait sa venue étrange à trois heures du matin.

A cause de cela, Antony avait préféré se priver des services de Louis. Use trouvait fort à l'aise dans sa prison ; il n'avait qu'un seul désir, c'était d'avoir des nouvelles d'Adèle, il redoutait surtout qu'on ne vînt procéder à son interrogatoire, avant d'avoir revu son ami Olivier Delaunay. Au fond, il pensait, bien que le docteur l'avait complaisamment écouté, qu'il n'était pas dupe de son récit. Il avait pu juger par ce qui s'était passé chez M'^^ de Lancy, pour savoir ce qu'on pensait dans le monde de ses relations avec M"'^ Adèle d'Hervey.

Quand le guichetier lui amena le docteur, il était sur la galerie. Il se précipita au-devant de lui en disant :

— Enfin, vous voilà, mon cher ami; avez-vons de bonnes nouvelles?

— Oui... oui...

— Venez, venez vite, fit-il en l'entraînant dans sa chambre, dont il ferma soigneusement la porte. Eh bien ! comment va-t-elle?

— Bien, très bien. Elle est sauvée, et, dans quelques jours, elle ne se ressentira pas de sa blessure.

— Qu'elle vive donc heureuse et respectée ; c'est la dernière chose que je lui ai donnée : l'honneur ! Docteur, parlons de moi.

— Oui, cela est nécessaire.

Antony était agité, fiévreux, il y avait de l'amertume dans sa voix. Le docteur l'observait avec attention, et il constatait que le malheureux eût préféré que sa victime ne survécût pas à son crime. Il souûrait à la pensée

8i LE FILS D'ANTONY.

qu'elle allait vivre avec son mari, que la tentative dont elle avait été victimeallait encore augmenter ou faire renaître l'amour de celui-ci. Ce coup depoignard avait tué la médisance, la calomnie. Adèle revenait dans le monde plus pure, plus honorable que jamais, et ces charmes nouveaux étaient pour un autre. Il souffrait, le malheureux, et sonégoïsme cruel lui faisait maudiresa maladresse. Tout cela, Olivier Je lisait presque sur son visage. Antony reprit d'un ton saccadé, et répondant à ses pensées :

— Je ne veux pas assister à cette apothéose que j'ai involontairement préparée.

— Que voulez-vous dire, mon ami?

— J'ai réfléchi à ce que je vous avais demandé d'abord — cela sera inutile,, sa défense est des plus simples, elle m'accusera, mais je ne veux rien dire, je veux échapper à tout cela. Adèle morte, — la loi est inflexible : j'avais tué, on me tuait. Mais j'attendais le jugement pour bien affirmer l'innocence de ma victime. Adèle vivante saura se défendre et n'a plus besoin de moi. Je compte,, mon cher Olivier, sur votre vraie amitié pourm'épargner toutes les hontes de l'enquête des interrogatoires et du jugement. — Ma condamnation serait ignoble, je ne suis qu'un hideux assassin, coupable de tentative de crime ; — on me condamnera à une peine infamante ; vous m'épargnerez ces ignominies.

— Mais que dites-vous là? Que voulez-vous de moi ? demanda le docteurinquiet.

— Olivier, je n'ai pas de famille, je suis seul ; le seul être que j'aimais ne> doit plus avoir pour moi que haine et mépris. Olivier, je veux mourir, et vous m'avez promis que vous me feriez parvenir une arme, c'est cette arme que jeréclame. — Olivier, je veux mourir, entendez-vous.

— Antony, écoutez-moi. — Je suis votre ami. — Parlons fran chôment, . sincèrement, je sais tout. — M""® d'Hervey, plus confiai^e que vous, m'a dit toute la vérité.

— Eh bien 1 alors, si vous êtes mon ami, puisque vous savez, vous devez: comprendre que je dois mourir. Je ne peux vivre avec la casaque d'un forçat,, l'épaule marquée quand elle vivra près d'un autre, belle, adorée, aimée... aimée par un autre. — Non, non, cela est impossible... Adèle à moi ou la mort. — Olivier, épargnez-moi les hontes, le supplice...

— Antony, c'est en pleurant qu'elle m'a chargé de vous dire qu'elle vous aimait toujours. C'est en pleurant qu'elle m'a dit qu'il fallait que vous consentissiez à vivre, — qu'il vous fallait du courage, — qu'il fallait lutter pour sortird'ici...

Antony se redressa presque en souriant, superbe d'anxiété.

— A-t-elle dit que, si je sortais d'ici, je la retrouverais, que nous fuirions sans souci du monde, pour vivre ensemble ; a-t-elle dit cela ? Je consens ou vivre alors.

Olivier répondit gravement :

— Non, voici ses paroles : Dites-lui que je l'aime, qu'il faut qu'il m'oublie, que je ne le reverrai jamais.

— Ah ! ah ! rit sardoniquement Antony. — Elle a dit cela, et vous voulez que je vive, que je cherche à reconquérir ma liberté ! — Mais, si je sortais d'ici, ne fût-ce qu'une heure, ce serait pour aller recommencer l'œuvre que j'avais tentée... Olivier — il me faut cette arme aujourd'hui, il faut que demain il ne reste de moi que le souvenir.

— Ah ! mon pauvre ami. Écoutez-moi, vous allez comprendre que votre vie n'est pas à vous.

— Que voulez-vous dire ?

— Remettez-vous un peu ; quand vous serez plus calme, vous viendrez là, vous asseoir près de moi, et je vous parlerai.

Antony haussa les épaules, il marcha quelques minutes dans la chambre, puis venant prendre place près du docteur, il lui dit:

— Voyons, Olivier, parlez.

— Mon ami, voici ce qui se passe: un vieux serviteur, un brave homme qui, paraît-il, vous a vu naître...

— Séjournet?

— Oui.

— Vous avoz vu Séjournet?

— Je l'ai rencontré à l'hôtel d'Hervey en sortant tout à l'heure.

— Chez le colonel, Séjournet ? Que me dites-vous là ?

— Le brave homme était désolé. Il est venu me demander, sachant que jo vous voyais, de vous dire que l'on s'occupait de vous, qu'on vous suppliait de déclarer qu'en allant chez M"^ d'Hervey vous aviez reçu une lettre, que vous croyiez d'elle, qui vous priait de venir lui parler chez elle. Cette lettre serait l'œuvre de la même personne inconnue qui a averti le colonel de ce qui se passait à Paris.

— Quel conte me faites-vous là? fit Antony, stupéfait et blessé.

— Je vous répète ce qu'il m'a chargé de vous dire. C'est la fable inventée pour rassurer le colonel d'Hervey et pour obtenir de lui qu'il ne dépose pas de plainte, en même temps que cela lui permet de partir immédiatement avec M""* d'Hervey, et de s'arracher au monde de fâcheux et de curieux qui encombrent l'hôtel, et aux ennuis d'une instruction.

— Mais il est fou.

— Pas du tout ; son plan a parfaitement réussi, le colonel se croit la victime d'envieux et de jaloux, qui veulent le perdre par le scandale dans l'estime de ses supérieurs. Il paraît que ce M. Séjournet avait même un ordre du ministre. Et le colonel obéissant, part ce soir avec sa fille, M""^ d'Hervey et sa sœur.

— Ah 1 fit Antony rageant, elle est déjà rétablie, elle peut supporter le voyage.

— Elle pourra peut-être supporter le voyage. N'ayez pas cet air en parlant d'elle ; si vous saviez ce que souffre la malheureuse.

— Et que m'importe à moi, à la fin ? Est- ce que je ne souffre pas, moi ? Elle prend vite son parti de la situation pour laquelle, il y a vingt-quatre heures, elle voulait mourir... Qu'est-ce qu'Anton}^ après tout ? un caprice passé maintenant, qui lui a donné toutes les joies, les voluptés delà faute, du crime, de la peur... Elle avait tant résisté ! L'indifférence venait, il ne devait plus rester de cette passion morte que la honte. Au contraire, elle '^ecouvre tout à coup sa liberté entière et le relèvement de son honneur compromis; elle a bu à la coupe, elle a eu l'ivresse... et, pour tous, elle est aussi pure qu'autrefois. Elle va vivre heureuse, adorée de son mari, aimée de sa fille, de sa sœur, vivre de la vie de famille, jouissant du respect de tous. Elle oublier-a Antony, le malheureux bâtard que son amour a jeté dans le crime. Oh! l'ingrate... Peut-être, de loin, aura-t-elle plaisir à lire mon jugement, ma condamnation ; elle savourera l'appréciation des niais qui diront : La noble et sainte femme I lui, quel misérable ! Il me semble que mon amour devient du dégoût, de la haine. Et que ces gens sont bien dignes du ridicule qui les couvre, qu'ils sont bien les dignes acteurs de la comédie qu'on leur fait jouer 1

— Mon ami, vous m'effrayez, vous m'épouvantez, — je me demande si c'est bien là l'homme de cœur que je veux servir?

— En ont-ils, du cœur, eux?... Et puis, est-ce que je demande rien, moi? Je veux les laisser agir à leur guise. Je veux les débarrasser de moi. Mon sang bout, se révolte, en voyant comme ils rapetissent les grands sacrifices. Docteur, aidez-moi à mourir, et ne m'obligez pas à jouer un rôle qui me répugne dans cette basse comédie. — Mais, je n'ai pas menti et ne veux pas mentir. — Je l'ai tuée parce qu'elle me résistait. — C'est vrai, elle résistait à ma volonté qui était de l'arracher à son mari, et je ne dirai pas autre chose ; elle me résistait, j'ai essayé de la tuer.

— Mon ami, je vous en prie, votre exaltation m'effraie; dans un cas si grave, si pressant, il faut du calme, de la raison.

— Je n'ai plus de raison. — Qu'est-ce que Séjournet vient faire en cette affaire, n'est-ce pas assez que ces gens m'aient jeté sans nom sur cette terre, faut-il encore que, lorsque je veux agir, ils s'occupent de moi ! Ils m'ont abandonné, qu'ils m'oublient... Je ne veux être protégé par personne. Je suis las de la vie — de cette vie de solitaire au milieu du monde. J'aimais, j" Mais aimé, j'aurai vécu. Cet amour meurt, je veux mourir avec lui.

Le docteur, douloureusement impressionné, regardait Antony qui marchait à grands pas dans la chambre, passait la main sur son front, ou secouait d'un mouvement de tête léonin ses beaux cheveux bruns bouclés. Il avait 4es crispations, des mouvements de menace, de rage ; comme un fauve, il marchait dans sa cage, il aurait voulu trouver quelqu'un à combattre. Olivier n'osai parler: chaque fois qu'il avait voulu l'apaiser, il avait augmenté sa rage; chacune de ses paroles attisait le feu qui le dévorait.

— Mais que veut-on? Et il marcha pour venir se placer devant 1/9 docteur, et les bras croisés sur sa poitrine, plus calme d'apparence, il lai dit :

— Vous êtes mon ami, Olivier. Je ne veux pas, je ne sais pas mentir. En disant ce que vous savez, M""^ d'Hervey est à l'abri de tout soupçon ; moi seul sais perdu. C'est ce que je veux. — Il n'y a, dans le sort qui m'attend, que la honte qui me répugne. Adèle morte, c'était l'échafaud. Elle surv'^ — c'est le bagne. —''C'est la flétrissure, la marque devant la foule sur la place du Palais. — C'est la honte horrible enfin. — Par des mensonges, je puis échapper à tout cela. Le mensonge est indigne de moi. Au fait je suis coupable, j'ai entraîné, perdu une femme... Eh ! mon Dieu! à Ittenheim c'a été un combat, et je l'ai violée ; je le reconnais, elle m'aimait, je le savais, mais elle était honnête et me résistait, c'est par la force que je l'ai vaincue. — Coupable, elle m'approuvait par la faute et par l'amour. — Moi, je suis donc véritablement le criminel, je mérite donc le châtiment, et je ne veux pas y échapper, je l'augmente: je me condamne à mort... Êtes-vous assez mon ami pour m'aider à éviter les hontes et les flétrissures? Tout est là. — Voulez- vous me donner de quoi mourir ?

Le docteur Olivier se leva et, calme, lui répondit :

— Non, Antony, je refuse d'aider à cette lâcheté. Antony se redressa le regard plein d'éclairs.

— Cette lâcheté, monsieur Delaunay î Que dites-vous là ?

— Je dis cette lâcheté, parce que vous n'avez pas le droit de mourir.

■ — Pardon ! fit avec hauteur Antony, je vous somme d'expliquer vos paroles.

— Je regrette d'avoir été contraint à le dire...

— Ce regret n'explique rien.

— Non ! vous n'avez pas le droit de mourir. Ce serait une mauvaise action.

— Ce n'est pas le lieu d'ergoter sur les mots. Expliquez-moi ce que vous voulez dire.

— Ant Jiiy, le colonel d'Hervey est depuis plus de sept mois à Strasbourg, loin de sa femme... Vous avez ramené M'»^ d'Hervey depuis quatre mois d'Ittenheim; depuis quatre mois M-^Vd'Hervey est votre maîtresse... dans cinq mois elle sera mère.

Antony, comme étourdi, regardait le jeune docteur, il fat une grande minute à comprendre, puis d'une voix étranglée par l'émotion, il demanda :

— Adèle est enceinte?... depuis... notre retour d'Ittenheim ? .

— Oui.

Il s'opéra aussitôt dans l'allure, dans le ton d'Antony un brusque changement : il était ordinairement pâle, il devint livide, son regard brillant se voila, il lui sembla, pendant quelques secondes, que son sang se figeait dans ses veines, qu'un froid mortel venait glacer ses moelles ; il crut qu'il allait tomber, ses jambes faiblissaient, il dut s'appuyer au dossier d'une chaise pour ne pas défaillir. — Il voulait parler et sa voix sortait sourde comme un râle ; il disait :

— Un enfant! un enfant! moi I "

Le docteur, qui Tobservait attentivement, allait s'élancer sur lui pour le retenir, ce fut Antony qui, se jetant dans ses bras et fondant en larmes, demanda :

— Ob: la pauvre femme, ma pauvre Adèle, c'est vrai, elle est enceinte ? Le docteur lui disait doucement :

— Vous me comprenez maintenant, Antony vous comprenez que vous devez vivre.

Antony ne comprenait, ne discernait plus. Il était moralement écrasé par ce qu'il venait d'apprendre ; il était sans force pour répondre, sa surexcitation se calmait à mesure qu'il pleurait. Olivier Delaunay, embarrassé par ce silence, vivement ému de voir ce grand garçon beau et fort tout d'un coup anéanti et pleurant comme un enfant, lui dit :

— Vous ne vous appartenez plus désormais, vous le savez maintenant. Vous devez écouter ceux qui vous conseillent...

— Mais que faire ?

— Soyez fort, Antony, redevenez l'homme courageux que vous êtes, essuyez vos yeux et causons I

— Oh ! mon cher ami, je suis anéanti... je vous écoute ; vous me pardonnez, n'est-ce pas? j'étais si loin de penser à ce nouveau malheur ?

— Ce n'est pas un malheur, si vous voulez faire ce que vous devez faire. Antony leva ses regards vers le docteur, le front plissé, il interrogeait,

espérant encore. Peut-être par cette phrase le docteur voulait-il dire qu'il avait le devoir d'enlever la femme pou" sauver l'enfant, et si c'était ce qu'on lui conseillait, il était prêt à faire tous les sacrifices pour se sauver, et, retrouvant Adèle, l'enlever pour vivre avec elle et... son enfant!... son enfant ! Ce mot, il l'avait sur les lèvres et n'osait le prononcer. Pour être immédiatement fixé sur le conseil du docteur, il attaqua le côté brutal de la question :

— Ainsi, le colonel d'Hervey vit loin de sa femme depuis sept mois, et il est évident que lorsqu'il apprendra l'état d'Adèle, un procès aura lieu.

Le docteur comprit la conclusion qu'allait en tirer le malheureux, il trancha nettement la question :

. — Mon ami, je me dévoue au but que vous avez cherché, en devenant criminel. M""^ d'Hervey ne doit pas être soupçonnée. Il faut qu'elle sorte, de cette situation terrible, honorée et respectée.

Antony, nous l'avons dit, était sans énergie ; c'est doucement, tristement, . qu'il demanda : <^

— Mais, est-ce possible?

— C'est possible, si vous voulez faire ce que nous vous demandons, si vous

voulez raconter la fable que nous avons forgée.

— Mentir 1

— nie fautl

Gomme le jeune homme hochait négativement la tête, le docteur résolut de le décider d'un coup, si cela était possible, ou d'en finir. Après tout, si

Mademoiselle Louise, vous qui connaissez depuis longtemps Madame. (Page 96.)

Antony se suicidait, qu'adviendrait-il ? M""" d'Hervey restait justifiée : le plan qu'il avait arrêté s'exécutait, et l'enfant seul était abandonné. C'était pour ce dernier qu'il agissait.

-— Antony, vous savez combien la vie a été cruelle pour vous ; vous êtes riche, jeune, beau et vous avez souffert de tout, parce quevous n'avez ni père, ni mère, qui vous aient donné iQur nom. Antony, il faut que votre enfant naisse mystérieusement, il faut aussi que sa mère l'abandonno...

— Oh ! la misérable !

— Taisez-vous, malheureux ! Si elle avouait cet enfant adultérin, elle sacrifierait sa fille légitime, elle se perdrait en compromettant l'avenir ie ses enfants... Songez-vous à cela ?Elle ne peut, elle ne doit pas reconnaître son enfant... Eh l mon Dieu ! peut-être est-ce là-le mystère de votre naissance, et parce que vous avez tant accusé ceux.auxquelsvous devez le jour, le destin vous place-t-il dans la situation de ceux que vous condamnez, pour voir si vous fei^z mieux qu'eux.

— Olivier, que me dites-vous là ?

— Il faut que M"»* d'Her\rey accouche mystérieusement, et j'ai déjà arrêté tout cela. Sa-blossure sera guérie dans cinq ou six jours ; mais, pour tous, au . contraire, la gravité du mal s'augmentera et l'obligera d'aller chercher ^ous un ciel plus clément un peu de force et de santé. Elle quittera la France pour quelques mois.

— Mais son mari ?. . .

— Son mari? Ce soir, je dois revoir ce M. Séjournet, et puisqu'il avait un.! ordre du ministre, qui commandait au colonel de retourner à son poste, peut*i • être obtiendra-t-il un ordre nouveau qui l'enverra pendant quelques mois en Afrique.

Antony n'était plus le même. En écoutant le docteur, ses idées se modifiaient.. Déjà sur ses lèvres un sourire revenait etparfois il répétait :

— Mon enfant !...

Lé^octeur Delaunay continua :

— -Loin du monde, en Italie, dans les environs de Nice, dans quatre ou cinq mois, la baronne d'Hervey sera rétablie. Pendant: cetemps, elle aura mis au monde son enfant. Le jour de sa naissance, il faut que je sache où trouver son père, il faut que celui-ci prenne l'enfant: il faut qu'il le reconnaisse, il faut qu'il l'élève, il faut qu'il rachète sa faute... et si son crime mérite un châtiment/ il faut que ce châtiment soit ce sacrifice.

— Un châtiment ! protesta Antony... un châtiment... Reconnaître, élever, aimer mon enfant... mais c'est le bonheur.

— Allons donc ! fitjoyeusement le docteur en lui prenant les mains, jevous retrouve donc. Vous avez souffert de l'abandon, et c'est par l'exemple, par votre conduite, celle d'un homme de cœur que vous protestez.

Une grande minute Antony resta la tête baissée, pensant à ce qu'il venait d'apprendre, et, à mesure, sa physionomie sombre s'éclairait. Le sourire revenait sur ses lèvres ; quand il releva la tête, il dit :

— Oui, maintenant je veux vivre, vivre pour être utile, pour aimer quel qu'un... mon enfant I...

Puis changeant de ton :

— Docteur, il faut à tout prix que le colonel ignore cette naissance, je ne veux pas qu'au nom de la loi on puisse lui infliger cet enfant, il est le mien... je le veux... et déjà je l'aime...

LE FILS D'ANTONY. J:Qi

— Je savais bien qu'il en serait ainsi. Vous en avez la preuve puisque tout est arrêté: ce soir M^^ d'Hervey part à Strasbourg, dans dix jours elle part pour l'Italie où je la rejoins. Et il est convenu qu'au moment de sadélivrance, je vous écrirai ; vous viendrez aussitôt.

— Elle consent à tout cela ? dit-il oppressé.

— C'est avec elle que nous avons arrêté ce plan. C'est lorsque j'ai répondu de vous qu'elle m'a dit :Dites-lui que je l'aime toujours, mais qu'il faut qu'il m'oublie.

Antony passa la main sur son front.

— Enfin... ne parlons plus que de ce que.je doisifaire.

— Voulez-vous raconter ce que je vous ai dit?

— Non, mais je puis refuser de répondre.

— Dites seulement que vous croyez être tombé dans un guet-apens.

— Je ne sais pas mentir.

— Mais ce n'est pas un mensonge, cela. Est-ce que la lettre adressée au mari n'est pas uh guet-apens qui vous était tendu?...

— Oui... oui... enfin, je dirai cela...

— Bien, Antony, avant deux jours, vous serez libre. Et le docteur lui serra affectueusement les mains.

— ■' Vous me quittez déjà?

— Oui, vous avez besoin de repos — après les émotions que vous venez d'éprouver... et il faut que je voie M. Séjournet.

— Vous reverrai-je bientôt?

— Demain I...

Le docteur allait partir, il le retint et lui dît bas :

— Vous allez la voir ?

— Oui.

— ' Diteà-lui... dites-lui... que je souffre bien... Car je l'aime; et il sesau^a dans le coin de sa chambre, en fondant en larmes.

Le docteur, ému, sortit en disant :

— ^ Pauvre ami...

Le résultat désiré était obtenu ; Antony consentait, sinon à mentir, au moins à se taire,' et à laisser se produire les mensonges qui devaient le sauver. Le docteur n'avait plus à s'occuper que du départ du colonel et de M"'^ d'Hervey, c'était là le point le plus important. Ainsi qu'il l'avaitpromis, iise rendit dans le quartier de l'Arsenal, où se trouvait un fabricant de voitures ; il fit l'acquisition d'une chaise de poste de famille, ayant deux compartiments et une banquette de siège, dans laquelle pouvaient tenir sur le devant le colonel et sonbrosseur; à l'intérieur, M'"^ d'Hervey, sa sœur Clara, et la fille d'Adèle qui entrait dans sa troisième année. On avait convenu d@: n'emmener aucun domestique, on devait les prendre dans la localité où M"" d'Lsrvey fixeraitisa résidence.

Ayant fait l'acquisition, le jeune docteur se rendit â la poste- nouu' retenir

les chevaux, prenant double relais. Tout cela terminé, arrêté, Olivier Delaunay se fit conduire chez M. Séjournet. En le voyant, l'ancien notaire lui dit simplement :

— Je vous attendais, M. le docteur, eh bien, Tavez-vous décidé?

— Oui, monsieur, il est convenu qu'il refusera de répondre aux juges qui voudront l'interroger.

— C'est tout ce qu'il nous faut, avant cinq ou six jours nous aurons obtenu une ordonnance de non-lieu.

— Je puis absolument vous croire, monsieur, demanda Olivier.

— Monsieur le docteur, j'en réponds..

— Je veux vous demander une chose très utile pour l'avenir. Parlez, monsieur le docteur.

— Antony va sortir de sa prison animé de sentiments que vous pouvez comprendre. Je redoute sa faiblesse, je crains qu'une fois libre, il ne recherche celle que désormais il ne doit plus revoir.

— Oh ! il le faut à tout prix, car le danger que nous conjurons aujourd'hui, le scandale que nous évitons, reviendraient plus terribles. Il faut qu'il oublie absolument cette femme.

— Je suis entièrement de votre avis, mais il faut en outre que, pendant quelques mois au moins, il ne lui soit pas possible de se trouver en présence du colonel d'Hervey. Sous une apparence de calme, celui-ci cache une haine féroce pour celui qui a osé jeter les yeux sur sa femme... Celui-là, malgré ses promesses d'oubli, désirera toujours revoir celle qu'il ne cesse pas d'aimer, et peut-être, une fois libre, cherchera-t-il à se retrouver près d'Adèle ; peut-être ira-t-il jusqu'à Strasbourg, au risque de se trouver face à face avec le mari, avec lequel il serait ravi d'avoir une affaire.

— Oh! monsieur le docteur, que me dites-vous là? exclama Séjournet. Mais ce serait pis que ce qui est arrivé, et là... ceux qui s'intéressent à lui au moins en seraient désolés... Il ne faut pas que ce malheureux se batte...

— Mais, je suis toujours de votre avis, M. Séjournet, et comme vous pouvez obtenir certaines choses du ministre...

— Des choses de peu d'importance... fit Séjournet, un peu embarrassé.

— Oh ! cela n'a pas grande importance. M'"^ d'IIervey va partir avec son mari, emmenant sa fille et sa sœur, pour les besoins de sa santé ; je lui ai ordonné d'aller passer quelques mois en Italie. Son mari y consent, pour son repos, afin de hâter son rétablissement, car elle est gravement atteinte.

— Ainsi, c'est vrai, elle a été gravement blessée ?

— Presque mortellement... pour un repos, dis-je ; nous avons convenu avec le colonel que le lieu de sa retraite ne serait connu que de lui. Or, ce mystère ne va pas manquer d'intriguer Antony, qui voudra s'éclairer, et qui assurément fera le voyage de Strasbourg pour se renseigner, je ne dis pas dans dix jours, mais dans un mois, ou deux mois.

— Ceîa est impossible... il faudrait que vous veillassiez sur lui, afin de déconseiller ce dangereux voyage.

— Vous devez connaître assez Antony pour savoir à quoi serviront mes conseils; ils ne satisferont pas ses idées... puis, je dois vous dire que M'^^l'Hervey a besoin de soins attentifs et que, me rendant moi-môme en Italie, je compte la veiller. Or, si Antony se rend à Strasbourg, s'il y rencontre le colonel, vous pouvez juger de ce qui peut arriver.

— Vous avez raison. Une fois libre, seul, désolé, gêné par le bruit qui s'est fait autour de cette affaire, il ne demandera qu'à voyager et il ne voyagera que de ce côté... C'est absurde, mais c'est justement pour cela qu'il le fera. Et comment éviter cela. Vous me parliez du ministère... que peut -on demander?

— Mon Dieu, je crois que lorsque M™^ d'Hervey, dans dix ou quinze jours, quittera son mari pour se rendre en Italie, si le colonel recevait un ordre de se rendre à Alger, si on lui donnait un commandement il serait le plus heureux des hommes, il quitterait la Franco, ferait campagne pendant que sa femme se rétablirait, et c'est vainement qu' Antony chercherait ou l'un ou l'autre.

— Oh ! mais vous avez absolument raison, monsieur le docteur. Ainsi, tous les acteurs de ce petit drame disparaissent pendant quelques mois, tout s'éteint, s'oublie, et nous sommes assurés qu' Antony ne fera pas quelque nouveau coup de tête...

— Gela serait possible...

— Je le crois, fît en souriant malicieusement Séjournet. Dans combien de temps faudrait-il qu'il reçût cet ordre ?

~- D'ici dix jours... Qu'ils partent ensemble de Strasbourg, l'un pour l'Italie, l'autre pour l'Afrique.

— Très-bien ; mais vous faites le bonheur du colonel ; c'est comme si vous réclamiez pour lui de l'avancement.

Permettez, monsieur Séjournet ; ce n'est pas tant pour atteindre tout à fait notre but, c'est-à-dire pour mettre le colonel à l'abri de nouvelles infamies semblables à la délation qui a amené la catastrophe ; pour qu'Antony ne pût la trouver, il faudrait qu'il partît en mission secrète, que J'ordre lui commandât de soigneusement cacher le lieu où il se rendrait.

— Vous avez parfaitement raison... et cela sera fait.

Ainsi, vous m'assurez qu'Antony sera libre dans quelques jours ?

— Oui, monsieur le docteur.

— Si vous le voulez bien, monsieur Séjournet, nous nous reverrons à ce moment.

— Monsieur le docteur, je voulais vous demander une minute d'audience après-demain matin, chez vous, et je vous renseignerai.

— Parfaitement...

Après avoir remercié Séjournet, tout à fait tranquille sur l'avenir, le docteur sortit. Il se fitconduireàl'hoteld'Hervey où Adèle l'attendait avec impatience.

Il lui raconta tout ce qu'il pouvait dire de ce qui s'était passé. Elle n'avait plus d'inqui^Hude à avoir ; il fallait ne penser qu'à guérir au plus tôt. Adèle lui dit qu'elle se sentait forte ; elle était convaincue qu'elle ferait le voyage sans danger. Du moment où elle était rassurée sur le sort d'Antony, elle avait hâte de quitter Paris.

Elle questionna beaucoup le docteur sur l'impression que la nouvelle avait faite à Antony ; elle pleura en apprenant que c'était seulement à cause de cela qu'il consentait à vivre, Antony adorerait son enfant. Le docteur allait se retirer, disant qu'il reviendrait le soir à l'heure du départ. Adèle le retint et lui dit :

Nous ne nous retrouverons plus seuls que là-has, et vous verrez Antony dans quelques jours.

— Oui, monsieur, dans deux jours probablement.

Elle fouilla sous son oreiller et en tira un petit médaillon qu'elle tendit ait docteur.

— Tenez, monsieur Delaunay, vous lui remettrez ce souvenir de moi, mon portrait et une boucle de mes cheveux... Qu'il le garde, et plus tard, si le ciel permet que notre enfant vive, quand je serai vieille, il montrera à son enfant le portrait de sa mère.

La malheureuse femme sanglota.

Le docteur Delaunay serra précieusement le médaillon, et ayant promis de le remettre le premier jour qu'il verrait Antony, il:se retira.

Page 1