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CHAPITRE VII

LA VENGEANCE d'UNB FEMME

• De la terrible catastrophe, il ne restait plus rien. — . Adèle était sauvée — et son mari, le colonel d'Hervey, était plus que jamais convaincu que celle qui portait son nom était la plus pure des femmes. Il ne restait de l'aventure qu'une aversion méprisante du vieux soldat pour le jeune dandy — qui avait osé lever les yeux sur M""^ la baronne d'Hervey. — Ce sentiment il le gardait en lui, réservant pour l'avenir l'occasion de châtier 1p jeune imprudent, s'il le rencontrait un jour.

C'est calme et tranquille qu'il veilla le soir au chargement des barrages. L'ordre du ministre qui. lui enjoignait de rejoindre son corps et auquel il se conformait, l'assurait qu'il n'avait rien à redouter de son incartade, c'est-àdire de son voyage à Paris sans permission. — Avec des coussins et des oreillers, on avait préparé un lit dans le grand compartiment de.' la chaise de poste: on y porta M™^ d'Hervej^ sa, sœur Clara, puis la petite tille et ils mon-

tèrent près d'elle, dans le compartiment du devant où se trouvait une simple banquette. Le colonel monta et fit placer Vernet à côté de lui — au gnand désespoir de ce dernier, qui aurait préféré être libre à son aise, au milieu des bag.'iges, sous la bâche.

Le docteur Olivier était là, il fit ses adieux à la famille, et en serrant les mains de M""® d'Hervey, il lui dit tout bas :

— A bientôt. Avant huit jours j'adresserai à votre sœur Clara une lettre qui vous renseignera sur ce qui sera survenu de nouveau ici. .

Il faisait tout à fait nuit lorsque la voiture se mit en .route. Le docteur sortit de l'hôtel sans remarquer que tous les domestiques se réunissaient dans la loge du portier.

Les maîtres partaient, assurés que tout était terminé, convaincus que personne ne savait ce qui s'était passé dans l'hôtel, ou tout au moins qu'on n'y attachait pas d'importance, et touslesgensde la maison établissaient la légende qu'ils allaient répandre, c'est-à-dire la déclaration d'Antony. Un jeune homme qui autrefois devait épouser la baronne, avant son mariage, M. Antony, s'était introduit dans l'hôtel en fracturant les portes, en escaladant les murs ; il était arrivé ainsi jusque dans les appartements de M"** la baronne, il avait voulu obtenir les faveurs de celle qu'il aimait, il avait tenté de la violer, — elle s'était énergiquement défendue, avait crié au secours, et comme on était venu, ne pouvant l'avoir, il avait tenté de l'assassiner.

— Seulement, concluait la femme de chambre, comme c'est -un homme du monde, qui a des protections, on éteint l'affaire...

— Ah ! disait le valet de pied, si c'était un pauvre diable. .. si c'était moi, qui eusse essayé çàsur madame... c'était l'échafaud, ni plus, ni moins ! Et la femme de chambre, tout naturellement, disait :

— Oh ! vous 1 vous !... Mais, M. Antony est joli... il est très beau, et je sais bien que plutôt que de faire un scandale semblable, à la place de madame !...

La concierge semblait être de cet avis, car elle dit simplement :

— Vous savez, il faut faire la part de la peur... elle a eu peur cette femme ! Voyons mademoiselle Louise — tout à coup dans la nuit,unhomme qui surgit dans votre chambre...

La femme de chambre ne parut pas redouter une pareille aventure.

— Elle savait bien que ce n'était pas pour la tuer... Le portier conclut :

— Vraiment, il faut qu'un homme soit bien bête de risquer sa situation pour une femme...

Le valet de pied, s'adressant à la femme de chambre, demanda :

— Franchement, croyez-vous qu'il l'aurait tuée, si on n'élait pas venu?...

— Pardi ! croyez-vous que c'est pour la caresser qu'il lui a donné un coup f. de poignard?

— Ce n'est pas ça que je veux dire... Mais, cet homme, on dit qu'il est un peu fou, c'est un exalté... Pour faire ce qu'il a fait, il ne devait pas avoir sa.

raison... Eh bien ! croyez-vous que madame aurait été blessée, si on n'était pas arrivé dans la chambre ?...

— Ah! bien, dites donc, vous, en voilà de drôles de questions que vous me faites!...

— ■ Mademoiselle Louise, vous qui connaissez depuis longtemps madame, est-ce vrai qu'il devait l'épouser avant le colonel?...

— Je vais vous conter ça. .

— Ah ! c'est ça.

Aussitôt les gens de la maison entourèrent la table, les maîtres étaient absents, on était libre; — et la cave était ouverte. M"^ Louise raconta son histoire. Pendant ce temps, Olivier Delaunay, rassuré désormais sur les suites de la terrible affaire, ne pensait plus qu'à en détruire l'effet. Il se rendit chez la vicomtesse de Lancy, où deux fois par semaine on recevait les intimesaprès dîner. Il savait devoir y rencontrer M"* du Camp, celle qui, par ses médisances avait été la cause du crime.

On l'annonça, et au silence qui se fit aussitôt, il comprit qu'on parlait de l'aventure. La jeune veuve, M'^^de Lancy, vint au-devant de lui et, souriante, elle dit :

— Ah! mon cher docteur, voilà qui est gracieux, vos visites sont si rares ! Il s'inclina et, souriant également, il dit tout bas avec intention :

— A qui la faute? Puis haut: Vous êtes trop aimable, madame, et votre accueil me rend tout honteux.

Mais la vicomtesse se tournait vers les personnes groupées dans le salon et

disait:

— Mesdames, nous allons enfin savoir ce qu'il y a de vrai dans tout ce qu'on raconte, car le docteur Delaunay est la seule personne qui ait été reçue depuis hier à l'hôtel d'Hervé y.

Olivier tourna ses regards de tous lescôtés, comme étonné de ce qu'on disait. M"*^ du Camp avait baissé la tête, cherchant à éviter son regard; le jeune docteur demanda :

— Mais que raconte-t-on?

— Oh ! vous devez le savoir, fit en riant M""^ de Lancy.

— Je vous assure, madame, que je ne comprends pas.

— Voyons ! madame du Camp, que nous disiez-vous? Visiblement ennuyée. M""' du Camp dit d'un ton sec :

— Je dis ce qu'un magistrat chargé de l'instruction m'a conté... M. Antony n'est-il pas à la Force ?

— Je ne sais pas, madame, où est M. Antony, j'ignore s'il est enfermé à la Force, mais je ne vois pas le rapport qu'il y a entre M. Antony et l'hôtel

d'Hervey.

— Monsieur le docteur, c'est un devoir de votre profession d'être discret, et je regrette que M""* de Lancy vous ait si légèrement parlé de notre causerie sans importance... entre femmes.

Oh ! mais il y a bien du nouveau depuis . (Page 101 .)

— Sans importance ! madame du Camp fit follement, maïs guidée par un bon sentiment ! M"»* de Lancy; sans importance! Vous dites que M-^^ d'Hervey a été surprise dans sa chambre avec M. Antony, par son mari, et qu'il l'a assassinée.

— Oh ! madame, qu'avez-vous dit là?...

— Docteur, M»« d'Hervey est mon amie, et...

— Je ne le savais pas...

— M^'^d'Hervey est mon amie, et j'ai dit que M. Antony l'avait frappée parce qu'elle lui résistait... je respecte et honore.

Le docteur Delaunay était très pâle ; ses mains, crispées, déchiraient ses gants ; il se contenait à peine. L'ennemie de ceux qull aimait était devant lui ; quand il croyait les avoir sauvés, il voyait la calomnie se redresser, plus épouvantable encore, alléguant des faits précis. Il aurait voulu écraser la vipère; mais en montrant son trouble, il compromettait ses amis. C'est en riant, en plaisantant, en le prenant pour des cancans absurdes, qu'il devait entendre le récit de ce qu'il ne savait que trop bien. Il fit un effort et l'interrompit en riant :

— Vous l'aimez et l'honorez comme les femmes s'aiment et s'honorent entre elles.

— Allez- vous dire que je suis méchante?... Je surs sévère, peut-être, et c^est pour moi une preuve d'affection.

— Une preuve d'affection ?

— Évidemment; je veux savoir ce que sont mes amies., pour pouvoir les défendre.

— Mais vous les attaquez,

— Gomment cela!... Mais tout le faubourg Saint-Honoré sait que M'^^d'Hervey a été hlessée presque mortellement, que son mari au désespoir est près d'elle, que M. Antony est en prison.

— Chère madame du Camp, vous portez trop d'intérêt à M^^ d'Hervey, à son époux... même à M. Antony, ponr que je ne m'empresse pas, malgré le devoir, d-e manquer au secret professionnel.

— Dites, fit en souriant méchamment M""* du Camp. Tous les invités penchaient curieusement la tête.

— Je viens de faire mes adieux à M. d'Hervey et a M"^ d'Hervey, qui partaient avec leur jeune fille pour l'Italie. Le colonel avait demandé un congé de trois mois à cet effet, et il arrivait avant-Mer matin pour chercher sa femme, sa fille et la sœur de sa femme. Ils sont en route depuis deux heures, tous fort bien portants, je vous l'assure. Maintenant, chère madame du Camp, si vous venez après-demain à la soirée de notre aimable hôtesse, Antony m'a prié ce matin de l'y accompagner.

— Ah ! mon cher docteur, que ce que vous dites là me fait plaisir ! fit joyeument la comtesse de Lancy, en prenant affectueusement les mains d'Olivier. Ainsi, tout cela n'était que calomnies et mensonges?

— Tout, madame. A la suite de la scène regrettable qui s'était passée chez vous, je dus calmer Antony qui voulait absolument faire demander à M""* du Camp où elle avait entendu ce qu'elle avait raconté.

— Je n'ai rien à dire à ce M... Antony... je ne connais pas ces gens... et m'étonne qu'on les reçoive si légèrement.

— Je ne me permettrais pas de défendre vis-à-vis de vous mon ami Antony, il m'a dit que vous n'étiez pas sincèrement son ennemie, cela n'est chez

LE FILS D'ANTOISY. 09

vous qu'un motif à spirituelles boutades... Antony m'a dit même que vous lui aviez (louiié, il y a quelque temps, des preuves de voire sympathie et de votre affection...

M""" du Champ avait saisi l'intention du ton et de la phrase, elle avait levé la lète et, rencontrant le regard d'Olivier, elle avait baissé les yeux en rougissant :

— J'ai pu, fit-elle, témoigner ma sympathie à un jeune homme charmant, alo'- qn(^ ceux qui étaient de ses amis étaient les miens ; mais lorsque j'ai su qui il était...

.iijours souriant, le docteur se pencha sur le fauteuil où était assise M""" du Camp et, du môme ton sec dont il avait parlé, il reprit, l'interrompant :

— Oui, Antony m'a dit cela; il vous a raconté, un jour, chez lui, où vous l'étiez venue consoler, le secret de sa vie... il vous a dit qu'il ne savait pas aimer. Je crois même qu'il vous a dit qu'il ne savait pas aimer banalement...

Dans les salons les invités écoutaient, échangeant entre eux des regards snti>faits. Ils semblaient heureux de voir la confusion de M""^ du Camp. Celle-ci avait peine à se contenir, tandis que le docteur restait calme et souriant...

— Monsieur le docteur, je ne veux pas chercher à deviner l'intention que vous mettez dans vos paroles. Si, une fois, j'ai élé chez M. Antony, c'est que je le croyais un homme de nôtre monde, et que ma mission de dame de charité m'oblige à aller chez les amis chez lesquels j'ai le droit d'espérer un bon accueil.

— Mais, madame, je n'ai pas mis de mauvaises intentions dans mes paroles. Je ne voulais dire que ce que vous déclarez, c'est que vous saviez Antony digne de toute sympathie ; c'est que, faisant une bonne action, vous étiez sûre de trouver chez lui un bon accueil. Je ne voulais pas dire autre chose.

La situation était gênante pour tout le monde. Le docteur affectait d'être calme et souriant ; M'"'' du Camp, au contraire maugréant à mi-voix, laissait entendre à ceux qui se trouvaient autour d'elle ;

— Le malotru, ce sont les dignes amis. La vicomtesse de Lancy dit gaiement :

— Enfin tout cela n'est pas vrai ; cette chère Adèle, n'a pas manqué d'être assassinée?...

— Non, madame, la baronne d'Hervey, s'est légèrement blessée avanthier soir, en rentrant. Elle n'a pas voulu réveiller sa femme de chambre; mais cela est sans importance. Vous savez que depuis quelques mois elle était maladive, j'avais depuis longtemps conseillé un voyage en Italie. Tout à coup, le colonel s'est décidé. — Vous savez combien il est original, — arrivé le matin, il voulait qu'on se mît en route le soir. — J'ai eu toutes les peines du monde à faire retarder le voyage d'un jour. M"?*-* d'Hervey voulait rendre quelque^» visites, il s'est fâché rouge, il a fait fermer les portes de riiôtel et a dé-

fendu de parler du départ. — De là sans doute, avec la blessure delà baronne^ l'étrange histoire qu'on a racontée.

— II y a de si curieuses coïncidences ! fit méchamment M"® du Camp.

— Vous parlez de l'arrivée du colonnel.

C'est vrai, madame, justement la même nuit des propos étranges sont tenus presque publiquement sur le compte de la baronne d'Hervey et, le matin même, son mari arrive. Vous avez raison, c'est à croire que quelque misérable lui avait écrit de venir au plus tôt surveiller sa femme... et précisément à peine est-il arrivé qu'il veut l'emmener avec lui... Vous avez raison, il y a de singulières coïncidences.

M"*^ du Camp était comme stupéfiée en regardant le jeune docteur. Sentant tous les regards dirigés sur elle, elle baissa la tête.

— C'est seulement votre observation, madame, qui me fait remarquer cette coïncidence. Mais, assurément, cela est singulier, et je suis prêt à croire, comme vous, qu'une créature misérable, une femme qui n'aura pu obtenir d'Antony ce qu'elle voulait de lui, une femme jalouse enfin, voulant se venger de lui, aura inventé cette fable odieuse.

Cette rapide conversation avait donné un étrange aspect à la soirée : les gens se regardaient, gênés, embarrassés, n'osant approuver ni l'un ni l'autre. Cependant, un courant sympathique se manifestait pour le docteur, et cela augmentait la rage de M"^ du Camp, qui, se levant tout à coup, alla tendre la main à Olivier, et de son sourire le plus aimable lui dit :

— Docteur, je voudrais vous avoir pour ami ; mais, si j'ai pu vous faire de la peine, je regrette bien ce que j'ai dit. Ne croyez pas que j'en veuille à l'un ou à l'autre de vos amis. J'ai la plus grande amitié pour cette chère Adèle, et je suis très heureux de savoir par vous que ce qu'on m'avait raconté est absolument faux... Pour M. Antony, il ne faut pas m'en vouloir; il a été si méchant avec moi l'autre soir, que, femme, je pouvais bien chercher une petite vengeance... Mais c'est fini et je veux, avant de me retirer, que vous m'assuriez que nous sommes toujours bons amis.

— Il n'en a jamais été autrement, madame, fit Olivier en baisant le bout de ses doigts...

— Ohl comment, dit M™^ de Lancy, vous vous retirez déjà, ma chère belle ?

— Vous le savez, ma chère amie, en arrivant je vous l'ai dit, je suis mal portante ; j'étais venue surtout pour causer avec vous de l'épouvantable catastrophe, et je suis bien heureuse que M. le docteur nous ait tout à fait rassurés sur cette chère Adèle.

— Vous êtes une vilaine de partir si tôt.

— Excusez-moi... Au revoir. Monsieur Delaunay, vous ne m'en voulez pas?

— Au contraire, madame... Ma sympathie pour vous s'augmente chaque jour.

Quand la vicomtesse de Lancy revint de reconduire M""" du Camp, elle se

dirigea vers le docteur, et ayant regardé autour d'elle, certaine de n'être pas entendue, elle lui demanda :

— Qu'y a-t-il de vrai dans tout cela, Olivier ?

— Ma chère amie, la moitié. Le colonel a surpris Antony chez Adèle.

— Oh! les malheureux!...

— Adèle a été frappée par Antony, tout cela est vrai. Mais hpureusement le colonel ne se doute de rien. Tout cela se réduit à un accident. M. d'Hervey les a emmenées ce soir.

— Ah ! et Antony?.

— Il a été arrêté.

— C'est vrai ?

— Oui, il est à la Conciergerie. Mais on ne peut plus relever une seule charge contre lui, et il sortira demain...

— Oh ! vous l'amènerez aussitôt..., il faut qu'on le voie, pour détruire le mal que fait cette vipère...

— Elle est sortie d'ici plus redoutable qu'auparavant ; heureusement ils sont loin et n'ont rien à craindre... Elle se venge, — Antony n'a pas voulu l'aimer.

— On nous regarde. Venez et ne parlons plus de cela.

Et, souriante, la belle vicomtesse prit le bras du jeune homme pour le ramener vers le groupe qui se plaçait autour du piano.

M""® du Camp, en sortant de chez la vicomtesse de Lancy, dit à son cocher de la conduire à l'hôtel d'Hervey.

La voiture s'arrêta devant la porte de l'hôtel. Le cocher était sauté de son siège pour ouvrir la portière. M'"® du Camp lui dit:

— Entrez à l'hôtel, vous donnerez ma carte et demanderez si M""^ d'Hervey est visible. Si elle était absente, vous diriez à sa femme de chambre de venir me parler.

Le cocher obéit. Pendant qu'il faisait sa commission, M""^ du Camp fouillait dans sa bourse et en tirait deux louis. Moins d'une minute après, la soubrette Louise, amenée par le cocher, passait sa tête par le châssis de la portière.

— Ah ! vous voilà, Louise. Qu'y a-t-il de nouveau?

— Madame sait tout ce qui s'est passé.

— Je sais ce que vous m'avez fait dire.

— Oh ! mais il y a bien du nouveau depuis.

— Dites vite

Et, en parlant, M"* du Camp mettait les deux louis dans la main de la femme de chambre. Celle-ci dit joyeusement:

— M. le colonel est reparti avec madame, sa fille et la sœur de madame, il y a trois ou quatre heures, et il ne se doute absolument de rien.

— M""^ d'Hervey n'est donc pas grièvement blessée ?

— Ce n'est presque plus rien. Le docteur se cachait de moi, quand il lui

parlait, mnis j'étais derrière une tapisserie etj'entendaistout; elle sera guérie en quatre ou cinq jours.

— E( Afirony?

— M. Antony a tout arrangé ; il est peut-être sorti de prison ou il en sortira demain. Je crois qu'il en est sorti, car M. Olivier Delaunay a passé une partie de la ji^urnée avec lui et madame l'a chargé d'une commission pour lui. .

— Très bien ! tout s'explique.

— Que dit madame?

— Rien... Et c'est tout?...

La femme de chambre regardait si on n'était pas sorti de l'hôtel pour voir ce qu'elle faisait ; la porte s'était refermée sur elle. Alors, plus tranquille, elle se pencha un peu plus dans la voiture et dit :

— Si, madame, il y a quelque chose de grave, de bien grave.

— Ah ! et quoi ?

— Oh! je ne dois pas dire cela, c'est un secret... et "qui pourrait faire trop de mal...

— • Mais, qu'est-ce donc? dites-le...

— Non, madame, non, je ne puis dire ça...

M'"'' du Camp avait plongé les doigts dans sa bourse, elle en tirait trois louis, et les glissant dans la main de la fidèle Louise, elle dit :

— Dites ce que c'est.

— Madame ne dira jamais ce que je vais lui dire. Madame le promet ?

— Avez-vous déjà eu le moindre désagrément pour ce que vous m'avez dit?

— Non, madame, et puis, madame m'a assuré, que si je perdais ma place à cause d'elle, elle me replacerait.

— Vous n'aurez toujours qu'à vous louer de moi, si vous êtes franche.

— Eh bien ! voici, madame, commença Louise, après avoir englouti dans la poche les cinq louis qu'elle venait de gagner si honnêtement.

Quand M. le docteur est venu pour la seconde fois, j'ai cru que madame était perdue. Dans an accès de délire, je pense, elle avait arraché son pansement ; il en était advenu une hémorragie qui est la cause de sa faiblese aujourd'hui, et qui lui donnait à tort l'aspect d'une morte... Le docteur parut épouvanté, il la soigna, replaça l'appareil immédiatement ; je l'aidai. — Puis, lorsque madame fut un peu plus calme, il m'ordonna de sortir et resta près de M""^ d'Hervey ; j'étais très effrayée, et je voulais savoir. Je me cachai derrière la tapisserie de l'armoire; je vis le docteur bien fermer les portes, puis venir s'asseoir au chevet de la malade ; il l'interrogea avec une certaine inquiétude et, enfin, j'entendis quelle lui disait qu'elle était enceinte.

— Ah ! mon Dieul exclama Mme du Camp, que me dites-vous là ?

— Oui, madame, oui, elle est enceinte. C'est alors que je me souvins qu'avant rarrivée du docteur, lorsqu'elle semblait aller assez bien, elle m'avait

demandé depuis combien de temps le colonel n'était pas venu à Paris. « Depuis plus de six mois », lui dis-je. Et quelques minutes après, elle avait arraché son pansement. Assurément, elle voulait mourir; elle avait compté les mois, et elle avait constaté Timpossibilitô de tromper le colonel sur sa paternité. Le docteur lui a dit qu'elle était enceinte de près de quatre mois.

— Depuis le voyage d'Ittenheim.

— Oui, madame.

— Oh 1 mais cela est très grave. Et que compte-t-elle faire?

— C'est ce que je ne sais pas. Il se manigance quelque chose; je sais que M. Antony y est mêlé, mais je n'ai pu entendre, il parlait très bas. Je sais seulement que c'est le docteur qui dirige tout : c'est lui qui a persuadé au colonel d'emmener toute la famille.

— A Strasbourg?

— Ils vont d'abord à Strasbourg, mais immédiatement après ils partiront pour je ne "sais où... •

— Un long voyage.

— Naturellement, je crois que le docteur veut que madame accouche bien loin.

— Ainsi vous avez entendu M"e d'Hervey raconter au docteur qu'elle était enceinte des œuvres d'Antony ; vou^ les avez entendus convenir que l'on cacherait cette situation au colonel d'Hervey?

— Oh! je n'ai pas entendu tout cela, je crois que le voyage n'a que ce but; je sais que ces dames ne doivent pas séjourner à Strasbourg, elles doivent se rendre en Italie.

— Elle va cacher sa grossesse au colonel, et va à l'étranger faire ses couches ; là, elle abandonnera l'enfant.

— Oh ! madame, ce n'est pas moi qui dis cola.

M""^ du Camp semblait heureuse de ce qu'elle apprenait. — Un sourire méchant montrait ses dents admirables, la haine faisait briller son regard, sa voix avait des accents joyeux en demandant :

— Vous croyez que la blessure faite par Antony à sa maîtresse — elle appuyait avec satisfaction sur le mot, — est sans importance? Je m'en doutais, c'était là une comédie pour sauver Mme d'Hervey. Mais avec un imbécile comme le colonel, la peine était bien inutile.

— Mais, je crois que le colonel n'accuse pas madame ; il accuse M. Antony. S'il ne le poursuit pas, c'est pour éviter un scandale. Yornot, son domestique, nous a dit que certainement, un jour ou l'autre, M. d'Hervey réglerait l'affaire avec le bâtard.

— Très bien ! Le colonel n'est pas absolument rassuré alo^s ?

— Oh! non, madame, et sa hâte à p irlir, croyons-nous, vient justement de ce qu'il redoute des incidents désagré;ibles. Il avciit absolument init défendre sa porte ; quand la police, les juges sont w n>is, c'est à peine si on les a reçus

et il a refusé de répondre. Il est parti avec sa famille, à Strasbourg, nous le croyons tous, pour éviter cela.

— On n'a emmené personne de la maison, chargé d'adresser la correspondance?

Oh! non, madame, on ne nous a même pas dit Tendroit où l'on se rendait ; c'est M. le docteur qui doit venir chercher les lettres et les faire parvenir.

— Mais, d'ordinaire, en voyage on emmenait tout le monde.

^- Pas tout le monde; mais madame m'emmenait toujours avec Jean le valet de pied. C'est la première fois qu'on nous laisse à la maison.

— Vous n'accompagniez pas cependant M"* d'Hervey, il y a environ quatre mois.

— Lorsque madame nous dit qu'elle partait rejoindre monsieur, parce qu'on s'était décidé tard, madame partait seule. Mais nous devions partir quatre jours après avec la sœur de madame qui devait lui mener sa fille. On se préparait au départ, lorsque madame est revenue tout à coup, juste la veille du jour où nous allions partir.

— Ainsi, vous n'avez pas d'ordre.

-— Non, madame, je dois préparer les malles et les mettre aux messageries, mais je dois pour cela attendre une lettre de monsieur ou de madame.

— Bien I Vous avez toute îa facilité de sortir ?...

— Oh ! oui, madame, nous n'avons plus rien à faire.

— Eh bien ! ma bonne Louise, venez me voir demain. J'ai un petit cadeau à vous faire

— Oh! madame est trop bonne.

Nous causerons plus longuement, j'ai bien des choses à vous demander. Vous n'avez rien à risquer maintenant. M""^ d'Hervey ne vous a pas emmenée avec elle, et, assurément, son premier soin en arrivant à Paris, sera de renouveler sa maison.

— C'est ce que je crains madame. Aussi vais-je prendre mes précautions.

— Non pas ; vous n'avez pas à vous inquiéter de cela, restez dans la maison le plus que vous pourrez, ne vous tourmentez pas de ce qui peut arriver. — Je suis là, et je vous ai déclaré que vous pouviez compter sur moi.

— Que madame est bonne I...

~ Demain, Louise, n'oubliez pas de venir me voir. — Vous allez tout mettre en ordre dans l'appartement que l'on vient de quitter. Louise, voyez donc si vous ne trouvez pas de lettres... apportez-moi donc les ordonnances du docteur... Cherchez cela... Ainsi vous viendrez demain, n'estrce pas. Ne manquez pas ma chère enfant, je vous l'ai dit, j'ai un cadeau à vous faire.

— Je remercie bien madame, d'avance.

— Rentrez vite, l'on pourrait venir voir pourquoi vous restez si longtemps dehors.

Ce n'était pas Pheure de la diligence, (Page 112.)

— Oh ! cela m'embarrasserait peu, il est tout naturel, après ce qui s'est passé ici, qu'une amie de madame vienne prendre de ses nouvelles et se renseigne sur tout ce qui est arrivé.

— Vous avez raison. — Au revoir Louise...

— Au revoir, madame.

La voiture s'éloignait pendant que la femme de chambre, rentrant dans l'hôtel, disait :

— Je ne t'ai dit que la moitié de ce que tu voudrais savoir, et il faudra qu'il soit bien joli, ton cadeau, pour avoir ce que tu désires. Ils cherchent déjà comment on a su ce qui se passait ici, ils le sauront bientôt et je me trouverais niaisement sur le pavé pour t'avoir servie: Madame du Camp, il faudra y mettre le prix, si vous voulez avoir la lettre... Car, enfin, en m'entendant avec quelqu'un, je pourrais la faire vendre au mari... C'est lui qui la paierait cher...

M'^' Louise avait frappé à la porte, on avait ouvert, elle rentrait ; dans la loge du portier on dressait le couvert, on allait dîner là, entre amis, fêter le départ des maîtres, l'heure de la liberté, et Mlle Louise rentrait le sourire aux lèvres, gaie, toute fière de son adresse, ayant l'âme calme d*une conscience pure.

— Ah! mes enfants, j'ai faim et soif. Si vous saviez le bruit que ça fait, le départ des bourgeois ! C'est pour cela qu'on me faisait demander. On refuse d'y croire, on dit qu'il y a là-dessous quelque chose de louche ; une affaire si grave ne finit pas si tranquillement que ça.

— Voulez-vous que je vous dise comment tout ça se terminera ? fit d'un air railleur le valet de pied.

— Oui, je voudrais bien savoir ça, demanda aussitôt M'^^ Louise; je vous dirai si vous avez deviné juste.

— Eh bien! mes petits pères, avant quinze jours, madame sera revenueet M. Antony viendra le soir lui tenir compagnie.

L'insolent pronostic de M. Jean fut ace aeilli par des rires approbatifs.

— Eh bien! est-ce vrai? fit-il, s'adressant à M"^ Louise, en lui prenant la taille, mouvement auquel la femme de chambre se prêta gaiement. M"*= Louise se pencha en arrière, avança son provocant museau, et dit en hochant la tête :

— Jean, vous êtes en retard, mon petit... C'est bien plus beau que ça.

— Est-ce qu'ils vont revenir tout de suite ? demanda avec inquiétude le portier, tremblant à l'idée d'eUre surpris offrant chez lui un festin aux gens dela maison.

— Non, au contraire. Mes enfants, reprit M"^ Louise, mettons-nous à table!; Tout le monde se plaça. Elle resta debout, et, les deux mains sur la table comme sur une tribune, elle dit:

— Mes enfants, nous sommes ici chez nous, mais entendez bien, absolument chez nous, tout est à nous pour six mois, vous entendez, six mois I

Les domestiques se regardaient stupéfaits, mais contents.

— Pendant six mois, continua la soubrette, nous serons payés, logés et nourris à ne rien faire. Libres dans la maisons nous y trouverons bien de quoi nous entretenir. Nous n'avons que dix jours encore de servitude.

— Comment cela?

— Oui, pendant une dizaine de jours, le docteur Olivier doit venir prendredes nouvelles ici, afin d'en informer m onsieur dans ses Jettres, et dans dix jours il les rejoint. Alors, nous serons chez nous. Et pour commencer, ce soir,.

LE FILS D'ANTONY. lO:

je prends la chambre de madame.

— On s'en souviendra, fît Jean en riant.

— Allons, à table !

Rt le joyeux festin commença.

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