‹ Le fils d'AntonyChapitre 8 sur 34 · ADESSO E SEMPRE · texte numérisé non relu

ADESSO E SEMPRE

Le colonel, à moitié étendu sur la banquette, fumait en pensant aux événements qui s'étaient succédé depuis son arrivée à Paris. Il y était venu furieux, plein de haine, de colère, prêt à châtier ceux qui triomphaient. Sa rage s'était éteinte à la vue du crime qui venait d'être commis chez lui. A la colère avaient succédé l'inquiétude, les tourments, la douleur. On l'avait trompé !

Sa femme était restée la digne compagne qu'il avait choisie. Mais, cependant, un misérable avait cru qu'il était possible de la détourner de ses devoirs! Un misérable l'avait outragée, et, ne pouvant obtenir ce qu'il voulait, n'avait pas reculé devant le crime, pour se venger de celle qui lui résistait.

Tout danger passé, il se félicitait de ce qui venait de se passer. Sa femme était réellement digne de l'affection qu'il avait pour elle ; il pouvait désormais se reposer sur elle du soin de son honneur. Un jour ou l'autre, il retrouverait bien le gredin qui l'avait outragée, ne fût-ce qu'en pensant qu'elle pouvait manquera ses devoirs. Et, bien heureux, le colonel, satisfait, remplissait le petit compartiment de la chaise de poste des nuages épais de son cigare.

Quand le colonel était dans cet état, c'est-à-dire quand il causait avec luimême, à mesure que les phrases traversaient son cerveau, il les ponctuait par des sacrements et des jurons, et Vernet, qui s'appliquait à s'enfoncer dans un coin, pour prendre le moins de place, à mesure que le colonel, en s'étendant envahissait la banquette, n'entendait que des :

— Nom de Dieu I sangdieu! mille tonnerres!

Et, ne s'expliquant pas les motifs de ces exclamations singulières, crai^ gnant qu'elles ne s'adressassent à lui, il se faisait plus petit dans son coin.

Il était tout tremblant, le malheureux Vernet, et tout épouvanté de la longueur du trajet. '

Trois jours et deux nuits, il allait être forcé de subir son colonel. Oh ! combien pluie, vent ou neige lui auraient semblé préférables à l'abri du compartiment dans lequel il était.

Le colonel, cependant, à mesure qu'il s'éloignait de Paris devenait plus

calme. Secoué par les cahots de la voiture, il avait laissé tomber son cigare éteint et le sommeil arrêta sur ses lèvres un dernier juron.

Alors, Vernet le couvrit de couvertures minutieusement, l'enveloppa avec soin, et connaissant ses habitudes, bien assuré par les ronflements que le sommeil qui commençait, ne finirait qu'au jour, il exhala un soupir de satisfaction et, tirant sa pipe, la bourra en disant :

— A mon tour, maintenant!

Dans l'autre compartiment de la voiture où était Adèle, étendue, Clara, sa sœur, la questionnait sur la catastrophe qui venait d'arriver et sur les raisons de ce départ précipité qu'elle n'avait appris qu'au moment de venir l'accompagner.

Clara, la sœur de M"'' d'Hervey, était son amie, sa confidente. Elle savait tout, elle connaissait l'intimité enfantine d'Antony et d'Adèle, elle l'avait soutenue de ses conseils, elle l'avait protégée contre les tentatives d'Antony, et si Adèle avait succombé un jour, sa sœur avait fait tout ce qu'elle avait pu pour l'éviter.

Pour la clarté de notre récit, nous devons en quelques lignes résumer cette histoire.

Antony aimait Adèle. Sans famille, sans nom, jouissant d'une fortune que rien n'assurait dans l'avenir, il n'avait pas osé demander la main de celle qu'il aimait. Lorsque le colonel d'Hervey agréé par la famille, épousa M^'^ Adèle de Chambly, Antony, désespéré, avait quitté la France, Trois années s'étaient écoulées sans qu'on entendît parler de lui. Un jour M""« d'Hervey étant chez elle causait avec sa sœur, lorsqu'un domestique vint lui remettre une lettre. En voyant le cachet, toute tremblante, elle froissa la lettre. Sa sœur lui dit :

— Tues toute tremblante, de qui donc est cette lettre?

— C'est de lui ! fit-elle.

Clara ne comprenant pas, elle lui donna la lettre, en disant :

— Lis sa devise sur le cachet !

La jeune femme lut : Adesso e sempre,

— C'est d'Antony! exclama-t-elle.

— Ouil d'Antony, qui ose m'écrire!

Pour la rassurer elle lui dit :

— Mais, c'est à titre d'ancien ami, peut-être?

— Je ne crois pas à l'amitié qui suit l'amour.

- — Mais, rappelle-toi, Adèle la manière dont il est parti tout à coup, lorsque le colonel d'Hervey t'a demandée en mariage. Jeune, paraissant riche..., aimé de toi — car tu l'aimais — il pouvait espérer obtenir la préférence... Mais, point du tout. Il part en demandant quinze jours seulement... Ce délai expiré... on n'entend plus parler de lui, et, trois ans se passent sans qu'on sache en quel lieu de la terre l'a conduit son caractère inquiet et aventureux. Si ce n'est une preuve d'indifférence, c'en est au moins une de légèreté. Et comme Adèle protestait, elle reprit :

— Après trois ans d'absence, je suis sûre que nous n'allons retrouver qu'un ami bien dévoué, bien sincère.

— Eh bien! ouvre donc cette lettre, car moi je ne l'ose pas. Clara avait ouvert la lettre et avait lu :

« Madame sera-t-il permis à un ancien ami dont vous avez peut-être oublié jusqu'à la voix, de déposer à vos pieds ses hommages respectueux? De retour à Paris et devant repartir bientôt, souffrez qu'usant des droits d'une ancienne connaissance, il se présente chez vous ce matin. »

« Daignez, etc. »

« Antony. »

C'était le matin ; d'un moment à l'autre, Antony pouvait venir. Les deux sœurs comprenaient bien qu'on ne pouvait le recevoir.

Sur les conseils de Clara, Adèle se disposa à sortir. Elle donna l'ordre d'atteler.

Elles avaient convenu que Clara recevrait Antony et lui expliquerait qu'à tout autre moment, Adèle se serait fait un plaisir de le recevoir ; mais, qu'en l'absence de son mari, elle s'y refusait absolument, pour elle et pour le monde ; qu'elle le suppliait de l'oublier, de partir. Et elle ajoutait :

— S'il reste, c'est moi qui partirait. Montre-lui ma fille, dis-lui que cet enfant est ma joie, mon bonheur, ma vie ; que je suis mère enfin ; qu'il faut qu'il m'oublie.

Fiévreuse, elle était descendue.

A peine la voiture qui l'emmenait sortait-elle de la porte de l'hôtel, que les ehevaux s'emportaient. Le cocher criait, les passants se sauvaient épouvantés.

Un homme se précipita à la tête des chevaux, au péril de sa vie ; entraîné quelques minutes, il parvint à les arrêter et, au même moment, il tombait inanimé sur le pavé. On le relevait, on le menait dans l'hôtel sur l'ordre de celle qu'il venait de sauver.

Lorsqu'il fut étendu sur un canapé du salon, Adèle, venant remercier son sauveur, le reconnut.

C'était Antony !

Grièvement blessé, on ne pouvait le transporter chez lui. On dut le soigner dans l'hôtel ; c'est ainsi que l'amour presque éteint se ralluma.

Mais Clara veillait. Lorsqu'elle vit le danger, elle comprit qu'à la moindre tentative sa sœur succomberait ; et, lorsqu' Antony fut rétabli, c'est elle qui lui conseilla de quitter Paris pour aller rejoindre son mari.

Nous savons comment ce projet échoua. Antony se mit à la poursuite de celle qu'il aimait; il la rejoignit à Ittenheim.

Nous savons ce qu'il en résulta.

Clara seule, avec sa sœur, lui demanda, après avoir entendu le récit de l'épouvantable scène dans laquelle Antony l'avait frappée, la raison pour

laquelle Antony étant arrêté et la disculpant de tout, le colonel assure qu'elle n'avait jamais eu la pensée de le tromper, elle quittait si précipitamment Paris, vers un but déterminé, puisqu'elle venait de lui déclarer qu'elles ne devaient passer que quelques jours à Strasbourg.

Alors, Adèle prit sa sœur dans ses bras, et, fondant en larmes, elle lui dit:

— Ce que je t'ai raconté est bien triste, Clara, et ce que j'ai à te dire est bien plus cruel encore.

Clara regarda sa sœur avec une affectueuse inquiétude ; tout ce qu'elle venait d'apprendre était effrayant, et Adèle disait simplement que cela était triste ; ce qu'elle devait lui raconter était plus grave encore ! Mais qu'était-ce donc? Vivement émue par les larmes de la jeune femme, elle s'efforçait de la consoler ; mais Adèle, la tête sur le sein de sa sœur, avait des sanglots déchirants.

— Adèle, ma sœurette, voyons, ne pleure pas ainsi, sois raisonnable, peut-être t'exagères-tu le mal.... Adèle, je t'en prie, ne pleure pas ainsi... tu vas réveiller ton enfant.

A ce mot, Adèle releva la tète, contenant ses sanglots, la poitrine haletante. Elle fit un effort pour dire :

— Tu as raison, Clara... Je pourrais éveiller Camille. Oh I mon Dieu, mon Dieu 1 Si tu savais le courage qu'il me faut pour vivre I

Mais enfin, qu'y a-t-il ?... Est-ce un secret que tu ne peux révéler?

— Au contraire, il faut que tu saches tout, sans toi je serais perdue, et tu dois aider à me sauver.

Tu m'épouvantes... Mais qu'est-ce donc ?

Écoute, Clara, à mon retour d'Ittenheim je t'ai dit la vérité. — Antony était mon amant, tu sais par quelle circonstance fatale cela arriva. La lettre anonyme qui a prévenu mon mari pouvait amener une fin terrible....

Mais ne parle plus de ça, puisqu'il n'en reste rien : vous avez été providentiellement sauvés, tous les deux — toi, pour le monde, tu te retrouves plus pure que jamais, ta réputation compromise par les médisances est rétablie plus solide ; Antony, qui pouvait être condamné, ne risque rien, tu en es assurée. Cependant, le scandale l'oblige désormais à s'éloigner de toi, c'était une liaison compromettante, dangereuse, difficile à rompre, cette rupture est faite, et toi seule, qui y risquais ta réputation, tu sors de l'aventure absolument indemne, ayant conquis la sympathie de tout le monde... Ne parle donc plus de ça... Antony, pour toi, ne doit plus existei*.

Adèle prit les deux maias de sa sœur, et, le regard étrange, la voix pleine d'amertume, elle lui dit ;

— Ah ! ma pauvre Clara, si tu savais ce que sont les suites d'une faute. Depuis la nuit terrible... et heureuse d'Ittenheim, je porte dans mes flancs l'œuvre d' Antony...

— Ah ! mon Dieu ! tu es enceinte ? exclama Clara effrayée.

— Oui, oui, je suis enceinte..., enceinte de quatre mois... et il y a plus de sept mois que mon mari m'a quittée pour regagner son poste... Comprendstu... maintenant?

— Oh ! mon Dieu !... mais c'est épouvantable...

— Tu le vois bien... fit Adèle, qui pleura plus fort...

— Voyons, voyons, Adèle, il faut du courage, les larmes ne servent de rien. Le colonel se doute-t-il de quelque chose ?

— Non.... S'il devait savoir, se douter seulement, je me tuerais...

— Tu dis des folies... Tu me disais que c'était la cause de ton voyage. — Que comptes-tu faire ?

— Une chose folle, bien romanesque, que le docteur a convenue avec Antony.

— Antony! il sait ta position...

— Oui, le docteur lui a tout dit hier, c'est à cause de cela qu'il a consenti à se défendre, sinon il voulait, affirmant ce qu'il avait dit, c'est-à-dire qu'il avait tenté de m'assassiner parce que je lui résistais, — se faire condamner et se tuer dans sa prison.

— Oh! mon Dieu I fitClara en frissonnant.

— Il a consenti à vivre pour son enfant, et nous avons convenu avec le docteur que dans quelques jours, à cause de mon état de santé, j'irai passer l'hiver en Italie. Le colonel, obligé par son service de rester en France, c'est toi qui m'accompagneras ; le docteur viendra me soigner. Au dernier moment, nous irons dans un village perdu uù j'accoucherai. Dès que mon état le permettra, nous reviendrons au lieu de notre résidence, abandonnant l'enfant.

— Oh ! mon Dieu ! que dis-tu là ?

Adèle pleurait et c'est en sanglotant qu'elle continua :

— Oui, ma pauvre Clara, je serai forcé de l'abandonner, mais Antony viendra aussitôt que je serai partie, il recueillera l'enfant, il le reconnaîtra en le déclarant de mère inconnue...

L'émotion secouait la pauvre femme, qui vainement cherchait â contenir ses sanglots, et tombant dans les bras de sa sœur, accablée de douleur, elle gémit :

— Voilà, ma sœur, la douloureuse comédie que je vais jouer ; voilà l'œuvre pénible dans laquelle il faut que tu m'aides... car, si je consens à me séparer de mon enfant, c'est que je suis certaine qu'il sera élevé comme par moi.

Clara était visiblement très impressionnée par ce qu'elle venait d'entendre, elle tenait sa sœur dans ses bras, appuyant sa tête sur sa poitrine, caressant ses cheveux de ses mains, et, les larmes aux yeux, la voix hoquetante de sanglots, elle lui dit :

— Adèle, Adèle, il faut du courage. Je suis avec toi et, au besoin, s'il le faut, moi qui n'ai rien à perdre, qui suis libre, je reconnaîtrai ton enfant...

— Ah ! ma sœur ! Et les deux jeunes femmes s'embrassèrQnt longuement. Une grande partie de la nuit elles causèrent et arrêtèrent dans tous ses

détails le plan convenu, prévoyant les obstacles et cherchant les moyens de les combattre, se préparant à tout enfin : Adèle , guidée par ses craintes, Clara, conseillée par son cœur.

Au petit jour, le colonel s'éveilla. Vernet ronflait comme une toupie. Le pauvre gars s'éveilla sous le heurt d'un coup de poing et au bruit d'un épou • vantable juron. Ainsi qu'un pantin mû par un ressort, il se dressa dans le compartiment, enfonçant le plafond de sa tête et retombant par la secousse presque sur son colonel.

— Nom de nom de Dieu de brute ! Mais, tu n'es donc bon à rien : dormir toute la nuit, tout le jour! Est-ce que je dors, moi, vingt dieux!

— Que veut mon colonel?

— Eh! bon sang de bon Dieu! va à l'auberge pendant qu'on relaie, demande ce qu'il y a pour déjeuner.

Le hussard avait ouvert la portière et sautait sur la route ; l'aube naissait à peine et l'auberge n'avait que ses portes d'écurie ouvertes ; ce n'était pas l'heure de la diligence, et c'est en vain que le malheureux Vernet s'efforçait de crier pour obtenir quelque chose.

Le colonel avait été voir dans le grand compartiment de la chaise de poste si sa femme et sa belle-sœur ne voulaient pas déjeuner. Il allait parler de cette voix formidable qui commandait l'escadron. Mais en voyant le délicieux tableau des deux femmes endormies dans les bras l'une de l'autre, ayant l'enfant couchée sur leurs genoux, il se tut en appuyant le bout de sa main sur sa bouche, comme s'il redoutait qu'elle ne fit du bruit malgré lui, et, ravi, il contempla quelques minutes celle qu'il aimait.

Vernet revenait furieux, proférant des sottises à l'adresse des auberg istes Le colonel ferma bien vite la portière, mais doucement, avec précaution et, fronçant les sourcils, le doigt sur les lèvres, il imposa silence à son soldat en commandant :

— Chut! chut! nom de...

Les chevaux étaient attelés, ils remontèrent en voiture, le colonel en disant :

— Nous déjeunerons au prochain relai.

— Vernet donne-moi la gourde.

Et, après avoir bu une large lampée de vieux cognac, le colonel se blottit dans un coin et ferma les yeux.

Il ne dormait jamais...

Pendant que la chaise de poste qui porte le colonel d'Hervey et sa famille se dirige sur Strasbourg, nous ramènerons le lecteur à Paris. .

Le surlendemain, le docteur Olivier Delaunay recevait un mot de M» Séjournet, lui annonçant que le soir même il pourrait aller à la Conciergerie chercher son ami Antony. Le docteur, joyeux, arrivait à la préfecture de police vers quatre heures. 11 fut immédiatement conduit près de son ami, et le gui-

LE FILS D'ANÏONY

Celui-ci la prit, la regarda. (Page 120.)

• • .. pomme s'il avait attendu la visite pour la faire, chetier, en voyant le prisonnier, comme s u av

dit à Antony : ^ „,,„ ;« viens de recevoir l'or-

Monsieur, j'ai le plaisir de vous ^n'^^^^^/^'^;^ f^J^^jent d'être rendue, dre de vous mettre en liberté une o^ onnai^e e n n 1-^^^^ ^ ^^^ ^^^^^ ^^

Antony sauta au cou du docteur et, croyant aue liberté, l'embrassa en disant :

— Merci, Olivier, merci.

Le docteur, un peu abasourdi, ne pensa pas à le dissuader, car ce pouvait lui être utile, en lui donnant plus d'autorité sur le jeune homme. Puis le vieux Séjournet lui avait recommandé le secret le plus absolu. Quelques minâtes après, les deux amis étaient dehors, et Antony racontait au docteur que le matin même il avait été interrogé, qu'il s'étonnait de sa mise en liberté, parce que dans le procès-^'erbal qu'il avait signé, il avait déclaré positivement qu'adorant M""^ d'Hervey, troMipé paT une lettre et se croyant aimé, il avait péniétré chez elle, il avait voulu posséder la femme ; celle-ci lui ayant résisté^ et croyant qu'il allait être surpris, il avait voulu l'assassiner.

Le docteur était étonné.

— Mais vou« aT-ez dit le contraire de ce que nous avions convenu.

— Je vous avoue que je croyais peu à votre promasse de liberté, et mon seul désir était de sauver Adèle de la moindre accusati>ian. Les juges (ils étaient deux) ont paru surpris. L'un d'eux m'a demandé si j'étais entré chez M™^ d'Hervey ayant l'idée de l'outrager ou de la tuer. — Non^ répondis-je, je n'ai agi que perdant conscience dans un moment de folie. — Le« deux juges hochèrent la tête, en disant ensemble :

— C'est bien cela — et au-dessous de ma signature ils écrivirent quelques mot* dans lesquels je crus lire qu'ils déclaraient que j'avais agi sans avoir consciBnce de mes actes.

— Enfin^ enfin, Le principal c'est que vous êtes libre, libre sans jugement; qu'une ordoMiance de non-lieu clôt toute l'affaire, que la famille du colonel n'est plus à Paris.

Le front; d'Antony s'assombrit :

— Partie! déjà !

— Ne vous occupez plus de ça... Vous avez une ennemie que je dois vous signaler et devant laquelle il faut que vous vous trouviez ce soir.

— Qui donc?

— M'"^ du Camp.

— Oh ! la misérable, la vipère! C'est elle qui est la cause de tout et je....?

— Ne vous emportez pas, écoutez-moi, il faut qu'elle se taise, il faut surtout qu'elle n'ait rien à dire,.

Alors le docteur raconita ee qui s'était passé l'avant-veille à la soirée intime deM™^deLancry;la promesse qu'il avait faite d'y amener Antony le soir même. Celui-ci accepta avec joie, et il dit au docteur.

— Mon cher Olivier, nous allons nous rendre chez moi. J'ai besoin de changer de toilette, puis nous irons dîner tous les deux aux Frères-Provençaux ou au Rocher de Cancale, el de là nous irons chez M""^ de Lancy.

— Parfaitement, mais à la condition que vous allez vous condamner à être gai quoi qu'il advienne; que pour tous vous serez l'homme calme, tranquille, qu'aucun souci ne préoccupe, qu'aucun chagrin ne tourmente.

— Soyez tranquille, si M*"" du Camp cherche sur mon visage les preuves des infamies qu'elle raconte, elle sera déçue.

— A la bonne heure. Je veux vous revoir gai comme autrefois au vieux quartier.

— Je serai gai; si l'on danse, je danserai... et si l'on est méchant, je rirai.

— Très bien, nous avons encore huit jours à passer à Paris, il faut les passer gaiement. Vous deviendrez sérieux après.

Les deux jeunes gens se rendirent chez Anton3^ Louis, son domestique, fut joyeusement surpris. Il raconta à son maître que le domestique de M™* du Camp était venu plusieurs fois pour savoir dé ses nouvelles; Louis avait répondu chaque fois que son maître était eu voyage dans sa famille.

Le docteur regardait Antony qui riait frébilement. Olivier Delaunay était heureux, ses amis étaient sauvés, la famille d'Hervey était en route, Autony était libre; sa gaieté était calme, mais sincère. Antony, fiévreux, agité, s'efforçait de paraître joyeux; lui, toujours réservé, discret, il était bavard^ lui toujours sombre, il riait bruyamment, et pour rien. Le docteur Delaunay le voyait et en était gêné. Antony, qui ne pouvait passer une minute sans parl-er d'Adèle, affectait de l'avoir oubliée, et le docteur n'osait lui en parler.

Après avoir dîné, les deux jeunes gens se rendirent chez M™^ de Lancy. La belle vicomtesse le reçut affablement, l'accueil qui lui fut fait par tout le monde le ravit. Sa présence détruisait d'un coup tous les racontars qui couraient depuis quelques jours.

— Enfin, vous voici de retour.

— Oui, madame, j'ai fait un petit voyage, une visite que je fais tous les ans à de vieux parents.

La belle M""^ du Camp — surprise de l'arrivée d'Antony,- depuis une heure elle affirmait à tous qu'il ne pouvait venir, qu'elle était plus que jamais certaine de ce qu'elle avait dit, — avait réprimé un mouvement de déception, et, souriante, avait tendu la main au jeune homme, en lui disant :

— Est-ce que vous m'en voulez toujours, monsieur Antony?

— Et de quoi donc, madame? Est-il possible de vous en vouloir jamais, vous, la plus charmante, la plus gracieuse?... Est-ce parce que votre esprit pique quelquefois ? Je suis trop heureux d'être de ceux dont il s'occupe, pour m'en plaindre jamais.

— Monsieur Antony, tout le monde remarquait votre absence ; la médisance s'en mêlait, et je suis heureuse que votre présence efface tout cela.

— Mon Dieu I madame, je ne sais d'où ce bruit est né ; je sais ce que vous voulez dire... et je ne veux même pas prononcer les noms respectés de ceux qu'on mêlait avec moi dans cette absurde histoire.

— Qui vous l'a conté ? demanda M""' de Lancy.

— Le docteur, madame... et je vous avoue que nous avons bien ri...

— Au reste, fit gaiement M™^ de Lancy, cette histoire est tombée d'ellemême. Les principaux acteurs qu'on disait fâchés sont parfaitement bien ensemble ; celle qu'on disait cruellement blessée se porte assez bien pour entre-

prendre par ces temps glacés un voyage de quarante heures... Mon Dieu! invente-t-on des sottises I

— C'est vrai ! Mais, ma chère amie, j'ai vu cette chère Adèle il y a quelques jours à peine, ajouta M""' du Camp d'un ton doux comme un chant, et il m'a semblé avoir deviné le moti-f de son départ de Paris.

— Ah! qu'est-ce donc? demanda indifférente M"^ de Lancy, en versant le thé.

* Antony et Olivier écoutaient.

— Je crois bien que M™* d'Hervey va habiter Strasbourg pour se trouver près de son mari lorsqu'elle lui donnera un nouvel héritier.

— Ah! ragea Antony, se mordant les lèvres et déchirant, do ses mains crispées sous son habit, les dentelles de son jabot.

Le docteur était devenu livide... Et, à l'exclamation de surprise des invités, il répondit, s'adressant à M"'^ du Camp, d'un ton sec :

— Vous vous trompez, madame. M"** d'Hervey est malade, et n'est point dans l'état où vous dites...

Antony s'était penché sur le fauteuil de M"* du Gamp, et lui disait à voix basse :

— Misérable vipère, comme je vous hais !

— Que me dites-vous, monsieur? fit M""^ du Gamp, se relevant pâle et tremblante.

Antony s'inclina en lui prenant la main et, l'obligeant à se rasseoir, dit:

— Je vous assurais, madame des sentiments que j'ai pour vous pour votre bonté, votre franchise; je vous déclarais ce que j'éprouve.

— Je ne l'oublierai pas, monsieur, dit M™* du Camp, l'œil ardent, les lèvres pincées.

Olivier Delaunay parlait aux invités, détournant leur attention. Antony continua :

— Si vous saviez, madame, combien mes sentiments sont sérieux.

— Je le sais, monsieur, j'ai vu un jour une lettre de vous.

— Ah!... eh bien, madame, ma haine .est d'aussi longue durée; si vous avez vu une lettre de moi, sur mon cachet vous avez lu ma devise.

— Oui, monsieur, fit M^^ du Camp souriant méchamment, j'ai lu : Adesso e sempre.

— Ma haine et mon mépris pour vous : Maintenant et toujours.

— Eh bien ! je vous défie, prenez garde.

— Yipèrel

Et Antony, toujours souriant, se dirigea vers le groupe des invités, pendant que M"*' du Camp disait bas :

— J'irai jusqu'à Strasbourg, et c'est moi qui ferai lire tes lettres au colonel. Nous verrons après s'il doute encore.

Page 1